REGNES ANTERIEURS A HONORE H
Quoique nous n'ayons aucun moyen de connaître ce qu'Honoré II trouva de richesses artistiques déjà réunies par ses prédécesseurs, il n'est cependant pas douteux que les œuvres d'art devaient être assez nombreuses dès cette époque au Palais.
Qu'on se rappelle Tentreprise considérable ordonnée par Charles II lorsqu'il fit venir le plus illustre maître de l'école génoise, Luca Camhiaso , et qu'il lui confia le soin d'orner d'une double fresque la longue façade nord-est de la cour d'honneur. Or le Palais a possédé au moins trois toiles de ce même Cambiaso (1) ; et, de même qu'il est probable que ces œuvres furent peintes dans le Palais et pour j rester, il est inadmissible que les tableaux du Raphaël de Gênes fussent alors les seuls qui décorassent la demeure de Charles IL C'est également à des règnes antérieurs qu'il faut faire remonter un portrait d'homme représentant un prince de la famille avec la date de 1435, ainsi que le portrait de Charles II daté de 1584, qui subsiste encore sous le n^ 3 du catalogue actuel. C'est aussi avant Honoré II que se trouvaient au Palais un portrait de Charles- Quint, par Titien, un portrait de l'empereur Maximilien (2) et enfin douze portraits de person-
(1) Ecce Hoyno. — U Amour endormi. — Vénus et Adonis.
(2) Il est ici question de l'empereur Maximilien II, mort en 1576; ce portrait pourrait bien avoir été envoyé à l'occasion de la bataille de Lépante, oti l'on connaît la conduite héroïque du prince Honoré l^"^.
nages de la maison Grimaldi indiqués également dans l'inventaire de 1663 comme œuvres de Titien.
Cette seule attribution dit assez qu'au milieu du XVIP siècle le souvenir des relations des Princes, cent ans auparavant, avec les grands artistes italiens, formait une tradition bien établie à Monaco.
Nous pourrions tirer des conséquences analogues de certains meubles datant évidemment du siècle précédent, et surtout de ce grand nombre d'objets de cristal de roche, dont le goût fut à son apogée au milieu du XVP siècle, en Italie, en tous cas très antérieurement à Honoré II ; mais nous ne pouvons cependant pas tirer de là des arguments suffisamment solides pour établir l'existenca de ces objets dans le Palais sous les prédécesseurs de ce prince.
HONOB.E II
Quel qu'ait été l'état des collections avant son règne, il est bien certain que l'éducation d'Honoré II le prédisposait à introduire à Monaco un luxe et une magnificence semblables à
ceux dont son enfance et sa jeunesse s'étaient trouvées entourées à Milan, où il fut élevé. Ces goûts artistiques furent encouragés et certainement développés par le grand seigneur qui avait sa tutelle et la régence de ses états.
L'oncle du jeune Prince, le prince de ValdetarCj a laissé^ en effet, la trace de son amour des arts au palais de Monaco. Il est possible que l'initiative d'une partie des transformations du Palais puisse lui être attribuée.
Quoi qu'il en soit de cette conjecture, on retrouve sur quelques-uns des tableaux qui ont été conservés et nous sont parvenus, des inscriptions rappelant qu'Honoré II les avait reçus en présent du prince de Valdetare. De ce nombre nous devons surtout signaler une des plus jolies toiles du Palais, peut-être la plus précieuse, la Leçon de musique, de Giorgione (1).
Mentionnons aussi et pour mémoire, la nombreuse série des grands portraits des membres de la famille des Landi, princes de Valdetare, dix-sept au moins, dont les prix d'estimation témoignent de la valeur. Deux d'entre eux, ceux de Lando Landi et du même prince de Valdetare, oncle d'Honoré II , étaient désignés comme peints par Titien.
(1) N° 107 du Catalogue actuel des peintures du Palais.
Ce qui est indubitablement Tœuvre personnelle d'Honoré II, c'est Taugmentation du nombre des appartements et leur aménagement.
Nous avons ailleurs expliqué comment s'opérèrent ces agrandissements dans le gros œuvre, surtout dans l'aile sud-est, faisant face à la place. Le Prince ménagea dans cette aile, à l'étage supérieur, son appartement particulier dans l'angle à l'est, du côté de Tancienne porte principale delà forteresse. Cet appartement se composait de la chambre du Prince donnant sur la place, précédée d'un salon ouvert sur la galerie extérieure et dominant également la place. En arrière, se trouvait la grande Salle des Gardes, ayant vue sur la cour. Sur le retour du bâtiment, dans la partie attenante à l'aile du nord-est, la salle de la grosse tour, dans laquelle s'ouvrait la grande porte d'entrée, était la Lihreria (1).
En outre du corridor qui, le long de la façade intérieure sur la cour d'honneur, conduisait de l'appartement du Prince au degré descendant
( I ) Cette partie du Palais est maintenant revenue à la même destination que sous le règne d'Honoré II. Elle constitue l'appartement particulier de S. A. S. le Prince Charles III : la Chambre du Prince, le Salon de Famille et la salle des Gardes. — La salle de la Lihreria est devenue le Secrétariat des Commandements.
aux Grands Appartements, on pouvait encore communiquer entre les autres parties des bâtiments en bordure sur la place par la galerie extérieure, ou loggia. Cette galerie régnait sur la façade depuis le salon du Prince jusqu'aux grandes salles des autres appartements du même étage, dont le vestibule actuel de la Galerie des Glaces et la salle à manger fixent en partie l'emplacement, et qui se continuaient dans l'aile prolongée jusqu'à la mer^ le long de la promenade Sainte-Barbe, Ces appartements furent occupés par le marquis des Baux, Hercule, fils d'Honoré II, jusqu'à sa mort.
Le degré qui descendait de l'étage supérieur, dont nous venons de faire connaître les dispositions générales, aboutissait, au premier étage, à un vestibule sur lequel s'ouvrait la porte principale du Palais, dite porte de la Cloche (Porta maestra délia Campana). Cette porte se trouvait au bout de la Galerie d'Hercule, du côté de l'aile sud-est, ou de la place.
A droite de ce vestibule assez étroit, s'ouvrait l'antichambre des grands appartements. C'est dans cette antichambre spacieuse qu'on exposait dans les circonstances solennelles V Argenterie et la Bouteillerie.
On pénétrait de là dans les Grands Appartements, occupant tout le premier étage de l'aile courant perpendiculairement à la place, le long du parterre sud- ouest, depuis la place jusqu'à Serravalle.
Ils se composaient, en 1624, de deux parties, le Vieux et le Nouveau Quartier.
Le Vieux Quartier comprenait une série d'appartements, dont le plus rapproché de l'antichambre était YErcoleo, où fut logé, en 1624, le duo Jean-Ernest de Saxe-Weimar, et qui devint, en 1641, l'habitation de la marquise des Baux, Aurélia Spinola, belle-jfîlle d'Honoré II. L'^rco/eo s'étendait jusque dans l'étage inférieur de l'aile sur la place, où il touchait à l'ancienne chapelle de Saint-François. La salle principale était attenante à la salle Grimaldi ; celle-ci était elle-même suivie d'une salle sur la cour d'honneur etii'une pièce parallèle donnant sur le parterre ; puis venait une grande salle tenant toute la largeur du bâtiment et par laquelle on atteignait la Galerie.
Le Nouveau Quartier était séparé du vieux quartier par cette galerie. Tout nouvellement achevé en 1624, lorsqu'il reçut comme hôte l'archiduc Charles d'Autriche, le nouveau quartier continuait et terminait la grande aile du
sud-ouest vers Serravalle ; il se composait de quatre pièces en enfilade dont la salle centrale s'appelait la Chambre dorée.
Lorsque la décoration somptueuse de cette extrémité des grands appartements fut terminée, le nouveau quartier reçut les hôtes illustres qui visitèrent le prince Honoré IL Nous avons vu ailleurs qu'il fut préparé en 1630 pour recevoir la reine de Hongrie, lors du passage à Monaco de cette sœur d'Anne d'Autriche.
C'est en souvenir de cette visite que ce côté des grands appartements reçut désormais le nom à' appartement royal; et il est bon de faire remarquer que cette désignation s'appliqua non pas seulement au nouveau quartier, mais aussi aux premières pièces situées entre la GS-alerie et la salle Grimaldi. La Galerie est souvent dénommée Galleria ciel quarto reale\ il en est également ainsi de la grande salle dont nous signalions tout à l'heure l'existence, qui régnait à la suite de la Galerie, du côté de la salle Grimaldi ; l'inventaire de 1663 la désigne, en effet, sous le nom de grande salle du quartier royal. Cette salle fut depuis divisée en deux pièces. La salle Grimaldi elle-même est comprise dans l'appartement royal par l'inventaire fait après la mort de Louis P^
Honoré II apporta un soin tout particulier dans la décoration intérieure du Palais qu'il avait transformé. h'Ercoleo^ c'est-à-dire la grande pièce de cet appartement, fut orné de peintures, ainsi que la salle G-rimaldi et l'appartement royal.
Deux des grandes compositions ainsi exécutées nous sont parvenues. La plus vaste est le plafond de la salle Grimaldi avec son grand sujet représentant une scène de Thistoire d'Alexandre le Grand, par Orazio Ferrari^ œuvre magistrale, un peu lourde et malheureusement altérée par les restaurations.
Mais la décoration qui donne la plus haute idée de ce que devaient être ces appartements si admirés par les nobles visiteurs dont nous avons reproduit les relations de voyage, c'est la grande chambre du quartier royal, aujourd'hui saUe d'York, dont Tornementation entière s'harmonise d'une façon si heureuse avec le plafond. Ce plafond continue en perspective d'architecture les motifs des parties droites reposant sur une frise et une corniche somptueusement ornées ; cette perspective encadre de la manière la plus élégante, en l'élevant, le sujet central, une Renommée, tenant l'écu fuselé des Grimaldi. Dans les quatre retombées de voûte
sont peintes les Quatre Saisons, représentées dans des arcades surmontées de terrasses à balustres. Les angles sont ornés de panoplies.
Enfin l'alcôve de cettte chambre possède une décoration du même style, dans laquelle les rinceaux dorés en relief de la corniche sont remplacés par des guirlandes de fleurs traitées avec la plus grande délicatesse. Le sujet central représente Junon et son attribut le paon.
Cet ensemble ornemental, si gracieux qu'on le prendrait pour une œuvre duXVIIP siècle, fut exécutée par deux artistes qui travaillèrent constamment ensemble. Les perspectives sont dues à un peintre qui excella dans les motifs architecturaux et les grisailles, Girolamo Curti, dit II Dentone, de Bologne, élève de Spada. Les figures sont de Michel Colonna^ élève du même Dentone, et auteur habituel des personnages qui animaient les motifs d'architecture de son maître.
La grande composition qui nous occupe fut nécessairement exécutée antérieurement à 1630, puisque le Dentone mourut au commencement de 1631.
En outre de ces deux salles qui, surtout la dernière, font encore revivre dans tout son éclat la splendeur du Palais au XVIP siècle, plusieurs
autres des mêmes appartements avaient été également peintes. Les pièces qui précèdent et qui suivent la salle d'York dites : Camere depinte del quarto reale^ dans l'inventaire de 1663, avaient reçu une décoration semblable à celle de la grande chambre.
En ce qui concerne la Galerie^ rien n'indique que cette pièce ait participé aux travaux de décoration à demeure entrepris dans les salles voisines ; sa disposition, du reste^ ne s'y prêtait pas. Située presque au milieu des grands appartements, cette galerie est célébrée, dans toutes tes descriptions, comme la partie du Palais la plus digne d'admiration par Timportance artistique des objets qu'elle contenait. C'est maintenant la galerie dite des Stucs, s'ouvrant au bout de la galerie d'Hercule, au nord- ouest.
On a vu qu'en 1624 elle séparait le vieux quartier des constructions à peine achevées du nouveau quartier. Elle était alors ornée d'une tenture de velours, et ses murs n'avaient pas , semble-t-il , encore reçu les nombreux tableaux qui les couvraient en 1630 (1).
(1) Lorsque uous avons écrit notre étude sur Honoré II et le Palais de Monaco, nous n'avions pas encore re-
Longue et étroit e^ elle ne pouvait tirer sa réputation que des objets qui j avaient été accumulés, que des merveilles artistiques qu'on y exposait avec le plus de complaisance ; on ne peut expliquer autrement les louanges que toutes les relations s'accordent à en faire ; la lumière devait y être défectueuse, alors comme aujourd'hui, et les objets qui l'ornaient très mal en vue, puisqu'elle ne reçoit le jour que par les deux extrémités ; à moins, ce qui est fort peu probable, qu'elle ait été alors éclairée par sa partie supérieure.
trouvé Je précieux inventaire descriptif du mobilier du Palais en 1778. Aussi, tout en assignant à la Galerie l'emplacement actuel de la Galerie des stucs, nous nous méprenions sur son importance et ses dimensions, et nous supposions qu'elle devait être beaucoup plus large que celle qui existe maintenant. Or, l'inventaire de 1778 ne laisse aucun doute sur l'identité complète de ces deux galeries. Du reste, l'examen du gros œuvre des bâtiments corrobore cette certitude. — Cette première erreur nous a entraîné dans une seconde beaucoup plus grave, dans laquelle un passage de Métivier (tome ii, pages 350, 351) nous avait confirmé. Nous voulons parler de l'identification que nous avions faite de toute l'aile des grands appartements avec le nouveau quartier, ayant été amené à supposer à tort qu'on désignait par l'appellation de vieux quartier, au commencement du XVII^ siècle, l'aile actuelle de la chapelle et l'aile du nord-est en retour.
Au bout de la Galerie et en retour, dans l'aile nord-ouest, au fond de la cour, les grands appartements communiquaient avec la chapelle Saint- Jean, construite au centre de cette aile, par une série de pièces composée d'une antichambre et d'une grande ^alle à alcôve profonde, flanquée de deux autres petites pièces et communiquant avec la tribune.
Get appartement, terminé seulement, ainsi que la chapelle, en 1656, existait cependant déjà au moment de ia visite de Le Laboureur et avait reçu, dès cette époque, une partie des nombreux objets d'art dont la description occupe une place considérable dans l'inventaire de 1663 II n'y a nulle part trace d'une décoration murale ou de plafond dans ces pièces ; mais la salle principale était admirablement disposée pour mettre en pleine lumière les grandes toiles dont ses murs furent couverts. Elle ne comptait pas, en effet, en 1734, avec son antichambre, moins de cent cinquante tableaux de toute grandeur.
Cette partie du Palais le disputait à la Galerie pour l'importance des richesses artistiques qu'elle renfermait. Honoré II y fit même refluer, lorsqu'elle fut complètement terminée, ce qui^ soit dans la galerie, soit dans d'autres salles, ne se trouvait pas dans des conditions de bonne lumière, ou n'était pas suffisamment bien placé.
La chapelle, nous l'avons dit ailleurs, fut, de toutes les constructions entreprises par Honoré II , la dernière terminée. La coupole élevée sur sa partie antérieure forme perspective au fond de la cour d'honneur et relève Taspect de cette aile du Palais qu'elle domine.
Il semble qu'Honoré II n'ait pas eu le temps d'en compléter Tornementation intérieure. Ni la coupole, ni la voûte du fond, n'avaient reçu de fresques ou de décoration figurée ; cependant les parties droites des murs avaient été garnies d'un revêtement de marbre blanc.
Mais le luxe de l'ornementation fut surtout concentré dans l'autel , élevé de deux marches, et qui, par ses proportions harmonieuses, formait un intéressant spécimen du style italien à cette époque. Il était en marbre blanc avec marqueterie incrustée d'ornements en marbres de couleur. Des deux côtés de la plaque de face était reproduit le chiffre d'Honoré II surmonté de la couronne princière. Le tout était encadré et dominé par un grand fronton coupé , soutenu par deux colonnes ornées de chapiteaux corinthiens richement fouillés. Le socle et le stilobalte de ces colonnes reproduisaient la décoration en marqueterie de l'autel. Entre les colonnes et contre le mur de fond était renfer-
mée une toile représentant le Baptême de Jésus-Christ, grand tableau d'Orazio Ferrari(lJ. Une autre œuvre remarquable se trouvait exposée dans la chapelle ; c'est la grande Descente de croix de saint André, par Procaccini, acquise par Honoré II, en 1627, et qui -y resta jusqu'à la Révolution.
Achevé à la même époque que l'aile de la chapelle, le bâtiment des Bains avait reçu une décoration intérieure exclusivement composée de marbres de diverses couleurs. Il était construit perpendiculairement aux grands apparte-
(1) La réfection de la chapelle Saint-Jean est une des œuvres importantes accomplies dans le Palais par S. A, S. le Prince Charles III. Cette restauration en a transformé entièrement l'aspect général ; mais Tautel, d'une élégance sobre et relativement sévère, dressé par Honoré II, ne cadrait plus avec le style somptueux de la nouvelle chapelle; il avait de plus subi, en diverses parties, des dégradations maladroitement réparées.
On l'a remplacé par un monument d'une grande richesse, dont le dessin et l'ordonnance font honneur à M. l'architecte Lenormand. Les marbres les plus rares s'y unissent à des ornements de bronze, dont les jeux de lumière produisent un imposant effet.
Démonté avec soin, l'autel d'Honoré II doit être transporté et réédifié dans un autre sanctuaire, où l'on pourra admirer encore ce morceau précieux de décoration architectonique italienne au XYII^ siècle.
ments et en contrebas et s'ouvrait par une galerie à six arcades sur le parterre dominant la mer du côté du sud-ouest, en opposition à l'aile prolongée le long des allées de Sainte-Barbe. Il se composaitde quatre pièces éclairées en partie par un espace libre ménagé au milieu et était surmonté d'une terrasse à balustres entièrement en marbre blanc richement sculpté , qui communiquait de plain-pied avec l'appartement royal.
L'année même où se terminaient les travaux de la chapelle et de l'appartement des Bains, il se présentait à Monaco un singulier personnage, musicien-poète, parasite, aventurier, type de la Bohème du temps. Accueilli avec bienveillance et générosité par Honoré II, le sieur d'Assoucy a consacré à la relation de sa visite un curieux chapitre de ses Aventures en Italie. Il y décrit précisément, dans son style amphigourique, la terrasse ou parterre de marbre des Bains et la chapelle.
Nous reproduisons ce passage en faisant grâce au lecteur de ce qui intéressa pourtant le plus vivement le narrateur^ et provoqua l'expression de sa reconnaissance : le souper plantureux, le bon vin qui lui furent servis, sans compter
les trente pistoles qu'il trouva sous sa serviette :
Comme je me disposais à la retraite, je fus arresté, au sortir de la chambre, par un gentilhomme qui médit qu'il avoit ordre de Son Altesse de me faire voir son palais. Il me mena donc par toutes les chambres et me fit voir tant de différentes sortes d'ameublements avec une si grande quantité d'argenterie que, bien quej'aye vu la foire Saint-Germain et les galeries du Grand Duc, je ne me souviens point d'en avoir vu tant pour une fois en toute ma vie. Mais ce que dans ce iieu j'y trouvais de plus singulier et de plus admirable, c'estoit un parterre tout de marbre blanc, construit avec tant d'artifice que, n'en pouvant découvrir le secret, j'ay, depuis, toujours cru que la stérilité des marbres, qui ne produisent rien en aucun endroit du monde, produisaient à Monacho des feuilles, des fleurs et des fruits. Après avoir vu cent choses rares qui sont h voir dans ce merveilleux chasteau, un page me vint dire que Son Altesse m'attendoit à sa chapelle et qu'il me prioit de venir entendre sa musique. Je fus donc à cette chapelle, encore toute revestue de marbre blanc, où, après avoir ouy bien dévotement le Salut, je remerciay mon conducteur pour me retirer en mon logis... (1).
Au nombre des grandes décorations peintes entreprises au XVIP siècle au Palais, il en est une, qui ne le cède pas, comme étendue, à l'œuvre, de Gambiaso. Nous voulons parler de la série de fresques de la galerie d'Hercule, repré-
(1) Les Aventures de M.d'Assoucy en Italie, chap. iv.
sentant les douze travaux du demi dieu. A quelle date fut exécuté ce grand travail? Aucun renseignement n'a pu nous le faire connaître. Il n'existait certainement pas lors du passage de Le Ijaboureur ; nous avons, dans notre première étude, fait remarquer qu'il n'en parle pas lorsqu'il décrit avec tant de complaisance la belle ordonnance de la cour d'honneur et les proportions majestueuses de la galerie d'Hercule.
Hilaire Pader, dont nous parlerons bientôt, est également muet ; et son livre c?e la Peinture parlante ayant paru en 1653, il en résulterait qu'il faudrait reporter aux dernières années du règne d'Honoré H une œuvre qui tient une place si considérable dans l'ornementation du Palais.
La tradition a attaché un nom à l'exécution de ces fresques : c'est celui de Carlane, et nous avons déjà démontré comment il ne peut être question ici que du second des Carlone^ Jean- Baptiste, Y dîné Jean-André étant mort dès 1630.
On peut malheureusement appliquer à cette œuvre importante, qu'une restauration pourtant récente ne réussit pas à sauver d'une dégradation tous les ans plus marquée, les réflexions attristées que l'état de la fresque de Cambiaso inspirait, en 1646, à Le Laboureur. Dès à présent
il est bien difficile de reconnaître le style de ces peintures et de juger si l'on se trouve en présence d'une œuvre de Jean-Baptiste Garlone, ou bien si, abandonnant une tradition peut-être très récemment formée, il ne faut pas voir, dans ce grand travail, l'œuvre éclatante qui mérita à Orazio Ferrari la dignité de chevalier de Saint-Michel, dont il tirait une légitime fierté. Dans la partie que nous consacrerons plus spécialement aux collections de peintures du Palais, nous reviendrons sur ce point et nous exposerons les raisons qui nous feraient incliner vers cette opinion.
Pour exécuter les travaux dont nous venons d'énumérer Timposant ensemble. Honoré II entretint pendant un grand nombre d'années des artistes peintres, sculpteurs, architectes, au Palais. Nous avons déjà nommé II Dentone^ Girolamo Curti, Michel Colonna et Orazio Ferrari^ un des artistes les plus intéressants de cette école génoise qui maintenait avec éclat au XVIP siècle la réputation que lui avait acquise le Gambiaso.
Le long séjour qu'Orazio Ferrari fit à Monaco a été signalé par M. Gh. Jolivot^ dans une étude
pleine d'intéressantes recherches (1). Ce peintre y exécuta plusieurs toiles importantes, en outre du plafond de la salle Grimaldi/ et nous avons vu que son œuvre est peut-être encore plus considérable qu'on ne l'imagine dans le Palais.
Un artiste d'un caractère original, fréquemment reçu à titre de commensal de la maison, a laissé sur le Palais et sur les goûts artistiques d'Honoré II des renseignements qui ont beaucoup contribué à faire la lumière sur cette période ; c'est le peintre-poète toulousain Hilaire Pader qui s'honorait du titre de Peintre ordinaire de Son Altesse le prince de Mourgues. Pader fit pour le Palais quelques toiles, parmi lesquelles il cite lui-même un Saint Sébastien qui figurait dans l'appartement royal. 11 raconte avec complaisance comment le Prince venait dans son atelier voir peindre ce tableau (2).
Le judicieux auteur de Tétude rappelée plus haut s'est suflisamment étendu sur Pader ; et la part qu'il a faite à ce peintre, de médiocre valeur comme artiste, mais qui a eu le mérite
(1) La Renaissance au Palais de Monaco, parCh. Jolivot. (Annitaire de la P7-inci]^auté de Monaco pour 1882.)
(2) Hilaire Pader, dans le tome lv des Peintres provinciaux de V ancienne France, par Ph. de Chenevières- Pointel.
— sodé publier le premier en France un ouvrage didactique sur la peinture, est justifiée par les indications si précises, données par Pader, à propos des procédés de la peinture à la fresque, indications qui ont permis de restituer à Gambiaso la paternité de la grande fresque de la cour d'honneur.
A cette nomenclature de peintres qui séjournèrent à Monaco nous devons ajouter les noms de quelques artistes locaux dont l'inventaire de 1663 compte au Palais un certain nombre de toiles. L'un d'eux, Laurent Gastaldi^ de Triola, sur la rivière de Gênes, vulgairement appelé le Triola^ outre plusieurs compositions originales, fit pour Honoré II une grande quantité de copies, principalement de sujets religieux. Un autre, Otto, de Roquebrune, y a laissé, au moins deux grands tableaux : Enée et Didon et une marine.
Nous devons faire ici une place à part aux frères Jacques et Jean-Baptiste Vento , de Menton, dont le Palais possédait au moins une quinzaine d'ouvrages. Ces artistes recevaient du Prince, en septembre 1639, des passeports pour se rendre en Italie avec deux caisses contenant leurs peintures (1). Ils semblent, ainsi qu'on le
(1) Archives du Palais. Registre des ordonnances d'Honoré II, de 1618 à 1646, folio 125.
verra plus loin, avoir été les chefs d'une dynastie de peintres monégasques.
Mais si les noms de quelques-uns des peintres qui ont travaillé à Monaco sont parvenus jusqu'à nous, le souvenir des architectes qui concoururent à l'œuvre d'embellissement ordonnée par Honoré II ne s'est pas perpétué de la même façon. Quant aux sculpteurs, on trouve le nom d'un seul : Martino Solaro, de Gênes, envoyé en 1644 par Honoré II à Carrare et à Massa pour choisir des marbres (1). Du reste, à part le grand Hercule dressé au centre du bassin dans le parterre des Bains, il ne paraît pas y avoir eu dans le Palais d'œuvres de cette espèce bien importantes. C'est à Solaro que doit faire allusion Le Laboureur, lorsqu'il cite les travaux de sculpture entrepris sur l'ordre d'Honoré II. Au moment du passage de cet écrivain à Monaco, le Prince faisait exécuter la décoration du bâtiment des Bains « de la main d'un bon maître qui travaille dans son Palais. » (2)
(1) Archives du Palais. Même registre des ordonnances d'Honoré II, folios 173, 178.
(2) Relation du voyage de la reine de Pologne, par Jean Le Laboureur, in-4°, Paris, 1647 ; — passage cité dans Honoré H et le Palais de Monaco, page 44.
Le rôle des sculpteurs dut être borné à ces marbres des Bains et à ceux de la chapelle Saint- Jean-Baptiste La décoration architecturale sculptée fut en effet fort restreinte au palais de Monaco ; on y avait employé largement le mode d'ornementation, si général dans la Rivière de Gènes, consistant à couvrir les parties plates des murs de trompe-l'œil d'architecture en grisailles ou camaïeux. C'est ce qui fut fait sur le mur de l'aile des grands appartements du côté du parterre. Ce mur, percé de fenêtres sans symétrie, dont un dessin d'élévation conservé aux archives donne l'état au moment où il fut, sous le prince Florestan , remplacé par la belle façade élevée sur la terrasse, ne portait aucune trace de moulures, de corniches et de lignes architecturales en saillie ; on s'était contenté d'y plaquer des peintures qui rachetaient par des ornements l'irrégularité des baies.
Le prince Honoré II n'a laissé, on le voit, à ses successeurs, que des travaux de détail, des modifications secondaires à opérer dans le Palais. Prince italien par sa naissance et le milieu politique dans lequel il avait vécu jusqu'à l'âge de quarante-cinq ans, ce fut à l'Italie qu'il emprunta exclusivement les artistes qui
concoururent à la splendeur de sa demeure. (1) La seule œuvre de valeur qui témoigne de l'intervention d'artistes français, après le traité de Péronne, non dans la décoration du palais de Monaco, mais dans les relations du Prince, c'est le portrait par lequel Philippe de Champagne a conservé les traits d'Honoré IL Ce portrait fut peint à Paris lors du voyage que le Prince fit à la cour de France en 1651.
Le compte des dépenses de ce voyage, arrêté en octobre 1651 par le fermier général des Domaines, Aymé Lenfant porte en effet cette mention :
Du dernier aoust... Baillé à M. Champaigne le peintre pour les portraicts qu'il a faicts à S. A. : 25 pistoUes Espaigne... 2771 10'.
LOUIS I«r
C'est à la cour de Louis XIV que les deux successeurs immédiats d'Honoré II puisèrent leurs goûts et leurs inspirations artistiques. Ils y passèrent une partie de leur vie et s'y
(1) Pader, que nous avons cité comme ayant reçu l'hospitalité à Monaco, ne peut compter ; c'était un pauvre peintre. Son Saint-Sébastien, peint sous les yeux d'Honoré II , était cependant encore estimé, dix ans plus tard, trente livres, dans l'inventaire de 1663.
allièrent à deux des plus illustres maisons du royaume.
Cependant cette période n'est marquée, au point de vue de l'architecture, que par un bâtiment considérable à Monaco, la chapelle du couvent de la Visitation, fondé par Louis P"" et Charlotte de Gramont ; et cette construction est encore exclusivement une oeuvre italienne.
Louis l^^ ne fit au palais de Monaco de séjours prolongés qu'à partir de 1678, alors qu'il promulgua ce Code Louis qui fut son meilleur titre à la reconnaissance de ses sujets.
Son règne a été néanmoins marqué par quelques changements importants, au nombre desquels figure l'une des constructions les plus apparentes et les plus somptueuses du Palais : l'escalier en fer à cheval de la cour d'honneur, qui remplaça un premier escalier dont Le Laboureur vantait cependant la belle ordonnance. Cette œuvre, d'un grand caractère, rappelle, on l'a souvent répété, par ses lignes générales, le célèbre Fer à cheval de Fontainebleau ; on peut cependant lui reprocher des dimensions trop grandes en raison de l'étendue de la cour d'honneur, dans laquelle sa masse occupe une place considérable. Ce défaut de
proportions est surtout sensible maintenant que l'ancienne grande porte du Palais ne sert plus d'entrée principale et que cette entrée se fait par le guichet direct sur la place. Il en résulte que l'escalier se présente par le flanc et ne se développe que lorsqu'on est arrivé à son pied. Du reste, étant construit dans le sens le plus étroit de la cour, les belles lignes de sa double révolution manquent de perspective, en sorte que l'œil trouve difficilement un point favorable pour en embrasser l'ensemble. Ces défauts, en tous cas 5 ne laissent pas de faire que cette construction ne soit une œuvre grandiose, bien conçue en elle-même et d'un caractère tout à fait monumental.
C'est, du reste, une des rares parties du Palais où le chiffre de ce Prince rappelle son souvenir. On lui doit cependant quelques modifications intérieures importantes.
Louis I^'" ne prit pas pour son habitation personnelle les appartements d'Honoré II qui restèrent inhabités sous son règne. Il conserva ceux qu'après son père, le marquis des Baux, il occupait dans la même aile sur la place, au centre et du côté des allées Sainte-Barbe.
Cette installation exigea la création de nouvelles salles, de nouveaux dégagements dans ce corps de bâtiment. On obtint cet agrandissement aux dépens de la galerie ouverte en loggia qui régnait sur^la façade de la place. Six arcades de cette loggia, au-dessus de la grande porte, furent fermées, et les constructions faites pour réduire les baies furent malheureusement exécutées sans que l'architecte se soit préoccupé de conserver à l'extérieur le caractère ornemental de la galerie. La maçonnerie resta même brute et sans revêtement ni moulures. Cette fâcheuse modification contribue en grande partie à l'aspect gauche et irrégulier de la façade que les fenêtres, refaites depuis à la moderne, ne corrigent pas suffisamment encore.
L'appartement de Louis P"" se trouva, en conséquence, composé d'une nouvelle salle des gardes^ située sur une partie de l'emplacement actuel de la salle à manger, ouvrant immédiatement sur le palier de l'escalier qui descendait à l'étage des grands appartements. La chambre du Prince donnait sur la place, occupant une partie de la Galerie actuelle des Glaces. En arrière de la chambre du Prince, du côté de l'appartement d'Honoré II, se trouvait la grande garde-robe, composée d'une partie de la galerie nouvellement fermée et de pièces par derrière.
La princesse Charlotte de Gramont, dans les courts séjours qu'elle fit à Monaco, occupa l'appartement royal.
Au-dessous de son appartement, à l'étage inférieur de cette même aile sur la place , Louis P"" créa deux nouvelles chambres joignant l'ancienne chapelle de Saint-François ; ces pièces firent, sous le règne d'Antoine P% partie de la secrétairerie française , qui s'étendait dans l'aile en bordure des allées Sainte- Barbe.
D'importants changements se continuèrent également dans les grands appartements. A côté de la salle principale de YFrcoleo, Honoré II avait commencé une grande alcôve attenant à cette pièce. Elle n'était pas terminée à sa mort. Cette alcôve fut ornée, par les ordres de Louis P% d'un riche revêtement de marbres rares qui lui fit donner le nom à' Alcôve des Marbres, désignation qui passa plus tard à la salle elle-même, en sorte que le nom à'Ercoleo finit par disparaître dès le règne suivant. Cette alcôve était en communication avec la salle Grimaldi et correspondait à une petite salle dénommée Salle des Porcelaines, également contiguè à la salle Grimaldi^ et dans laquelle avaient été rassemblés, principa-
lement dans un meuble somptueux d'ébène, les bijoux, les objets d'orfèvrerie, les gemmes, les pièces en cristal de roche et une infinité d'objets de prix.
Au-delà de la salle Grimaldi et dans le but d'augmenter les pièces logeables , on divisa en deux ]a grande salle précédant la Galerie, salle à laquelle, ainsi que nous l'avons vu, on donnait quelquefois le nom de grande salle de V appartement royal. Avec les deux pièces comprises entre cette salle et la salle G-rimaldi, cela forma un appartement de quatre chambres encore assez vastes, dont la principale reçut le nom de Chambre de VEvêque, qu'elle portait encore à la Révolution , par suite de la destination qui lui était réservée lors des visites de l'évêque de Nice à Monaco.
L'humeur entreprenante de Louis !«% sa recherche du luxe et du faste réclamaient, du reste, pour se déployer, un terrain autre que celui de la Principauté. Ce fut loin d'elle qu'il passa la plus belle partie de sa vie en courses continuelles, en expéditions héroïques, en aventures qui tiennent du roman. Passionné pour les arts, c'était surtout dans son hôtel à Paris qu'il avait prodigué les objets précieux
qui, plus tard, à sa mort, en furent enlevés et transportés à Monaco. De ce nombre figurent une quarantaine de portraits de personnages et surtout de dames de la cour de Louis XIV, parmi lesquels nous trouvons un grand portrait de madame de La Vallière à cheval, de Mignard, et un autre, peint à Rome par le BacicciOj représentant cette belle duchesse de Mazarin, Hortense Mancini, à laquelle Louis P"" avait voué un attachement si chevaleresque et qui eut une si longue influence sur sa vie.
On connaît le luxe ruineux que ce prince déploya lorsque, représentant le roi Louis XIV à Rome, il y fit cette entrée solennelle dont les mémoires du temps nous ont conservé la relation. Louis P*" ne s'était pas contenté de mettre sa maison de Rome sur un pied de magnificence qui donnait à son ambassade un caractère exceptionnel, il avait réuni dans le palais qu'il occupait un mobilier d'une splendeur royale
Lorsqu'il mourut, en 1700, la plupart de ces objets, les plus volumineux et les moins transportables, furent vendus à Rome avec ses équipages. On en expédia néanmoins un nombre important à Monaco, et six grandes barques suffirent à peine à ce transport. Lesétofî'es précieu-
ses, d'un luxe inouï, l'orfèvrerie, la vaisselle, les gemmes, les objets en matières rares s'y mêlaient à quantité de tapisseries de haute lisse et aux tapis d'Orient. Le tout, longtemps laissé en ballots et en caisses dans les magasins, vint grossir les collections, déjà si nombreuses du même genre, dont les salles des grands appartements, et surtout la Salle des Porcelaines, étaient remplies.