Les beaux-arts en Belgique de 1848 a 1857
A qui nous eût dit, il y a cinq mois, que nous nous occuperions aujourd'hui de pacifiques questions d art, au lieu de discuter ces brûlants problèmes sociaux qui se dressent comme le spectre de Banquo aux festins des heureux et des puissants du monde , nous eussions répondu par un triste sourire de doute. Il s'agissait bien d'art, de coloris, de poésie, d'imagination et de toutes ces charmantes fêtes de l'intelligence et de 1 ame, alors que tout grondait autour de nous, qu'à l'horizon nous entendions comme un fracas de batailles, que les vents du ciel nous apportaient des bruits de trônes croulants, des acclamations de peuples affranchis, et que la révolte et la guerre semblaient saturer l'air que nous respirions. Nous envisagions avec amertume cet avenir sinistre qui
menaçait d'étouffer sous le sang et les ruines le fruit de vingt années de méditations, de travaux et de conquêtes artistiques pour ne nous laisser que cette gloire creuse et impie que la guerre jette sur les débris qu elle a accumulés. La politique avait tout envahi, et chaque jour son flot montait plus sombre et plus menaçant. Le vieil Enceladc populaire s'agitait et secouait l'Europe depuis la Sicile jusqu'en Irlande; et qui pouvait dire si le géant n'allait pas cette fois faire peser sur ses ennemis ce joug sous lequel il avait été meurtri si longtemps ! Tout était sombre, le présent et l'avenir. L'art pouvait s'éclipser pendant une de ces implacables guerres sociales où le drame de la place publique tue le drame de l'atelier. Les jours du glaive semblaient devoir se lever de nouveau, et les fêtes de la force brutale, l'apothéose du sabre, menaçaient de remplacer ces calmes et saintes solennités de l'art, où un peuple vient saluer avec orgueil les hommes d'élite qui doivent ajouter un nouveau fleuron à cette éblouissante couronne artistique dont Rubens,Jordaens, Teniers et Van Dyck sont les splendides rayons.
Heureusement pour la Belgique, le nuage gros de foudres et de sang qui planait sur elle depuis quatre mois, s'est dissipé après avoir crevé sur Paris. L'art et la poésie, affaissés et alanguis sous ce ciel de feu tout chargé de sinistres menaces, ont respiré plus librement et leurs nobles conceptions, leurs méditations fécondes n'ont plus
eu à redouter d être interrompues par les tueries de la guerre civile ou les glapissements de rémeute. La calme et sainte mission de l'artiste, si ravalée aux époques de troubles politiques inféodées aux lira illards de carrefours, aux équilibristes de tribune et aux traineurs de sabre; la pure et sereine mission de Tart a repris le rang suprême qui lui revient de par le droit divin de Féternelle intelligence dont elle est une émanation. Les canons ont remis leurs muselières, en attendant que les peuples plus sages transforment en statues et en gros tous ces braillards enrbumés que la féroce stupidité des courtisans avait appelé la dernière raison des rois !
Et cependant, en transportant notre critique du cbamp de la politique dans le domaine de lart, nous éprouvons un sentiment pénible. Ce ne sont plus des ambitions sans vergogne et sans intelligence que nous venons juger, mais des œuvres bien-aimées, compagnes cbéries de la solitude de Tartiste et qui lui ont fait rêver la fortune et la gloire au sein de sa misère. Ce ne sont plus des sophistes sans cœur, qui n'ont que des mots à appliquer sur des plaies qu'ils se vantaient de guérir, que notre critique va évoquer à sa barre, mais de pures et libres conceptions de l'intelligence dans sa plus haute manifestation plastique. Triste rôle, plein d'amertume et de précipices, que celui du critique, qui vient d'une main impitoyable briser tant
dcspéraiices et de consolantes illusions, et se voit forcé d'opposer son épée flamboyante à celte foule qui afllue aux portes, de TÉden de Fart, pour n y laisser pénétrer que les élus qui ont su prouver leur divine investiture. Ah ! combien nous aimons mieux coucher sur la claie de notre critique, pour lui ôter un à un ses rayons et ses plumes d'emprunt, un ministre, un homme politique quelconque, que de venir navrer l'ami d'un pauvre jeune homme tout confiant en sa vocation et qui a pris ses brûlantes admirations pour Raphaël, Titien ou Rubens, pour la preuve d'une aptitude artistique réelle, — combien, disons-nous, aimons-nous mieux disséquer tout vif un Mascarille ministériel, que de jeter le désespoir et l'amertume dans un cœur qui s'est égaré de sa véritable voie et qui rêve la gloire de l'art et ses souveraines joies, alors que Dieu l'avait créé pour en faire un notaire, un avocat ou un honnête négociant en denrées coloniales! Et encore combien d'autres qui, grâces à une certaine habileté de procédé, aux ficelles du métier, à une honnête science de palette, — toutes choses que le temps et le travail peuvent donner, — se trompent sur leur mission artistique et prennent le mécanisme de l'art, le labeur, pour l'inspiration et cette puissance de conception et de réalisation qui font seuls l'artiste. Combien de bonshommes, d'intérieurs meublés proprement et dans lesquels se trouvent un monsieur ou une dame.
tournant leurs pouces, ou un enfant, ou un bahut bien frotté, lesquels démontrent à leviclence que les auteurs de ces œuvres n'auront jamais accès dans le royaume de l'art ! Cela est propre, bien peigné, bien verni ; c'est de la peinture saine, honnête, constitutionnelle et qui respecte les droits que le roi tient de sa couronne : cela ne fera jamais de mal à personne et pourra faire le bonheur d'une foule de bourgeois; mais, encore une fois, l'art n'a rien à voir dans ces oeuvres, et leurs heureux auteurs ne connaîtront jamais les angoisses, les tortures intimes qui accompagnent toute gestation , toute création vraiment artistique.
Ainsi s'en va la critique par le monde de l'art, semant sur ses pas des larmes et d'indicibles joies, disant aux uns : Vingt années de (ravaux obstinés ne vous ouvriront jamais les portes du splendide domaine de l'art, car il vous manque ce qui ne s'apprend pas aux écoles, ce qui ne s'obtient ni par une faveur ministérielle, ni par la camaraderie des coteries, il vous manque Uinfluence secrète, le baiser vivifiant de la Muse, qui amenait les abeilles sur les lèvres de Platon.
A ceux, au contraire, dont les travaux décèlent une étincelle du feu divin, mais dont les œuvres heurtées et incomplètes sous le rapport de science de la palette, n'obtiennent pas un regard du bourgeois, qui passe, distrait et froid, pour a!!er s'extasier devant une toile où
iO QUELQUES MOTS EN GUISE DE PRÉFACE.
le rouge, le vert et le jaune livrent à Toeil un affreux combat. Pour ceux, enfin, chez lesquels la critique reconnaît à ces signes qui ne trompent jamais, les vrais caractères de l'art, elle a ces paroles encourageantes qui ont empêché tant de vaillants cœurs de desespérer dans ces jours de sombre doute où l'artiste, froissé par les dédains d'une foule stupide ou écrasé par les coteries, se demande avec angoisse s'il ne s'est pas trompé sur sa vocation et s'il pourra jamais réaliser sur la toile les splendides conceptions qui hantent ses rêves. C'est là une des consolations et des gloires de la critique, que de savoir combien de vrais artistes elle a sauvés du découragement et de l'énervante influence du doute ; et si elle a à se reprocher d'avoir détruit quelques rêves, si elle est venue flétrir quelques couronnes décernées trop tôt par les admirations banales, elle se console facilement des haines qu'elle a suscitées autour d'elle, en se disant qu'elle a été presque toujours la première à saluer l'étoile qui annonçait au pays un nouvel héritier et un digne continuateur de notre vieille gloire artistique.
Ainsi, et pour ne citer ici qu'un nom devenu aujourd hui un des plus brillants de l'école d'Anvers, qui ne se souvient des sarcasmes, des dédains et des mépris qui accueillirent les premières productions de Leys, ce splendidemagicicnquia forcé la lumière à venir se ranger
sur sa paleUe à côté de sa terre de Sienne el de son jaune de Naples ?
Tous les adorateurs de la peinture honnéie et calme, propre et bien peignée, se cabrèrent à l'aspect des premières toiles de Leys, orageux cbaos d'où la lumière et la vie devaient sortir un jour. Les partisans de la peinture constitutionnelle et légale n'eurent pas assez de dédains pour ces rudes et bouillonnantes esquisses où nous avions déjà entrevu un artiste qui devait nous rendre la suave harmonie de Metzu et de Miei is, la profondeur de sentiment d'Ostade et le coloris splendide de Terburg. Sous cette chrysalide âpre et repoussante, dans ces toiles où les tons se heurtaient comme les principes de vie au sein du chaos, nous devinâmes un arlisl/e, et Tun des premiers nous annonçâmes à la Belgique, heureuse el fière, qu'un digne continuateur de sa grande école du xvn*' siècle lui était né.
Le programme de notre critique sera le même aujourd'hui que par le passé ; deux principes nous guideront : bienveillance, sympathies et paroles encourageantes pour ce qui n'a pas eu le temps de donner la mesure de son talent. Il ne faut pas faire avorter les germes d'avenir que le présent couvre encore de ses ombres. Quant à ceux qui ont trouvé dans l'art gloire et fortune, et qui, enfants ingrats de leur divine nourrice, l'ont reniée et abandonnée pour ne demander à leur palette que des
œuvres vénales, qui n'ont vu dans leur pinceau ou leur ciseau qu'une baguette magique destinée à les mettre au niveau des banquiers, et qui depuis le jour où l'admiration du pays les désigna aux honneurs et aux faveurs du pouvoir, se sont endormis au sein de leur gloire ; quant aux maréchaux de l'art, occupés seulement à monnayer leur réputation et à escompter leur renommée au moyen d'œuvres savantes comme métier, mais vierges de toute empreinte d'inspiration esthétique, nous serons justes pour eux, mais seulement justes ! Et maintenant, laissez aller les champions, la lice est ouverte !
{Septembre 1848.)