I. II Cor , VII, 4-IV
joie a passé dans le cœur et sur le visage de tous les saints, et l'on peut dire qu'elle forme comme un trait caractéristique de leur physionomie. Quel homme a été plus éloigné de tous les plaisirs de la chair, de toutes les satisfactions du cœur, de toutes les délices des ambitions et des honneurs qu'Antoine, le patriarche de la vie solitaire, qui passa cent ans dans le désert, sans autre compagnie que les bêtes sauvages et plus tard les disciples que sa sainteté lui attira ? Eh bien ! un trait frappait plus, entre tous les autres, ceux qui venaient lui rendre visite dans son désert, c'était la sérénité de son visage sur lequel jamais personne ne vit passer une ombre de tristesse. Quel contraste entre le doux solitaire, en qui de longs et terribles combats avaient atïermi la paix divine, et ces courtisans de Constantin qui, le cœur labouré par mille soucis et le front chargé de tempêtes, venaient le consulter dans leurs peines et déposer dans son sein le fardeau de leur conscience! Où était la paix, où était la joie ? Dans les hommes de plaisirs, ou dans l'homme du sacrifice ?
Parler de la joie de l'âme chrétienne, je le sais, c'est scandaliser les gens du monde et s'exposer à n'être pas compris de quelques âmes imparfaitement chrétiennes, qui se sont fait un système de vertu atrabilaire, morose, en un mot conforme à leur humeur et à un tempérament particulier, que la grâce n'a pas encore eu le temps de changer. Mais que diraient ces âmes, si elles entendaient saint Augustin, ce prince des docteurs, celui qui a si divinement défini la paix, nous donner lui-même la théorie de la joie spirituelle, et déclarer bien éloignés de la science des choses divines ceux qui n'ont pas su découvrir cette doctrine, si consolante et si sainte, dans l'Évangile et dans l'Ecriture ' ? « Oui, dit ce grand Docteur, je le soutiens : ego dicOy ce n'est pas seulement la volonté — la volonté est trop peu — qui nous attire au service de Dieu, c'est aussi le plaisir : parum est poluntate, etiam voluptate traheris... Il y a un certain plaisir du cœur, voluplas cordis, qui nous fait trouver doux le pain de la
I Ave, Tract, in Jnau., xxvi, G, II F, iGoS.
doctrine céleste... Si le poète a pu dire :
« Trahit sua quemque voluptas.
Chacun c<";de à l'attrait du plaisir qu'il préfère »
à combien plus forte raison pouvons-nous dire qu'il sent l'attrait du Christ, celui qui goûte le plaisir de la vérité, de la justice, de la vie éternelle, toutes choses qui sont le Christ lui-même ! Dirons-nous que les sens du corps ont leurs voluptés et que l'esprit n'a pas les siennes ? Mais alors pourquoi ces paroles du Psalmiste : « Seigneur, les enfants des hommes espèrent à l'ombre de vos ailes : ils sont enivrés de l'abondance de votre maison ; vous leur faites boire au torrent de vos délices, car en vous est la source de vie; et, en votre lumière, ils voient la lumière. » Mais peut-être ne comprenez-vous pas, âmes mondaines ! Peut-être ne sentez-vous pas ce que veut dire ce langage, âmes encore imparfaites? Ah ! poursuit le saint Docteur, « donnez-moi une âme qui aime et elle sentira ce que je veux dire: Da amantum, et sentit qiiod dico. Donnez-moi une âme qui désire, qui ait faim et soif, dans son pèleri-
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nage au milieu du désert de cette vie, et soupire après la source de l'éternelle patrie, donnez-moi une âme pareille et elle sent ce que je veux dire ! Mais une âme froide et sans amour ne saurait me comprendre: Si aiitem frigido loquor, nescit quid loquor '. »
Une âme purifiée où la paix divine a fait entrer cette joie du bien, ce plaisir des choses célestes, est en même temps une âme active et féconde pour le bien. Si la joie spirituelle est la fleur qui naît de la paix, comme d'une racine divine, les bonnes œuvres en sont comme les fruits. En général, mes Frères, on ne fait bien que ce qu'on fait avec joie, ou du moins ce qu'on fait avec joie est toujours mieux fait, c'est une remarque de saint Grégoire de Nazianze. Quand le cœur se trouve à l'aise et joyeux dans la possession de la grâce divine, alors il semble que le bien ne lui coûte rien : il court, il vole, il sent le besoin d'agir. Son action, dit saint Augustin, est comme un chant sacré ' : elle en a le
1 In Psalm., xci, 5.
rythme et l'enthousiasme. Elle jaillit comme d'elle-même. Qu'un rayon de la joie d'en haut, de ce plaisir céleste qui donne du goût à la vertu, traverse nos âmes, aussitôt les bonnes pensées et lefs bonnes actions s'y éveillent en foule; elles tressaillent pour ainsi dire et agitent leurs ailes, comme les abeilles engourdies par l'hiver, aussitôt que la ruche a été touchée par le premier rayon chaud du printemps.
Voilà les fruits de la paix dans une âme, mes Frères, la joie du bien et la fécondité pour le bien. Oh! que l'Esprit-Saint a donc raison de nous en parler si souvent, de nous y exhorter en tant de manières! O quelle grâce pour l'àme qui, par la lutte de tous les jours contre ses passions, par la prière, par les sacrements, par une invincible humilité, par la pénitence, est parvenue à faire la paix au dedans d'elle-même, autant que le comportent les conditions de notre vie mortelle. Cette àme a déjà goûté en elle-même l'effet des promesses divines : elle ne se borne pas à croire d'une foi vive, elle goûte et savoure la vérité des paroles de Jésus-Christ, notre
paix : (c Mon joug est doux et mon fardeau léger. )) Elle sait ce que saint Jean veut dire quand il parle de cette « onction qui nous fait connaître toutes choses : UfictioJiem habetis a Deo et nostis 07nnia\ » Elle conçoit, avec saint Paul, ce que c'est que cette joie qui peut nous suivre jusqu'au sein des tribulations et des amertumes : siiperabundo gaudio. Avec saint Augustin, elle se nourrit ce des joies de la vérité : Gaudium de veritate. » Enfin, dès ici-bas, elle participe à cet attribut de Dieu même : « Factiis est in pace lociis ejus : la paix est le séjour qu'elle habite... » Elle a entendu le salut du Sauveur ressuscité : a Pax pobis, la paix soit avec vous ! » cette paix qui est la marque des enfants de Dieu sur la terre et sera leur éternelle récompense dans la gloire du ciel.