‹ Les BéatitudesChapitre 41 sur 59 · BEATI MUNDO CORDE IJI · texte numérisé non relu

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et l'esprit a des désirs contraires à ceux de la chair : ce sont deux puissances ennemies, de telle sorte que vous ne faites pas tout ce que vous voulez ' .»

Avons-nous besoin de la leçon des saints Livres ? est-il nécessaire d'en recueillir, de la bouche de saint Paul, le douloureux enseignement ? Et n'est-ce point par nos propres combats, par nos tentations les plus secrètes, hélas ! et par nos chutes aussi, que nous connaissons ce mystère d'iniquité que nous portons en nous-mêmes? Notre chair même, comme parle le saint Concile de Trente, est comme un foyer de corruption qu'il faut surveiller sans cesse; d'où s'échappent à chaque instant des étincelles, d'où jaillit une épaisse fumée. Les passions basses menacent sans relâche, comme d'un incendie, les parties hautes de nous-mêmes, et tentent, sans cesse et sans repos, de consumer et de détruire en nous l'image de Dieu. Que de

I. Caro concupiscit ndversus spiritum, spiritus autein lulversus carnem ; hoec enim sibi invicem adversantur, ut non qux'cunique vullis ilhi faciati.s. (Galat., v, 17.)

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fois nous avons' dû rougir des pensées, des désirs que notre âme, lavée du sang d'un Dieu, était encore capable de concevoir! Quel tumulte, quels désordres, quelle anarchie toujours prête à éclater! Quels cris de bêtes féroces, à moitié déchaînées, n'avonsnous pas entendus quelquefois gronder au fond de nous-mêmes ; et parmi les plus forts , parmi ceux qui, suivant le conseil de l'Apôtre, châtient leur corps et réduisent ses passions en servitude, qui n'a été quelquefois effrayé des hurlements de cette guerre civile ? Qui n'a enfin, comme saint Paul, tourné vers Dieu un regard suppliant, en criant avec lui : « Seigneur, Seigneur, qui me délivrera de ce corps de mort ? Quis me liberabit a corpore mortis hujus ? «

Mes Frères, c'est par les luttes que s'achète, que se maintient, que se perfectionne en nous cette vertu qui rend semblable à Dieu, la pureté; que se forme en nous ce cœur pur qui verra Dieu. Mais combien y en a-t-il que le travail fatigue, qui se découragent, et jettent un regard en arrière, quand il faudrait braver l'ennemi et continuer le combat ! Combien

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cherchent un lâche repos dans la défaite! C'est, hélas! le triste sort d'un grand nombre : (( Desperanles tradtderimt se impiidicitiœ : Dans un désespoir coupable, ils se sont laissés aller, ils se sont laissés entraîner au torrent du flot impur. » Qu'ont-ils fait ? ils ont mis une barrière entre leur âme et Dieu. Ils ont renoncé à cette « sainteté du corps sans laquelle personne ne verra jamais Dieu, dit saint Paul : Saiictimoniam sine qud nemo videbit Deum ' . » Ils sont retombés sous l'empire de la chair et du sang, dont il est écrit : (f La chair et le sang ne sauraient posséder le royaume de Dieu; la corruption ne possédera jamais la pureté par excellence : Neque corriiptio ificomiptelam possidebit. - Mais, mes Frères, si les tristes révoltes des sens, quand elles sont volontairement subies, obscurcissent infailliblement le pur miroir de notre âme, au point que Dieu s'en détourne avec dégoût, croirons-nous que là est tout l'obstacle à la vision divine, et que

Hkb., xh, 14.

I Cor., XV, 3o.

cette pureté du cœur, nécessaire pour voir Dieu, n'a d'autre ennemi que les ténèbres qui viennent de la chair ? Gardons-nous de le croire : l'ange rebelle n'a jamais connu ni ces tentations douloureuses, ni ces honteux désordres, et cependant il a perdu à jamais la vue de Dieu, et il fuit loin de son regard d'une fuite éternelle.

C'est qu'un cœur ne saurait être pur toutes les fois que l'orgueil l'habite : l'orgueil, vice redoutable qui obscurcit d'autant plus le regard de l'âme qu'il se croit luimême la lumière ! Comment pourrons-nous jamais voir Dieu, quel que soit le degré de cette vision, fût-ce le plus infime, sans sortir de nous-mêmes, je veux dire sans renoncer, non seulement aux basses voluptés de nos sens, mais aussi à l'amour déréglé de notre propre excellence, aux calculs de notre vanité, aux sottes ambitions de l'orgueil sortir enfin de cette prison de l'amour-propre où nous aimons à vivre enfermés, comme un roi dans un palais où il n'admet que des courtisans, où il n'accueille et ne favorise que des adorateurs aveugles de sa propre gloire ?

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Hélas ! ce palais d'orgueil, ce Versailles imaginaire dont nous sommes les Louis XIV, où nous nous sommes dressé un trône ridicule, où nous nous prodiguons à nousmêmes un grossier encens, n'est-ce pas là, mes Frères, que votre pensée habite, à vous tous qui cherchez les succès du monde, les hommages des salons, les vains bruits de la renommée ? Qu'est-ce que cela, si ce n'est Torgueil dont il est écrit qu' « il est haï de Dieu et des hommes » ?

Mais, en dehors même des vanités du monde et de ses plaisirs, jusque dans les occupations de la piété, dans les minuties de la dévotion journalière, est-ce qu'il n'est pas possible de se rechercher soi-même, de se faire une vie toute de vanité égoïste et d'amour-propre ? Cela ne s'est-il jamais vu ? (]ela ne se voit-il pas tous les jours ? Est-ce que l'orgueil ne fréquente pas parfois les églises, les confessionnaux, et jusqu'à la table sainte ?

Et avec cela, sous le prétexte que vos mœurs n'offrent aucun scandale, vous vous flatteriez d'avoir ce cceur pur qui appelle la

vision divine? Vous croiriez que Dieu vous doit sa présence, qu'il vous prépare sa béatitude? Ah! détrompez-vous: votre grande impureté, c'est de croire à votre propre excellence et de vous y complaire ; c'est de vous être dit, comme ce personnage que reprend l'Esprit-Saint : « Mimdus siun ego et absqiie delicio. Je suis pur et exempt de tout péché ; je suis sans tache, et il n'y a pas d'iniquité en moi. Immaculatus siim et 71071 est i7iiqiiitas 171 771 e ! )) Sans tache, grand Dieu ! pur de tout péché ! parce que vous n'avez d'autre péché que celui qui a précipité du ciel le prince de la lumière, devenu à jamais le prince des ténèbres!

Ah ! mes Frères, que Dieu vous délivre à jamais d'une illusion si funeste! Non, ce n'est pas pour les orgueilleux qu'a été prononcée cette parole : Beati 77îU7ido co7^de! La vue de Dieu n'est pas plus compatible avec l'orgueil, qui est l'impureté de l'esprit, qu'avec l'impureté, qui est Torgueil du corps !

Il faut aller plus loin : la plupart des saints Docteurs qui ont interprété cette

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béatitude n'ont pas entendu seulement, avec saint Ambroise, cette pureté de cœur, qui nous est recommandée, de la fuite de tout orgueil ou de toute impureté; ils nous apprennent que, par cette parole a mundo corde, un cœur pur », Notre-Seigneur désigne la possession, ou du moins le désir de tout l'ensemble des vertus chrétiennes : « Les cœurs purs ici désignés, dit saint Chrysostome, sont ceux qui possèdent toute vertu et n'ont à se reprocher aucune faute volontaire ' . » Et c'est avec juste raison, ajoute saint Anselme, que la pureté de cœia' est placée en sixième lieu après les béatitudes précédentes; car si les autres vertus ne précèdent, la pureté du cœur ne peut être créée dans l'homme.

Oui, mes Frères, ne nous y trompons pas : tout ce qui alVaiblit en nous la vie de la grâce affaiblit en même temps, et dans une égale proportion, la pureté de notre âme, la pureté de ce regard intérieur qui cherche Dieu et

I. (^ui Liniversalc.n virtiitcni possiticnt et nullius sib malitiic conseil siint. (Chrys., Hom, \b.)

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qui le trouve. Au contraire, tout ce qui augmente en nous la vie de la grâce, toute bonne pensée, toute bonne œuvre, toute souffrance bien supportée, toute tentation repoussée, fait croître, affermit, développe en nous la pureté, rend plus nette et plus conforme au divin modèle l'image divine qui est en nous, que nous tenons de notre Créateur, que le baptême nous a rendue plus belle, et qui ne doit prendre sa dernière et définitive beauté que dans Téternellecontemplation de Dieu, dans la vision bcatifique.

Vous donc qui aspirez à ce terme dernier de la félicité, purifiez vos âmes par la pauvreté d'esprit et le détachement, par la douceur, par les larmes saintes, par la faim et la soif de la justice, par la miséricorde. C'est là le chemin nécessaire, mais le chemin infaillible de cette pureté qui aboutit à la \ ision divine : Beati mu7ido corde.

Voilà donc comment nous créerons en nous la pureté de nos cœurs ; c'est par la fuite de tout ce qui écarte ou affaiblit en nous la grâce divine. Mais en quoi consiste

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cette vision de Dieu, et comment la pureté peut-elle l'accomplir en nous ? C'est maintenant la question à laquelle je vais essayer de répondre.

Voir Dieu « face à face : facie adfaciem », le voir « tel qu'il est : siciiti est », le voir dans une lumière qu'aucun œil créé, qu'aucun esprit créé ne pourrait contempler sanii une intervention directe, toute gratuite, de la puissance et de la bonté divines, telle esr, mes Frères, la fin pour laquelle nous avons été créés. Nous ne le voyons maintenant (c qu'en énigme et comme dans un miroir , dit saint Paul. C'est la vision propre à cettj vie, c'est la vision de la foi ; mais dans la vie éternelle, « devenus semblables aux anges d;: Dieu, dit Notre-Seigneur : œqiiales Augelij I)ei », nous verrons Dieu comme le voient les anges, comme les anges des petits enfan s

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dont Notre-Seigneur dit : « Angeli eorum scmper vident faciem PalriSy leurs anges voient sans cesse la face de Dieu. »

Comment s'accomplira en nous cette perfection dernière, cette vision qui sera notre béatitude ? Jusqu'où s'étendra cette connaissance de l'être divin, dont une intelligence finie ne pourra jamais pénétrer de part en part les profondeurs infinies, alors même qu'elle sera sans cesse baignée dans une lumière croissante, qui nous apportera sans relâche des délices nouvelles, sans aucune satiété, sans aucune ombre, dans un jour incapable de déclin ? Mes Frères, si un langage humain pouvait le dire, saint Paul descendant du troisième ciel nous l'aurait révélé. « Mais, dit-il, les choses secrètes que j'ai entendues, il n'est pas permis à un homme de les dire : non licct homini loqui. » Nous ne savons qu'une chose et c'est la seule qui nous importe, parce qu'elle est toute pratique, c'est qu'au sommet de la pureté est réservé le sommet de la vision; c'est que l'ceil le plus perçant, ce sera l'œil le plus pur: B'jati mundo corde.

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Et comment en douter, après que le disciple vierge, celui qui a reposé sur la poitrine du Sauveur, a daigné nous en instruire, après qu'il a vu dans le ciel le cortège de l'Agneau sans tache ? Quels sont, parmi les élus, ceux qui le suivent partout, ceux qui font pour ainsi dire sa garde d'honneur, ceux que tout regard qui s'élève vers la montagne de Sion rencontre les premiers autour de son trône ? « J'ai entendu, dit le voyant de Pathmos, j'ai entendu une voix du ciel, c'était comme la voix des grandes eaux... La voix que j'entendais ressemblait au son des harpes, et ils chantaient comme un cantique nouveau, et personne ne pouvait le redire, si ce n'est les cent quarante-quatre mille qui ont été rachetés de la terre ; ce sont ceux qui ne connaissent aucune souillure de la chair, car ils sont vierges: virgiîies eriim sunt ; ils suivent l'Agneau partout où il va... car ils sont sans tache devant le trône de Dieu : Immaculati sunt ante thronum Dei ' . »

Vous l'entendez, mes Frères, ceux-là sont

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