BEATI QUI ESURIUNT ET SITIUNT JUSTITIAM I
une ambition sans mesure ? que le seul progrès auquel il aspire soit un progrès qui ne finit jamais, et dont il n'entrevoit jamais les bornes ? Mes Frères, c'est que la justice que le chrétien poursuit n'a elle-même rien de borné, rien qu'il puisse étreindre et saisir dans ses bras, de telle sorte que rien ne reste au-delà.
Parlez-vous des richesses de la terre ? Ah! quelque insatiable que soit l'ambition des hommes, on conçoit que plusieurs aient parfois la sagesse de s'arrêter pour jouir de ce qu'ils ont acquis ; on s'explique, quoique l'exemple en soit rare, la modération toute charnelle de ce riche de l'Évangile qui, après avoir bien ou mal amassé de grandes richesses, réuni beaucoup de domaines et de terres, empli ses coffres de splendides revenus, s'arrête enfin pour jouir et se dit : « Mon dme, tu as beaucoup de bien, afîiassé pour de longues années ; repose-toi y mange, bois et fais bonne chère ' . »
Mais il n'en va pas de même des richesses
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du ciel. Là une sublime ambition, une sainte avidité d'acquérir devient un impérieux devoir. Parmi les commandements de Dieu et de l'Église, il n'est pas permis de faire un choix, de s'arrêter à une préférence, au mépris et au détriment des autres. Qu'un chrétien se présente à Dieu et dise: Seigneur, j'ai accompli un de vos premiers commandements; j'ai satisfait au devoir de l'aumône, je suis venu au secours de la veuve et de l'orphelin. Ne suis-je point de ceux qui ont accompli votre justice? Non, cela ne suffit pas, et si vous vous bornez là, vou$ êtes perdu : Si dixeris « siifficit », periisti. Vous faites l'aumône, je le veux, mais êtes-vous juste à l'égard du prochain ? remplissez-vous exactement les devoirs que la religion vous impose ? Etes-vous d'une exacte modestie dans vos mœurs ? Avez-vous le respect de la vérité ? Ne désirez-vous point le bien d'autrui ? Si vous faites l'une de ces choses en négligeant les autres, ou même si vous les faites toutes, à l'exception d'une seule, et si vous dites : « cela suffit,» vous êtes perdu : Si dixeris « snfficit, » periisti. Non, cela ne
BEATI QII ESURHTNT ET SITIUNT JUSTITlAVf lO?
suffit pas : le domaine de la vertu chrétienne et de ses devoirs est immense comme Dieu même ; et tant que nous n'avons pas au moins le sincère désir de les accomplir tous, sans en excepter aucun, nous ne sommes pas dans la voie de la justice. « Celui qui aura violé un seul des plus petits de ces commandements et aura enseigné aux hommes à faire ainsi, celui-là sera appelé le plus petit dans le royaume des cieux ' , » dit le Seigneur ; et ailleurs : « Quiconque, observant toute la loi, la viole en un point, est coupable contre la loi tout entière - . »
La justice chrétienne, c'est la robe sans couture de Jésus-Christ : quiconque la déchire en un point, la déshonore et la renie tout entière.
Mais je suppose, mes Frères, que vous soyez de ceux qui, au sincère désir d'accomplir toute la loi, de réaliser toute justice
I Qui solverit unuin de mandatts istis minimis et dociierit sic honiines, minimus vocabilur in regno cœloluni. (Matth., V, i<>.)
•2, Quicuinque totain legem servaverit, oflendat autem in uno, factiis est omnium reus, (.Iac, ii, lo.)
suivant la parole de Notre-Seigneur, joignez l'accomplissement, aussi fidèle que votre faiblesse le comporte, de tous les commandements de l'Evangile : serez-vous dispensés de désirer sans cesse, de travailler sans cesse, d'avancer toujours, d'avoir toujours faim et soif de la justice? Ah! mes Frères, quel chrétien digne de ce nom ne m'a déjà répondu dans son cœur ? Qui ne comprend, en s'examinant soi-même, que malgré sa bonne volonté, malgré ses efforts persévérants, avec les grâces innombrables qu'il a reçues, qu'il reçoit tous les jours, il n'en est encore qu'au début, et que tout ce qu'il a fait n^est rien auprès de ce qui reste à faire; qu'il doit être comme César, l'ambitieux Romain : il estimait que « rien n'était fait, tant qu'il restait quelque chose à faire '. »
Oui, mon cher Frère, vous remplissez fidèlement les devoirs que la religion vous impose, mais comment les remplissez-vous ?