BEATI QUI ESURIUNT ET SITIUNÏ JUSTITIAM I OJ
Ne supposez-vous pas qu'il soit possible de mieux faire ? N'en connaissez-vous pas qui fassent mieux que vous ? Vous priez exactement, vous avez la foi, une foi qui grandit. Mais avez-vous déjà atteint à cette foi qui transporte les montagnes ? Vous avez dans le cœur la sainte espérance du ciel, mais les peines de cette vie vous trouvent-elles déjà tout à fait indifférent ? Vous aimez Dieu et votre prochain. Mais les fruits de ce double amour sont-ils si éclatants, si merveilleux, qu'on n'y puisse rien ajouter ? Vous avez du détachement des biens de ce monde. Mais ètes-vous détaché comme les saints ? Vous êtes prêt à vous sacrifier pour vos frères, dites-vous. Mais, êtes-vous prêt à mourir pour eux dans les tourments, comme Jésus- Christ ? Vous avez souffert pour votre foi. Mais, dit saint Paul, « vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang : Nondum usquc ad sau- L^uinefn restitistis. » Et vous êtes loin encore de ces dispositions que saint Jean suppose à tous les tidèles : « Voilà à quel signe nous connaissons l'amour de Dieu pour nous : c'est que pour nous il a donné sa vie ; et
Io8 QUATRIÈME BEATITUDE
nous aussi, nous devons être prêts à donner notre vie pour nos frères '. »
Jésus-Christ, c'est là le modèle qu'il faut atteindre ou du moins poursuivre. C'est Jésus-Christ lui-même qui est cette justice dont vous devez avoir faim et soif et, dès lors, ne voyez-vous pas comment et pourquoi votre ambition, vos efforts, vos désirs, votre courage, dans le travail pour la justice, ne peuvent avoir d'autres limites que l'absence de limites, d'autres bornes que la suppression de toutes les bornes.
Pour lechrétien, l'amour de la justice, c'est la réalisation pratique de l'amour de Dieu même: or, la seule mesure d'aimer Dieu, en pratique comme en théorie, ne le savez-vous pas, c'est de l'aimer sans mesure. Il en faut dire autant de la justice : la seule mesure de l'accomplir, c'est de l'accomplir sans mesure, c'est-à-dire avec une faim sans bornes et une soif inaltérable : Beati qui esiiriiint et sitiu7it justitiam !
1. In hoccognoviiiius charitatcm Dci, quoiiiani illeaiiimam suani pro nobis posiiit: et nosdebeinus pro fratribus animas ponere. (I Joan., m, \G.)
HKATI QUI ESURIUNT ET SITUANT JUSTITIAM I 0()
Mais, direz-voLis, c'est la sainteté même que vous nous présentez comme un devoir; ce sont les conseils évangéliques dont vou*i nous faites une loi commune à tous. Or Notre-Seigneur lui-même n'a-t-il pas distingué ce qui est commun à tous, ce qui est obligation de la foi, et ce qui est réservé aux parfaits ? « Si vous voulez être parfait, vendez tout ce que vous avez et donnezen le fruit aux pauvres '. )> Est-ce donc qu'il est ordonné à tous de vendre tout leur bien et de le donner aux pauvres? Et saint Paul n'a-t-il pas écrit : « Oportet sapere ad sobrieiatem, il faut apporter de la sobriété jusque dans la sagesse même j) ? Ne craignezvous point, en nous prêchant cet amour sans mesure de la perfection sans limites, d'effrayer notre faiblesse, et de proposer à tous un fardeau que Dieu, que TÉglise n'impose à personne ?
Mes Frères, gardons-nous d'une pareille réponse que nous ne saurions faire sans
t. Si vis pcrfcctus esse, veiuic oiunia qiuv habcs et da p.iupcribus. (Matt., xix, ii)
iio quatrième: béatitude
accuser notre propre lâcheté, sans exposer nos âmes. Non, sans doute, Dieu ne demande pas les mêmes sacrifices à tous, Dieu ne fait pas à tous les mêmes dons de grâce ; mais il demande à tous la même bonne volonté, la même acceptation de sa loi, le même désir de correspondre à toutes les grâces qu'il donne. Pour moi, disent quelques chrétiens sans générosité, je me contenterais bien de la dernière place dans le ciel; moi, je ne suis pas un saint; pourvu que je ne perde pas mon âme, cela me suffit. A cela, je répondrai encore avec saint Augustin : « Si dixeris a suffi ci t », periisii ! »
Ah ! mes Parères, quel langage inintelligent et dangereux! Vous ne voulez que la dernière place dans le ciel : eh bien, pour atteindre à cette dernière place, il n'y a qu'un moyen, c'est de viser plus haut. Cette der nière place exige, comme toutes les autres, l'accomplissement de toute la loi chrétienne. Vous n'êtes pas des saints : hélas ! je Taccorde volontiers, et je crois même que vous ne le serez jamais ; mais si vous n'aspirez pas à devenir saint, comment aspirez-vous à la
BEATI QUI ESURIUNT ET SITIUNT JUSTITIAM ï I
récompense des saints ? Ce que Dieu couronne, ce n'est pas tant la sainteté acquise que la bonne volonté de se sanctifier, et cette bonne volonté exclut précisément cette lâcheté dont vous faites parade. Saint Paul dit qu'il faut être sage avec modération. Oui saint Paul dit qu'il ne faut pas vouloir témérairement dépasser la mesure de sa grâce, ni envier les dons surnaturels départis àd'autres; il dit que tous ne doivent pas aspirer à prophétiser, à faire des miracles, à convertir les peuples; mais il n'excuse nulle part la lâcheté, ni par ses paroles, ni par ses exemples ; et, • bien loin de nous prêcher une dangereuse mollesse, un choix criminel parmi les commandements de Dieu, il nous dit à tous : « Imitatores mei estote siciit et ego Christi. Soyez mes imitateurs comme je le suis de Jésus-Christ. » Imiter Jésus-Christ, vouloir imiter Jésus-Christ, avoir faim et soif de la justice vivante ' qui est Jésus-Christ, c'est le devoir de tous : Beati qui esuriinit et sitiimt justitiam.
I. F-la porro justitia quae vivit in seipsa, procul dubio Heus est et incotntnutabilitcr vivit. f.\i:r... n,4r)i.)
112 QUaT;{1EME BEATITUDE
Mais quel sera le moyen d'imiter Jésus- Christ, d'atteindre à cette justice pleine que nous prêche cette béatidude ? Mes Frères, cette béatitude même nous l'apprend : Beati qui esuriunt et sitiiint... Avoir faim et soif de cette justice, voilà le moyen infaillible d'y atteindre, le moyen certain d'être un jour rassasié.
Un jour, la sœur de saint Thomas d'Aquin demandait à ce saint, l'un des plus illustres Cl peut-être le plus grand de tous les Docteurs de l'Eglise, quel était le moyen d'assurer son salut : écoutez la réponse, elle est courte et complète : ce Le moyen d'assurer son salut, c'est de le vouloir. » Voilà tout.
Le vouloir, mes Frères, tout est là. Quiconque se perd, c'est qu'il n'a pas voulu se sauver. Mais quelle est donc cette volonté qui sauve infailliblement? Est-ce cette volonté