I. Luc, XII
Ces deux choses réunies dans une âme, le glaive de la pénitence et la flamme de Tamour, voilà les deux grands artisans de la paix chrétienne : la pénitence frappe , déracine tous les éléments de désordre, les principes d'anarchie et de mort; la flamme les consume, les dévore ou les transforme ; elle les purifie et les change en principes . de vie, en sources de sainteté. Par l'une et par l'autre, l'homme passe de l'anarchie à l'ordre, de la servitude des passions et du péché à la sainte liberté des enfants de Dieu ; en un mot, à cette paix qui est le signe sensible de la présence de Dieu dans une âme et qui est le repos dans l'ordre de Dieu : tranquillitas ordinis.
Mais de quelle nature sera ce repos ? Estce que le chrétien, par un privilège singulier, paradoxe vivant sur cette terre, où la lutte est en permanence, passe de la guerre au sommeil, des angoisses de la lutte aux délices de la béatitude ? Non, mes Frères, c'est au ciel seul qu'est réservée cette plénitude, cette abondance, cette consommation de la paix commencée ici-bas par Jésus-Christ.
2l6 SEPTIÈME BÉATITUDE
La victoire sur les passions, c'est bien vraiment la paix, car c'est l'ordre rétabli dans nos puissances, c'est la conscience délivrée de ses angoisses, c'est le gage assuré et l'espérance croissante d'une paix meilleure et définitive. Mais, premièrement, tant que nous sommes ici-bas, cette paix, loin d'être un inerte sommeil, est une paix armée : c'est la paix de ces chevaliers sans peur et sans reproche qui, la croix sur la poitrine et Jésus-Christ dans le cœur, gardaient le saint tombeau conquis par leur vaillance. La joie était dans leur âme, car ils avaient vaincu ; et néanmoins leurs membres restaient chargés de la lourde armure, leur bras n'avait pas déposé le glaive, et ils veillaient, parce que l'ennemi, chassé de l'enceinte de Jérusalem, n'avait pas renoncé à la reprendre, ni perdu l'espoir d'y rentrer : ainsi en est-il de la paix du chrétien, en cette vie. L'ennemi de son salut est vaincu, mais non désarmé ; et, comme il ne renonce jamais à reprendre la place qu'il a perdue, il faut veiller sans cesse, nous dit le Sauveur : « Vigilaie, car c'est pendant r heure du sommeil, c//;;/ dormirent homines,
que vient rhomme ennemi semer l'ivraie, dans cette terre où vous aviez semé le bon grain. »
Si bien armée que soit cette paix, c'est en elle-même une paix fragile. Ne repose-t-elle pas dans un vase d'argile? L'homme ne saitil pas, par une expérience trop souvent répétée, que rien n'égale sa faiblesse, que la moindre tentative l'ébranlé, que le moindre choc le renverse? Ces orages de la passion calmés avec tant de peines, par tant d'efforts, tant de prières, tant de confessions faites et d'absolutions reçues, à chaque instant ils peuvent renaître. Avez-vous vu quelquefois, après l'orage, ces diamants étincelantsqu'une pluie d'été a laissés aux branches des arbres, et qui scintillent et tremblent aux rayons du soleil? C'est l'image de la paix d'une âme chrétienne que traverse et qu'illumine le rayon de la grâce : cette àme, en cet état, est vraiment un diamant, le plus précieux et le plus pur de tous les diamants, puisque son éclat et sa pureté sont l'éclat et la pureté de Dieu qui l'habite; oui, mais ce diamant est une goutte d'eau !
Dirai-je cependant que la paix chrétienne, ce premier bien de l'àme, ce grand don de Dieu, est inévitablement destitué de toute solidité et de toute durée ? Ah ! gardons-nous de le croire. Considérée du côté de l'homme, la paix de l'àme ne tient qu'à un fil d'araignée, si j'ose ainsi parler; mais dans l'àme chrétienne, c'est Dieu qui tient ce fil, et cela suffit pour qu'il soit plus solide qu'une chaîne d'or et de diamant. J'ai plus de confiance en un fil d'araignée, tenu par la main divine, qu'en cent cables de fer tenus par la main de l'homme. Dieu seul produit cette paix : or, tout ce qui vient de Dieu porte la marque de Dieu, et si la liberté de l'homme a ce douloureux privilège de pouvoir toujours, comme Jérusalem endurcie, refuser ou repousser le don de Dieu, aussitôt qu'elle l'accepte, aussi longtemps qu'elle le veut. Dieu le garde en elle : il le protège, il le bénit, il le fait croître et fructifier : il le défend lui-même contre les vents et les intempéries et le sauve des plus formidables tempêtes ; il le fait grandir par les assauts mêmes qui devraient l'abattre : et ce n'est pas une des moindres merveilles
de la grâce divine que de voir la plus délicate des fleurs du ciel, la paix, se perpétuer, se fixer, ou plutôt croître toute une vie dans ce pauvre cœur humain que saint Paul nomme un vase d'argile; dans cette chair que le prophète tantôt compare à l'herbe des champs, et tantôt appelle, avec tant de raison, une poignée de terre et de cendre!
Oui, Dieu est là, c'est bien Dieu qui est cette paix « erit pax nostî^a )>, si j'en juge par les fruits de vie qu'elle fait naître dans l'âme qui la possède; ces fruits sont la joie et la fécondité.
Qui dira la joie des âmes saintes où la paix de Dieu se fait sentir ? Saint Paul ne cesse de la prêcher aux fidèles, et il la représente partout comme la compagne nécessaire, inséparable de la grâce dans une âme.
220 SEPTIEME BEATITUDH
« Gaudcte in Domifto semper; iterum dico gaudete : Ayez toujours la joie du Seigneur, je vous le répète, soyez toujours dans la joie. )) Saint Paul au milieu de cette vie agitée, ballottée par tous les flots, battue par tous les genres de tentations et d'orages, éprouvée par tous les genres de martyres avant le martyre définitif qui devait le couronner, saint Paul peut, lui-même, se donner en exemple triomphant de cette joie qui est l'épanouissement et comme l'efflorescence nécessaire de la paix chrétienne, de la paix de Jésus-Christ, a Superabundo gaiidio ifi omni tribulatio7îe7iostra. Quasi tristes, semper autem gaudentes. Je surabonde de joie dit-il, dans toutes mes tribulations. On me croit triste et je suis dans la joie. » Mais bien plus, ce n'est pas une joie commune, partielle, bornée, c'est un excès, une surabondance : « Superabundo gaudio : Je surabonde de joie au milieu de toutes mes tribulations. .»
Du cœur et du visage de saint Paul, cette