‹ Les Béatitudes [microforme] (volume 3)Chapitre 4 sur 5 · I. — Qu'est-ce que le bonheur · texte numérisé non relu

I. — Qu'est-ce que le bonheur

On s’accorde à répondre: le bonheur est la satisfaction complète et durable de nos désirs légitimes ; tantôt il est pris dans un sens objectif : il signifie alors la cause qui Produit la satisfaction de nos désirs; tantôt, et c’est le cas le plus commun, il est pris dans un sens objectif et personnel: il exprime alors ce sentiment très doux et profond qui résulte de l’entière satisfaction de nos désirs.

De toute manière, vous remarquez tout de suite, Mesdames, sa première condition; pour être réel, le bonheur doit être complet. Quand une satisfaction nous manque, nous pensons à elle, nous n’apprécions plus les autres ; c’est un fait.

Vous avez, je le suppose, une fortune brillante mais vous n’avez Pas la santé; vous aurez .beau trouver dans vos richesses de quoi répondre à une

multitude de vos désirs; un bien vous manque, la santé; cela suffit pour vous faire oublier les autres; vous dites : “ oh! que je suis malheureuse !”

Vous avez la fortune et la santé; mais, je le suppoée encore, vous avez près de vous un caractère difficile, ou l’un de vos enfants vous paie d’ingratitude ; vous ne songez qu’à vos peines de cœur; vous dites encore : “oh! que je souffre ! ” Un académicien français, Xavier Marmier, rapporte ce propos de la duchesse de Galliéra, l’une des femmes les plus riches du siècle dernier ÿ à V’accompagnait, avec d’autres invités, dans une promenade à travers Paris; un groupe de femmes du peuple s'arrête et considère avec envie leur somptueux équipage; ‘“ pauvres femmes, dit alors Madame de Galliéra, elles envient mon sort :

n’en est pas une à la place de qui je ne voudrais être!” Quelle était la cause de son chagrin ? je l’ignore! Mais ce qui est clair, c’est qu’elle n’avait pas d’autre pensée.

. Et quand vous auriez tous les éléments maté.

riels du bonheur, Mesdames, si vous perdez un être cher, un mari, un enfant, combien est-ce encore plus vrai ? Vous ne songez plus qu’à votre deuil, à cette place vide chaque jour, ici, là, au foyer de la famille; vous aviez tout pour être heureuse ; peut-être même reste-t-il autour de vous un grand nombre d'êtres bien-aimés ; qu'importe! un enfant vous manque: la vision du disparu remplit seule vos jours et vos nuits; vous souffrez cruellement ; vous n’avez plus de bonheur; hélas! combien de

sm

veuves, combien de mères en sont là, sur la terre de France, pendant l’affreuse guerre qui sévit toujours! |

Etonnante nature que la nôtre, Mesdames! il suffira souvent d’une Supposition imaginaire, d’une angoisse injustifiée, d’un peu de jalousie, d’un scrupule exagéré pour troubler un bonheur qui semblait exceptionnel: tant la joie de ce monde est une fleur rare et fragile!

Vous avez encore remarqué la seconde condition du bonheur; il consiste dans la satisfaction de nos désirs légitimes ; il doit être pur, pour être vrai.

Une âme mondaine a des caprices, des fantaisies, des passions; elle s’imagine qu’elle trouvera le bonheur à les contenter; elle se trompe: comme le malheureux qui ne fait qu’attiser l’ardeur de sa soif, en buvant un liquide enflammé, plus elle jouira criminellement, plus elle souffrira ; sa conscience elle aussi avait besoin d’être satisfaite ; Pauvre conscience, l’âme coupable la trouble, l’af. fole, l’exaspère ; non, elle ne se taira pas! la conscience outragée crie toujours, comme celle de ce roi homicide qui le Poursuivait jusque dans ses festins; on peut bien l’étourdir momentanément, on arrivera peut-être à l’endormir, pendant de longues années; son réveil n’en sera que plus terrible, quand après toute une vie légère, inutile, peut-être désordonnée, la femme du monde qui n’aura pas su rester chrétienne ge trouvera, les mains vides et bourrelée de remords, devant le tribunal de Dieu! non! le bonheur n’est pas là! il est d’abord

eu Ve

dans la satisfaction de la conscience; avant tout, il doit être pur! :

Troisième condition nécessaire au bonheur : c’est la Stabilité! complet et pur, il faut encore qu’il soit durable, S'il doit finir bientôt, s’il est précaire, s'il est à la merci d’une circonstance imprévue quelconque, d'un fil qui peut se rompre à tout instant, par là même il cesse d'être le bonheur; il devient l'inquiétude, la crainte, l’obsession; plus il est grand, plus il fait peur; on ne songe plus qu'à l'épée de Damoclès, suspendue au-dessus de toutes les joies qu'il nous apporte, et qu’elle va nous ravir, en un instant, si elle tombe; adieu toute tranquillité! il n’y a plus de bonheur possible,

S'il en est ainsi, Mesdames, qui ne voit qu’on ne Peut trouver ici-bas le vrai bonheur, le bonheur parfait ?” Il n'est pas en nous, puisque nous passons ; il n'est pas dans les créatures puisqu'elles passent; quand une main enchanteresse pourrait nous offrir, dans une seule coupe, tous les -enivrements (le la terre, nous dirions encore: le bonheur n'est pas là! puisqu’en un instant, la main enchanteresse, la coupe enivrante pourront s’évanouir comme un mirage trompeur: la vie, les créatures, ici-bas, tout passe comme l'éclair. Non! le bonheur n’est pas là pour nous! où est-il donc ?

Il est dans la possession du bien souverain, du bien infini, du bien éternel ‘qu'est Dieu seul; parce que seul it a en plénitude tout être, toute vie, toute perfection, tonte héatitude, 41 peut seul répondre à tous vos besoins, combler tous vos désirs, ras-

sasier toutes vos faims, calmer toutes vos soifs, apaiser toutes vos aspirations. — [L'infini nous tourmente. =

Malgré nous, vers le ciel, il faut lever les yeux ! Notre âme, c’est la terre desséchée, aux rivages Sans fin; Dieu c’est l’Océan sans bornes, qui peut seul la baigner de ses flots et lui rendre la vie.

Ainsi, Mesdames, à notre première question :

qu'est-ce que le bonheur ? nous sommes amenés à répondre : c’est Dieu! — et par là vous pressentez tout de suite quelle doit être la‘solution de notre second problème.

Page 1