L'EUROPE ARTISTE
Ceux qui professent que Tart est simplement un fruit du climat, que les trois degrés d'élévation du pôle, dont parle Pascal, ont une influence décisive, non-seulement sur la vérité morale, mais sur le sentiment du beau, ceux-là peuvent s'assurer, en parcourant les sections étrangères de l'Exposition universelle, que s'il y a du vrai dans leur doctrine, il y a aussi bien du faux.
Sans doute on doit convenir qu'il y a sur la terre des zones privilégiées; que le génie de l'art, dans son vol autour du monde, ne s'élève guère au-dessus du*50' degré de latitude nord, et ne descend pas au-dessous du 20* ; qu'il n'a ainsi jamais atteint l'équateur. A partir de l'Inde, qui fut son berceau, ce génie a traversé les contrées
moyennes de l'Asie ; puis il a visité successiveinent l'Egypte, la Grèce, l'Italie, l'Espagne, une partie de la Germanie et des Gaules, et en décrivant la même ceinture autour du globe, il a touché au Mexique, d'un côté, de l'autre, à la Chine et au Japon. S'il est acclimaté dans le nord de la France, s'il a poussé une pointe dans les Pays-Bas, c'est là un phénomène d'importation morale, semblable à celui qui fait germer des poussières fécondantes portées par le vent, loin de la plante qui lés avait produites. Mais quels que soient les progrès de la civilisation future, quelle que soit la force d'expansion dont elle est douée, il est permis de croire que jamais il n'y aura d'école de peinture et de sculpture, ni chez les Esquimaux, ni chez les Madécasses, ni chez les Patagons. Rien du moins jusqu'à présent ne fait pressentir l'expatriation des arts du dessin dans de nouvelles zones.
On peut donc regarder comme certain que la faveur du climat est une des conditions nécessaires à la floraison des beaux-arts; mais il faut avouer aussi que cette condition est insuffisante, et il ne faut, pour s'en convaincre, qu'une promenade à travers l'Exposition universelle. Là, des
peuples entiers confessent leur décadence, qui autrefois tenaient le haut bout. Le climat de TÉgypte n*apas changé ; pourtant on n'y bâtit plus de monuments comme les Pyramides, ni de temples comme à Thèbes. La terre pharaonique ne nous envoie plus, ni des sculptures semblables à la statue de Chéfren, ni des peintures équivalentes à celles des hypogées^ ni des figures finement gravées en relief dans le creux du granit, comme celles qui décorent tant de murailles, tant de sarcophages, ni des bijoux comparables à ceux que portait la mère d'Amosis, il y a trois mille six cents ans. L*Égypte, enfin, ne produit plus rien de pareil à ce que nous voyons dans le mu« sée rétrospectif du Trocadéro.
Les Grecs vivent toujours sous le même ciel que leurs aïeux; ils habitent la même terre, échancrée de toutes parts et pénétrée par la mer ; ils n*ont ni plus froid ni plus chaud que les Hellènes d^autrefois, et cependant leurs peintrès, au nombre de onze, sont venus prendre à Paris les leçons de Gabanel ou de Gérôme, et de leurs sculpteurs, au nombre de cinq, les uns sont élèves de Duret, les autres se sont formés en Italie^ car, à Tinverse de ce qui se passait ja-
dis, les Athéniens vont se faire enseigner, à Rome, l'art que les anciens Romains allaient apprendre à Athènes. La contribution de l'Italie et celle de l'Espagne prouvent aussi, et surabondamment, qu'il faut à une nation, pour que l'art fleurisse dans son sein, autre chose que les influences favorables de la température.
. Le temps et la race sont encore des conditions essentielles pour l'épanouissement des arts : la race d'abord, — car un jeune homme qui serait né en Russie de sang italien, aurait beaucoup moins de peine à devenir sculpteur qu'un jeune homme de sangi-usse, né à Florence,. — ensuite la durée. Il s'est écoulé des siècles avant que la sculpture grecque, qui avait commencé par d'in* formes ébauches, arrivât à son apogée sous la main de Phidias. Voilà ce qui explique pourquoi chez les peuples qui n'ont point ou qui n'ont plus d'école, l'art met tant de temps à se dégager de ses langes.
La Grèce, qui, vers le milieu du quinzième siècle, avait disparu comme étouffée sous la domination turque, ne s'est réveillée qu'après la bataille de Navarin. 11 y a donc aujourd'hui cinquante ans que ce peuple eut un premier mou*
vemeni de résurrection et qu'il eul de nouveau conscience de lui-même. Mais, cette fois, Tcxcellcnce de la. race a pu abréger le temps. Durant ce court intervalle, car c'est bien peu de chose qu'un demi-siècle dans la vie d'un peuple, Athènes, qui n'était plus qu'une agglomération de misérables cabanes et d'auges à pourceaux, quand le roi Othon vint prendre possession de sa royauté, dans une des deux seules maisons que renfermât la ville de Périclès, Athènes s'est couverte d'édifices en marbre, elle a bâti des écoles, des hôtels, des palais, une académie, des musées, un magnifique observatoire ; elle a percé des rues spacieuses, de grande boulevards; elle a relevé les ruines du temple de la Victoire Aptère ; elle a des sculpteurs.
Quelques-uns, il est vrai, nous l'avons dit, ont appris leur art à Paris ou à Rome ; mais il n'en est pas moins surprenant qu'une école ait pris racine sur un sol aussi récemment défriché. Le modèle en petit du fronton de l'Académie par M. Drossis, et celui des Luttes olympiques par M. Vroutos, sont des ouvrages importants qui annoncent un prochain développement de la nouvelle sculpture hellénique, encore voisine
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de son enfance. Mais le morceau le plus remarquable de l'exposition grecque est sans contredit le Génie de Copernic par M. Vroutos. Sans doute l'invention de ce marbre est hardie jusqu'à la témérité, pour ne rien dire déplus. Le génie du grand astronome descendu des cieux, la tête en bas, les pieds en l'air, et s'appuyant sur le globe terrestre, exprime par son geste que la terre tourne. autour du soleil. Une telle conception est antisculpturale, évidemment; ce n'est pas en marbre qu'il est permis, qu'il est possible de représenter des figures volantes, puiaqu'elles ont besoin que leur vol soit soutenu par un énorme tenon «qui contredit, qui dément toute idée de légèreté et d'essor ; mais l'exécution de celte folle pensée est très-louable pour sa finesse, pour le rendu délicat des formes choisies, et l'on peut prédire que le talent de M. Vroutos, mieux dirigé, sera un talent chaleureux, expressif, comme il est déjà dans le buste à^ Achille et dans celui de Canaris.
En ce genre, M. Kossos a exposé des œuvres dignes d'éloges et d^attention, mais ses bustes me paraissent iial%ir moins que ses bas-reliefs et
ses médaillons ; le Satyre de M* Chalepas, mois
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tif empnmté de la statuaire romaine, est un groupe aimable, dont l'exécution laisse quelque chose à désirer. Il en est de même des marbres de MM. Philipolîs et Fitali. Critiquer ces ouvrages serait facile: il est plus généreux d'en encourager les auteurs.
L'Italie qui avait hérité de la Grèce le privilège du grand art, Ta depuis longtemps perdu, et en Tait de peinture, elle en est main*tenant à se constituer une sorte d'école hollandaise. Qui jamais aurait pu prévoir que dans la patrie de Léonard et de Michel-Ange, les artistes les plus distingués, le plus en vogue, du moins, seraient des peintres de 'genre, pimpants et coquets, ultra-maniérés, des imitateurs de Fortuny I On pouvait s'attendre qu'une école ressuscitée recommencerait par le commencement ; qu'elle serait de nouveau naïve comme au quatorzième siècle : c'est le contraire qui arrive. Elle débute comme les autres finissent. Les enfants aiment les fruits verts : ici^ l'on aime les fruils gâtés, les pommes archimûres, les poires bleltes ; on a du goût pour tout ce qui se produit dans les écoles quand ^Ues sont vieillies, fatiguées, usées» Ainsi s'explique l'influence
exercée sur les Italiens par l'Espagnol Mariano Fortuny, dont nous parlerons tout àTheure^ et dont la peinture a réussi par la nouveauté, alors qu'elle n'en avait que les apparences.
Décidément doric, c'est de Tltalie que nous viennent, ou plutôt que nous reviennent le joli, le coquet, le .précieux, l'amour de l'intimité, le culte du détail. MM. Marchetti et Jacov^ci à Rome, Simonetti et Volpe à Naples, Michetti dans les Abbruzes, Gioli à Florence, le chevalier Bianchi à Milan, Favretto et Nono à Venise, Pastoris et Quadrone à Turin, se rattachent de près ou de loin à ce qu'on appelle le Fortunisme, car il faut bien créer des mots, quand on veut laisser croire qu'on a créé des choses. Tous ces artistes apportent dans l'art anecdotique et familier un talent preste et souple, de la grâce, de la finesse, de l'expression, et semblent avoir voulu prouver que nous n'avions pas en France le monopole de ces qualités. Les uns, comme Jacovacci, ont tempéré la manière de Fortuny ; les autres, comme Gignous, de Milan, y ont ajouté, pour surcroit d'assaisonnement, la fantaisie et l'intensité des colorations japonaises. 11 en est qui
se contentent de la vérité, et, sous ce rapport, la Dernière messe de M. de Nigris est un morceau frappant, parce qu^il est pris sur le fait, et voyant, parce qu'il est peint à Naples, au soleil. Mais la vérité dont je parle n'est pas seulement une vérité photographique, c'est une vérité qui a traversé l'esprit d'un artiste. Soit dit à rintention de M. de Nittis, un des chefs que reconnaissent les impressionnistes ^ pour parler encore le langage du jour. Lorsqu'il se promène à Paris, dans les rues ou sur les quais, à Londres, dans les parcs, ou à Trafalgar square, ou à Piccadilly, M. de Nittis, doué d'un talent hardi et jaloux d'innover, ne prend pas la peine de choisir. Tout lui est bon : le môme qui passe, l'enfant au cerceau-, la petite dame qui relève son jupon sur le pavé humide, faisant miroir, le flâneur qui achète un journal au kiosque, le bibliophile qui lit un bouquin sur le parapet, pour se dispenser d'en demander le prix, le sergent de ville enfin, ou le policeman,* tout, dis-je, lui parait digne d'être fixé sur la toile, et tel quel. Ses tableaux donnent l'idée d'un groupe d'objets et de figures, disposé par le hasard, saisi par la p*hotographie instantanée, et placé dans
un cadre qu'on pourrait élargir ou rétrécir à \olonté. Ce qui étonne, c'est que les premiers plans sont quelque peu bousillés, tandis que le$ figures qui s'éloignent sont plus finies, contrairement à cette loi de la peinture qui veut que les choses avaitcent par la précision et recufent par le vague. •
Telles sont les véritables nouveautés que présente l'exposition italienne. Quant aux autres peintres, ils n'ont pas visé à nous surprendre ; ils cultivent un art qui nous est connu : M. Simoni, quand il représente Brutus après la bataille de.Philippes ; M. Altamura, quand il fait de Jésus-Christ le Dieu d'un évangile arabe ; M. Ussi, quand il peint Bianca Capello essayant d'empoisonner le cardinal de Médicis.
Mais en dehors de ces tableaux, conçus avec dignité, il n'y a plus guère que des paysages, des marines, des scènes familières, des morceaux ethnographiques.
En ce dernier genre, Tltalie a son Fromentin, qui est Pasini. Ce que le premier faisait en Algérie, le second l'a fait en Perse. L'un et l'autre, ils ont un héros de prédilection : le cavalier arabe, ou plutôt le cheval arabe et son ca-
vàlier, car ranimai, chez eux, joue le premier rôle. Il est au moins aussi intéressant que son maître. Il se conforme à ses pensées; il en est l'expression et le mouvement. Pasini et Fromentin dessinent à peu près de même, sauf que le dessin de Pasini est mieux su, et celui de Fromentin mieux senti. Quanta fa couleur, Pasini la resserre, lui aussi, dans de petits cadres où il la fait pétiller, étinceler, chatoyer sur les riches harnais de ses montures, sur la soie des femmes du harem qui passent^ sur les cafetans brodés, sur les armes de luxe, sur le plumage des oiseaux qui Tiennent s'abattre à deux pas d'une cavalerie fringante. Et lorsqu'il se trouve devant le grand mur d'une mosquée, sous prétexte d'en rendre la vue* supportable, il le convertit en une vaste palette où les couleurs du prisme se heurtent et se réconcilient, se choquent et fraternisent, ici, fanées, salies et amorties, là, violentes encore, mais fondues dans une harmonie qui est aigrie par leurs dissonances. J'ai vu^ de mes yeux vu, le Faubourg de Constantinople peint par Pasini, et la vive sensation que j'éprouvai eh voyant cette foule grouillante, dont les couleurs remuaient au soleil, fut cependant
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moins vive qu'elle ne Test devant la toile de l'artiste. La nature a été vaincue cette fois par la peinture.
Le soleil est un personnage en Orient, et son intervention est inévitable dans tous les récits du peintre. L'homme, quand il est au repos, n'y est qu'un objet, lumineux ou sombre, une forme dont l'intérêt est purement optique. C'est ce qu'a compris M, Massarani, le peintre de la Vie arieniale, tableau inondé de lumière, rafraîchi par les ombres qu'y produit une architecture égayée de reflets. Si nous étions chargé d'apprécier .en détail les écoles étrangères, si notre prétention ne se bornait pas ici à prendre des vues d'ensemble, nous consacrerions plusieurs pages d'écriture aux Émigrants de M. Induno ; à la Revue de Vhéritage^ par M. Pagliano ; au tableau si mordant, si plein de physionomie et de caractère, de M. Batlaglia : Carminé Giordano faisant répéter la pastorale aux Dominicains; à la marine si dramatique de M. Alason ; aux paysages de M. Joris^ qui, par parenthèse, surpasse les Anglais dans ses aquarelles, enfin à ce que M. Moradei appelle : Comment cela finira-t'il? Un robuste gars, aux yeux intelli-
gents et humides, adresse des propos galants à une jeune fille, qui tourne la tète pour cacher un sourire accentué, expriniant à merveille.., comment cela finira.
Un mot sur la sculpture italienne. 11 nous semble qu'elle était mieux comprise, il y a neuf ans. Plus que jamais, les tendances générales de Técole sont de rechercher le joli et de perfeciionnerletravail du ciseau, pour rendre péniblement, mais avec une adresse incroyable^ inimaginable, ce qu'un peintre rendrait facilement en quelques coups de pinceau. Oh peut faire du joli, même en sculpture ; mais il faut alors y employer la terre cuite, qui est, pour ainsi parler, l'eau-forte du sculpteur. On peut aussi, et Ton doit s'attacher aux finesses de l'exécution , mais pour ajouter à la beauté des nus, et non pour donner tant d'importance aux accessoires. Ne cessons de répéter qu'il ne faut pas faire dans un art ce qui peut être mieux fait dans un autre.
Voyez, à ce propos, le Jenner essayant le vaccin sur son fils. 11 y. a du caractère et du talent, à
haute dose, dans cette sculpture de M. Monteverde; mais n'est-il pas sensible qu'un pareil groupe aurait conservé toute sa valeur en pein-
ture, et qu'il en perd la moitié dans le marbre ? A vingt pas, la silhouette ne se débrouille pas^ ne se laisse pas comprendre. Elle forme un paquet, une masse lourde dans laquelle les lignes s'emmêlent et s'encheyètrent : sous Vaisselle de Jenner, on tt>it se dresser un pied; le dos de l'enfant, ce dos modelé à ravir, se confond avec le genou de son père, parce qu'il est de la même valeur, de la même blancheur, et, il faut être à deux pas delà statue, pour se reconnaître dans ce bloc de formes ramassées, pour apprécier ce qu'il y a d'excellent dans l'exécution, et surtout dans le sentiment de ce morceau, déjà fameux. Ici, du. moins, le travail est sobre et l'artiste l'emporte sur le praticien. Ailleurs, il en est autrement. La belle Cléopâtre de M. Braga n'est égyptienne que par sa coiffure ; la Péri de M. Tabacchi a bien peu la physionomie orientale, mais en revanche le maniement de l'outil y est surprenant, et sous ce rapport, la Chevelure de Bérénice, par M. Borghi, est un prodige. Il est vrai que l'exécution, cette fois, si elle est puérile dans le rendu de la chevelure, d'une chevelure frisée, est exquise dans le nu. Le corps de la statue est d'une beauté si parfaite, qu'on
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la croirait moulée sur la plus belle jeune fille de toute rilalie. Dans ce pays où la sculpture est une plante indigène, on recherche le beau des formes plutôt que le caractère^ et rarement on les trouve réunis comme ils le sont dans VEsclave de M. Boninsegna, qui, à l'inverse des statuaires antiques, a mis l'expression dans la moue du visage, au lieu de la mettre dans le choix des formes nues et de leur mouvement*
L'esprit dans la statuaire n'est tolérable que pour des figurines ; le rire y est déplacé, témoin les deux bustes si vivants de M. J. Dupré ; et rien n'y est plus mal venu que les statuettes agrandies, quelle qu'en soit la grâce, par exemple, Y Amour nous aveugle^ Y Aurore dans la vie^ groupe et statue ainsi nommés par M. Barcaglia, et le Colin- Maillard de M. Barzaghi, de Milan, et en général tout ce quiest familier ou accidentel, comme l'enfant qu'on nettoie [you dirty boy) de M. Focardi. L'Ecole italienne, en résumé, a un autre but à se proposer que de délicater le marbre et d'enjoliver le joli. Elle peut remonter au premier rang ou au moins nous le disputer, si elle s'attache à des données plus hautes et plus fiéres, si elle fait les honneurs du marbre à des
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figures comme le Canaris à SciOj qu'a sculpté, d'un ciseau si mâle, M. Civiletti, de Palermé, et surtout si elle veut bien prendre la peine de regarder un peu plu? aux œuvres des maîtres et aux tombeaux des Médicis.
Nous parlions tout à l^heure de l'influence que Fortuny a* exercée sur les Italiens . Cette influence s'est étendue à l'Espagne, bien que Fortuny ait beaucoup moins habité l'Espa* gne que l'Italie. A parler franchement, c'est un phénomène que j'ai quelque peine à comprendre. Ce qu'ofiraient de piquant les premiers ouvragesde ce peintre brillant et brillante, et ce qui paraissait nouveau, se trouvait depuis longtemps dans les tableaux d'Isabey, avec cette différence que les figures de ce pétillant coloriste n'avaient aucune précision et que la physionomie n'en était que spirituellement indiquée. Je me représente Fortuny comme ayant mêlé ensemble, en les corrigeant l'une par l'autre, la liberté facile dlsabey et l'exactitude rigoureuse de Meissonier. Celui-ci avait exhumé le vestiaire et le mobilier du dix-huitième siècle, toute la défroque élégante des marquis de Louis XV, qui avait été copiée par les marquis espagnols*
Fortuny, à Texemple de Meissonier, voulut ajouter à ses tableaux Tattrait d'un costume qui était devenu à la mode, justement parce qu*il étatit depuis longtemps démodé, et qui d'ailleurs était aussi peu familier aux Romains, qu'il Tétait devenu chez nous par l'usage et par Tabus qu'on en faisait. Avec ces éléments, joints à une grande recherche de tons rares et de fins détails, sans parler de son esprit, Fortuny trouva le moyen de prendre position dans la ville éternelle, qui le croirait? Ces mêmes Romains qui avaient chaque jour devant les yeux des monuments empreints de grandeur, tant de fresques imposantes, fameuses, sublimes, furent séduits par la grâce de ces petites femmes minaudières, madrilènes ou autres, qui ont un minois chiffonné comme leur costume, et qui^ entre le pot au rose et la botte à mouches, sourient à des céladons poudrés, surannés et en jabot; c'est là ce qui fit tourner la tète aux Romains, si peu faits cependant pour apprécier les tons superfins, les touches exquises du Mariage dans la vicaria. Personne ne fit à Rome cette observation qui se présentait si naturellement : que, pour gagner les batailles de la peinture, il faut masser les
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harmonies, et non pas disperser Içs tons en tirailleurs.
11 n'y a donc pas lieu de s'étonner que les Espagnols aient subi volontiers l'influence de Fortuny lorsqu'ils ont su qu'elle était subie à Rome. Toutefois, il ne manquait pas d'exemples, dans la patrie de Velazquez, d'une peinture plus ferme, plus solide, plus saine et tout aussi brillante. Le beau-frère de Fortuny, Raimundo de Madrazo, est un coloriste par tempérament; il est peintre, je ne dis pas dans Tâme, mais dans le sang. Ses petites toiles représentant le jardin de l'Alcazar, la cour Saint-Michel à Séville, sont comme des joyaux qu'on regarderait en pleine lumière. Ses portraits de femme et celui de Goquelin cadet sont des morceaux de haut goût, qui respirent le bonheur de la vie, la sérénité de l'esprit, la gaieté d'un coloris frais et riche, éclatant sur la soie des rubans, sur le satin des jupons, sans être soutenu par aucun parti d'ombre.
Peindre en plein air tout ce qu'on peint, enlever le clair sur le clair, telle est la manière qui a succédé en Espagne aux fonds sinistres de
Zurbaran, aux figures que le terrible Ribera
baignait dans Tencre ou plongeait d'avance en enfer. Je cherche la raison de ce renoncement au noir, et voici comment je me l'explique. La cause en est, si je ne me trompe, dans l'envahissement d'une sorte de panthéisme qui a mis la nature au même plaù que l'humanité. Les fonds sombres relèvent du spirituaiisRie ; ils signifient le sacrifice du paysage, des choses réputées inférieures et des choses inertes, à la figure de l'homme et à son âme. Dans un portrait de Rembrandt, l'expression est réservée à la tète du modèle et à ses mains. Dans la mise en scène de ses drames bibliques ou évangéliques, la toile de fond et les accessoires sont noyés dans les teintes demi-obscures, ou condamnés à disparaître étoufiTés par l'ombre.
Aujourd'hui que l'âme est en baisse, la figure humaine est devenue un objet comnie un autre, une valeur de ton. Elle n'a pas plus d'attrait ni plus d'importance que la nature environnante. Tant pis pour elle si elle ne se détache pas, avec autant de force qu'autrefois, sur le paysage, sur le ciel, sur la prairie blonde, sur le jardin clair, Ou sur les arabesques d'une jolie tenture^ car toutes ces choses prétendent avoir des droits
égaux à notre estime et à nos regards. Mais comme il est impossible aux plus malins d'enlever le blanc sur le blanc, on a imaginé, pour a changer tout cela » , qu'au lieu de détacher la figure sur le fond, il valait autant détacher le fond sur la figure. Cette joyeuse interversion a été un des fruits du réalisme.
L'Espagne ayant, comme la France, une Académie à Rome, où elle entretient des pensionnaires, cette circonstance est cause que la peinture d'histoire n'est pas entièrement morte. Elle vit encore tant bien que mal dans les ouvrages de MM. Ëduardo Rosalès et Plasencia, qui ont pris l'un et l'autre pour sujet la mort de Lucrèce; et elle fait bonne figure dans le grand et noble tableau de M. Pradilla, Dofia Jtuina laLoca (Jeanne la Folle), suivant le cercueil de son mari avec une douleur qui n'est pas encore de la folie.
Les paysages très-fins, très-finis et scintillants de M. Rico, qui a, lui aussi, de la prédilection pour les maisons blanches et les murs blancs^ sont les meilleurs qui nous soient venus de l'Espagne. Nous avons pris plaisir à les regarder longtemps, ainsi que les Intérieurs de M. Pablo
Gonzalvo, qui nous a surtout impressionné en réveillant dans notre mémoire l'image de la mystérieuse basilique de Saint-Marc, à Venise, où Topulence des mosaïques, des marbres et des ors se cache dans une demi-ombre solennelle, et où la lumière fait silence.
De Fortuny relèvent MM. Gonzalès, Sala, Santa-Gruz, et si je n'ajoute pas à ces noms celui de Zamacoïs, c'est que ce peintre charmant et spirituel, mort avant Tâge, n'a pas donné dans les erreurs du fortunisme^ et qu'il n'a imité personne, pas même Meissonier, lorsqu'il a peint ce tableau si spirituel, si bien touché : le Favori du roi^ qui a suggéré à Gérôme celui de TÉrainence grise, et qui représente un bouffon richement vêtu et richement grotesque, qui, descendant avec majesté les degrés du palais, est salué avec le plus profond respect par les gens de cour.
En Angleterre, comme en Espagne, on peut observer une tendance générale à peindre en plein air de préférence, et à mettre clair sur clair. Les peintres les plus renommés en oqt la préoccupation, et cela ressemble par moments à une gageure. Le Whist à trois j deMillais, est un
prétexte pour faire le portrait de miss Armstrong et des dames Secker et Blennerhasset. De ces trois personnes, deux se détachent sur un fond de paravent, assez soutenu de ton pour faire valoir leurs carnations et la soie de leurs robes gris-perle ; mais la troisième perd sa silhouette sur un bout de jardin et un buisson de fleurs, sans qu'on sache bien si ces fleurs et ce jardin sont une réalité, ou bien s'ils sont représentés sur une tenture à demi masquée par le para-
vent.
A M. Millais, comme à l'ensemble de l'École anglaise, — je dis l'ensemble car je fais plusieurs exceptions, une entre autres, pour M"^* Butler, qui a peint le Retour d'inkermann, — il manque une qualité essentielle, la science du dessin. On essaie, il est vrai, de dissimuler cette faiblesse sous des couleurs séduisantes; mais un portrait, une figure veulent des tètes et des corps dont on sente la construction, des mains qui ne soient pas dessinées à peu près et, pour ainsi dire, au jugé. Passe encore d'être indulgent quand il s'agit du paysage, et il faut dire que M. Millais y excelle. Celui qu'il a peint dans les montagnes d'Ecosse a été pour nous
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une belle surprise. On y voit rarc-en-ciel vibrer sur les bruyères éloignées auxquelles l'œil est conduit par des bandes successives de terrains hérissés d'ajoncs et imbibés d'eau. Ce morceau est d'une vérité si imprévue et en même temps si criante qu'il ferait envie aux plus habiles paysagistes de l'Europe. .
11 semble que, sous le climat brumeux de la Grande-Bretagne, les colorations les plus vives devraient s'estomper, se fondre dans le gris, ou du moins perdre quelque chose de leur intensité locale. Tout au contraire, la couleur dans rÉcote anglaise a toujours une certaine parenté avec l'enluminure ; elle a une franchise acide. Chaque ton conserve sa qualité propre et résiste à rinfluence des teintes voisines. Gela donne à à leur paysage du montant et une certaine aigreur qui plaît aux spectateurs blasés. Du reste, les Anglais l'ont si bien senti eux-mêmes que, non contents de vernir leurs tableaux à l'huile, ils les mettent sous verre, comme pour glacer une seconde fois leur peinture et en tempérer ainsi les crudités.
A ces traits caractéristiques il faut ajouter celui-ci : que très-rarement les Anglais font de l'art
purement imitatif; leurs paysages sont presque toujours expressifs. Quand M. Morris peint des Faucheurs à Fouvrage au milieu des hautes herbes de la prairie, baignés dans la lumière, trempés de sueur ; quand M. Morgan représente des Moissonneurs qui reviennent se coucher à la ferme, au moment où le soleil se couche sous un rideau de nuages, il entre une secrète intention de tendresse et de poésie humaine dans leurs paysages, qui ne sont pas faits pour Tarbre seulement, mais pour Thomme, car on sent bien que le panthéisme n'a pas pénétré eo Angleterre.- Ces Faucheurs intéressent; ils n*ont rien de la gaieté méridionale ; ils sont actifs et résignés, zélés et tristes. Ce moissonneur, qui rentre le soir avec sa famille, donne un baiser à son enfant qui lui sourit dans les bras de la moissonneuse. Au bord d'un étang où se réfléchit un vieil édifice inhabité, une femme attend sous un arbre celui qu'elle aime : // ne viendra pas^ dit le peintre. Le Retour du travail, par M. Aumônier, le Parc de SainP'James, par feu Pinwell, V Appel des travailleurs, par M. W. Macbeth, la Pastorale de M« Boughton, respirent une compassion profonde pour cette population dedéshé-
rites, que la misère a pénétrés jusqu'aux os, pour des glaneuses quitrayersent un ruisseau au lever de la lune, pour les enfants du'ijincolnshire qui entendent la cloche des manufactures, tandis qu'on aperçoit, par une échappée de vue, la campagne où ils iraient battre les buissons et cueillir des mûres. D'autres enfants, un peu plus heureux, traversent un bois aux premiers jours d'avril, mais la neige, une neige attardée, tombe sur leurs joues roses et sur les primevères. M. Boughton appelle Neige au printemps l'image de cette inclémence de la nature. Dans un autre effet de neige, M. Mac Whirter représente un pauvre âne oublié^ qui va périr de froid el de faim au milieu d'une solitude couverte d'un linceul blanc.
Il y a, comme on le voit, un fond de sentimentalisme dans toute la peinture anglaise^ et nos voisins n'en ont pas la moindre honte. Le mot sensible n'est pas chez eux le synonyme de ridicule, comme chez nous, qui sommes, il est vrai, des esprits forts. Ils ne se défendent pas d'être touchés, ni de trouver dans la nature des allusions à la vio.
Il va sans dire que ces expressions naïvement
sentimentales persistent surtout dans la peinture de genre, de laquelle on peut avoir une idée juste quand on a lu les romans de Dickens. Même tendance à rechercher le détail, à exprimer le cœur par le menu, à caractériser le héros par la signification des petites choses, bien vues, d'ailleurs, et bien rendues. Luck Fildes, F. HoU, J. Sant, Henry Wallis, Calderon, Yeames, Leslie, tels sont les noms que nous avons inscrits, sans ordre, sur notre calepin de notes. Il faut y ajouter le nom de feu sir Edwin Landseer, chez qui le sentimentalisme est poussé jusqu'à l'exagération, dans ses figures d'animaux, et qui, en peignant d'une manière molle, cotonneuse, le Singe malade^ et la tendresse maternelle, larmoyante, de la guenon, semble avoir voulu donner raUon à Darmn et nous inspirer de la sympathie pour nos ancêtres.
Que les oubliés nous pardonnent. De ce nombre, en tout cas, ne peuvent être, ni M. Marcus Stone, n'eût-il fait que cette aimable toile : Milady est veuve et sans enfants; ni M. Orchardson, qui, depuis 1867, a conservé entière son originalité, et n'a rien perdu du charme attaché à ses peintures spirituelles et claires;
ni M"' Staples, dont je voudrais posséder le tableau qu'elle nomme FEésitation^ où un jardinier, du temps de Rousseau, propose je ne sais quoi (le mariage, sans doute) à une jeune bouquetière, assise sur une brouette chargée de fleurs, et trop hésitante pour n'être pas déjà décidée ; ni enfin les aquarellistes Walter Crâne, Linton, Collier, E. Buckman, E. K. Johnson, miss Clara Montalba^ et C. Green, duquel on peut dire que la composition du Derby Day est admirable autant de fois qu'il s'y trouve de figures. Ce n'est pas tout : bien que nous ayons parlé plusieurs fois de M. Aima Tadema, que nous avions cru Hollandais, nous devons bien des hommages et bien des honneurs à ce peintre amoureux, comme nous, de l'antiquité égyptienne, grecque et romaine, et dont les tableaux représentant la Dernière plaie d'Egypte, la Danse pyrrhique, une Audience chez Agrippa, seraient 9ans prix, si le style des figures y égalait la science archéologique du peintre, je veux dire si l'on ne devinait des gentlemen et des ladies dans ses modèles vêtus à la romaine ou à la grecque.
A mon sens, la plus étonnante peinture qui
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nous soit venue de Londres, est celle de Burnes Jones, Merlin et Viviane. Il y a là une quintescence d'idéal, une poésie sublimée qui m'appréhende au cœur. La Viviane du peintre semble évoquée par une sorte d'incantation : on dirait d'une figure d'e Mantegna qui serait retouchée et amoureusement enveloppée par le pinceau d'un Prud'hon. Le spectateur est séduit par la charmeuse, et c'est elle qui enchante l'enchanteur.
Qu'il y ait de beaux portraits dans l'École anglaise, cela n'est pas surprenant, puisque l'Angleterre est le pays de l'individualisme et dé l'originalité. Toute île est un individu sur le globe, et son isolement l'empêche d'être familiarisée avec les idées générales^ et d'être accessible au sentiment, des formes génériques^ deux choses qui sont essentiellement continentales. On peut être assuré que le style ne sera jamais insulaire, et que l'art dans une île sera local. Cela se vérifie de tout point en Angleterre. Le portrait y est en grand honneur, et tous les artistes célèbres y ont excellé : Reyuolds, Gainsborough, Oppie, Ramsay, Lawrence... Aujourd'hui encore, les morceaux les plus saillants de
rexposition britanoique sont des portraits : le Garde royal tout de rouge habillé, par Millais ; Le duc de Cleveland et Robert Browning ^ par Watts ; M. Kennedy^ par John Pettie, qui adoucit la manière franche et brutale de Hais en la modérant par celle de Van Dyck ; AT. Sale^ membre de P Académie royale^ par Ouless ; le portrait peint par M. Leighton du capitaine Burlon, homme énergique, indomptable, dont la tète a été ridée par la lutte, cicatrisée par le courage. Et ce qui prouve bien mon dire, au surplus, c'est que le chef-d'œuvre de l'Ecole anglaise, la peinture tjui a valu à M, Herkomer la médaille d'honneur, est un groupe de portraits : je parle des Invalides de Chelsea. Non, jamais on ne trouvera, ni dans l'art ni dans la nature, une pareille réunion d'individus, tous marqués à l'empreinte d'un indélébile caractère, aussi différents que possible, tous vivants et parlants, mais tous parlant anglais. Ces curieuses physionomies sont sans doute pour beaucoup dans le succès du peintre; mais le peintre a sa part, lui aussi, dans l'impression que nous fait cette réunion de figures introuvables, dont chacune est frappée comme une
médaille et qui toutes forment le tableau de M. Herkomer.
Le peintre du Capitaine Burton, M. Leighton, est, par-dessus le marché, un sculpteur, et c'est lui qui a exposé V Athlète combattant un Python^ statue en bronze, dont le mouvement rappelle un des fils de Laocoon dans le groupe antique, mais avec plus d'énergie dans la poursuite du modelé, dans l'expression des muscles contractés, des membres tendus. La sculpture étant, par excellence, un art qui veut le style, ne saurait prospérer en Angleterre. Nulle part les divins ouvrages de Phidias ne seraient plus déplacés, plus inutiles qu'ils ne lesontauBritish- Museum, bous un climat brumeux, où ils gèlent depuis soixante ans, sans inspirer personne. Ce qui attire les sculpteurs anglais, alorsque les mar^ bres d'Ëlgin devraient leur crever les yeux, ce sont les œuvres de nos statuaires. ^Abandonné de feu Fuller est une sculpture recommandable, étudiée, châtiée, mais qui dérive du Soldat de Marathon. Le superbe Étalon de M. Boehm est aussi une réminiscence évidente des Chevaux de Marly^ par Guillaume Goustou, et la statue que le même artiste a coulée en bronze, de Thomas
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Garlyle, de cet écrivain hérissé et mal peigné, dont Tesprit et la chevelure ressemblent à une forêt vierge, est un souvenir du Voltaire de Houdon, qui avait su du moins convertir en draperie la robe de chambre dans laquelle il avait enveloppé le vieux patriarche de Ferney. L% Lutteur de M. Stephens est une bonne étude de boxeur, ou, pour parler plus noblement, de pugile; malheureusement ce pugile s'exerce, non pas à Olympie, mais dans un hall de Hay Market. A ces morceaux il faut ajouter les portraits en pied de Burke et de Goldsmith,qui sont vêtus de fracs et de culottes collantes, et un buste bien tra« vaille, bien individuel, du professeur Faraday. 11 y a fort peu de distance de la Grande-Bre^ tagne à la Belgique. Cependant, le bras de mer qui sépare ces deux pays a Timmensité d'un océan. La Belgique et la Hollande ont vu nattre et fleurir dans leur sein des écoles dont les chefs comptent parmi les étoiles de la peinture. Toutefois, si les Flandres ont eu leur grand peintre dans Rubens, si la Hollande a eu le sien dans Rembrandt, il faut convenir qu'en dehors de ces artistes de haute lignée qui ont remplacé le style par le génie, les écoles dont nous parlons
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ont été réfraclaires au grand art, en ce sens qu'au lieu de s'élever à la vérité typique, ils n'ont saisi, comme l'Angleterre, que la vérité locale, la vérité habillée, la vérité intime et familière.
Ce serait tomber dans des redites fatigantes que d'apprécier encore une fois tous les maîtres charmants que la Belgique a enfantés depuis la révolution qui Ta constituée en nation indépendante. Alfred Stevens, Wilhems, Wauters, Verlat, sont, pour tous les Français qui visitent annuellement nos salons, de vieilles connaissances et, sinon des amis de cœur, des amis de pensée. Leur esprit, d'ailleurs, ressemble au nôtre, leurs palettes ont les mêmes tons, légcrements nuancés parla curiosité japonaise, et ceux d'entre eux qui ont une physionomie distincte ne l'ont guère que dans les détails, dans quelques roueries d'exécution ; encore les ont-ils empruntés de nos réalistes. 11 n'y a, de Paris à Bruxelles, que quelques heures de chemin de fer, et c'est là un obstacle à l'originalité.
Les tableaux de genre et les paysages qui abondent dans l'École belge, auraient pu tout aussi bien être peints place Pig&Ue ou dans le
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quartier du Luxembourg. La saveur des vergers de M"* CoUart, des bois et des prairies de MM. Xavier de Gock et Lamorinière, le charme pittoresque des marines de Glays, d'Artan, de Bouvier, de Haraman, la fidélité intéressante des vues de Vau Moer^ de Mois/ de feu Boulenger, les portraits de M. de Wînne, où je retrouve quelque chose des délicatesses de Jalabert, tout cela n'a rien d'assez particulier pour qu'on fasse une distinction profonde entre l'Ecole belge et l'Ecole française. L'une est aujourd'hui la succursale de l'autre. 11 n'est guère que Leys et son école qui aient donné un caractère bien flamand à l'Ecole flamande moderne, et, puisque le nom de Leys vient sous ma plume, j'en prendrai occasion de signaler comme des morceaux pleins de goût, de finesse et d'élégance, les peintures de genre historique dont M. Lagye, un des meilleurs élèves de Leys, a décoré l'hôtel hospitalier de M. Florent loostens à Anvers.
Ce que je dis de la Belgique est vrai des Pays-Bas, mais sur une moindre échelle. Les peintres hollandais s'en tiennent presque tous au paysage et a la marine ; ils se reposent sur
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la nature du soin de nous émouvoir ou de nous bercer par ses aspects mélancoliques, ses tristes dunes, ses ciels aux nuages ambulants. Ils font le portrait du paysage, les uns avec calme et sincérité, comme Klinkenberg, Henkes, Roelofs, Apol, les autres avec sentiment, avec tendresse, tels que Mauve, Maris, Mesdag. Les peintres de figures sont rares en Hollande.
M. Van Haanen va étudier les siennes à Venise, mais un homme plein de cœur, un artiste ému et touchant, Israels, le peintre des Pauvres de la plage, de la Fête de Jeanne, de Seule au monde, ajoute au génie de l'ancienne École hollandaise quelque chose qui, parmi les vieux maîtres de cette Ecole, ne s'est trouvé que dans la grande âme de Rembrandt.
Nous n'avons pas, malheureusement, de bien longues pages à consacrer auxartistes exposants du Danemark, de la Suède, de la Norwége, de la Russie. Le génie de Tart est trop frileux pour se plaire dans ces parages. De temps à autre, pourtant, il y fait quelques apparitions. Après avoir engendré le sculpteur Thorwaldsen et le peintre Cartons, le Danemark, préoccupé de son indépendance constamment menacée, a laissé
dormir les arts du dessin, qui,âu reste, n'ayaient guère fleuri qu'en vertu de Tinfluence exercée par un statuaire illustre, vivant à Rome. Lorsque nous fûmes envoyé à Copenhague par M. Du« faure, alors ministre de Tintérieur et des beaux* arts, on procédait à la vente des objets d'art qui avaient composé Tatelier de Thorwaldsen. On avait rassemblé dans de vastes chambres les modèles en plâtre de ses statues colossales et des mausolées qu'il a élevés dans la basilique de Saint-Pierre, à Rome, ses bronzes, ses dessins, ses estampes, ses livres. La ville était en émoi ; mais, dès qqe s'éteignit le feu des enchères, tout rentra dans le calme, et quand je cherchai s'il y avait dans la cité danoise quelques autres produits de l'art national, je trouvai si peu de cho* ses que ce n'est pas la peine d'en parler.
Aujourd'hui, après la guerre, où ils^urent abandonnés, comme nous l'avons été nousmêmes, les Danois ont encore des artistes, mais ils n'ont plus d'art. Je dis des artistes et je les nomme: M. Bloch,' auteur estimable du Roi ;9monnê^, grande page un peu vide; M. Kroeyer,
qui a peint avec ressort un effet de forge; M. Bâche, auteur inégal des Élans tués et d'une
Cha$$e au sanglier ; M. Lund, dont le talent, exercé à Rome, s'y dégourdit plus aisément que dans, son pays, témoin le Garde suisse au Vatican, morceau bien observé, et traité avec un entrain relatif, pas tout à fait gagliarda^ mente j comme disent les Italiens.
Patrie plus heureuse, plus tranquille, moins attaquable, la Suède-Norwége a donné plus d'impulsion que le Danemark aux arts de la paix. La sculpture y est rare, et il est bien difficile qu'il en soit autrement. C'est à peine si l'on y peut citer deux ou trois statues en marbre ou en plâtre, entre autres le Viking prisonnier de M. Borjesson, bonne étude d*atelier, et deux bustes de M. Fallstedt. Encore ces ouvrages ontils été exécutés à Paris, de mètm que VEnfant de M. Berg, le Méléagre de M. Mageissen, et le Vase de M. Carlsson ont été modelés à Rome. Les dessins d'architecture ne sont pas non plus bien nombreux, et il ne s'en trouve pas d'autres à l'exposition suédoise que ceux de M. Mandelgren, dont nous avons cité l'ouvrage , de M. Smedberg , architecte a Malmo, et de M. Thrap-Meyer, qui est venu de Christiania pour installer au Trocadéro et
au Champ-dc-Mars la section de la Norwége.
Mais la peinture a plus d'adeptes dans les deux pays et y figure mieux que ses sœurs. Je soupçonne qu'un élève de Rembrandt, qui s'ap* pelait Bernard Kiebl, aura fait souche en Suède, et qu'une tradition rembranesque s'y est perpétuée jusqu'à M. Heyerdahl, car je croîs retrouver, dans VAdam et Eve de cet artiste, une réminiscence, à travers les âges, du grand mattre hollandais. La laideur de nos premiers parents a été tempérée dans le tableau du peintre norwégien, mais leurs formes nues, modelées attentivement d'après une nature sans choix, un peu moins vulgaire, toutefois, que celle de Rembrandt, sont enveloppées comme les siennes dans la poésie du clair-obscur. C'est par la lumière qu'est exprimée la colère de l'Éternel, et par le sombre qu'est indiqué le malheur du genre humain. Faute d'avoir été baignées et voilées dans la pénombre, les figures deM.Borg, {y État d'innocence) laissent désirer un peu de style, en l'absence de ce qui en serait un équivalent.
Ainsi qu'on devait s'y attendre, c'est surtout dans le genre et le paysage que les artistes de
la Suède-Norwége se sont le plus exercés, notamment M. Hagborg, qui, habitant la France, a fait, comme Fortin et Legentile, de lapeinture bretonnante ; M. Salmson, qui a peint en grand, avec netteté et fermeté, une Picarde dans le goût .de Jules Breton; M. Lerche, qu'on pourrait prendre pour un Belge, d'après le caractère de son Réfectoire et de sa Chronique scandaleuse ; M^*' Schielderup, élève de nos Parisiens, et M'"'' Zetterstrôm, dont le tableau sans nom au livret, que j'appellerai Bonheur en famille^ me rappelle, par le sentiment des figures rustiques gracieusement groupées autour d'un enfant, les jolis dessins queLeprince rapporta de Russie, au siècle dernier.
Veut-on dès portraits? M. Petersseny est habile. Veut-on des paysages? On a exposé ici les excellentes toiles, si lumineuses, si vibrantes, de M. Walhberg, tant de fois récompensé dans nos salons, les paysages fins et froids de M. Lindman, ceux de M. Bergh, professeur à Stockholm, qui s'attache à la vérité plus qu'à l'efiet, les Vues de MM. Jacobsen, Munthe etGegerfelt.
Parmi ces peintures, qui ne sont pas absolument indigènes, puisqu'elles ont été conçues,
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la plupart, à Dûsseldorf, à Munich, à Paris, il en est deux qui tranchent sur les autres : la Marguerite, de M. Hellqvist, grande page un peu trop vide, mais dont Tunique personnage est une figure bien sentie, et le Corps de Charles XII porté par ses of/lcierSj œuvre frappante, aussi pittoresque par Tagencement des lignes que solide dans Texéculion, est la meilleure, à mon tens, de Texposition suédoise*
Que dire de la Russie ?
Là, non plus, nous ne chercherons pas une école de sculpture. Un pays glacé où tout le monde a peur du nu, même les statues, est un mauvais pajspour les sculpteurs. S'il en est jusqu'à trois que nous pourrions compter : H. Runeberg, M. Antokolski, M. Tchijoff, ils ont travaillé leurs marbres, le premier en France, les deux autres en Italie. Les trois groupes de Psyché, qu'a exposés M. Runeberg, sont des sculptures froidement gracieuses, dont la sagesse a ses origines dans Thorwaldsen, et le joli, dans Canova. Le Socrate expirant de M. Antokolski est une figure bien travaillée, mais mal conçue, une figure qui, au lieu d'être idéalisée par le slyle, est enlaidie par la mort. Nos lecteurs savent combien nous
semble déplacé Femploidu marbre pourles scènes de genre, comme le Colin-maillard. Les praticiens de Milan et ceux de Rome exceilentà rendre
la puérilité de cette statuaire, dans le succès de laquelle leur contingent est pour moitié. Passe encore de plaisanter en bronze : M. Tchijoff y réussit.
En ce qui touche la peinture russe, elle se fait à Paris, quand elle est bonne, et à Rome, quand elle a du style. Si l'on prend les choses au relatif, c'était une justice, ou au moins une convenance internationale, de donner une médaille d'honneur à M. Siemiradski pour les Torches vivantes de Néron^ car s'il esi yrai que celte grande composition a bien des défauts qui sautent aux yeux, qu'elle est sans unité, sans foyer, qu'elle est décousue par l'éparpillement de la lumière, et encombrée d'accessoires, il s'y trouve des qualités heureuses d'invention, de curieux épisodes dans les groupes de sénateurs, de courtisans et d'affranchis, qui semblent trouver d'un grand goût le spectacle que leur a ménagé l'artiste-empereur, et qui, pour en jouir à l'unisson, prennent des figures de circonstance. Le côté faible du tableau est justement celui
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qui devait en êlre le plus émouvant. Je parle des perches, rangées en perspective, auxquelles on a lié les chrétiens vivants que Ton va brûler. Galloty suivant la remarque de Paul Mantz^ avait usé déjà de ce procédé^ dans une petite eau-forte -qui représente les missionnaires crucifiés au Japon ; mais, dans l'estampe du graveur lorrain, tout est clair, tout se précise. Ici, Teffet est magique. Les torches vivantes se dessinent mal, ne se comprennent pas. Au lieu de concentrer la lumière, le peintre russe Ta dispersée, vive et brillante, . sur les spectateurs, beaucoup moins intéressants que les victimes.
Les proportions exagérées qu'a données M. Siemiradski aux sujets anecdotiques qu'il appelle le Naufragé mendiant^ la Coupe et la femme^ — sujets que M. Aima Tadema eût traités sur une toile de chevalet, — montrent que l'éducation pittoresque de l'artiste russe a été insuffisante^ comme l'est d'ailleurs, si souvent, celle de nos peintres français.
Après lui, viennent M. Bronnikoff, dont la peinture lisse et vitreuse, rappelant les successeurs de Girodet, refroidit l'expression dans le Dernier repas des martyrs^ et M» Gerson, qui
était venu de Varsovie prendre les leçons de Léon Cogniet, et dont le tableau de Coper^ nie révèle un partisan attarrdé de Paul Delàroche. Il faut noter ensuite des peintres qui ont exposé déjà dans la section allemande, comme M. Bochmann, et ceux qui auraient pu exposer dans la nôtre, comme M, Harlamoff, qui, malgré les études qu'il a faites à l'Ermitage, est certainement plus Français que Moscovite. On admire deux portraits de lui qui sont excellents, celui de M. Viardot qui est touché franchement et ferme, et celui de madame Viardot, qui est exécuté dans une des manières de Rembrandt, la plus délicate, la plus mystérieuse.
Quant aux paysagistes, aux peintres de genre, ils sont plus Russes que les autres et aussi nationaux qu'il convient de Têtre quand on fait profession de s'attacher aux vérités locales. Ils s'appellent Kouïndji, Âivazovski, Lindsholm, Orlovski — ce sont les paysagistes ; — Kramskoï, Basile. Peroff, Répine, Jouravieff, Korzouchine, Savitzki, — ce sont les peintres de genre. Nos confrères ont pris soin de les apprécier en détail : nous nous sommes proposé d'examiner plutôt
les beaux-arts de l'Europe à vue de pays.
Quand on passe de la Russie à l'Allemagne, on prend pied sur une terre où l'art n'est pas dépaysé, ou l'on efiiend retentir le grand nom d'Albert Durer, mais rien de bien nouveau ne prolongera nos promenades dans les salles de l'exposition allemande.
Et d'abord, pour s'assurer de l'existence d'une école, il faut s'informer si l'on y fait de la sculpture, car sur des terrains ingrats il peut encore venir des peintres. Ce sont les sculpteurs, surtout, qui ont besoin d'un certain degré de latitude, et c'est en Allemagne qu'ils trouvent leur minimum de chaleur. 11 y a onze ans, ils étaient en nombre dans notre Exposition universelle : cette fois, ils n'ont envoyé que sept groupes en marbre ou en bronze, cinq figures, trois ou quatre statuettes et huit bustes. Que si nous regardons à la qualité des œuvres, il nous semble qu'elle n'a ni augmenté ni décru.
M. Drake, qui obtint la médaille d'honneur en 1867, ne l'eût pas emporté certainement sur M. Reinhold Begas, qui deux fois s'est attaqué à ce qu'il y a de plus difficile en sculpture : un enlèvement. Ici Mercure enlève Psyché ; là un soldat romain enlève une Sabine. 11 n'est en
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effet rien de plus malaisé pour un statuaire que la composition d'un groupe, non pas seulement sous le rapport esthétique, mais eu égard au plaisir des yeux, surtout quand il s'agit de dégager d'un énorme bloc des figures d'un mouvement violent. L'agencement des lignes doit, avoir, en dépit de la passion exprimée, un heureux balancement; la silhouette, même la plus animée, doit rester facile à comprendre et annoncer de loin l'action représentée. Un Dieu qui va s'élancer dans les airs en enlevant une jeune femme, c'est déjà comme une figure volante, c'est-à-dire qu'elle tombe aux dernières limites de l'audace compatible avec la pesanteur du marbre (je ne dis pas du bronze), et pourtant ce groupe se soutient, se débrouille et laisse à notre esprit rassuré le loisir d'admirer la diligence du ciseau, la délicatesse du travail.
Une difficulté du même genre se présentait pour VEnlèvement dune Sabine^ mais ici le héros qui enlève, s'appuie solidement sur le sol et renferme dans son équilibre la figure enlevée. Le groupe de M. Bégas me rappelle celui qui a été longtemps aux Tuileries : Enée por-
tant son père sur ses épaules et suivi d'Ascagne, avec cette différence que le groupe de Lepautre pyramide naturellement et sans recherche, tandis que le groupe de Reinhold Bégas forme les lignes anguleuses d'un trapèze coupé par une diagonale, et cela parce que le sculpteur n'a pas voulu sacrifier l'expression énergique de la lutte, à l'avantage d'une silhouette bien combinée. J'y vois pour mon compte une preuve de plus, que l'expression ne saurait être la première qualité d*une sculpture, et que le frémissement des formes, le sentiment passionné de la vie, le rendu des muscles qui se contractent, des membres qui se raidissent, ne doivent pas être poursuivis aux dépens de la beauté.
Les autres statues de l'exposition allemande ne sont pas à la hauteur des œuvres de Reinhold Bégas : ni l'Adam gracieux mais efféminé de M. Hildebrand ; ni le Satyre de M. Hartzer qui ne s'est pas défendu de ce qu'on appelle le poncif; ni V Amour impertinent A^ M. Kopf, qui est un morceau d'ailleurs fort estimable ; ni le groupe de Satyre et Bacc/ius qu'un autre M. Begas, frère sans doute de Reinhold, a envoyé de Rome, et qui est un ouvrage rendu agréable par le con-
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trastedes deurnatures. Les statuettes sont assez faibles. En revanche, les bustes de madame Hopfen et de M. de Marées, par les deux Begas, sont accentués, fouillés, d'une vérité cherchée et voulue. Celui de Menzel, lourdement coupé à la hauteur du nombril, a beaucoup d'individualité dans la tête et dans la main, ce qui revient à dire que la vie y est exprimée. Elle Test aussi dans le portrait de Justus von Liebig , par M. Wagmûller, de Munich, dont l'œuvre capitale est un monument funéraire cooçu avec un sentiment de tristesse d'autant plus touchant qu'il est contenu; ce monument est celui de Gabrielà Wagmûller, femme de l'artiste.
Les peintures étrangères, d'un transport plus facile que les sculptures, nous sont plus connues. On a tout dit en France sur M. Menzel, qui est un peintre de race, aussi habile à enlever un grand tableau avec macstrie, comme son Vsine^ — où éclate un feu de forge, au milieu de nombreuses figures, accrochées par les éclaboussures de la lumière orangée, — qu'à dessiner des illustrations de livres, pour lesquelles il peut être considéré comme un Meissonier allemand,
avec plus d'entrain. On a tout dit sur Kuaus, on
a tout dit sur Meyerheim. La gravure et la photographie ont popularisé les curieux et attachants tableaux du premier : Une bonne affaire^ la Délibération des paysans, et les toiles amusantes du second (charlatans et montreurs de bêtes) qui gagnent à être gravées parce qu'il y a dans l'invention plus d'esprit que d'assurance dans l'exécution.
On a parlé bien souvent aussi des frères André et Oswald Achenbach, excellents paysagistes qui pourraient affronter les rivalités les plus redoutables; on a décrit, on a vanté les paysages de Lessing et de Gude, les paysanneries, si bien observées, de Schlosser, qui travaillait pour nous, il y a dix ans, à la Gazette des Beaux-^Arts. 11 convient donc de s'occuper des peintres nouveau venus. M. Lenbach en est un. Ses portraits ont fait sensation, et cela devait être.
L'art de pénétrer par la physionomie dans l'âme du modèle, de voir le dedans à force d'observer le dehors, telle est la qualité dominante de M. Lenbach. Après avoir étudié tous les maîtres, les vieux routiers comme Rembrandt, les improvisations prestigieuses de Rubens,les peintures soufflées de Velazr|uez, il s'en tient au pro-
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cédé le plus simple. Sa toile est à peine couverte, mais autant sa peinture est mince, autant son expression estprofonde. Ses portraits du baron Liphartet du docteur Dœllinger nous ontlongtemps retenu. Nous Tavons été, mais un peu moins, devant ceux de la princesse Wittgenstein par M. Crola, de Dusseldorf, et d'une dame, par M. Graef, de Berlin.
Le talent de particulariser les physionomies semblait avoir été poussé au dernier point par les Albert Durer, les Granach, les Holbein : de nos jours, ce talent va tout aussi loin en Allemagne et Ton peut dire qu'il y est cultivé de préférence à tout autre, quelquefois à outrance, comme il Test chez nous par le peintre graveur François Gaillard. Les Paysans politiquant de M. Leibl valent bien ceux de Knaus, et sont aussi étonnants, par ce côté intime, que les Espagnols de Vibert. J'en dis autant des personnages mis en scène par M. Bockelmann dans la Banque popu^ laire en faillite. Mais les artistes allemands ont plus de goût que lesnôtres pour les modèles franchement laids; il faut même dire que les peintres, en général, ne reculent plus devant aucune laideur, et qu'ils sont après tout dans leur droit,
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en tant que la laideur est expressive. De là vient en partie queTorigiiialité, qui était le caractère distinctif de TAllemagne, tend à disparaître. Ce résultat, du reste, est inévitable quand les peuples ont des moyens faciles de communication, et sont si souvent provoqués à se rendre visite.
Gà et là, on reconnaît dans TËcole allemande l'influence de nos peintres, celle par exemple de Paul Delaroche et de Gallait sur M. Becker ; de Meissonier et de Firmin Girard sur M. Werner; de Bonnat sur M. Geniz et M. Seel^ qui ontpeiiit comme lui, et peut-être en même temps que lui, les Arabes du Caire. M. Nikotowski, de Dusseldorf ,a certainement pensé à Vibert,com me M. Burnier à Corot.
Un artiste qui ne me rappelle personne, c'est ]$[. Schennis; sti Solitude m'est allée au cœur: elle est peuplée de rêves et de pensées.
Les sujets mythologiques, antiques, et ceux qui veulent de l'imagination, de Tidéal et du style, sont fort négligés dans ce pays, à en juger du moins par le contingent de l'Allemagne au Ghamp-de-Mars. M. Bœcklin, un des nouveaux qu'il faut accueillir et saluer, a osé peindre des
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centaures et des nymphes. Son Idylle marine est empreinte d'une poésie farouche, qui tient de la réalité et du songe. M. Kullé a exposé un motif de frise sur fond d'or : les Disciples de Platon^ composition digne et marmoréenne, qui remonte jusqu'à David, et qui, au milieu d'une école Youée au naturalisme, paraît ultra-classique.
En somme TAUemagne, dans aucune branche de l'art, n'est égale à la France, même en tenant compte des tableaux militaires que les peintres allemands ont eu le bon goût de ne pas nous envoyer, mais qui n'auraient pas été supérieurs, on peut le croire, à ceux qu'auraient exposés de Neuville, Détaille, si une réciprocité de délicatesse n'avait fait écarter leurs œuvres de l'exposition française.
Ce n'est pas faute de sympathie que nous pai* lerons peu de la Suisse. Les montagnes sublimes, qui protègent ce peuple fier et libre, sont aussi un obstacle à la venue du grand art, qui ne saurait naître viable dans un pays aussi petitement fragmenté. Quel est le canton qui aurait l'idée de bâtir un Vatican ou un Louvre, pour le donner* à peindre, à orner de bas-reliefs, à décorer de
statues ? Il n'est guère que Berne et Genève qui pussent nourrir une pareille ambition ; mais Tune de ces ailles est trop allemande, et l'autre trop française, pour qu'elles voient éclore un art ori* ginal, un art bçlyétique.
Un instant, la nature exceptionnelle de la contrée inspira deux peintres d'un certain renom, Galame, Diday, et après eux, Zimmermann.
Mais on reconnut bientôt que les Alpes n'étaient pas des montagnes à l'écbelle de l'homme, je veux dire que l'on ne pouvait les représenter, dans leur grandeur relative, sans réduire la figure bumaine aux proportions d'une fourmi. Les peintres suisses, je parle des paysagistes, se sont donc résignés à sortir de leur pays. Bodmer est allé s'établir à Barbizon, c'est-à-dire au cœur même de notre école de paysage ; Bandit est ^ans les Landes ; Castan a préféré au lac Léman les bords de la Creuse, sans doute en mémoire de George Sand, ce grand peintre de la campagne. Bocion, comme s'il»était las des ravissantes beautés de la nature autour de Lausanne, a fait une excursion en Savoie, et Adolphe Potter a pris . possession de la Gamargue. Enfin, les Girardet ont quitté le canton de Neufchâtel pour aller
dans le Maroc retrouver la piste d'Eugène Delacroix et de Regnault, et M, Frôhlicher, si habile, lui aussi, a planté son chevalet aux environs de Munich.
Mais il n'y a pas seulement des paysagistes en Suisse. M. Vautîer, qui a exposé le Dîner de circonstance^ est pour ce pays ce qu'est pour rAUemagne M. Knaus, et ce n'est pas peu dire. Quoique nous soyons las de distribuer des éloges, nous en donnerons encore à M. Simon Durand*, peintre de genre, élève de Menn (lequel brille dans la section suisse par son absence). Si bien organisée que soit une exposition universelle, beaucoup de choses, même remarquables, y peu- Tent échapper au spectateur ahuri, au critique fatigué. C'est là ce qui nous est arrivé sans doute : qu'on nous le pardonne !
On ne s'.attendait guère en France à voir v*» nir de Vienne une vaste et imposante machine comme Y Entrée de Charles-Quint à Anvers. Nous pensions ici posséder, quant a présent du moins, le monopole dès décorations à grand orchestre, et cela ne fait que rendre plus vive la sensation qu'a produite Tœuvre de Makart, auquel du reste le jury international a unanimement dé-
cerné la médaille d'honneur. Neuf ou dix millions de personnes ont vu V Entrée de Charles- Quinty et tous nos confrères Tont décrite. C'est un ouvrage magnifique et touSu^ conçu avec ampleur, mené avec entrain, enlevé de haute lutte et de main, de maître. Charles-Quint, monté sur un cheval de brasseur, à large poitrail, et revêtu d'une cuirasse d'argent, sous son manteau impérial, fait une entrée triomphale dans la capitale des Flandres, précédé et suivi de ses hommes d'armes, au milieu d'un cortège de femmes superbes, les unes richement costumées, les autres nues, ou plutôt voilées d'une gaze qui ajoute encpre à leur nudité. La toile regorge de monde. LesAnversoises,embéguinées de leurs coiffes blanches et parées de leurs plus beaux atours, se pressent aux fenêtres, sur les balcons, sur les perrons : un léger vent agite la soie des drapeaux, les pennons brodés, les bannières des gildes et des corporations religieuses, et l'empereur-roi, sur sa monture au pas lent et. lourd :
Marche tont harnaché d'ordres et de chamarres, Au bruit do cent clairons sonnant des tintamarres.
Toutes les conditions de la grande peinture.
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surtout de la peinture décorative, se trouvaient réunies dans une pareille scène : des figures nues, des costumes opulents, des femmes et des vieillards, des jeunes filles, des enfants, des chevaux,^ des armures, des plumes, des linges blancs, des velours, des ors, de l'architecture, des portraits de personnages intéressants par leur célébrité. 3é dis des portraits, parce qu'on distingue, sur la gauche, parmi la foule, la tète d'un artiste jeune, pensif et beau, avec ses longs cheveux qui tombent en boucles sur ses épaules : c'est Albert Durer, qui a raconté luimême, dans une lettre à Mélancbton, l'entrée de Charles-Quint, bien qu'il ne fût pas présent à la cérémonie, ayant été retenu au logis par ordre de sa femme, à qui portaient ombrage, sans doute, les filles du cortège.
Les éléments pittoresques de son sujet, Makart s'en est joué avec l'aisance d'un maitre pour qui la peinture n'a plus de secrets et que l'on dirait même supérieur à son œuvre. Rien de stanté, rien de pénible, rien qui sente a le modèle à vingt sous l'heure ». Sans doute, Y Entrée de Charles- Quint a été préparée par des études plus ou moins serrées, plus ou moins faciles ; mais le
peinlre s*est servi de la natare sans en être l'esclave. Rompa à la connaissance de la forme hu« maine, parfaitement renseigné d'avance, et en s'appuyant sur un carton préalable, il a dessiné, ou, du moins, il semble avoir dessiné ses figures au bout du pinceau, et il a brossé le tout d'une main libre et sûre, d'une pâte brillante et généreuse. Cest ainsi q[u'il faut s'y prendre quand on s'attaque à ces sortes de peintures qui sont les fêtes du regard, les sérénades de la couleur.
Je sais bien ce qu'on peut dire de cette grande machine : qu'elle manque d'air, qu'elle est rissolée outre mesure, en mémoire des anciens tableaux, que les repos y sont un peu trop sourds. Mais ces critiques me paraissent oiseuses, en présence d'un pareil ensemble de qualités fortes. Au surplus, ces qualités me frappent davantage encore dans les deux portraits de grandes dames, que M. Makart a exposés, parce que son talent s'y montre plus intime et sous un jour plus délicat. Peints dans une ville de loisir, de plaisir et de ce haute vie », comme disent les Anglais, ces portraits pleins de charme ont une tournure élégante, aristocratique, et la couleur en est dé* licieuse. Quelqu'un me faisant observer que le
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costume avait autant d'importance que la tète : — « C'est vrai, lui ai-je dit, mais la toilette d'une jolie femme du monde n'est-elle pas la moitié d'elle-même ? »
De Makart à Matejko, la différence est à peu près la même que d'Eugène Delacroix à Paul Delaroche. Matejko, cependant, est plus peintre que ce dernier, moins tendu et plus chaleureux, non-seulement dans VUnion conclue à Lublin, tableau dont l'effet est affaibli par la dispersion des clairs et des vigueurs, mais dans le Baptême de la cloche à Cracovicy qui éclate en colorations flambantes, et qui^ suivant le mot d'un de nos confrères, est c< un véritable feu d'artifice de tons rutilants. »
Indépendamment des peintures de Matejko, Germak et Munkacsy ont reçu l'hospitalité dans nos salons annuels. L'on y a vu le Motiténégrin blessé^ tableau saisissant, empreint de la poésie altière qu'affectionnent les peuples montagnards, et V Atelier de fartiste^ où Munkacsy s'est représenté lui-même montrant ses ouvrages à une jeune femme en toilette de velours bleu. Cette fois, le peintre hongrois a pris pour sujet Hilton dictant le Paradis perdu à ses filles^
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Malgré son intimité^ cette scène a quelque chose de solennel. Le spectateur partage l'émotion que lui laissent voir les filles du poète aveugle, suspendues aux lèvres de leur père. Les beaux gris de Vélasquez forment ici la base d'un coloris facilement harmonieux et qui, du clair au noir, n'a guère d'autres variétés que les tons d'un vieux tapis de Turquie, étendu sur la table autour de laquelle se tiennent, debout ou assises, les trois filles de Milton. Ce tableau, qu'il était permis de peindre sur une toile, grande, eu égard à l'immortalité du principal personnage, a valu à M. Munkacsy la médaille d'honneur.
Après les portraits de Makart, viennent ceux qu'ont signés MM. Ganon,d'ADgeli,etGrieperken. Il ne s'en fait pas beaucoup de meilleurs en France. Les uns et les autres ont de la distinction, et cela donne une haute idée des bonnes façons de la société viennoise, car les modèles doivent y être pour quelque chose, les femmes surtout. Les portraits qui nous ont le plus frappé sont ceux de la comtesse de Schenborn par M. Canon, de la princesse Hélène de Schleswjg, et de M""* Schwabe (en noir, sur un fond de tapisserie fanée) par M. d'Angeli.
Toutes les branches de la peinture, sujets dramatiques, scènes familières ou populaires, paysages, vues de villes et de canaux, natures mortes, sont cultivées à Vienne avec une habileté dont j'ai été naïvement surpris, faute, sans doute, d'avoir voyagé en Autriche. Sans parler de M. Otto von Thoren qui, tout en devenant Parisien, n'a pas dépouillé l'artiste hongrois, il faut signaler les paysages hollandais de Jettel, et particulièrement la Bive garnie d'arbres, qui pourrait figurer à côté des plus belles toiles de Rousseau, et V Incendie dune forêt^ beau drame de lumière par Zimmermann. Le Curé arbitre de M. Gabl, qui se rattache à Munkacsy, avec plus de goût pour le clair, le Jeu du pouce dans le Tyrol^ par M. Defregger, la Rue polo^ naise de M. Kozakiewicz, les Paysans tyroliens du professeur de Blaas, qui me font penser au peintre suisse Vautier, la Gare de chemin de fer^ par M. Karger, la Maison mortuaire de M. Kurzbauer, sont autant de morceaux pleins de physionomie, pleins d'accent et de mordant; mais ce qui nous aie plus étonné, c'est un petit tableau de M. Ebner, représentant deux gamins de Bude-Pest, assis sur une borne.
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Jamais, à ma connaissance, robservation n'a creusé pins ayant dans les bas-fonds de lanature bnmaine. Ils sont caractérisés dans le plus vrai du Trai, ces deux mômes hongrois, au masque épais^ individus archicurieux, qu'aurait célébrés le poète des ïambes comme des membres de la « sainte-canaille». Us sont, de plus, accusés d'un ton si fin et si ferme, avec des gris d'une qualité si savoureuse et si rare, que ni Chardin ni Téniers n'en ont connu de pareils.
De semblables peintures font paraître bien léchées, et d'une coquetterie un peu fade, la Tireuse de cartes de M. Probst et la Double surprise de M. Pascutti. Ce qui peut souffrir la comparaison avec les meilleurs maîtres hollandais, ce sont les toiles de M. Ribarz : une Vue de Dordrecht, que Van der Meer n'aurait pas mieux rendue dans ses plans^ ses valeurs et ses finesses, un Canal en Hollande^ qui est une transposition en plein air des peintures de Pierre de Hooch, et un ouvrage admirable par des tons imprévus et trouvés.
Un peu au-dessous de M. Ribarz, se placent les paysages de MM. Franz et Robert Russ, de M"®. Tina Blau, et les vues orientales et lumi-
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neuses de MM. Feslzy et Meszoly. Enfin, les na-' tures mortes de Charlemont ferment la série de nos remarques sur FAutriche-Hongrie.
Il en est des beaux-arts comme des autres créations de Tesprit humain : ils ont leurs \icissiludes, leurs pérégrinations, leurs palingénésies. Le génie de l'art n'a pas des ailes pour rester immobile : c'est un oiseau inconstant, curieux, volage. Dans ses transmigrations, il porte la yie où était la mort, et il abandonne à la mort ou au sommeil les pays qui l'avaient possédé dansvtout son éclat. Ses voyages sur la terre ressemblent aux enroulements du serpent autour du caducée de Mercure. L'axe de ses mouvements est une ligne qui coupe la terre vers le quarantième degré de latitude. Mais, pour la culture du beau, les hommes ont besoin encore d'un autre soleil que celui autour duquel gravite notre planète, il leur faut le soleil de la liberté et de la paix. Quand la Grèce fut asservie, l'art en émîgra. Depuis que Tltalie a conquis son indépendance, l'art commence à y refleurir.
Jusqu'à présent, la prééminence appartient à notre pays. C'est ici que s'fe produisent — les étrangers en conviennent eux-mêmes — les plus
beaux ouvrages de Tarchitecture, de la peinture, de la statuaire, de la glyptique, de la gravure. Cependant, il est en Europe des symptômes auxquels il faut prendre garde, et il est fort heureux que nous ayons pu, dans une magnifique et solennelle exhibition de tous les produits du monde, établir des comparaisons, noterdes différences^ marquer les divers degrés de Tétiage humain. Ce que révèle à nos yeux ce concours universel, le voici : Tart se réveille en Grèce et en Italie, il se transforme en Espagne, il s'endort en Portugal; FAngleterre le particularise curieusement, la Belgique le cultive avec succès et avec amour, et TÂUemagne en soutient Thonneur ; mais il s'attriste en Hollande, il végète en Danemark, il vit petitement en Suède, il grelotte en Russie. La Suisse n'en a que des fragments. Seule, TAu triche-Hongrie semble avoir conçu la noble ambition de primer un jour, au moins en peinture, et la chose n'est pas impossible, s'il est vrai, comme le dit Fourier, que les attractions soient proportionnelles aux destinées. 4^^^^^