SALLE I
Le premier nom que nous rencontrons ici c’est celui de Henri Régnault, également digne d’admiration et de sympathie, pleuré par la Muse et par la Patrie. Revoyons-les avec un attendrissement pieux les œuvres de cet enfant de génie, moissonné dans sa fleur, plein d’avenir et d’espérances, et qui, mort à vingt-sept ans, laisse après lui une notoriété qui vaut presque la gloire.
Peu d’hommes auront été mieux doués que celuilà: cavalier intrépide, musicien d’instinct, humoriste distingué, il semblait avoir apporté en naissant toutes les aptitudes, et pouvoir fournir à lui seul la carrière de trois ou quatre hommes. On sait quels pas rapides il fit dans celle qu’il avait choisie, et comment il y trouva une célébrité aussi précieuse qu’elle est éclatante. Il déployait pour toutes choses un zèle infatigable et une ardeur singulière. Sa toile de concours pour le prix de Rome : Tfiélis apportant à son fih
Achille les armes forgées ‘par Vulcain^ fit sensation comme une œuvre de maître. Ses envois de la villa Médicis étaient attendus par le public, notés par les critiques. C’est que peu d’artistes, parmi ceux de sa génération, eurent une facilité de main plus remarquable, une habileté plus gtande à saisir la ligne caractéristique, la tonalité dominante et le côté rare et piquant des choses. Personne non plus ne fit preuve d’une sûreté plus grande dans le choix de l’effet pittoresque qu’il voulait rendre, et qu’il rendait avec une puissance et une précision sans égales
Regardez plutôt cette Exécution sans Jugement sous les rois maures de Grrenade ! La page est saisissante, vraiment épique par la puissance du rendu, qui nous fait oublier l’horreur du sujet. Il y a, sur la face du bourreau, une sorte de dédain farouche, tout à fait d’accord avec sa stupidité bestiale.
Dans le Folâtrait du général Prim^ l’homme, juché sur son cheval gigantesque, paraît peut-être un peu mesquin, et sa tête nous semble tout à la fois violente et triste. Mais ici encore se révèle dans toute sa force la vigueur du coloriste incomparable . Le fond du tableau ne saurait être trop admiré. La canaille hurlant, chair à canon des guerres civiles, a été saisie sur le vif.
Très-bons aussi les deux portraits de femmes, pleins de charme et de vérité.
Il est difficile de revoir ces œuvres d’Henri Régnault sans éprouver un sentiment de secrète amertume. On pense avec une tristesse profonde à ce quo l’art français a perdu en le perdant. Par ce qu’il a
fait on peut juger de ce qu’il devait faire encore. Il ne faisait que préparer son avenir, quand déjà le présent lui manquait. On sait qu’il a été tué devant le mur de Buzenval, le 19 janvier 1871, dans cette dernière et inutile sortie, convulsion suprême d’une défense qui couronnait sa longue inertie par une folle témérité. Régnault n’avait pas encore vingt-sept ans quand il s’est envolé, la couronne d’immortelles au front, en nous laissant avec ses œuvres la meilleure partie de lui-même, et en se survivant par sa gloire. Il jouit d’une immortalité plus chère encore, puisqu’il revit dans une âme tendre, fidèle aux souvenirs, chaste fiancée d’une ombre qui lui donne un cœur pour tombeau.
Non loin de ce mort martyr, j’aperçois un vivant célèbre, un homme d’un incontestable talent, mais qui, par le choix horrible des sujets qu’il aime à traiter, est devenu la terreur des femmes sensibles et la bête noire du Souvgeois distingué.
J’ai nommé Jean Paul Laukens, un artiste étrange, d’un rare talent, d’une habileté consommée, mais qui met cette habileté et ce talent au service d’une imagination maladive et d’une fantaisie dépravée. On dit dans le peuple des modèles, où les racontars sont à la mode, que Jean-Paul fréquente les cimetières, suit les enterrements, et intrigue pour avoir de bonnes places à la Morgue quand il y a des autopsies à sensation ; il éprouve autant de bonheur à peindre un cadavre qu’un autre en ressentirait à faire le portrait d’une jolie, femme. Mais ce qui le remplit de
délices, c’est la pensée de faire une exhumation : son pinceau en pétille de joie et sa palette en est dans le rayissement. La foule se presse en frissonnant devant le Corps du pape Formose (ce mot veut dire beau), arraché de son tombeau par l’ordre de son successeur, Etienne VIT, apporté, revêtu de ses habits sacerdotaux, dans la salle où. siégeait le Concile, et placé sur le siège pontifical. On vit alors les deux papes en présence, le vivant faisant le procès du mort, et lui demandant compte de ses crimes vrais ou supposés . C’est le moment psychologique choisi par l’artiste.
Un autre tableau, que les visiteurs du dimanche regardent en se bouchant le nez, c’est celui de François Borgia, faisant ouvrir le cercueil de sa souveraine défunte, l’impératrice Isabelle, pour voir si elle est changée, et qui fait un salut de cour à ce visage autrefois plein d’attraits, maintenant défiguré.
Un autre sujet qui a aussi singulièrement surexcité la verve de M. Jean Paul Laurens, c’est celui qu’il appelle Y Interdit^ et qui nous montre les portes des églises fermées, leur accès défendu aux chrétiens, comme à des chiens, et les cadavres, — toujours des cadavres ! — privés de sépulture, leur odeur infectant l’air, et leur horrible aspect remplissant de terreur l’esprit des vivants !
L’imagination assombrie de M. Laurens se complait dans l’évocation de ces funèbres scènes, et tout en les peignant il dit aux sépulcres : «Vous êtes mon père et ma mère,» et aux vers du tombeau « Vous êtes mes frères et mes sœurs I » Je lui laisse cette compagnie.
Voilà ma critique : elle ne s’adresse qu’au choix des sujets — si l’on me demande comment l’artiste les traite, je répondrai qu’il y déploie toutes les ressources d’une nature puissante, et que son pinceau magique a toujours pour lui le prestige d’une exécution magistrale. On pourrait souhaiter un autre emploi du talent — mais non pas plus de talent.
Si vous voulez vous délasser de ces sublimes horreurs et donner à vos yeux la joie de spectacles plus doux, regardez les tableaux de Henriette
Browne, d’abord ce Portrait de d’une touche si délicate et si fine, et d’une expression si intime, que l’on s’imagine voir l’âme à travers cette enveloppe charmante .
Il y a, du reste, deux ou trois portraits excellents dans cette salle — par exemple, celui d’une femme à la chevelure grisonnante, au visage reposé et calme, à l’ensemble vraiment distingué, par Tony Robert- Fleury; c’est une belle œuvre, qui mérite de rester et qui restera.
La distinction que je louais tout à l’heure chez M. Tony Robert-Fleury n’est pas la note dominante du talent de Sébastien Page. Il a du talent, cependant: il en a même beaucoup. Mais c’est un talent inégal, et la toile que l’on vient de voir, et parfois d’admirer, ne garantit rien pour celle que vous allez examiner tout à l’heure. Mais le jeune artiste que nous avons critiqué avec une sévérité qui doit lui prouver le cas que nous faisons de lui, montre une franchise et une sincérité vis-à-vis de la nature qui
donnent parfois à ses oeuvres une forte saveur. Telle est par exemple, le portrait qu’il intitule : Mon grand- 'père^ et que nos petits neveux verront figurer dans les galeries de l’avenir.
M. T. Gide à qui plus d’une fois déjà la Eenaissance a porté bonheur, continue aujourd’hui ses belles études sur le siècle des Valois, et son tableau, Charles JX, avec sa mère et ses frères, chez l’amiral Coligny, blessé d’un coup d’arquebuse en sortant du Louvre, tableau qui tient tout à la fois, et dans une heureuse mesure, de la toile historique et de genre, a le rare mérite de plaire à tout le monde... et à son père. La composition satisfait également les yeux et l’esprit : on voit la scène, on la comprend, on y est. L’élégance des costumes, la fière tournure des personnages, et l’accent si vrai des physionomies achèvent le triomphe du peintre.
Fleurs splendides de M""* Escalier. Elle ne les peint pas, elle les cueille, ces belles fleurs, et les met dans son cadre d’or, où elles conservent éternellement leur fraîcheur et leur éclat.