FRANCE
C'est avec un sentiment de satisfaction focile à comprendre qu'après une aussi longue excursion au pas de course à travers toute une partie du globe, nous revenons prendre terre sur le sol natal. Et, si je ne craignais de me servir d'une comparaison trop ambitieuse, je dirais qu'il y a dans ce sentiment défini quelque chose de ce qu'éprouve le voyageur au retour d'une lointaine pérégrination en pays étranger, si bien accueilli qu'il y ait été. Il se revoit avec bonheur parmi les siens; il y rapporte un esprit plus éclairé, il y revient fort de l'expérience acquise et des nombreux points d'observation qui ne lui ont point manqué sur son chemin, et qui lui permettront de motiver plus tard, en connaissance de cause, ses appréciations sur ce qu'il sera appelé à juger. Ses idées ont plus d'ampleur, ses opinions plus d'équilibre. Il a appris à se montrer moins exclusif et moins étroitement partial; et s'il n'est pas devenu meilleur ou plus indulgent, il sera forcément plus équitable, et, à l'occasion, rendra justice à qui de droit, sans se préoccuper des nationalités. Sinon, à quoi bon sortir de chez soi? A quoi bon s'en aller étudier la façon de faire ou de penser des autres, s'il n'en doit résulter de profit pour personne ?
Comme c'est par la statuaire française que noua sommes entrés en matière au début de notre examen, — et nous ne pouvions faire différemment sans tourner le dos systématiquement aux beaux ouvrages qui sollicitaient nos regards dès le seuil de cette grandiose Exposition, — c'est par la peinture et la gravure françaises que vont se ressouder les deux extrémités de l'anneau de cette étude & vol d'oiseau.
Voyons si les œuvres de nos peintres s'élèvent an niveau de celles de la plastique.
Parmi les sections étrangères, je vous ai signalé une remarquable distinction a établir en faveur de l'Angleterre d'abord pour la fidélité d'observation de ses types; de la Hongrie, pour l'énergie ardente de ses figures et de sa couleur, et de la Belgique, pour l'agrément de son pinceau et son habile talent d'appropriation des bons modèles. Ces diverses supériorités, constatées par tout le monde, ne font aucun doute. A chaque nation ses qualités individuelles, qu'elles soient d'origine ou d'acquêt. Il en est de même pour l'Italie et pour l'Espagne, qui possèdent d'habiles artistes justement vantés. En étudiant ensuite la section de l'Allemagne du Nord, j'ai attiré votre attention sur les mérites tout spéciaux de son exposition, et désigné, comme preuve à l'appui de mon opinion, les ouvrages et les noms les plus dignes de l'être, en motivant toutefois des critiques que je crois fondées. Ainsi, telle section m'a paru pécher quant a l'élévation du style et le défaut d'originalité de bon aloi de certains sujets. Sa facture est tantôt serrée outre mesure et tantôt trop lâchée, sans que le dessin rachète ou excuse suffisamment ces inégalités. Puis encore, çà et la, des choses visant a la prétention, ou des rêveries dont on renonce a comprendre le sens obscur.
Donc, somme toute, et la bonne part faite en toute équité a chacun, je crois le terrain suffisamment préparé pour parler maintenant de notre peinture nationale.
Mais qu'on nous permette un petit reproche, écho de
l'opinion publique dès le jour de l'ouverture, dont les ateliers se sont assez vivement préoccupés .
Cette loi égoïste du prima mihi, misé en pratique par ceux de nos heureux parvenus du mérite (et je prends ce mot de parvenus dans sa plus flatteuse acception) a blessé les autres moins favorisés : cela devait être. On se partageait libéralement le plus de places préférées, laissant le reste aux autres, et dans ces derniers, plus d'un paraît n'avoir pas eu trop à se louer de ce qui lui était accordé. Croit-on que, pour être moins largement groupés entr'eux, nos jeunes maîtres eussent couru le risque d'être négligés? Ils n'avaient certes pas à le craindre. Et peut-être môme eussent-ils mieux réussi et obtenu tout l'effet désiré s'ils avaient adopté un autre système de répartition pour leurs ouvrages, car il y en a plus d'un qui, dans cette première salle d'entrée, s'est trouvé assez mal éclairé. C'est à regretter, pour l'artiste comme pour les curieux.
La France occupe plusieurs vastes salles enchevêtrées dans la suite des sections étrangères : une partie termine la série des galeries qui précèdent la Ville de Paris; la deuxième partie reprend immédiatement avec l'autre moitié.
Dans la belle salle de la première partie, une place — mais si restreinte! — a été faite à Corot et à Daubigny. Etait-ce assez pour honorer la mémoire de deux artistes de cette valeur? Puis, j'aperçois en l'air, dans un coin, les merveilleuses Crevettes de Bergeret : n'eût-on pas dû les amener un peu plus sous l'œil? Elles en valaient la peine. Puis les Bouguereau qui se développent tout à l'aise.
A ce peintre distingué, devant le talent duquel je m'incline avec déférence, une franche lumière a été accordée. C'est très-bien. Mais savez-vous la réflexion qui vous vient devant cette peinture si soignée? C'est que qui en a vu une, les a vues toutes, — et nous entendons seulement dire : en tant que manière; — on le reconnaît à distance pour ses glacis trop blaireautés. Il est élégant,
sou dessin est souple et délicat, mais il imite et ne crée pas. Paul Dubois est, & mon sens, plus fort; ses quatre portraits ont une accentuation de modelé qui dénote plus de gravité dans l'étude. Il cherche et il trouve, son modèle devant les yeux, et l'esprit rempli des belles œuvres du seizième siècle italien. Vous savez que P. Dubois, directeur actuel de l'Ecole des Beaux-Arts, est également, — surtout même, — un statuaire hors ligne. On aurait oublié ses charmants ouvrages, qu'on le devinerait à la fermeté de caractère de ses têtes peintes. Lorsqu'une époque a l'heureuse chance de fournir de ces aptitudes multiples (et il n'est pas absolument le seul qui, aujourd'hui, marie avec succès la palette à l'ébauchoir). cela vous redonne comme un émouvant revenez-y de cette grande Renaissance qui, en Italie, en Allemagne et en France, eut, sur nos arts modernes, une si puissante et si féconde influence.
Oh ! l'admirable période que celle qui enfanta le Vinci, Michel-Ange, Raphaël, le Corrège, le Titien, le Véronese, Albert Durer, Holbein, et tant d'autres artistes illustres a leur suite 1 Quel prodigieux épanouissement de ces imaginations enfiévrées de gloire 1 Quelle force et quelle audace de conception 1 Jamais nous ne reverrons de tels élans; nous sommes devenus trop positifs, le réel nous cloue à terre. L'enthousiasme s'est glacé. Nos modernes ont perdu le sentiment surhumain du beau; ils n'ont guère su conserver que l'attrait de la forme avec la séduction de la couleur pour charmer l'œil, et c'est par là qu'ils plaisent et triomphent. Mais leur sera-t-il encore donné un jour d'exalter les esprits comme il y a trois siècles, par quelqu'une de ces sublimes expressions du génie en qui débordait la passion? C'est peu probable, hélas 1 Autres temps, autres idées. La poésie est morte ; en valons-nous mieux ?
Gustave Doré, avec sa grande page de Moine» au chapitre, me produit toujours un singulier effet. Cette pale tête ascétique, si jeune au milieu de toutes ces caducités, présente un contraste cherché par l'artiste. Est-ce assez
pour justifier les dimensions d'une telle toile T Et doutons-nous tant de sa force, qu'il ait besoin de nous en offrir un spécimen de cette taille? Moitié plus petit, son tableau eût intéressé davantage. Il a ailleurs un paysage alpestre, dont les lignes sont belles : si c'est peint de souvenir, sa mémoire Ta bien servi.
Jules Breton s'est fait un nom avec ses figures rustiques, élevées presque à la hauteur du style pour la correction de la ligne. Nous avons vu qu'ailleurs on le copiait ; ce qu'on ne lui empruntera pas, c'est ce sentiment tout personnel, si vrai dans sa simple expression, qu'il sait rendre aveo une apparente naïveté, sous laquelle se révèle un grand talent d'observation. C'est du genre tempéré; ce qui n'empêche pas qu'en regardant ses paysannes on ne songe un peu aux cariatides que destinait si noblement Raphaël dans ses belles fresques.
Je ne passerai point sous silence de beaux paysages par Ségé ; il y aurait de l'injustice à négliger le nom d'un artiste de ce mérite.
Dans la salle voisine, celle où la série des Garolus Du-* ran nous révèle la singulière souplesse de cet habile pinceau dont les hardiesses d'oppositions faisaient naguère crier à l'excentricité, et qui, entre deux portraits d'une valeur de tons très-prononcée nous montre, sous le titre de Rosée des bois, une jolie nymphe vêtue comme Eve avant la pomme, et se détachant de tout l'éclat de sa blonde et fraîche carnation sur un fond de verdure; dans cette môme salle donc nous attendent d'autres contrastes, à dessein cherchés peut-être ; ainsi, les figures mélancoliques et toujours charmantes d'Hébert, sur lesquelles il semble que la fièvre de la Mal'aria a laissé son ineffaçable empreinte. Et, à leur suite, la rude virago du Polie t ; par Vollon, l'auteur du fameux Chaudron, et d'une grande toile où sont peintes avec une étonnante fermeté de dessin et d'effet des morceaux d'armures avec des curiosités de coffrets, etc. A l'autre extrémité, le groupe des tableaux d'Elie Delaunay, talent fin et distingué, chez qui le style rappelle les sources pures où il s'est
formé- Son jeune David vainqueur du géant Goliath est une sévère étude, pleine de caractère dont il a dû trouver l'inspiration à Rome.
En continuant notre promenade vers la salle qui y fait suite, nous saluons dans le couloir trois noms bien connus qui le remplissent de leurs œuvres, ce sont ceux d'Isabey, de Signol et de DesgofFe, trois talents absolument disparates entr'eux. Chez le premier de ces trois doyens de l'art, la fantaisie brillante qui vous fascine, tandis que le second s'ingénie à copier avec la perfection du trompe-l'œil des ciselures damasquinées, des bijoux de verrerie et des tapis tissés de soie et d'or, et que le troisième, dans une série de dessins, retrace des sujets de fresques religieuses, réminiscences affaiblies de ses anciennes études. Au «dessus et en face, plusieurs scènes historiques, rendues avec conscience par un jeune talent qui promet pour l'avenir, M. Maignan. Les peintures de Moreau, dont la Mort du Sphinx, Y Hercule et la Salami, nous attirent dans la salle contiguê ; ce sont des ouvrages sérieusement traités par une main délicate qui ne sont pas faits pour plaire à tout le monde, non ; c'est un style étrange qui tient à la fois de l'archaïque et du mythologique indous, et que certaines gens ne se gênent pas pour qualifier de baroque; mais sous cette mise en scène excentrique on reconnaît à fleur de peau un savoir profond et un pinceau si fin qu'on oublie bien vite la bizarrerie de ces peintures, originales dansleur genre comme le Salammbô de Flaubert. Mais avant de nous y être arrêtés, notre attention avait été saisie par trois grandes toiles de notre connaissance, les Fugitifs, par Léon Giaize ; — vous savez : cette famille qui s'échappe suspendue à des cordes le long d'un rempart, — sous un trop bel effet de lune, par parenthèse;— puis le saint Etienne lapidé, de Leroux, que* vous devez vous rappeler encore, et le saint Sébastien de Boulanger, qui miraculeusement guéri de ses blessures, apparaît brusquement en face du César Maximilien Hercule, quelque peu stupéfait de oette résurrection.
De ces deux dernières compositions, la première m'intéresse davantage, bien qu'il y ait un peu de décousu dans l'action.
N'oublions pas non plus fes Gaulois de Lurainais ; c'est de la bonne peinture.
Et pour les amateurs de scènes de la vie réelle prise sur le fait, citons avec éloge Y Hôtel des Ventes, et le Ramponneau de Fichet. Ces deux célèbres rendez -vous de deux époques bien différentes renferment des physionomies bien connus, les unes d'aujourd'hui môme et que chacun nomme en les voyant, les autres consacrées par la tradition sur portraits authentiques. — C'est spirituellement arrangé et très- vrai d'accent.
Avant de pénétrer dans la salle où nous verrons réunis de remarquables ouvrages de Jules Lefebvre et de Cabanel, avec d'autres encore très-dignes d'être cités, nous nous accorderons bien la satisfaction d'examiner les étonnantes natures mortes de Philippe Rousseau, véritables trompe-l'œil de fidélité; l'imitation intelligente ne saurait être poussée plus loin. Puis, des paysages importants, non moins comme étude que comme dimension, par MM. Hanoteau et Ségé, où je relève encore un rare sentiment d'interprétation de la nature la plus simple, traduite simplement aussi, à ce qu'il vous semblera, ce qui est déjà un éloge pour l'artiste qui sait sous l'apparence d'une exécution facile, dissimuler les efforts d'un travail souvent des plus ingrats.
Ed. Dubufe a plusieurs portraits de célébrités vivantes, celui de Gounod, ceux d'Emile Augier, d'Alexandre Dumas, et de Th. Rousseau. Je vous les signale pour leur ressemblance bien comprise.
Vous y trouverez encore diverses toiles de genre de toutes mesures, composées avec cette habileté et cette sûreté de goût que tout le monde ne possède pas. Nous n'exagérons pas en affirmant que chacune de ces productions, grandes ou petites, graves ou frivoles, a été passée au crible avant que d'être acceptée et choisie entre d'autres avec motifs à l'appui, si ce n'est toujours
en dehors des influences. On a voulu — et sauf assez peu d'exceptions, par bonheur, on y a réussi, — concentrer, pour cette solennité d'une exhibition tout exceptionnelle, la fleur des pois des œuvres les plus recommandées par l'opinion en ces dernières années. Que quelques artistes aient profité de l'occasion pour prendre outre mesure leurs coudées franches, en s'emparant sans trop de façon des emplacements les plus avantageux, nous n'avons plus rien à y voir, ça été leur affaire et celle des moins favorisés. Peut-être eût-il été préférable, en vue de leurs intérêts même, de se tenir dans des limites moins ambitieuses. Mais, somme toute, les étrangers conviés à cette grandiose fête des yeux et de Fesprit dont ils auront pu jouir, six mois durant, et à laquelle ils ont fourni leur apport individuel très-apprécié, ne pourront manquer, après avoir bien observé et comparé, de remporter chez eux une favorable impression des mérites de nos artistes. Ils auront pu constater que rien d'outré n'avait été dit sur le compte de ces derniers^ Si nous n'avons plus d'école dominante, ou plutôt dirigeante, à proprement parler, et si la tradition des sphères supérieures du grand art remis en honneur par notre illustre Ingres, grâce à ses fortes études de l'antique dans l'atelier de David, grâce aussi plus tard et surtout à son culte passionné pour Raphaël, paraît maintenant tant soit peu négligée pour des inspirations plus terre à terre, et à cause de cela même, des résultats plus productifs, il faut cependant admettre qu'avec une si extraordinaire facilité d'exécution, et les admirables modèles de toutes les époques mis à la portée de nos peintres, on verra surgir un jour ou l'autre de beaux et durables ouvrages comme les rêvent seuls les grands artistes. Je suis si loin de désespérer de mon temps, qu'au contraire je vois poindre l'ère prochaine d'une nouvelle voie, à la fois brillante et féconde. Toutes ces intelligentes tentatives de rénovation ne m'inquiètent nullement, si dépourvues qu'elles soient de liens d'ensemble ; et, bien qu'aujourd'hui l'on semble se faire un
jeu de prodiguer capricieusement, à tort et à travers, les plus luxuriantes et les plus osées fantaisies de pinceau sur n'importe quel thème de hagard, sans aller au-delà d'un plaisir purement matériel pour les yeux, j'attends sans inquiétude autre chose de mieux. Les luministes eux-mêmes, ces spirituels concurrents du soleil, finiront par s'équilibrer et feront tourner au profit d'une harmonieuse combinaison d'effets graduellement ménagés, les excès de leurs qualités. Us comprendront, comme le leur démontrent des talents consommés tels que Baudry, H. Regnault, Bonnat, Laurens, J. Lefebvre > avec d'autres encore, que Fart n'est et ne saurait être renfermé tout entier dans un rayon de lumière, si éclatant fut- il ! Rembrandt lui-même, le charmeur par excellence sous ce rapport, ne Le leur prouve- t-ii pas de la manière la moins discutable dans ses merveilleux petits tableaux, h tous les points de vue si complets ?
Mais je cause et nous n'avançons pas, et l'heure approche où. il faudra bon gré mal gré déposer la plumé, car nous touchons aux derniers jours, et au lieu de notes abrégées, d'une lecture peu attrayante à cause de leur laconisme forcé, ce serait des pages, des volumes qu'il y aurait à remplir pour exprimer les sensations complexes si multipliées que fiait naître l'examen de tant et tant de toiles, dont la moindre mériterait d'être discutée. Que la longue liste des talents omis sans nulle mauvaise in* tention nous pardonne notre silence bien, involontaire * Ne pouvant tout nommer, nous avons dû choisir sans parti-pris d'exclusion de personne. Et c'est ainsi que pour en finir, nous allons indiquer encore quelques noms, parmi les plus remarqués, è un titre ou à un autre.
Qu'elle m'a donc paru froide et plus vaste que de raison eette salle où surgit tout d'abord devant le regard le célèbre portrait de Thiers, un des chefs-d'œuvre éè Bonnat. Mais qu'il est vrai î Quelle vigueur d'accent et quelle valeur de tons dans ces noirs ! Deux portraits de femmes an pied, à droite et à gauche de cette œuvre magistrale, sans avoir la même force de relief, sont
cepend#pt d'une fermeté quj leur permet de soutenir ce redoutable voisinage. La ville de Paris, dans son exposition, rçous montre dp même maître, un Cfyrist e& croix, d'une anatomie sayapte et d'une excellente couleur, mais sans idéalité; et un saint Vincent de P$ul 4élivrarçf. un galérien ; ce tableau ^st magnifiquement rendu] c'est, certes, un de ses meilleurs.
IfBS Mejsspnnier ont leurs admirateurs enthousiastes pour le fini délicat de ces toiles lilliputiennes où il y a autant de talent et de labeur dépensés que pour de vastes morceaux. Jjautile de nous étendre sur les œuvres d'u$ pinceau dont la réputation est faite depuis longtemps.
On revoit volontiers deux excellents portraits par Mlle Relie N. Jacquemart. Vous les connaissez comme moi : l'un est celui de M. Duruy, si légitimement applaudi à son apparition au Salon de 186..., et l'autre, celui de M. Dufaure; tous deux sont dupe grande sincérité d'expression.
Je n'ai pas mentionné à son rang M. Emile Lévy pour sa Meta Sudans et son portrait distingué de la dame en vert sur fond yerdâtre. Ces deux toiles, nou§ les avions vues à Pavant- dernier Salon. Le sujet romain, de dimension de chevalet, réunit les conditions essentielles $'un bon tableau, sauf un peu de confusion peutêtre; mais c'est une habile restitution de types dans une scène de mœurs antiques ; le dessin est châtié, la couleur fine, sans tapage. La tète et les mains du portrait sont délicatemenl modelées.
J'eusse dû citer également ies Lutteurs, de Falguières.
U a fallu, pour continuer noire examen des salles consacrées à la France, en aller reprendre la suite par delà le pavillon isolé affecté à l'exposition de la ville de Paris. C'est dans la première pièce de la section sud que nous apparaissent, à côté de la série des J.-P. Laureas, d'où se détache très-nettement sa Mort de Marceau, — une excellente page, vous le savez, — les quelques ouvrages (fieliquiœ) .(jLant le car^ct£re varié qops donne bien la mesure au talej^ hors ligqe q$£ possédait déjà
Henri Regnault, et fait bien pressentir aussi ce qu'il fut devenu dix ans plus tard. Son Juan Prim monté sur un beau coursier noir, Y Exécuteur de Tanger, puis encore plusieurs autres petits tableaux et des aquarelles, autant d'écrins lumineux, tels que Y Espagnole en jupe rose, Y Esclave au harem, etc., nous le montre cherchant le mieux dans le vrai idéalisé par ces admirables effets de lumière qui lui appartiennent bien en propre. C'était une riche palette, soumise par ce génie intelligent aux lois sévères de la forme, et sa mort prématurée a été une grande perte pour nous. Qui sait jusqu'où il] fut allé dans cette voie si neuve !...
Revenons aux Laurens dont le morceau capital est incontestablement son Marceau. Il a de bons portraitsétudes, et en outre de petits sujets de moindre importance, une toile émouvante, François Borgia devant le cercueil d'Isabelle de Portugal. Chargé par Charles- Quint d'accompagner à Grenade les restes de l'impératrice, il fit ouvrir le cercueil après les funérailles, et la vue du cadavre de cette femme, sa souveraine, a autrefois pleine d'attraits, » d'après la légende, fit sur lui une impression telle qu'il résolut de quitter le monde. Il prit l'habit monastique... Je ne sais, mais ce tableau de proportions demi-nature, dit plus de choses à ma pensée que l'autre, si vanté pour son mérite, très-réel d'ailleurs. Ici l'émotion est plus profonde, plus religieuse, tandis qu'il y a plus de mise en scène officielle dans le premier.
Toujours en jugeant sous l'influence de mes impressions, je préférerais la Salpétrière, dç Tony Pleury, à son autre grande machine antique, tout en déclarant que ces deux toiles sont plus grandes qu'il n'était besoin. On m'objectera que l'Intérieur de la maison des fous était commandé ; à cela, rien à répondre. Je veux seulement constater que l'intérêt eut été plus concentré en restant dans des proportions moins ambitieuses.
Le Samaritain, de Dupain, a vu? se confirmer les applaudissements dont il a été honoré en 1877.
En me retournant, j'aperçois et je salue avec une vive sympathie le Paysage d hiver, de Daubigny.
Nous voici arrivés à la huitième salle ; encore une après celle-là, et nous atteindrons le terme de cette revue trop brusquée. On n'y remarque guère que des tableaux de genre, et j'y comprends les Agapes de Mazerolle, qui manquent de caractère. L'Inondation, deRoll, cette vaste scène dramatique d'un accent passablement rude, n'estelle pas encore à classer dans le genre, en dépit de sa taille? JKL le Messager, de Lecomte de Nouy, que nous avons vu en 1876, ne rentre-t-ii pas aussi dans la même catégorie ? Le genre a ses divers degrés ; il s'élèvera même jusqu'au seuil de l'histoire par la façon sévère dont il sera traité. Il peut être épisodique ou simplement intime et familier. A tous les points de vue sous lesquels l'artiste aura interprété son sujet, il a autant de titres à l'intérêt et à l'éloge, — et la mesure de la toile n'y fait rien. Ainsi, je répéterai, à propos du Messager, ce que j'ai dit d'autres tableaux. Cette petite toile a les qualités d'étude d'une toile plus vaste, et l'effet en est très-senti. Les amateurs ont su l'apprécier.
Voici de même pour les Gérôme, où l'on retrouve un choix fait avec beaucoup de tact de ses plus récents ouvrages au nombre desquels YEminence grise sur le grand escalier du palais. Ce maître est un de ceux dont il n'y a pas à mettre en doute le talent consommé. C'est un patient et délicat travailleur ; chacune des peintures qui sortent de ses mains est marquée au coin de l'étude la plus consciencieuse : il a su se choisir un genre à lui, précieux d'accessoires et de recherches de pinceau, où l'ethnographie et l'archéologie jouent d'ordinaire le principal rôle. C'est un érudit, fort goûté des curieux et qui sait ce qui convient le mieux aux goûts de ses admirarateurs. Le moindre ouvrage, signé de son nom, a un succès d'avance garanti.
Deux immenses toiles, qui témoignent pour le moins d'une respectable vigueur musculaire de la part de leurs auteurs, s'emparent forcément de l'attention dès qu'on
périètre dans la âernièfe salle, et ce ne sont pas lés seules encore ! De ces deux vastes compositions, Tune est : tî Entrée de Mahomet 11 à Cortstantinàple, par B. Constant, éclatante opposition de contrastes, où le sanglant triomphateur, à cheval et entouré d'un brillant cortège, s'âVance en foulant aux pieds les cadavres des chrétiens massacrés. L'autre, placé en face, est de Becker. Vous ne l'avez certes pas oublié, ne Serait-ce qu'à causé de son étrangeté saisissante. Vous Vous rappelés Ces sept fils de SaQl, pendus à tin gibet, et que leur mère, Râspha, avec uti geste superbe de résolution désespérée, S'évertUe de toutes ses forces à protéger contre l'acharnement des Vautours. C'était, je crois, vers 1815 OU Ï876 que parut au Salon ce colossal sujet qtii y causa une Vive sensation ; il y avait de quoi, car Vigueur d'idée, vlgueût* d'action et haMieésëS savantes de dessin, tout cela s'y trouvait réuni de façon à frapper les esprits. De telles scèfaes tie sont pas précisément faites pour là pure délectation des yeux, l'artiste vise au-delà, et les fortes études qu'exigent des compositions dé cette importance doivent lui permettre d'ôspéfer Utie situation dans lès arts, où il n'aura pltis qu'à sô maintenir et, s'il se peut même, à progresser.
Le Locuste, de Sylvestre, n'est pas noii plus Une chétive toile. C'est de la péîhture puissante et travaillée, dd la peinture d'expression à lin degré Remarquable .
C'était risque? beaucoup que d'oser* exprîmôfr Jes atroces péripéties d'un dPàme de cette nature s'accomplissant sous le regard froidement ôUrieUx de Néron et de son indigne complice, et de nous faire assister â l'agonie du malheureux esclave. Et c'est beaucoup aussi d'avoir su y mettre autant de talent d'observation.
Décidément, c'est ici la salle des suppliciés, car voilà encore un jeune David qui tient empoignée par les cheveux la tête sanglante du géant philistin vaincu par la fronde d'un enfant. Il est fort bien exécuté votre sujet, M. Perrier, mais vos physionomies sottt passablement féroces.
Assez de crimes, de démences et de pendaisons; il est temps de nous arrêter, mais j'ai réservé pour la finale une épanouissante bacchanale antique , signée de M. Jobbé Duval. Nous avions besoin de ce cordidl pour nous remettre du spectacle de tant de choses sinistres qui, à part le choix des sujets, font honneur au talent distingué de leurs auteurs.
Est-il nécessaire, en terminant, de résumer l'ensemble de nos impressions, et n'ont-elles pas suffisamment été déduites et raisonnées dans le cours de ces rapides aperçus? Que pourrait-on dire de plus?
Mais, j'y songe un peu tardivement : Vous ai -je entre* tenu d'Hennor, notre Giorgione français, dont la belle et sévère peinture a pour moi l'attrait d'une toile de l'Ecole italienne du xvi* siècle ? Et comment aurais-je pu l'oublier quand il me revient si souvent à l'esprit et que je l'ai tant étudié... Je n'ai pas sous les yeux celui de mes derniers feuillets où son nom a dû être cité avec l'éloge exceptionnel auquel il adroit, mais rappelons-le, car je ne me pardonnerais pas de paraître négliger un tel talent. Les admirables figures de femmes ! Quelle science du modelé dans ces chairs nues, et dans ces portraits aux fonds sombres qu'il affectionne ! Quelle force de relief dans ces clairs-obscurs si bien rendus ! Ce peintre, he vous y trompez pas, malgré les tons sérieux de sa grave palette, et en dépit de l'extrême sobriété de ses sujets qui n'attirent à lui qu'un public choisi, mais peu nombreux, est de ceux qui restent et font autorité de par la haute supériorité d'un mérite exceptionnel.
Vous avez pu juger s'il y avait égalité de mérites entre notre sculpture et notre peinture nationales. D'un côté, qualités soutenues de premier ordre, conformes atrx plus sévères traditions des chefs-d'œuvres des temps anciens dont le niveau n'a jamais été dépassé depuis à aucune époque ; de l'autre, variété nombreuse et de manière et de style, même jusqu'à la fantaisie légère, suivant les ten^ dances individuelles de chacun, mais néanmoins toujours, sauf assez peu d'exceptions, sous les sages lois
de l'observation de la couleur et du dessin et avec l'intelligente étude de la nature. Ce qu'a perdu l'idéal, le vrai a su le compenser dans une mesure raisonnable, et somme toute» nous pouvons dire que si notre statuaire a le pas sur le reste de nos arts, et je n'en excepte môme pas l'architecture, bien qu'elle soit laissée en dehors de nos appréciations, la peinture sait racheter par de beaux et bons, et très-nombreux ouvrages, quelques faiblesses de détail. Et en nous comparant, comme il est bien permis de le faire, avec les envois étrangers, je dirai non sans quelque orgueil pour notre chère France, que c'est encore elle qui remporte sur les autres nations dans cette si remarquable Exposition.
Je ne puis cependant sans injustice déposer la plume avant d'avoir au moins accordé à la section des dessins et de la gravure le tribut d'éloges qui leur sont dûs. Ainsi, dans les gouaches et aquarelles nous nommerons d'abord le maître fantaisiste par excellence, M. E. Isabey dont le pinceau charmeur obtient des effets si merveilleux qu'on se demande où cet aimable esprit peut trouver de pareilles combinaisons. Heureuse organisation ! Il ne vieillit pas, il plaît toujours comme à ses brillants débuts.
Citons encore un très-joli petit dessin, sans prétention, une ffet de montée à l'entrée d'un village ensoleillé par M. Brune t-Debaisne. Puis de superbes dessins comme sait les faire Bida, avec une conscience de crayon et une fidélité de types et de costumes ! De Bellel, divers paysages aux grandes lignes, savamment et simplement interprétés. Des fusains de Lalanne et d'Allongé et d'autres encore...
Dans la gravure : d'excellentes épreuves d'artiste, gravures lavées, eaux-fortes, gravures sur bois, etc., des portraits sur cuivre d'après Raphaël, d'autres petits burins d'une pointe très-fine d'après des dessins de Ingres, par M. W. Haussoulois; de vigoureuses et poétiques eaux-fortes, paysages et lithographies d'une rare habileté par M. Chauvel et M. Laguillemin d'après
les maUres i^^deraes. D'autrea encore d'après l'Ecole hollandaise.
Puis enfin des scènes, des vues, etc. Et tout cela, aytant de spécimens variés, d'un rare mérite d'interprétation. L'estime hautement proclamée de$ amateurs les plus difficiles, atteste assez, pour qu'il n'y ait pas doute à cet égard, que chez nous l'art patient et ingrat de la gravure, s'il a pu parfois, lui aussi, déserter momentanément, pour complaire à un public ami du facile, les sphères sublimes du grand art, il a su néanmoins conserver d'assez belles et bonnes traditions du vrai beau qui lui permettent de produire çà et là beaucoup mieux que de futiles œuvres éphémères. Et c'est à ce titre, bien et dûment consacré, qu'il mérite toujoursde servir de modèle aux talents sérieux. C'est pour notre pays un honneur qu'il ne semble pas disposé à se laisser enlever par personne.
Désormais sont closes les portes de cette brillante Exposition, passée à l'état de souvenir d'un rêve des Mille et une Nuits. Que de merveilles réunies de partout comme par enchantement! Que de créations neuves et d'ingénieuses applications qui ne pourront manquer de surgir à la suite de cette gigantesque exhibition !
L'esprit d'invention ne se repose jamais, sans cesse il cherche. C'est un foyer permanent qui s'alimente de lui-môme et ne permet pas que le grand œuvre s'arrête. En avant! toujours en avant! afin de tâcher de faire de mieux en mieux.
Il y a des périodes dans la vie des peuples où un mouvement entraînant d'action se déclare. Tout cède alors forcément à cet irrésistible courant contre lequel les résistances se heurtent en vain. Ce n'est parfois qu'un court réveil après de longs engourdissements; d'autres fois aussi
c'est un puissant élan qui s'appelle le progrès, grand mot dont il faut bien se garder d'abuser. On le reconnaît à de lentes, mais profondes transformations et à certaines visées prophétiques qui ouvrent aux imaginations en travail de nouveaux horizons. Et les arts, pour leur large part, viennent aider h ces précieux développements de la pensée. Aujourd'hui, c'est vers le côté pratique des choses que se tournent les esprits ardents, au nom de cette perfectibilité cherchée et poursuivie de siècle en siècle, et qui restera le tourment et la constante préoccupation de toute âme qui pense et voit les choses d'un peu haut.