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GRAVURE EN MÉDAILLES

Il y a un redoublement d'intérêt à parcourir les salles où sont exposés les dessins de l'Ecole française, aujourd'hui que le^ dessin est justement le côté faible de notre Ecole, aujourd'hui qu'elle a autant de goût, autant de passion pour la couleur qu'elle en avait peu^ dans le temps où dominait l'influence d'Ingres^ alors que les ouvrages d'Eugène Delacroix étaient une exception éclatante, une hérésie condamnée par les orthodoxes, un beau scandale. La photographie, qui aurait dû nous enseigner à dessiner, en nous faisant \oir comment dessine la nature, nous a, au contraire, habitués à désapprendre

le dessin, en favorisant la paresse du peintre, qui, dispensé de perdre son temps à poursuivre la forme, s'est jeté plus librement dans l'étude de la couleur, dans la recherche de l'effet.

Cette tendance de l'Ecole pourrait être combattue, à mon sens, par la résolution que l'on prendrait de revenir, au moins pour un temps, à des procédés plus simples, tels que la détrempe, le pastel, l'aquarelle, parce qu'il deviendrait alors moins facile à un artiste de sauver, par le prestige de la palette, ce qui lui manquerait du côté de l'invention, de l'expression et du dessin. En diminuant l'importance exagérée qu'on attache maintenant à l'exécution, aux victoires de l'adresse, au triomphe du couteau, à la supériorité des trucs, on forcerait bien les jeunes peintres à montrer ce qu'ils savent et ce qu'ils ne savent point, à payer argent comptant, et, pour parler net, à épouser la peinture au lieu de lui faire la cour.

Mais ce n'est pas, bien entendu, un simple écrivain, dont le principal mérite est d'être désintéressé dans la question, qui peut se flatter d'amener une telle réforme en la conseillant.

C'est aux professeurs de l'École des beaux-arts qu'il appartiendrait de prendre cette initiative, ou bien à quelqu'un de ces hommes forts, conyaincus, doués d'une volonté robuste, capables de s'imposer à la jeunesse par la double autorité du caractère et du talent, et d'ouvrir une école indépendante, si tant est que cela fût possible aujourd'hui que l'enseignement des beauxarts est accaparé par l'Etat. Ingres disait : « J'écrirai sur ma porte : École de dessitij et je ferai des peintres. » Au temps où nous sommes, loin de se faire gloire d'enseigner le dessin, on semble en avoir quelque honte, car TEcole de dessin et de mathématiques, fondée par Bachelier, il y a plus d'un siècle, a changé son nom par décision de M. Brunet, ministre de l'nstruction publique, de l'ordre moral, et s'appelle maintenant <c École' des arts décoratifs, » comme si l'on y apprenait la céramique, la tapisserie, l'ébénisterie, la reliure, et comme si c'était une marque d'infériorité que d'enseigner ce qui aurait suffi à la gloire d'un Michel-Ange !

Il y a fort peu de dessins au palais du Champ de Mars, — je parle des dessins au crayon, au fusain, à la mine de plomb, — et, en affectant

ri

de les placer parmi tant d'aquarelles brillantes, tant de pastels h^uts en couleurs, on a insisté, Yolontairement ou non, sur l'austérité de tout ce qui n'offre au regard que du noir et du blanc. On s'est bien gardé, au surplus, de faire les honneurs de la cimaise aux études et aux car-^ tons des peintures exécutées par M. Matout dans un des plafonds du Louvre^ par M. Laugée à Sainte-Clotilde et à la Trinité, par M. Faivre- Duffejp à Saint-Laurent. Toutefois, il y a bien des qualités dans ces dessins, et je remarque particulièrement, dans ceux de M. Matout, des figures de rinventîon la plus heureuse, par exemple, celles qui sont groupées autour du Baccl^us indien, et des attitudes imprévues qui, loin d'avoir été puisées dans les estampes con-^ nues et dans le domaine du poncif, ont été trouvées par l'esprit au sein de la nature. Je fais allusion à une bacchante qui a campé fièrement sur sa tête un Amour souriant, dont les pieds reposent sur les épaules de la ménade. Mais à des qualités de ce genre, on n'y tient guère à présent et Ton y regarde peu : c'est le train du jour.

On préfère les aquarelles^ et il faut bien con-

venir j du reste, que ce genre de peinture n'a jamais été poussé à un tel degré de vigueur, d'intensité et d'éclat. Les Anglais eux-mêmes, qui ont rendu célèbre la peinture à l'eau, doivent se déclarer vaincus quand ils sont en présence des aquarelles de Louis Leloir. Ce peintre porte dans le flni un luxe infini. Sa palelte est un écrin. Ses couleurs sont des topazes et des émeraudes en fusion, des rubis et des saphirs à l'état liquide; mais ses jaunes étincelants, ses rouges purs, ses bleus renouvelés par la chimie, ses verts profonds, il sait les rompre quand il faut, et les faner, de sorte que son coloris esta la fois violent et harmonieux, comme celui des porcelaines cbinoises et japonaises. Malgré l'éclat éblouissant des tapis, des étoffes, des tentures, des soies, des satins, des faïences, c'est la figure humaine qui l'emporte sur ces voyants accessoires, et l'œil charmé s'arrête à l'expression de grâce, de somnolence, de rêverie, d'une femme élégante, étendue sur son divan, occupée à ne rien faire, ou à jouer avec des souris blanches qui grimpent sur les coussins.

Les splendides oripeaux d'une Dmiseuse ou d'une Joueuse de flûte n'empêchent pas de les

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admirer. Le tendre de leurs carnations, la fraîcheur qu'y entretient la poudre de riz, le carmin de leurs lèvres, le regard noyé de celle-ci, le sein bruni de celle-là sont encore, chose incroyable, ce qu'on voit le plus, ce qu'on voit le mieux dans ces lavis étonnants! Voilà un peintre qui a reculé les bornes de son art.

Plusieurs des aquarelles exquises de M. Leloir appartiennent à M"''' Nathaniel de Rothschild, qui est elle-même, en fait d'aquarelles, placée au premier rang. Telles vues prises à Scafati, aux environs de Naples, ou à Vitré (Ille-et-Vilaine), sont en leur genre des morceaux incomparables. Par la richesse inouïe de ses tons qui réunissent au plus haut degré la solidité à la transparence, l'auteur de ces aquarelles sait donner de la saveur à toutes les surfaces, à des mprs effrités, à des loques qui pendent au soleil, à des contrevents délabrés, aux toits rouges, aux suintements verts, et le tout compose un spectacle à souhait, non pas seulement pour le plaisir, mais pour le ravissement des yeux.

Plus réservé dans ses effets qui ne dépassent pas les limites de la vérité bien vue. Français a exposé des gouaches succulentes qui ne valent

pas moins que sa peinture. Il les soutient, il est yrai, par un dessin savant, précis et voulu, et la couleur ne joue chez lui que le second rôle. 11 en est de même des aquarelles de M. Eugène Lambert. Là, le premier rôle est joué par l'esprit. On ne saurait en avoir plus que n'en a ce peintre ordinaire des races félines, lorsqu'il s'agit de représenter ses modèles favoris, livrés à leurs minauderies^ à leurs agissements diplomatiques, ou bien lorsqu'ils sortent furieux, indignés, miaulant de rage, du panier où on les a expédiés par la petite vitesse ! {Envoi de M. Lambert.) Ce sont là vraiment des sujets pour lesquels la peinture à l'eau est plus convenable que la peinture à l'huile, de même qu'en typographie, la gaillarde sied' mieux au feuilleton que le petit-romain.

11 va sans dire que les aquarelles de Yibert, de Worms, de Brillouin, de Lewis-Brown, de Léman , de Berne-Bellecour , ont autant de charme, de piquant et d'intérêt que leurs tableaux, avec cet avantage que la pointe d'esprit qu'ils y mettent devient plus amusante sous la manœuvre rapide du pinceau trempé dans le verre.

Les femmes aujourd'hui excellent à peindre dans tous les genres. Celles-ci, notamment M"' Becq de Fouquières, manient le pastel avec une liberté, une sûreté qui étonnent. Celles-là, M"* Ranvaud, M"'' Camille Isbert, W^' Bost, réussissent dans la miniature^ pas autant toutefois qu'y réussissait jadis M"*' de Mirbel. Les autres, en employant l'aquarelle au rendu de la nature morte, y font voir une vigueur tout à fait inattendue et une exécution magistrale. Je ne crois pas aller trop loin en disant que les grenades, les giroflées, les chrysanthèmes et autres fleurs que M"' Madeleine Lemaire a peintes haut la main, sont le dernier mot du genre, tant son aquarelle est franche, vive, enlevée, brillante, triomphante.

Ces qualités imprévues nous ont fait regarder avec attention le portrait de M"*' Madeleine Lemaire, dessiné au pastel par M. Saintin, peintre précieux et délicat, très habile à écrire les duos d'amoureux,àexprimer,auboutdu pinceau ou du crayon de couleur, les promesses qu'on ébauche, les déclarations qu'on effleure, les amours qui se laissent deviner et que l'on devine. Mais la délicatesse de Saintin le cède encore h celle que

Vidal a subtilisée dans une suite de pastels vaporeux dont les sujets sont tirés des poésies de Thomas Moore, intitulées les Amours des Anges. C'est d'un crayon superfin que Vidal représente les tendresses, les bouderies, les vagues ennuis des esprits célestes, leurs passions éthérées, le baiser qui réveille Lélia, le serrement de main qui magnétise Namar.

Au milieu des aquarellistes en renom qui cherchent à exprimer dans leurs lavis des vérités intéressantes et à les assaisonner de tons fins, il s'en trouve deux qui se placent tout à fait hors ligne : l'un, qui s'appelle Ehrmann, par un style auguste et fier; l'autre, qui est Gustave Moreau, par le sentiment exalté d'une poésie fantastique et légendaire. Ingres aurait signé avec bonheur V Ariane abandonnée^ de M. Ehrmann, et son Andromède. Le dessin en est digne des plus beaux vases grecs, et la couleur y est montée au degré de bravoure et d'éclat que devait facilement atteindre un artiste passé maître dans les décorations céramiques. Mais les aquarelles de Gustave Moreau n'ont d'analogues chez aucun peuple. Il est impossible de ne pas regarder longtemps, très longtemps, la Sahmé, qui, au

moment où elle danse devant Hérode, voit apparaître, au sein d'une miraculeuse lumière, la tête ensanglantée et rayonnante de saint Jean- Baptiste. Ce que le peintre a dépensé là d'imagination, de riches couleurs, de patience, est vraiment indicible. Le Phaéton et la Péri sont deux peintures singulièrement dignes d'admiration, et qui, exécutées en émail, feraient tout pâlir.

Les charmantes aquarelles de Berchère, qui nous font recommencer par le souvenir notre voyage en Egypte, avec lui et Fromentin, son compagnon de cabine ; celles de Jules Didier, si riches de tons rares, et qui nous ramènent dans les Etats romains, parmi lès muletiers, les bœufs et les ruines ; les hardis fusains d'Allongé, ceux d'Appian, où domine le pittoresque, ceux de Belle!, qui ont parfois une tournure épique^ les dessins de Bida, qu'il nous serait difficile d'apprécier et de louer sans tomber dans des Vediles ; enfin le portrait du cardinal Trevisianti, excellemment dessiné par M. Firmin Delangle, dans le goût et le sentiment des croquis d'Ingres... tels sont, à mon sens, — sauf erreur ou omi3sion — ►

les ouvrages auxquels il faut s'arrêter quand on

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visite Texposi lion des « peintures diverses et dessins v» au Champ de Mars, et que nous ne pouvions passer sous silence avant de parcourir les salles consacrées à tous les genres de gravures, burin, eau-forte, gravure sur bois, et â cette variété de la sculpture qui est la glyptique, c'està-dire la gravure en médailles et en pierres fines.

11 nous en coûte beaucoup de Ta vouer: la gravure au burin, la gravure classique, perd chaque jour du terrain, non pas sous le rapport ^a talent, car il serait bien malaisé de pratiquer cet art mieux que ne le font Bertinot, Salmon, Blanchard, Huot, Dubouchet, Waltner, Danguin, A.

Didier, Jacquet, Morse..., mais eu égard à l'im-

portance qu'on y attache, depuis que la photographie a prouvé combien les estampes les plus célèbres, à commencer par celles des Mantuans d'après Michel-Ange, à finir par celles de Boucher-De^oyers d'après Raphaël, étaient loia de nous conserver fidèlement le caractère des originaux. Nous savons maintenant combien ont été affaiblis, altérés, quelquefois même défigurés, sur le cuivre des plus fameux graveurs — en exceptant, si l'on veut, Marc Antoine — les ouvra-

ges de Mantegna, d'Albert Durer et d'Holbein (quand ils n'étaient pas gravés par ces maîtres eux-mêmes), les fresques delà Sixtine, les Loges et les Chambres de Raphaël, les peintures de Léonard, de Corrége, de Titien, de Giorgione, de Véronèse, alors qu'on les supposait traduites par un burin vcridique, reproduites chacune dans leur style et dans leur effet.

L'insuffisance du dessin sur toutes ou presque toutes les anciennes planches^ lorsqu'elles n'avaient pas été gravées, par exception, sous les yeux du peintre, comme l'ont étales estampes de Bolswert, de Lucas Vosterman, de Pontius, a éclaté au grand jour dès qu'on a vu revenir do Rome, de Florence, de Venise, de Madrid, d'Anj; vers, d'Amsterdam, les photographies de Braun^

d'Alinari, de Naija et des autres. Les renseignements authentiques fournis par un procédé infaillible, uneffois comparés avec des estampes qu'on avait regardées durant des siècles comme des chefs-d'œuvre, ont fait baisser fatalement notre estime pour la gravure ancienne, et de plus, cette comparaison a mis en évidence la choquante disproportion qu'il y avait, la plupart du temps, entre la faiblesse du résultat obtenu et Ténor-

loi

un LES BBAUX-AKTS

mité du labeur accompli. Pourquoi passer, en effet, des années et des années à labourer péniblement une planche, à discipliner ses tailles, à les combiner, à les croiser et les recroiser, à les empâter de points ronds ou aigus, à en boucher les losanges, à les rentrer ici, de toute l'épaisseur du burin, à les tranquilliser là, par un fin glacis de pointe sèche ; pourquoi, dis-je, prendre tant et tant de peine si, en fin de compte, le modèle ne nous est pas transmis avec une fidélité sans reproche, avec une ressemblance parfaite de sentiment et de manière?

C'est en vertu de ces observations que l'importance de la gravure au burin a diminué sensiblement, et que Ton a été conduit à demander aux graveurs de s'occuper un peu moins de leurs tailles et un peu plus de leur dessin.

Le premier d'entre eux qui se soit rendu a la justesse des réflexions suggérées par la photographie a été M. Gaillard, prix de Rome. Résolument il renonça à ce que j'appelais, quand j'étudiais la gravure chez Galamatta, les tailles militaires. Jaloux de rendre chacun de ses modèles dans le caractère de ses formes, c'est-à-dire de mettre exactement, parfaitement à leur place le

clair et rombre, il a serré tellement ses travaux que les traits de sa pointe, devenus invisibles à force d'être rapprochés, ont présenté au regard réquivalence d'une estompe, de manière que sa gravure a été réduite à a'offrir qu'un dessin sur cuivre. C'est ainsi que M. Gaillard a gravé des Vierges dé Boiticelli et de Raphaël, le Crépuscule de Michel-Ange, VHomme à l'œillet de Van Eyck, Y Œdipe d'Ingres. 11 est vrai que ces maîtres ont été traduits par le jeune graveur avec une vérité saisissante, et qui les eût eux-mêmes ravis/nonseulement dans l'ensemble, mftis dans les plus fins détails.

Malgré cette protestation qui n'a pas été sans faire du bruit parmi les artistes, l'administration des beaux-arts et la Société française de gravure ont vaillamment soutenu la cause des burinistes en leur commandant des planches comme celles que leur auraient autrefois commandées ou achetées Colbert, le duc d'Ântin, M. de Marigny, le duc d'Angivillers. Mais la petite armée de nos jeunes graveurs, après avoir rajeuni Teauforle, s'y est adonnée avec plus d'ardeur que jamais, préférant la liberté de ses morsures à la solennité du burin et à ses allures compassées.

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L'eau-forte ! elle a produit depuis quelques années des merveilles. Léopold Flameng, bien qu'il fût sorti, avec Desvachez, de l'école classique fondée à Bruxelles par Calamatta, mon ancien maître, a été tout* de suite un de nos plus brillants aquafortistes. Heureusement doué des vertus propres au graveur, la compréhension, la sensibilité, la souplesse, il a su interpréter tour à tour le pinceau flou de Prud'hon, le dessin incisif d'Holbein, la précision, la dignité du style d'Ingres, la touche spirituelle de La Tour^ la manière profonde et mystérieuse de Rembrandt. Sa pointe a été aussi sincère avec Chardin qu'élégante avec Watteau. En passant du noir au blanc par des oppositions brusquées ou par de fines transitions, il n'a pas moins.bien rendu les portraits de Bonnat que ceux de Carolus Duran. Il faut ajouter que sa copie en fac-similé de la Pièce de cent florins restera comme un tour de force, comme une œuvre de pénétration, de finesse et de patience, qui ne sera jamais dépassée.

L'art de faire mordre est la première qualité d'un aquafortiste. Flameng y excelle et jamais il ne lui arrive de ne pas arrêter à temps l'ac-

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tion de l'acide. La justesse de cette opération manque parfois aux plus habiles. Jules Jacquemart, qui est au premier rang de ceux-là, me semble avoir laissé mordre un peu trop son superbe Rembrandt de la galerie San Donalo, à moins qu'il ne faille accuser Tim primeur de n'avoir pas suffisamment essuyé la planche. Il en est résulté un passage subit de la lumière à l'ombre, qui a rendu la tête relativement trop blanche. Les autres gravures de Jacquemart, celles surtout d'après Van Goyen, Isaac Ostade, Berghem, sont des morceaux dont les belles épreuves se vendront, un jour, un grand prix. Quant aux Gemmes et Joyaux, Ton sait que Jacquemart n'a pas son pareil dans le rendu des substances. Sous sa pointe, le. cristal est diaphane, le porphyre est dur, l'émail est lisse, les camées se colorent, les armes étincellent, le cuir ^résiste, la porcelaine résonne, les laques ont tout le poli de leurs surfaces, tout le luisant de leur vernis.

Que de talent, que d'adresse, que d'esprit dans les ouvrages de nos graveurs à l'eau forte, de Rajon, de Gilbert, de Courtry, de Monziès, de Milius, de Le Rat, de Greux. Chacun de ces

artistes a sa manière d'être charmant. Rajon reproduit dans le menu les pelites peintures de Meissonier; il est vigoureux, mordant ; il cherche à racheter par les agréments du travail l'insipidité d'une surface sans intérêt. Dans le Mariage protestant ellsi Lecture de la Bible, d'après Brion, il s'est attaché surtout à saisir le caractère des physionomies. Varié autant qu'il faut l'être, il a gravé précieusement ÂlmaTadéma, et avec une froideur voulue le portrait de Bracquemond, qui s'est représenté lui-même pensif et austère comme un Erasme. Mais la planche la plus originale de son œuvre est un portrait de Darwin, dessiné sans doute par Rajon luimême. Darv^in a la tête chauve, le sourcil hérissé, des yeux petits, au regard perçant, et une grande barbe blanche, inculte, mêlée de poils noirs, dont le fouillis semble une image des pensées touffues qui agitent le célèbre naturaliste.

M. Gilbert, qui crayonne à ses heures des lithographies savoureuses, a exposé un petit chefd'œuvre d'eau-forte, discrètement reprise au burin, dans un portrait de femme, d'après Henner. La manière de M. Gourtry est tantôt grasse,

tantôt serrée, tantôt \ibrante, selon qu'il s'atta* que à Troyon, à Van-Marcke, à Gérôme, à Eugène Delacroix ou au peintre hongrois Muncaksy. En copiant le portrait de Coquelin aîné par Vibert, M. Monziès y a mis un luxe de tra- \aux en sens divers, un mouvement de pointe, une variété de tons qui ont égalé la saveur de la peinture copiée, mais Ja grande étude d'une femme en costume du Directoire, d'après Goupil, présente un défaut assez commun chez les graveurs, et que je relève aussi dans une gravure du même tableau, d'ailleurs très-habilement conduite par M. Potémont ; ce défaut consisté à laisser blanche la tète d'un personnage, alors que ses vêtements, son chapeau et le fond sont surchargés de travaux . Des portraits ainsi interprétés rappellent la face enfarinée de Déburau.

L'eau-forte n'est jamais mieux venue que lors-

qu'on l'applique aux tableaux des coloristes. M. Milius s'en est servi avec beaucoup d'art et de verve, pour reproduire le Fauconnier de Fromentin, les jolis Chats de Lambert, et des peintures de Goya, exprimant les originaux par les libres jeux de la pointe et par le ménagement

brusque des blancs du papier. Maniée par M. Greux, Feau-forte, si elle n'avait pas un peu trop inordUy pouvait rendre à merveille le Maître (f école d*Ostade et le Salomon Ruisdael de la galerie San Donato, ce délicieux paysage, si blond y si humide, si hollandais! En revanche, il y a telle estampe de M. Greux, le Carrosse italien^ par exemple, qui est un morceau supérieurement exécuté, plein d'esprit dans le rendu des bois sculptés, des dorures fanées, des armoiries, des cuirs, des franges et des houppes de ce vieux carrosse.

Parmi les œuvres des aquafortistes, on distingue aussi les réjouissantes et régalantes gravures de M. Boilvin d'après les dessins de son invention sur les aventures de Gargantua, de Pantagruel, de Panurge; des paysages de Corot, de Diaz, de Jules Dupré, de Daubigny, irès-bien gravés par M. Chauvel ; des portraits exprimés avec justesse et finesse par M. Le Rat, des vues de villes et de villages par M. Félix Buhot, qui s'efforce d'obtenir à peu de frais l'effet de ses modèles, chose malaisée sur une petite planche, parce que l'œil y est sollicité à voir tout de. près.

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Pour ce qui est des architectures ^ comme l'on (lit, on ne saurait trouver mieux que l'Église Saint-Pierre à Caen, par M. Delauney, la Sainte de Venise, d'après Canaletto, par M. Bruuet Debaines, le Château de Chambord^ par M. de Rochebrune, qui, pour doubler l'éclat de ses lumières, approfondit ses morsures ou rentre ses tailles parfois jusqu'à l'excès. Ces graveurs savent animer la pierre, ronger les marbres, acct^^er les mousses et les lichens qui tachent les murs, les acanthes rompues, les cannelures émoussées, les fragments de frises, et laijrs ruines, perdues dans le mystère des ombres, en deviennent augustes.

Ce n'est pas seulement à çropos de gravures que nous devrions parler d'Edmond Hédouin, car ce peintre aimable invente lui-même ses estampes et grave lui-même ses dessins. Que de jolies choses il nous a racontées, au crayon et à la pointe, dans les vignettes qu'il a composées pour le Voyage autour de ma chambre^ pour le Voyage sentimental^ si bien traduit à nouveau par son frère Alfred Hédouin, et nour l'édition de Manon Lescaut donnée par Jouaust — un éditeur qui est en possession de bien faire vX do

faire toujours mieux. — Il y a plaisir à voir et à revoir, dans ces vignettes, les scènes touchantes, ou tragiques du roman de Fabbé Prévost, et celles que. Sterne a si bien racontées, lui aussi, qu'il nous en a faits, pour ainsi dire, les témoins, car elles nous sont présentées par le peintregraveur avec un naturel plein de grâce ; elles sont comprises dans Tesprit du dix-huitième siècle, et rehaussées par Tinlérèt du costume et le choix des fonds.

Il est des peintures dont Tinterprétation se fait mieux sur la pierre du lithographe que sur le cuivre du graveur. Il est très-difficile d'employer avec succès la précision du burin ou les fines morsures de l'eau-forte à rendre la manière fondue de Prud'hon, les juteux empâtements de Bonnat, les vagues horizons de Corot, ses frottis légers, le fini trompeur de ses ébauches, tout ce qui, dans l'exécution du peintre, est flou, gras ou indécis. Voilà pourquoi MM. Sirouy, Gilbert, Emile Vernier ont choisi la lithographie, dans laquelle ils sont passés maîtres, pour traduire; le premier, un ravissant Prud'hon qui appartient à M. MarcillS, Vénus et Ado?iis ; le Second, 1'/taliennCy de Bonnat, et la Famille de Satyres

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par M. Priou ; le troisième, les meilleurs paysages de Corot, dont il a redit la fraîcheur et les suavités, le tendre et le blond. Une chose à remarquer, cependant, c'est que la peinture d'un artiste qui, en ses bons jours, eut un dessin voulu et savant, une exécution ferme et résolue, ait si bien été reportée sur la pierre lithographique par M. Charles Bour. On ne saurait^ je crois, mener plus loin le rendu des pelages, ni mieux exprimer le caractère des animaux en fureur, les terrains écorchés, les herbes humides et les teintes profondes d'un ciel orageux, que ne l'a fait M. Bour dans les belles estampes qui représentent un combat de taureaux et une vache attaquée par des loups, deux tableaux renommés de Brascassat.

Hélas I la lithographie des peintres, cet art deux fois précieux, qui, sous la main de Carie et d'Horace Veruet, de Charlet, de Géricault, de Gigoux, de Bonington, de Gavarni^ avait été le journalisme du crayon, cet art qui était si parisien, bien que Senefeldcr l'eût inventé à Munich, il est aujourd'hui abandonné, je ne sais pourquoi, ou plutôt je sais bien pourquoi, c'est parce qu'il y avait alors beaucoup de dessinateurs intré-

pides, et qu'il y en a maintenant fort peu. Plus de ces improvisations brillantes qui enchantaient chaque matin les Athéniens de Paris. Plus de ces croquis spirituels et rapides, où le peintre écrivait sa pensée à mesure qu'il la concevait, et •lithographiait son dessin en dessinant sa lithographie. Ces indications de Tesprit, ces sentiments erfleurés ont disparu !

Un autre art est aussi bien délaissé de nos jours, un grand art en petit, la gravure en médailles, qui a pour but de conserver aux âges futurs les images jugées dignes de ne pas périr, le souvenir des événements mémorables, les effigies des personnages qui ont marqué dans leurs temps, qui ont mérité la gloire, qui ont donné leur nom à quelque vertu. Sous prétexte que ces images, ces effigies et la mémoire de ces événements seront suffisamment conservées par des procédés que l'antiquité n'avait point connus : l'imprimerie, la gravure des estampes et la photographie, on se croit permis maintenant de regarder avec indifférence les médailles et les pierres gravées, ces ouvrages qui sont susceptibles de recevoir des empreintes sublimes ! J'ai entendu des artistes exprimer l'opinion que la gravure en

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^ médailles tomberait un jour en désuétude ; et

^ TAcadéinie des beaux-arts semble avoir accré-

f dite cette opinion, en nommant plus d'une fois

^ un graveur en taille-douce à la place laissée

vacante par un graveur en médailles. Et cela se passe en France! dans le pays où ont vu le jour les œuvres immortelles de Varin, de Guillaume et d^ Abraham Dupré, qui florissaient sous Henri IV et Louis XUI, de Duvivier, d'Augustin Dupré, qui grava le*s monnaies de la Révolution, de David d'Angers.

Mais cette indifférence, partagée par l'Étal lui-même — qui pourtant devrait encourager la gravure en médailles, puisque les monnaies ne sont autre chose que des médailles assez peu saillantes pour être empilées — n'a pas empêché nos graveurs d'envoyer a l'Exposition universelle des morceaux admirables, des compositions épiques, des portraits d'une beauté impérissable. Oui, nous avons encore des maîtres dans la glyptique, et c'est un devoir pour nous d'imprimer tous leurs noms.

M. Oudiné, qui eut le prix de Rome en 1831, s'est illustré, non-seulement par ses ouvrages dont quelques-uns sont excellents, mais par ses

élèves Ponscarme et Chaplain. Rompu à toutes les difficultés de son métier et de sou art, Ponscarme a gravé des médailles, dont quelquesunes se peuvent compare^ à celles de Pisanelto et des Padouans, les portraits de feu^audet, de feu Lavallée, de Jules Simon, de Louis Blanc, de Schœlcher, de M. Rameau, vice-président de la Chambre, et de M. Brame. Les antiques Cabires de la Samothrace ne connaissaient pas mieux que lui Tari de fondre et de battre les métaux. 11 est professeur et maître. Ses monnaies pour la principauté de Monaco ont de l'originalité et du caractère ; sa République aux tempes ailées est une figure trouvée d'inspiration. M. Chaplain, ancien prix de Rome, se distingue surtout par la recherche du style dans les figures de ses compositions allégoriques ou commémoratives.

C'est lui qui a gravé, entre autres types, avec beaucoup de goût et d'un dessin élégant, la médaille d'honneur des Salons, où Ton voit un jeune homme conduit par la Gloire, et la médaille qui rappelle l'emploi des aérostats dans le siège de Paris.

M. Alphée Dubois, formé à l'école sévère de

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Duret, a exposé des œuvres d'une invention ingénieuse et précieusement exécutées, notamment la médaille qui consacre la découverte des protubérances solaires, dont le revers porte les têtes superposées des astronomes français et anglais^ Janssen et Lockyers, et le coin gravé à l'occasion du passage de Vénus sur le soleil. Il y a du savoir, delà finesse, de la dignité dans les épreuves, envoyées par M. Merley, des médailles qu'il a composées pour le ministère des beaux-arts, et son fragment de la cour du Louvre est un tour de force pour l'intelligence, si difficile, des saillies proportionnelles. 11 y a de la distinction^ de l'esprit, de la grâce, dans les coins gravés par M. Tasset, en particulier dans ceux qui lui ont été commandés pour le gouvernement du Canada.

Nous y avons admiré surtout une figure ailée, d'un mouvement heureux, d'un beau jet. Enfin, trois prix de Rome, MM. Degeorge, statuaire, Lagrange et Dupuis, ont exposé des morceaux bien conçus et bien sentis; le premier a gravé des allégories etdesjetons, le second, la Musique, l'Agriculture et le fameux Milon de Crotone, de Puget, interprété en bas-relief avec un rare talent; le troisième, des portraits pleins de carac-

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tère. Quant à la gravure en pierres fines, elle est représentée par les camées ou les intailles de MM. Galbrunner, François, Heller et Vaudet. A tous ces noms, pour n'omettre personne, il faut ajouter celui de M. Borrel.

Ici se termine tout ce que nous avions à dire, sur TËcole française, touchant l'Exposition universelle.

Quelle que soit la valeur de tant d'objets, inventés ou perfectionnés par l'industrie humaine, pour le confort de la vie, pour le bien-être du corps, nous ne pouvons nous défendre^ en finissant, de cette réflexion : que l'existence serait bien triste, après tout, bien prosaïque, si nous étions privés des illusions qui nous font oublier ou supporter le réel ; si on nous supprimait ces heureux mensonges de la peinture, souvent plus vrais que la vérité même, et ces chiffons de papier, imprimés de noir et de blanc, qui sont autant d'ouvertures sur la campagne infinie^ sur l'histoire, sur toutes choses ; si nous n'avions plus ces médailles qui sonttles quintessences de l'art et du beau ; si nous n'avions plus ces palpables divinités que la sculpture fait descendre

A l'exposition de 1878. 307

de rOlympe dans nos jardins et qui semblent fixées par une pensée éternelle dans un mouvement immobile ; si nous n'avions pas enfin cette impalpable musique, qui a la puissance d'évoquer tant d'images fugitives, et qui, tantôt lucide comme la parole, tantôt vague comme un songe, remue en nous tout un monde de pensées, de sentiments, de souvenirs»

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