HONORE III
Le jeune prince dont le règne avait commencé sous la tutelle du duc de Valentinois tenait de son père les goûts artistiques et de son grand père maternel, Antoine P*", l'activité et la vivacité du caractère. Doué d'une grande ardeur au travail, aucun détail du gouvernement et de la gestion de ses domaines ne lui échappait, en sorte que jamais l'administration de la Principauté ne fut plus minutieusement conduite que sous ce règne.
Il fit à Monaco des séjours fréquents ; il s'y plaisait mieux qu'à Versailles ; mais il sut faire entre la Principauté, la Cour et Thorigny un partage presque égal. L'hôtel de Monaco était devenu l'une des plus somptueuses résidences de Paris, et les collections du duc de Valentinois, accrues par les acquisitions de son fils, maintenaient à la famille de Monaco cette repu-
tation d'amie des arts, qu'elle possédait déjà depuis tant de générations.
« Le cabinet du prince de Monaco, dit VAl- « manach des Artistes pour 1777, est estimé « Tun des plus considérables de Paris. Le « Prince y possède une collection de tableaux « des grands maîtres et de très beaux marbres « et bronzes antiques. >
Le Prince Honoré III partageait ces goûts avec son frère, le comte de Valentinois, et^ à la même époque, un Grimaldi de la branche de Gagnes, qui fut évêque du Mans, puis de Noyon, était le compagnon habituel de ses cousins dans leurs recherches artistiques.
C'était alors une mode, parmi les grands seigneurs, que la visite aux ateliers d'artistes. Un des hommes qui ont le plus contribué à répandre et à populariser les œuvres des peintres de son siècle, le graveur Jean-Georges Wille, a laissé à ce sujet un journal très curieux. Les amateurs de toute l'Europe tenaient à être reçus chez lui, et son journal contient un véritable défilé d'illustrations.
Jean-Georges Wille paraît avoir été lié avec l'abbé de Grimaldi; à plusieurs reprises, il le cite dans son journal : ce fut l'abbé qui lui amena le comte de Valentinois d'abord, et le présenta au
Prince de Monaco quelques années plus tard. En 1760, le 10 avril, l'abbé et le comte lui faisaient une première visite, renouvelée le 13 du même mois : « Ils sont amateurs tous deux et me paraissent fort aimables», ajoute Wille.
A la date du 20 mars 1765, Wille écrit : « L'abbé de Grimaldi, amateur, qui me vient « voir souvent, me présenta à M. le Prince de « Monaco, qui me reçut fort bien et me fit voir « tous les tableaux et autres curiosités de sa « maison, me disant même que tous ses « tableaux étaient à mon service, si l'un ou « l'autre pouvait m'être utile pour la gra- « vure. » (1)
Il ne parait pas, d'après l'œuvre de Wille, que le célèbre graveur ait eu occasion d'user de cette autorisation.
Avec de semblables goûts, Honoré III devait aimer Monaco et la Rivière ; on sait qu'il fit à Gènes de fréquents voyages, et qu'il s'y allia à l'une des plus grandes et des plus opulentes familles de la République.
(1) Journal de Jean-Georges Wille., publié par Geoi*' ges Duplessis. Tome i, pages 133, 289.
Venu en 1748 à Monaco, le Prince avait commencé dès lors à s'occuper de la remise en , état du Palais depuis si longtemps négligé. Mais les embellissements intérieurs ne prirent une grande importance que huit ans plus tard. Lors de son mariage avec Marie- Catherine de Brignole, Honoré III y tint véritablement une cour. Toutes les pièces du Palais furent disposées pour le nouveau train princier qui, pendant quatre années, anima cette demeure presque sans discontinuer. Les tentures furent changées, les salles, les chambres furent décorées de ces tapisseries de haute lisse, de ces étoffes précieuses, d'un luxe trop pompeux au gré des goûts plus simples d'Antoine I^"", et qui étaient restées en ballots dans les magasins depuis qu'elles étaient revenues de Rome avec la succession de Louis I".
Le salon du Prince, dans l'appartement d'Honoré II, reçut une décoration toute royale et un ameublement somptueux. Il devint la Salle du Trône ^ entièrement tendue en velours cramoisi avec portières à franges et crépines d'or. Une pièce voisine, du côté de la Galerie des Glaces actuelle, meublée avec le même luxe, mais avec une élégance moins sévère, devint le Salon de Compagnie.
Quoique des tapisseries de haute lisse eussent été posées dans cette partie plus spécialement réservée à l'habitation princière, c'est surtout dans les grands appartements qu'elles prirent place.
L'appartement de l'Alcôve des Marbres subit les plus importantes modifications. En souvenir duséjour qu'y avaitfaitle duc deValentinoissous le règne d'Antoine P'" et depuis, dans ses rares visites, on j rassembla les objets qui se rattachaient à la maison de Matignon. On changea à cette occasion la destination de la Salle des Porcelaines, qui devint une chambre où furent réunis les portraits des membres de la famille paternelle d'Honoré III : les maréchaux et les seigneurs de Matignon, les ducs et duchesses de Longueville et d'Estouteville, les Bourbon- Saint-Paul, etc.
La collection si précieuse de pièces d'orfèvrerie^ gemmes, bijoux, argenterie et bronzes exposés dans le cabinet d'ébène et les autres meubles de la Salle des Porcelaines, dont une partie avait été emportée à Paris par le duc de Valentinois, fut placée, soit dans l'alcôve Saint- Jean, soit dans la première pièce de l'appartement des Bains, où des objets de même nature étaient déjà depuis longtemps réunis.
Telles furent les modifications par lesquelles Honoré III rajeunit le Palais ; il en compléta l'embellissement par une distribution mieux entendue des tableaux dans les appartements. Aussi, lorsque le Prince offrit en 1767 au duc d'York l'hospitalité de Tappartement royal, où ce frère de George III devait quelques jours après succomber, le Palais était dans toute sa splendeur renouvelée et digne d'une admiration au moins égale à celle qu'il avait inspirée à ses hôtes royaux du siècle précédent.
A la fin de 1777, et pendant une absence du Prince, le concierge du Palais, Bracchetti, vint à mourir (1). Quarante-six ans s'étaient écoulés depuis que les derniers inventaires généraux avaient été dressés à la mort d'Antoine P'' et de Louise-Hippolvte. Sur l'ordre du Prince, une commission composée de l'auditeur général, du patrimonial et d'un notaire, procéda à la reconnaissance et à la description minutieuse du mobilier. Cet inventaire, à la rédaction duquel il fut procédé avec un luxe de précautions formalistes,
(1) On sait que la qualification de concierge désignait, au siècle dernier, un officier chargé de la conservation du mobilier et de la surveillance générale des châteaux et palais princiers.
donne une connaissance précise de la topographie, de la correspondance respective des pièces et de la distribution des meubles et des objets d'art dans les appartements. Ainsi que nous l'ayons fait tout d'abord remarquer, il permet de constater comment, à part quelques déplacements de détail, les meubles de grand prix avaient été religieusement maintenus à la place pour laquelle cent cinquante ans auparavant ils avaient été destinés. Pour ce qui concerne les tableaux, il en donne rigoureusement les dimensions, mais malheureusement il est muet sur les noms des peintres^ et il ne relève en aucune partie, ni pour aucun objet, d'estimation de valeur. Gela était du reste inutile pour le but que ses rédacteurs se proposaient.
Pendant les quinze années qui précédèrent la Révolution, Honoré III continua à faire à Monaco de fréquents voyages. Les séjours qu'il y fit s'y prolongèrent même de plus en plus. A mesure qu'il avançait en âge, il semble qu'Honoré III s'attachât davantage à la Principauté. Le soin qu'il apportait à son administration ne se démentit, du reste, jamais.
Cette affection pour Monaco était partagée par son fils aîné, le duc de Yalentinois, prince
héréditaire, dont les visites étaient également fréquentes^ et au logement duquel l'ancien appartement d'Antoine P"", à l'étage inférieur, à la suite de la Secrétairerie française, était spécialement réservé.
Nous voici arrivés à l'époque où, sous l'empire des excitations et des exemples venus du dehors, Monaco renversa le gouvernement de ses Princes et chercha, dans l'émancipation d'abord, dans la réunion à la France bientôt après, de nouvelles destinées.
L'esprit révolutionnaire envahit d'assez bonne heure la Principauté , et Honoré III eut à compter avec les prétentions chaque jour plus exigeantes de ses sujets. L'histoire de ces événements n'est pas de notre cadre, et nous ne reviendrons pas sur le récit déjà fait des circonstances qui amenèrent la formation de la Convention monégasque et la réunion de la Principauté à la France. Nous n'avons à nous en occuper qu'en ce qui concerne le Palais.
Un des premiers actes de la Convention nationale de Monaco avait été de mettre sous séquestre le palais- des Grimaldi. Dès que l'annexion à la France eût été un fait accompli, quelques parties de cette immense demeure furent affectées aux administrations qui s'organisèrent. L'appartement du Prince devint le logement de l'administrateur du district ; des employés inférieurs furent logés dans d'autres pièces et surtout dans l'aile du nord-est.
Bientôt les troupes françaises eurent à traverser continuellement le territoire et vinrent établir une forte garnison avec dépôts de régiments. Le général qui commandait la place s'installa au Palais, et il fallut pourvoir^ dans l'intérieur de l'édifice, au casernement des troupes et à tous les services accessoires : hôpitaux, manutentions, etc.
On s'imagine sans peine ce que le mobilier et les richesses artistiques du Palais purent devenir dans ce bouleversement. On procéda cependant d'abord avec un ordre relatif. Une partie des grands appartements, où furent logés les soldats de passage, fut déménagée avec un certain soin : meubles, tentures, tableaux, pièces d'art, etc., furent transportés dans les magasins dépendant de l'habitation du concierge et directement sous sa surveillance.
Des autres appartements, occupés par les administrations, on n'enlet^a que les objets plus facilement altérables. Le reste fut laissé sous la responsabilité des employés occupant les logements.
Mais bientôt le besoin de place se fit sentir. Le temps manquait, en présence des exigences tous les jours plus grandes des autorités militaires, pour enlever avec soin les objets restés encore dans les bâtiments réquisitionnés. On continua donc à déménager les grandes salles, mais avec plus de précipitation, si bien qu'on en vint â entasser pêle-mêle, en plein air, sous les arcades de la cour d'honneur, tableaux, boiseries, meubles de toutes sortes et même les tentures et les étoffes qui n'avaient pas trouvé à se caser dans les magasins du concierge.
C'est dans cet état que les commissaires du district, chargés de procéder à l'inventaire, d'accord avec ceux de la municipalité, trouvèrent le mobilier du Palais.
Ils procédèrent à leur œuvre d'une façon minutieuse. En ce qui concerne les tableaux ; ils prirent même le soin d'en fixer 'approximativement les dimensions ; — c'était plus qu'on ne pouvait espérer. — La lecture de cet inventaire cause une impression pénible ; rien n'égale
l'odieux de la destruction, dont il est comme le procès-verbal, si ce n'est l'ignorance naïve des spoliateurs (1).
Avant même que l'inventaire fût commencé, beaucoup d'objets précieux avaient péri. La collection de pièces d'orfèvrerie, gemmes, cristaux, etc., conservés dans le cabinet de l'appartement des Bains, eut surtout à souffrir de la brutalité des gens de toute espèce qui se succédèrent, pendant des mois, dans cette partie du Palais transformée en caserne et en magasins militaires.
La Convention nationale de Monaco avait tout d'abord fait opérer deux inventaires successifs pour en assurer la conservation. Malheureusement, par une inconcevable incurie, on n'avait pris aucune précaution pour mettre le local qui renfermait la collection à l'abri des insultes extérieures. Le cabinet était éclairé par
(1) Les commissaires nationaux, encore peu faits à Ja phraséologie révolutionnaire s'efforcent bien d'employer dans leur inventaire le style officiel du temps; mais ils s'y trouvent mal à l'aise, et il leur échappe souvent des distractions. Il en résulte des disparates souvent grotesques. Dans la même page, à la suite de : Un Capet, cidevant dit le Saint (il s'agit, le lecteur le comprend, d'un portrait de saint Louis), vient une Notre-Dame du Saint Rosaire. — Il est vrai qu'à la ligne suivante le rédacteur chasse le vieil homme et se reprend pour nous présenter : Un portrait de la citoyenne La Vallière.
des portes-fenêtres vitrées donnant sur le parterre. Les vitres furent bientôt brisées, et les objets, servant de point de mire, furent en partie mis en pièces à coups de pierre.
Nous citerons ici les termes mêmes dans lesquels les commissaires constatèrent les dégâts ; nous rétablissons seulement l'orthographe :
Fort d'Hercule , aujourd'huy 8 messidor an II républicain, au ci-devant Palais et précisément au cabinet
des Bains Là étant, nous avons vu, reconnu et vérifié
les vitres des- croisées cassées; et presque tous les tableaux et autres petits effets cassés et dégradés ; de façon qu'étant impossible de suivre la vérification des objets qui se trouvent écrits dans lesdits deux inventaires qui ont relation à autre inventaire pris en 1778 (vieux style), avons délibéré d'inventorier les objets qui peuvent être de considération et de les faire transporter au garde-meuble, conjointement aux autres, qui ne méritent, par leur mauvais état et par leur vétusté, d'en faire mention.
L'inventaire n'était du reste que le prélude d'une dilapidation et d'une dispersion complètes. Tout ce qu'on put mettre à l'abri fut entassé dans la chapelle Saint-Jean-Baptiste; mais, grâce à la négligence d'autorités qui fermaient volontiers les yeux, cet amas d'objets de toutes sortes servit de garde-meuble à l'usage de la population. La porte fermait à clef, mais la clef se trouvait facilement, et personne ne se faisait scrupule de
prendre sa part de ce qui était considéré comme un fonds commun.
Lorsque la guerre se fut éloignée de la Rivière de Gênes, l'administration départementale des Alpes Maritimes s'occupa du dépôt de la chapelle Saint-Jean et en fit opérer la vente.
Ceci se passait en l'an V. Avant que la légion des brocanteurs de la côte^, depuis Nice jusqu'à Savone, se fût jetée sur les dépouilles du Palais, un expert avait été envoyé pour retirer, en vertu de la loi du 6 ventôse an III les objets conservables, au point de vue des arts.
Le citoyen Vignaly fut délégué pour cet office. Si l'on juge par les appréciations qui accompagnent le catalogue des objets qu'il fit mettre de côté, cet expert avait de véritables connaissances artistiques. Les attributions qu'il donne dans son inventaire sont presque toutes bien motivées. S'il ignore l'histoire des toiles qu'il examine et par conséquent leur attribution réelle, les peintres auxquels il rapporte la paternité de ces œuvres sont ceux qui, dans la même école, se rapprochent le plus de la manière des véritables auteurs.
Malheureusement la compétence de Vignaly paraît avoir été circonscrite aux grandes écoles
de peinture, principalement à la peinture italienne ; de plus il partageait le dédain des amateurs du moment pour les. œuvres des peintres du XVIIP siècle et pour celles de l'école française. Les tapisseries, les meubles, les étoffes n'avaient à ses yeux aucune valeur et ne méritaient pas d'être conservés. Il en était de même des joyaux, des pièces ciselées et de l'orfèvrerie qu'il n'appréciait que pour la valeur intrinsèque des matières dont ils étaient formés. Il en résulte qu'il ne fit attention qu'aux tableaux des écoles italienne, hollandaise et flamande.
Du reste le triage se fit avec une bâte extrême, au fur et à mesure des ventes, dans lesquelles bien des objets précieux échappèrent à la vérification.
Vignaly ne réserva que 64 tableaux ; 6 sculptures, marbres et bronzes antiques et modernes ; un des meubles d'ébène sculpté de la Galerie ; un dessin ; 10 gravures ; 18 cartes et 445 pierres rares, fragments de marbre, jaspe, albâtre, lapis lazuli, cornalines, cristaux de roche, etc.
Ce qui fut ainsi choisi fut réintégré dans la chapelle Saint-Jean, avec une partie du mobilier dont la vente ne fut pas effectuée^ et la quantité en était encore considérable.
On referma de nouveau la porte de la chapellej mais cependant aussi incomplètement que la première fois^ car les emprunts continuèrent, en sorte que, sur les 64 tableaux mis de côté par Vignalj, 17 seulement se sont conservés et rappellent, dans le Palais restauré, les merveilleuses collections qui, pendant des siècles, avaient été l'orgueil de la demeure des Grimaldi.
Après avoir fait connaître sous quelles influences artistiques furent réunies les collections d'objets d'art de Monaco et retracé les embellissements successifs du Palais dont ils faisaient la gloire, il nous reste à aborder la description détaillée de chacun de ces objets, et à chercher autant que possible à en suivre la destinée.