LES AQUARELLES ANGLAISES
Nous avons été les premiers à proclamer, il y a quelques années, la supériorité des aquarelles anglaises sur celles du monde entier. Cette supériorité, à un moment donné, fut véritablement incontestable.
Aujourd’hui les temps sont changés, et l’on dirait vraiment que les artistes anglais prennent plaisir à oublier que l’aquarelle est un art autonome, ayant ses règles propres, et vivant sur son fond. Ceux qui le pratiquent encore semblent n’avoir généralement d’autre but que d’arriver à l’effet de la peinture à l’huile, en faisant illusion sur les procédés dont ils se servent. Ce point de départ est faux, et il ne peut conduire qu’à de fâcheux résultats.
La sûreté de la main est la première qualité de l’aquarelliste. Le ton une fois posé, le contour une fois arrêté, il ne lui est plus permis d’y revenir sans compromettre la qualité du travail, sans en altérer la fraîcheur. Aujourd’hui, chez nous, les Meissouier, les Jacquemart, les Vibert, les Bern-Bellecour, les Lamy, les Leloir, nous permettent d’affronter la comparaison avec les artistes anglais. J’irai plus loin, et j’oserai dire qu’ils nous assureront la victoire. Ceci ne veut pas dire qu’il n’y ait point d’intéressantes aquarelles dans la section anglaise.
Walker, mort depuis trois ans, mais dont l’art anglais porte encore le deuil, a été le maître incontesté du genre. Il est arrivé à une supériorité que l’on ne discutait même plus. Aussi la commission de la Grande-Bretagne, respectueuse envers ses morts illustres, n’a pas exposé moins de dix aquarelles signées de son nom.
Je cite, en première ligne, V Entrée du Village de Marlow^ sur la Tamise. Le motif est simple, mais il est rendu avec autant de charme que d’habileté. Au premier plan nous voyons le grand fleuve qui s’en va lentement vers la mer, emportant avec ses on des une barque, escortée d’une flotille de cygnes, et qui n’a pour passagers qu’un couple d’amoureux. Des amis les attendent sur la berge voisine pour fêter leur bonheur. Il y a dans toute cette composition une finesse et une justesse de ton qu’on ne saurait trop louer.
Une autre petite perle, et celle-là aussi est de la plus belle eau, c’est le Marchand de Poissons^ faisant valoir sa marchandise près d’une bonne bourgeoise qui regarde, son panier à la main, encore indécise, pendant que son garçonnet, la tête encadrée dans son cerceau, contemple, avec une admiration qu’il ne dissimule point, des poissons dont la cuirasse éblouissante illumine l’eau glauque de leur bocal. On se surprend à sourire devant ces jolies scènes naïves, rendues avec une simplicité pleine de grâce. Bien de plus délicieux, dans une autre gamme, que le Jardin de la Ferme^ humble, et borné bien vite par le mur du voisin, mais égayé par sa bordure de tulipes aux nuances variées. Des essaims d’abeilles bourdon-
nent autour des ruches laborieuses et parfumées, tandis que la jeune fermière, vêtue d’une robe noire rehaussée d’un semis de pois d’or, tricote des bas bleus, tout près de son chat qui la regarde. Ah ! qui donc ne voudrait prendre celle qu’il aime par la main pour s’en aller vivre avec elle, oubliant, oublié, dans ce petit coin chéri des dieux !
Que je souhaiterais, pour mon compte, qu’il me fût permis de m’y arrêter encore ! Mais M. Warren m’attend; M. Warren, un des plus ardents propagateurs de l’aquarelle en Angleterre, et qui fut longtemps le président de la Société des Aquarellistes de Londres. M. Warren nous a envoyé deux paysages pleins de crânerie et de style. La Forêt F Epping, avec son allée couverte, pleine d’ombre, a une remarquable intensité de ton ; l’huile même n’a pas plus de puissance.
Topham, le plus brillant peut-être des élèves de Cattermole, mort l’an passé, quand l’art pouvait espérer encore tant d’œuvres de ses vaillants pinceaux, a légué deux aquarelles à notre Exposition ; l’une s’appelle la Veille de la Fête^ et elle a ceci de particulièrement intéressant qu'elle nous initie aux procédés de composition de l’artiste. La scène est, du reste, charmante et bien rendue. Un groupe de jeunes filles orne de guirlandes un autel de la Vierge, tandis que leurs amoureux — disons leurs fiancés, pour ne scandaliser personne — le» regardent et les aident. L’arrangement de la scène, les attitudes des personnages, la grâce des détails et le charme des expressions font
de ce petit cadre une des plus jolies aquarelles de l’exposition anglaise.
Porte^iTs d’eau à Venise^ œuvre du même artiste, se recommandent par de remarquables qualités de facture, et nous comprenons, en les regardant, l’étendue de la perte que Taquarelle anglaise a faite le jour où Topham est mort.
Voulez-vous savoir jusqu’où peut aller l’excentricité d’un artiste anglais, quand on lui met la bride sur le cou? regardez l’aquarelle, assez importante d’ailleurs, que M. Walter Crâne expose sous ce titre la Fin de Vannée. Nous sommes dans un champ parsemé de fleurs, fleurs tardives, épargnées par la clémence de l’automne. A droite nous apercevons un petit temple grec, précédé d'un péristyle à deux colonnes, sur le frontispice duquel nous lisons ce mot latin, si transparent qu’il nous semble inutile de le traduire ; Memoria. Un prêtre, attaché sans doute au service de ce Temple de mémoire^ comme disent les poètes, s’avance suivi d’un jeune garçon faisant office d’enfant de chœur, et portant sur sa tête blonde une couronne de fleurs. Le prêtre tient un encensoir à la main, et marche à pas lents, précédant un groupe de pleureuses, qui portent un cercueil recouvert d’une draperie jaune, et derrière lequel recueillies et graves, viennent les quatre Saisons, reconnaissables à leurs attributs ; et voilà la fin de cette pauvre année, que l’on porte en terre ! C’est du Hamon, subtil et qnintessencié, du Hamon de la mauvaise manière, moins son esprit toujours si vif„ et sa grâce toujours si charmante.
M. W. Hunt est certainement un des plus vigoureux aquarellistes de l’école anglaise. Ses deux paysages, vile de Ski/e, avec le Loch Corruiskh, et le Lac d' UUswatevj sont d’une exécution véritablement magistrale; nous ne connaissons guère d’aquarelles qui puissent lutter de puissance avec celles-ci.
1j Amour dans les ruines a fourni à M. B urne le sujet d’une admirable gouache, dans laquelle nous voyons, au milieu des ruines d’un vieux château, envahies par toutes sortes de plantes sauvages, de ronces et d’épines, parmi des fûts de colonnes renversées, que le lierre couvre superbement de ses draperies de verdures, deux amoureux qui se tiennent enlacés, et qui s’inquiètent peu que le monde doive finir, pourvu que l’amour soit éternel et donne le moyen de le re-
commencer .
La pensée de cette composition est tout à la fois poétique, pittoresque et philosophique, et je ne crains pas de dire que l'exécution de l’œuvre est parfaite.
Je termine cette rapide revue de l’aquarelle anglaise, — que j’aurais du plaisir à faire plus complète et plus longue, si je ne trouvais en face de moi une impitoyable sentinelle qui me mesure rigoureusement le temps et l’espace — par l’examen d’un fort joli paysage de M. Richardson, la Passe de la Tête Noire, dans la vallée du Rhône, qui conduit de la Suisse dans la Savoie. M. Richardson a rendu avec beaucoup de bonheur, et un sentiment pittoresque toujours juste, les grands chalets avec leurs troupeaux de moutons et leurs belles vaches paisibles, qui marchent lentement
en faisant sonner leurs collerettes de grelots, et la longue vallée qui s’enfonce sous les monts où elle se perd, et la crête d’argent des grandes Alpes, découpant leurs fines dentelures sur les bords d’un ciel aux tons doucement rosés.