LES
Le Triomphe du Christ.
PAR M. WIERTZ.
A l'exemple d'Homère faisant par la hoiiche de Cassandre rénuméralion de l'armée des Grecs, commençons par Achille.
Il y a dans l'art, comme dans la littérature, des natures vaillantes et énergi(jues qui se plaisent aux abinies, aux sommets foudroyés, aux solitudes âpres et sauvages, à
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tout ce qui porte un cachet de grandeur, soit dans la création, soit dans la ruine. Laissant aux esprits ordinaires les routes faciles et fleuries, les sentiers émaillés que côtoient de frais et calmes ruisseaux, et vont se perdre dans d'ombreuses et calmes clairières, ces lulleui s audacieux ne s'attaquent qu'aux obstacles. Il leur faut les pics escarpés, les gorges abruptes et sauvages, les sommets vierges où parvient seulement laile du condor, et quand ils ont atteint le but de leur allière pensée, quand ils ont réalisé leurs créations colossales, ils révent à quelque chose de plus surhumain , et leur esprit aspire à atteindre des cimes encore plus hautes et plus escarpées.
Dans l'artlittéraire, tels sontDante, Milton, Klopstock, Soumet, l'auteur de la Divine Épopée, magnifique poëme perdu au milieu des vaudevilles et des braillements politiques de notre époque. Dans la peinture, tels sont Michel-Ange , Raphaël , Rubens, artistes dont la puissante envergure atteint en deux coups d'aile aux pôles opposés du monde moral et passe du ciel à l'enfer, des fêtes séraphiques aux orgies de l'abîme avec la même puissance et la même sérénité. Ne demandez à ces hommes ni tableaux d'agent de change , ni sujets roses et bourgeois. Leur talent gigantesque, épique, veut avant tout de puissantes conceptions ; leur pinceau se joue de la foudre et ouvre comme une clef magique les portes du ténébreux royaume et des plaines azurées du ciel.
Par sa manière haute et sereine de comprendre l'art, par la virilité puissante de ses créations artistiques, par la fougueuse énergie et l'harmonieuse splendeur de sa
palette, Wiertz se range de plein droit parmi ces grands artistes que nous venons de citer. Comme chez ces esprits d elile, la pensée de Wiertz ne caresse avec amour que des sujets marqués au coin d'un vigoureux génie et dont le seul aspect ferait reculer de terreur les peintres officiels, ouvriers en madones, en calvaires, en portraits, et généralement tout ce qui concerne leur état. Le pinceau des peintres industriels se briserait au simple contact de ces fougueuses conceptions où l'art doit, sous peine d'être ridicule, rester à la hauteur de la pensée , où le moindre échec amène des chutes morlelles, où une ligne imperceptible marque les frontières du grotesque et du sublime!
Cette fois, ce n'est plus une lutle homérique, une tuerie sauvage et impitoyable d'héroïques barbares autour d'un cadavre; ce n'est plus un drame hellénique, grandiose, mais toujours humain, que Wiertz a fait surgir sur une colossale toile. Son instinct d'artiste l'a ramené vers le drame chrétien , mine toujours inépuisable et toujours féconde pour quiconque y descendra avec une sainte pensée d'art, mais non une préoccupation de lucre. C'est dans la région la plus poétique du drame chrétien, que M. Wiertz est allé choisir son sujet ; sujet grandiose, empreint d'une incroyable puissance plastique, d'un haut caractère de pittoresque et d'une ordonnance dramatique qui porte le cachet du génie.
Cependant, comme la critique a le droit d'étie exigeante avec des hommes tels que M. Wiertz ; comme elle a le droit d'espérer des œuvres aussi complètes par la pensée que par le sentiment, le coloris et le dessin, nous
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demanderons à M. Wieriz pourquoi il s'est arrêté à un sujet qui n'est qu'une fantaisie, grandiose sublime si l'on veut, mais fantaisie cependant, et n'ayant par cela même aucun caractère rationnel et rien qui la rattache à la grande épopée chrétienne.
Et d'abord, quel est le sujet du tableau de iM. Wieriz? Le livre nous répond en disant que l'artiste a voulu représenter le Triomphe du Christ.
Fort bien ; mais alors où prendrons-nous l'épisode christianique que l'artiste a voulu nous montrer? Est-ce l'apparition du Christ aux enfers après son supplice? Mais alors pourquoi ces archanges armés de foudres, celte lutte qui plane sur l'abîme, et surtout ce Christ attaché à la croix, apparaissant aux démons et les foudroyant de sa gloire céleste? L'apparilion aux enfers de celui qui devait obliger l'implacable mort à lâcher sa proie au bout de Irois jours pouvait, certes, jeter la terreur et l'épouvanle chez les habitants de l'abîme, et forcer le grand ennemi, comme l'appelle Milton , de se dérober à la vue de son vainqueur, comme un oiseau de ténèbres, tout efl'aré par la lumière du soleil. Si donc l'artiste a voulu représenter la descente du Christ aux enfers, nous le répétons, nous ne nous expliquons pas le Sauveur attaché à son bois sanglant, le front voilé des ombres de la mort et témoin muet et impassible d'un combat que rien ne justifie ni n'explique.
Nous savons que la liberté de la conception esthétique est l'un des éléments les plus féconds de l'art, en ce que seuleelle permetà l'artiste demanifester toutes ses forces créatrices sans les entraves d'un programme. Mais le
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drame chrétien et les traditions qui s'y rattachent n'offraient-ils pas un champ assez vaste et assez riche à Wierlz, pour qu'il pùt y trouver des sujets dignes de son pinceau, et avait-il besoin, pour réaliser une œuvre à la fois grande par la pensée et pittoresque par la composition, de se réfugier dans la fantaisie poétique pour y chercher un sujet qui ne se rattache à l'époque chrétienne par aucun lien, par aucune tradition, et qui n'est, après tout, ou qu'une magnifique fantaisie d'artiste, ou un mythe passablement germanique de la lutte du bien et du mal.
Nous le répétons, si nous nous montrons si exigeant envers Wierfz, si nous regrettons qu'une pensée simple et grande, prise dans la tradition chrislianique, n'ait pas inspiré l'artiste; si nous regrettons qu'il ait réalisé d'une manière aussi splendide une fantaisie poétique, ^ — c'est parce que nous ne connaissons pas de talent qui nous soit plus sympathique que celui de Wiertz ; — c'est parce qu'il nous représente, au milieu d'une époque où l'industrie a envahi jusqu'au domaine de l'art, le type austère de ces grands maîtres du xiv^ siècle, dont nous étudions les œuvres avec un saint respect; — c'est parce que, en un mot, nous aurions voulu voir toute cette souveraine puissance de dessin et de coloris qui éclate dans le Triomphe de Christ, mise au service d'une pensée plus simple et qui saisît d'une manière plus complète l'intelligence du spectateur.
Mais nous avons hâte d'en finir avec celte critique qui pèse à notre plume, pour nous laisser aller à notre admiration.
Voici Tœuvre de Wicriz, le drame surhumain, auquel il a donné pour théâtre les limites qui séparent Téther, de labîme :
Du sein d'un nuage qui s'entr'ouvre au milieu de l action, surgit le Christ sauveur, dont le front porte encore la sueur de Tagonie du Golgolha; une sérénité céleste empreint cette divine figure dans laquelle rartiste a su montrer, pour ainsi dire, la nature divine illuminant de ses rayons la terrestre chair de Thomme. Le type choisi par l'artiste pour son Christ se ressent du caractère byzantin et porte un cachet d'idéal que nous chercherions en vain dans les Christs de Rubens et de lecole flamande, qui n'ont jamais su réaliser que des types charnels, dépouillés de tout rayon de divinité. Aux pieds du Christ, le pasteur divin, Satan, le pasteur des sombres troupeaux, recule effaré vers rabhne. Son bras droit recourbé autour de son front, comme un bouclier, cherche à protéger ses yeux où brille l'immortalité de Fenfer contre la lumière divine qui rayonne de toutes parts du divin crucifié. Le jet du corps de lange maudit est empreint d'un mouvement qui fait illusion. Il fuit à grands coups d'aile vers ces lacs de feu qu'on voit bouillonner sous ses pieds. Son front voilé par l'ombre du bras qu'il interpose entre son regard et la lumière éthérée, roule un océan de pensées funestes. L'orgueil vaincu, mais non dompté; le frémissement de l'esclave à la vue d'un vainqueur dont la seule apparence met en fuite ses légions maudites, et puis je ne sais quel vague souvenir d'une splendeur passée, quel poignant regretde sa sinistre royauté : tous ces sentiments se lisent
sur la figure de l'ange tombé, du séraphin bien-aiiné qui jadis marchait à la droite de Dieu. Et cependant, malgré sa ténébreuse royauté, ses légions de maudits, malgré la sentence implacable écrite sur son front en traits de foudre, on se prend à aimer ce bel archange, tant Tartisle a su Tempreindre d'une beauté idéale, d'une fraîcheur de jeunesse, d'une harmonie de formes qui décèle sa céleste origine. Le torse est d'un modelé si plein de morbidezze, les chairs sont si jeunes, si vivantes, si frémissantes de vie, il y a enfin dans tout ce bel ange tant de souveraine beauté, qu'on se prend à douter si la sentence qui pèse sur lui sera éternelle, et si l'amour du Christ ne reconquerra pas un jour l'abîme dont ce chérubin foudroyé est le roi.
Tandis que Satan recule épouvanté vers l'océan de feu qui mugit sous lui et dont les vagues se dressent comme des langues ardentes pour attirer les maudits , un autre réprouvé, ébloui;, terrassé, anéanti par la vue de Christ, s'affaisse sur ses genoux et va rouler dans l'abîme. L'expression de terreur de cette figure est d'un sentiment indicible et contraste avec la résistance qui se lit dans le sombre regard et la bouche menaçante de Satan.
Mais ce n'est pas seulement l'aspect de la croix et du paie et divin crucifix qui chasse les démons ; à droite, un archange armé d'un foudre vole avec la rapidité d'une flèche vivante vers les réprouvés. Sa robe pourprée, chassée par la vélocité du vol, accuse les formes les plus pures ; Tharmonie de la beauté rayonne à travers la chlamyde du séraphin comme sur l'admirable torse de Satan. Mais ce qui nous a frappé, ce qui est simple et
sublime comme tout ce qui est simple, c'est ratlilude de lange jeté horizontalement sur la droite de laclion et qui montre, d'un doigt menaçant comme un glaive, le gouffre aux maudits. Sa narine gonflée par la colère, l'indignation , sa chevelure fauve et rejetée en arrière comme la crinière d'un lion s'élançant vers sa proie, son œil rayonnant d'éclairs, le geste insolent et altier de son bras, la souveraine puissance morale qui éclate sur ses traits, le jet hardi et fier de son corps, font de cet ange le plus redoutable ministre de la colère divine que jamais peintre ait incarné sur une toile !
Tandis que Satan recule devant la croix et semble dédaigner l'archange qui vole vers lui comme une foudre intelligente, une autre action se pàsse sur la gauche. Du haut du ciel, un séraphin armé de deux tonnerres repousse les sombres légions de Satan. L'attitude et les raccourcis de cet ange sont dignes de Rubens. Plus loin, Michel troue d'un formidable coup de lance un démon qui roule vers l'abîme, la tête en bas. Deux maudits s'attachent à la hampe de la lance; l'un mord le fer avec rage, tandis que l'autre cherche à écarter l'arme divine. Le maudit, atteint par le fer en pleine poitrine, pousse un cri terrible qu'on croit entendre retentir au-dessus du fracas de la bataille. Sa bouche ouverte connue une caverne de blasphèmes, crispée à la fois par la rage et la douleur, n'est cependant pas aussi terrifiante que le regard plein d'angoisses et d'épouvante qu'il jette sur le spectateur. Renverséla téte en bas, sa chevelure, retroussée par la rapidité de sa chute, couvre comme un crêpe funèbre la moitié de sa figure et ne laisse voir qu'une
bouche qui rugit et liurle, et un oeil convulsé qui maudit et se dilate affreusement par la douleur. La poitrine trouée par un de ces homériques coups de lance que M. Wierlz donne si bien, le démon roole vers le gouffre, en compagnie de Tanlique serpent et de la pomme mystérieuse qui vont rejoindre rabîme. Partout la victoire du Christ éclate en épisodes les plus dramatiques. Audessous de Satan, porté sur ses grandes ailes aux ongles noirs, un démon fuit devant la victorieuse irradiation de la lumière divine, en Ij^nant à ses pieds une traînée /iJUMf de lumière sulfureuse qui trahit sa sinistre origine. Dans.^-^ les airs, dans les profondeurs du ciel et de l'horizon, la milice céleste entonne un hosanna de victoire, et les redoutables trompettes des archanges sonnent la victoire de la lumière sur les ténèbres, du bien sur le mal, du ciel sur Tabîme, d'Ormuzd sur Ahrimàne.
Voilà en quelques lignes, bien pâles smis doute auprès de cette page ardente et dramatique, le tableau d M. Wiertz; œuvre grande par la pensée autant que l; réalisation, et qui dénote chez Tarliste des progi ès imminents comme coloriste et comme penseur.
Nous avons compris aujourd'hui, en voyant réunis dans l'atelier de Wierlz, toutes ses oeuvres que nous avions déjà vues aux précédentes expositions et qu'il s'est refusé de vendre malgré les offres les plus brillantes; nous avons compris, disons-nous, que ce qui semblait aux uns folie, aux autres originalité orgueilleuse, n'était rien de tout cela. M. Wiertz veut grouper autour de lui toutes les créations de sa pensée, tous les jalons de sa vie d'artistC;, afin de reconnaître par lui-
même combien il s'est avancé vers l'idéal qu'il cherche à réaliser. Ainsi, son Triomphe de Christ va prendre place auprès du Patrodej de la Belle Rosine et du Christ nu tombeauy et Tan prochain nous apprendrons peutêtre que rarliste vient d'enfanter une œuvre supérieure à celle que nous venons de décrire.
Certes, ce dédain de la richesse, ce mépris des jouissances du luxe, ce saint culte de l'art, cette aspiration constante vers le beau et l'idéal, sont choses trop nobles et contrastent d'une manière trop étrange avec l'esprit mercantile de tant d'artistes, pour que nous n'admirions pas profondément ce simple et austère génie qui ne demande au monde que du pain, de la solitude et une toile en harmonie avec le cadre de sa pensée. Mais ce système d'appliquer à l'art le précepte de Boileau, de remettre vingt fois sur le métier son ouvrage et de le recommencer sans cesse, ce système, disons-nous, s'il est favorable à l'exécution matérielle, est fatal pour tout ce qui regarde l'inspiration, la spontanéité, la virginité de la conception. L'inspiration, comme l'occasion, devrait être représentée avec une seule tresse de cheveux au sommet de la téte ; il faut saisir cette fière capricieuse au passage, sous peine quelquefois de ne plus jamais la retrouver.
Et maintenant, si nous récapitulons les qualités qui éclatent d'une manière si haute dans la nouvelle œuvre de Wicrlz, nous y trouverons ce que nous cherchons vainement chez les peintres industriels : un dessin dont le style noble et pur contribue à donner plus d'élévation ot de grandeur à ses créations, un sentiment du pitla-.
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resqiie qui se manifeslc dans rordonnance dramatique de son œuvre et qui le place, selon nous, auprès des plus grands maîtres.
Un coloris brillant, une science de modelé qui, dans le Satan, réalise cet idéal de beauté où l'esprit rayonne à travers la chair, et où la chair n'est plus que le vêtement harmonieux de l'àme; une puissance et une élévation d'idées qui relèvent encore ce que le style de l'artiste a de naturellement noble et grand ; qu'on joigne maintenant à ces qualités un rare instinct du beau, une énergie incroyable de sentiment et de passion, et on aura une idée des qualités qui distinguent Wiertz, et de la hauteur à laquelle peut s'élever l'artiste, quand il n'est mù que par la sublime ambition de réaliser les conceptions d'un esprit d élite.
Le Comte d'Egmonl, — La Terxtalion. — Portraits,
PAR M. GALLAIT.
Voici une œuvre magistrale, émouvante, dramatique, empreinte d'un haut sentiment artistique. Ce que nous aimons chez Callait comme chez Wiertz, ce qui les met
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loiit deux pour nous à la lête de l'école belge, c'est un saint respect pour l'art, un mépris profond pour la peinture industrielle qui vit surtout de science manuelle, d'habileté de procédé, et qui, avant de commencer une œuvre, se demande si elle sera bien reçue par le marchand ou le bourgeois. M. Gallait comprend que l'artiste, comme lepoëte, exerce un droit d'initiative sur la foule, et que c'est à l'artiste à précéder la foule et non à se laisser remorquer par elle dans les voies étroites et mesquines des passions et des engouements contemporains. C'est en se tenant dans cette région haute et sereine où n'atteignent pas les infirmités et les passions transitoires d'une époque, que l'artiste conserve sa puissance et sa naïveté de conception et de réalisation. Quant à ceux qui attendent du marchand un échantillon des siijels demandés, qui inlerrogent la cote de la bourse de l'arl, au lieu d'attendre l'inspiration de leur pensée, ceux-là, quelle que soit leur habileté de métier, la perfection des moyens matériels employés dans leurs œuvres, ne seront jamais pour nous que des industiiels fort recommandables et qui, à ce titre, pourraient payer patente ; mais pour ce qui est d'être des artistes, ceci est ime autre guitare! comme dit Victor Hugo.
Nous ne voulons pas chercher à M. Gallait une méchante querelle à propos du héros un peu équivoque qu'il a pris pour sujet de son œuvre principale. Quoi qu'on fasse, le comte d'Egmont ne sera pour nous qu'un élourneau politique, une sorte de la Fayette du xvi^ siècle, qui, après avoir marché pendant quelque temps assez heureusement sur la corde raide du juste milieu, finit
un jour par rencontrer la hache du bourreau. Noire histoire a, Dieu merci, des types plus complets, plus poétiques et plus grands que ce comte d'Egmont, dont M. le baron de Stassart nous vante chaque année les vertus et les malheurs entre deux verres d'eau académiques. Mais enfin, puisque M. Gallait a accepté le comte d'Egmont comme un héros bon teint, nous ne le chicanei'ons pas davantage sur ce sujet, et examinons son œuvre au point de vue d'un drame grand et sacré, parce qu'il y a là un homme qui veille, qui agonise et que son échafaud se dresse sous ses yeux !
M. Gallait, qu'un ministère inlelligent et soucieux de la vieille réputation artistique du pays aurait dû mettre à la téte de l'école de Bruxelles, ne fut-ce que pour l'ar- "p radier au matérialisme, au mercantilisme et à l'amour du vert que M. Navez finira par lui inoculer, — M. Gallait, disons-nous, possède une grande distinction de style; sa pensée artistique est toujours noble et élevée, et il sait en empreindre au plus haut degré ses créations esthétiques. Dans ce regard furtif que le comte d'Egmont jette vers la place, est toute la puissance dramatique de cette œuvre. 11 y a là cette lutte suprême et navrante que l'orgueil humain cherche à voiler aux regards, mais que la chair trahit toujours. Dans ce regard indicible se lisent toutes les douleurs, toutes les espérances, tous les regrets, toutes les cruelles souffrances qui accompagnent la rupture violente des liens qui attachent l'homme à la vie. L'orgueil cherche à maintenir le calme sur ce front et dans ces traits, fouettés par tant de mystérieuses angoisses. L'homme se roidit, il va faire le beau devant la
hache, et c'est bien plus dans sa fierté de gentilhomme que dans la religion qu'il puise la force d'âme pour paraître dignement devant le coupe-lète.
Nous ne savons si nous avons pénétré dans le secret de la pensée artistique de M. Gallail en disant que la religion n'est pour le comte qu'un appui secondaire, et que l'orgueil de sa race suffît seul pour lui faire affronter la mort avec calme et dignité. Peut-être nous tromponsnous; mais s'il est vrai, comme le dit le Journal de Bruxelles, que l'artiste ait voulu montrer d'Egmont écoutant la voix de l'évéque qui lui parle de Dieu; s'il est vrai, comme l'assure le livret, que l'évéque cherche à détourner les regards du condamné du spectacle de lechafaud qui se dresse, alors nous avons quelques sérieuses observations à faire sur l'œuvre de M. Gallait.
Et d'abord, nous ne trouvons pas, comme le Journal de Bruxelles, que le comte d'Egmont soit intimement lié à l'évéque. Nous trouvons au contraire, et ceci est notre critique capitale, que l'évéque ne s'occupe pas plus d'Egmont que celui-ci de l'évéque. Nous ne voyons pas non plus que le confesseur cherche à détourner le regard du patient du terrible spectacle de l'échafaud. Et cette faute dans le point principal de l'action est grande, et pour en mieux juger, placez-vous devant la toile et dites-nous s'il n'y a pas un mur entre ces deux hommes.
Si l'évéque cherche à détourner les regards de d'Egmont du billot, si celte pensée chrétienne l'occupe vraiment, s'il veut attirer les regards du martyr vers ce
Dieu qui a des palmes pour tous les sacrifices, alors, dirons-nous, pourquoi l'artiste n'a-t-il pas motivé d'une manière plus énergique, plus accentuée et le regard et le geste du confesseur? Placez-vous en face du tableau, et vous verrez que son regard tombe dans le vague, tandis que sa main semble bénir quelqu'un prosterné à ses pieds. Ni l'œil ni la main ne s'occupent de d'Egmont ; l'œil plein d'une béate compassion, la main empreinte d'un mouvement plein de bonté et de mansuétude, ne sont pas assez directement dirigés vers le comte. Placez par la pensée un plan vertical entre le comte et l'évéque, et vous aurez deux sujets parfaitement indépendants : le premier, représentant un gentilbomme qui regarde un spectacle douloureux par une fenêtre ; le second, un bon prêtre qui, après avoir écouté la confession d'un grand pécbeur que vient de toucher la grâce, le bénit et prie Dieu de ratifier dans le ciel l'absolution qu'il vient de prononcer sur la terre.
C'est, selon nous, un grand défaut dans une œuvre d'art que d'être obligé de l'accompagner d'une légende, attachée au bas du tableau, qui explique aux spectateurs le sujet de la composition et leur donne le nom des personnages. Que diriez-vo.us d'un peintre de portraits qui mettrait au-dessous de ses modèles l'enseigne de leur maison, sur laquelle on lirait : M. Coquenard, marchand quincaillier, rue Neuve, n" 26? Une telle précaution dispenserait évidemment de toute ressemblance. Or, dans le d'Egmont nous trouvons ce défaut fortement accusé, et sans le secours du livret auquel on a cru devoir adjoindre un écrileau appendu au bas du cadre, nous
défions le plus habile de deviner le sujet qu'a voulu reproduire Tarliste. Et cependant, en donnant à la partie gauche de sa toile un peu plus détendue, en indiquant vaguement dans la brume du matin les façades si pittoresques de notre belle place de Bruxelles, au milieu de laquelle on eût vu s'élever un billot qui allait bientôl compter une sanglante entaille de plus, en rattachant d'une manière plus accentuée le confesseur au patient, il n'est pas un bourgeois de TAssocialion libérale qui, en s'arrétant devant l'admirable toile de M. Gallait, n'eût dit à son épouse: Tiens, ma biche, voilà ce pauvre comte d'Egmont, un libéral du temps des Espagnols, qui a été condamné à mort par les calotins, à cause de ses opinions politiques. »
Au lieu de cette révélation soudaine qui parle à toutes les intelligences, ôtez l'éciileau du cadre, et cent personnes admireront l'énergie du coloris, la profondeur du sentiment, la science et la pureté du dessin, la noblesse du style de cette œuvre que chacun traduira à sa fantaisie, mais dans laquelle la foule ne retrouvera pas, à coup sûr, le drame que l'artiste a voulu faire revivre sur sa toile.
Mais si notre critique a droit de s'attacher à la disposition dramatique du comte d'Egmont, en revanche, elle n'a que des éloges à donner à l'exécution matérielle. Le coloris de M. Gallait est chaud, riche et harmonieux; c'est la fraîcheur de l'école flamande réunie à l'éclat et à l'énergie de V^elasquez, un Espagnol greffé sur un Flamand.
La lumière qui tombe à droite sur le velours du fau-
louil du confesseur est d'une vérité inouïe et contraste admirablement avec les froids rayons de Taube qui illuminent le pâle front du comte. Le modelé des (êtes est d'une science de dessin et d'une magie de pinceau incroyables. Les mains sont belles et empreintes d'un cacbet vraiment magistral ; nous reprocbons seulement à M. Gallait de ne pas avoir donné aux mains du comte cette noblesse et cette distinction de race qui éclatent dans la tête. Ces mains sont énergiques et modelées avec une perfection dont Gallait seul est capable en Belgique; mais, encore une fois, ce ne sont pas là des mains de gentilbomme.
La Tentation est une œuvre où M. Gallait a voulu nous montrer qu'il sait rendre aussi bien que Ribeira le type austère de ces grands lutteurs du cloître, repoussant, par la prière et la pénitence, les mystérieuses et séduisantes apparitions que l'esprit du mal évoque au chevet des solitaires. Mais ici encore la critique peut reprocher à M. Gallait d'avoir laissé sa pensée se traîner dans le terre-à-terre d'une diablerie vulgaire et qui rappelle le troisième acte de Robert. Pourquoi ce démon moyen âge entre le solitaire et la blanche fille de l'enfer? Et ne pensez-vous pas que la Tentation eût été autrement dramatique, saisissante et vraie, si au sein de cette nuit étoilée, devant ce Christ au front incliné par la mort, la ravissante fille d'Astarté fut seule venue troubler la méditation du solitaire et attirer son regard à la fois séduit et épouvanté? Et depuis quand la femme, dans sa splendeur de grâce, de jeunesse et de beauté, n'est-elle plus suffisante pour représenter la Tentation? La femme.
nVt-clIe pas reçu de l'antique serpent riiiveslilure souveraine de toutes les séductions, de tous les pièges? — N'est-elle pas, depuis l'exil de l'Éden, le fondé de pouvoirs de la grande couleuvre, et faut-il compter toutes les auréoles qu'elle a ternies, tous les lauriers qu'elle a flétris, toutes les âmes qu'elle a entraînées dansl'abime? Or, placer côte à côte le démon et la femme, c'est un pléonasme moral, une redondance inutile, toute idée d'épigramme à part.
Quand saint Jérôme, saint Augustin et surtout Luther se plaignent de sentir la prière se glacer sur leurs lèvres et leur œil quitter le Christ pour contempler avec une secrète volupté ces attrayantes apparitions évoquées par des sens rebelles et mal domptés par le jeûne et le cilice, ce n'est pas le diable qu'ils redoutent. Au besoin, saint Dominique lui fera tenir sa chandelle jusqu'à lui roussir les griffes; Luther lui jettera au nez son écritoire, ou lui fera pis encore. Mais ce qu'ils craignent ces hommes de méditation et de prière, ce sont les formes suaves et harmonieuses qui se balancent devant eux avec d'enivrants sourires, des attitudes molles et voluptueuses, des regards tout chargés de flammes humides; voilà pour eux l'ennemi devant lequel ils tremblent et embrassent avec effroi le palladium sacré de la croix. Mettez en place de ces visions écloses dans la splendeur embaumée des nuits d'été, un diable rouge si bien ongle qu'il soit, et ils le mettront à la porte, ni plus ni moins qu'un caniche crotté qui se serait introduit dans leur cellule.
Mais, nous dira-t-on, vous n'admirez donc pas l'opposition de tempéraments, qui sert à l'artiste à faire valoir
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les chairs adultes et brunes des solitaires, les chairs sanglantes et enflammées du démon, et la carnation de roses et de lis de la spleiidide créature qui vient offrir au moine une heure de voluptés contre le salut de son âme. Certes, au point de vue du métier, de Teffet matériel, nous comprenons que les chairs rouges du démon fassent paraître plus blanc et plus satiné le souple torse de la tentatrice; mais cette raison, qui pour un peintre ordinaire serait admissible, n'est pas valable avec un artiste délite tel que Gallait, auquel on peut beaucoup demander, parce qu'il lui a été beaucoup donné.
Le temps nous presse; nous ne pouvons dire des portraits de Gallait qu'une chose : c'est que là encore il se montre un grand maître, et que dans le portrait de M. G...., il y a un chien que M. Verboekhoven ne ferait pas mal d'étudier.
L'Assomplion de la Vierge, — Portraits,
PAR M. NAVEZ.
Lorsque les lions de l'Atlas sentent diminuer la puissante énergie de leurs muscles d'acier ; lorsqu'ils ne peuvent plus atteindre d'un bond rapide la gazelle ou le
tlaini qui fuient; que le miroir des lacs leur monlre une crinière qui blanchit et ne leur renvoie plus l'ardente étincelle de leur regard ; lorsque la vieillesse, en un mot, les dépouille peu à peu des formidables attributs de leur sauvage royauté, ils cherchent, mornes et tristes, quelque caverne éloignée et inconnue, et là, appuyant mélancoliquement leurs muflles grisonnants sur leurs pattes fauves, ils attendent, calmes et résignés, la mort qui doit leur épargner la douleur d'étaler les ruines de leur force anéantie, aux regards de compagnons tout puissants d énergie et de jeunesse.
Pourquoi les artistes, les poêles que l'ombre du couchant de la vie commence à envahir, n'ont-ils pas ce noble et fier instinct des animaux, et comment consentent-ils à jeter sur les belles œuvres de leurs jeunes années, le triste reflet des travaux avortés de leur déclin? Comment ces INestors impuissants n'ont-ils pas un ami pour les arracher du combat, où leurs traits vacillants vont tomber au pied de l'ennemi, sans même elïïeurer les armures? Pourquoi Voltaire n'a-t-il pas trouvé un ami qui l'aidât à brûler Irène et les Lois de Minos, et tous ces fruits avortés de sa stérile vieillesse. Pourquoi étaler ainsi en plein soleil ces ruines de l'esprit et de l'âme, bien plus tristes que les ruines sur lesquelles la nature jette un manteau de fleurs et qu elle emplit de gazouillements d'oiseaux? Et qui donc forçait M. Navez à ternir son blason par une défaite et à nousofl'rir le douloureux spectacle de ses forces aflaissées, de son intelligence obscurcie et de ses créations énervées.
Triste mission^, en effet, pour la critique, que celle de
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venir dire comme Gil Blas à rarchevcqne de Grenade : Monseigneur , vos homélies baissent ! de conseiller à Tilien, occupé à quatre-vingts ans à rapetisser sa vieille gloire, d'anéantir ces œuvres avortées sur lesquelles il s'acharne à écrire : Titien, fecit, fecit, fecit! Mais, nous l'avons dit, la critique est pour nous une chose sérieuse et sévère, et si elle éprouve des joies charmantes à arracher un talent vrai à l'obscurité de la misère ou à le protéger contre les haines de coteries, elle a aussi des devoirs pénibles à remplir, mais qu'elle doit savoir accepler sans haine comme sans faiblesse.
M. Navez est, nous ne savons à quel titre, considéré comme le chef de l'école de Bruxelles. M. Navez a fait ce qu'on appelle école ; c'est-à-dire qu'une foule déjeunes gens, égarés, séduits par sa réputation artistique, l'ont pris pour guide dans leur pérégrination à travers ce royaume de l'art, où quelques élus atteignent seuls les sommets rayonnants et dorés, tandis que la foule patauge et s'embourbe dans les fondrières et les marécages des bas-fonds. Or, prendre pour guide un aveugle ou un étranger au pays, qui ignore les vraies routes et va se fourvoyant à chaque pas, c'est là un danger contrelequel nous voulons prémunir les jeunes artistes qui, sur la foi de la réputation du guide, pourraient s'égarer et aller s'ensevelir avec lui dans un de ces abîmes d'où l'on ne revoit jamais la pure et blanche lumière du soleil de l'art.
Dans ses efforts pour atteindre à ce sentiment religieux, simple, profond et grand qui éclate dans les grands maîtres italiens, M. Navez n'a rencontré pai' malheur qu'un style maniéré, prétentieux et faux, qui se tiahil
3i LES BEAUX-ARTS EN BELGIQUE
dans tous ses personnages. Sans puissance pour atteinilre ridéal religieux, il s'est conlenlé de celle religiosité bàlarde qui est aussi éloignée du sentiment religieux, que la prose poétique de M. le vicomte dVVrlincourt est éloignée de la véritable poésie. Ne cherchez chez M. Navez ni la profonde naïveté de l école allemande, ni la noblesse et le grand style de l'école italienne, ni la grandeur austère et le mysticisme ardent de l'école espagnole, ni la puissance de coloris de l'école flamande. Ses vierges sont des pensionnaires qui viennent de remporter legrand prix d'application et de broderie au crochet. Ses saintes et ses bienheureux grimacent l'extase et n'aboutissent qu'à une niaiserie béate qui, loin d'éveiller jamais un sentiment religieux dans l'âme du spectateur, serait capable de perdre le paradis de réputation ici-bas. On sent percer partout dans ces œuvres flasques, où le mélier s'elForce en vain de suppléer à l'art, l'absence d'une pensée créatrice qui rayonne à travers le sujet et l'élève à la hauteur d'une conception artistique. Et puis, que dire de ce coloris criard et violent qui attire l'œil de partout, de cet amour pour le vert qui éclate dans toutes les œuvres de M. Navez, et qui nous rappelle les sympathies du peintre Oscar, l'ami de Jérôme Paturol? Celte prédisposition, cette vocalion pour \evert, couleur dont les vraies peintres se montrent d'ordinaire si sobres, doit tenir, chez M. Navez, à uneorganisation particulière de l'appareil visuel, car, sans celte circonstance, nous ne nous expliquons pas comment il pourrait se justifier d'avoir mis mi t;c/t jusqu'aux habilauts des régions célestes. Les draperies de la Vierge sont d'un style maigre ef
DIÎ 1848 A 1857.
mesquin ; l'expression de sa figure est d'une banalité incroyable et d'un terie-à-lerre d'exécution indigne d'un liomnie qui nous a quelquefois donné l'occasion d'admirer de remarquables qualités d'exécution. Quelques mains font cependant une heureuse exception, surtout dans la partie gauche du tableau. Nous ne voulons pas faire ici une critique de détail qui serait trop facile, nous répéterons seulementce que nous avons dit en commençant cet article, qu'il est fâcheux pour M. Navez de n'avoir pas eu autour de lui des amis assez soucieux de sa renommée pour lui épargner les sévères observations que le sentiment public manifeste devant cette œuvre banale et avortée, comme pensée et comme exécution. En n'exposant que quelquesbonsportrails, pareils à celui de M. Van Meenen, M. Navez eût épargné à sa renommée un échec mortel et que toutes les réclames de rindépendance seront impuissantes à réparer.
Si nous nous montrons aussi sévère pour M. Navez, c'est, nous ne pouvons assez le répéter, parce que son titie de chef d'école peut entraîner dans une voie fatale une foule de jeunes artistes qui, sur la foi des journaux, peuvent croire à une supériorité qui pour nous n'est rien moins que justifiée. C'est parce que l'amour du vert nous semble un danger, et qu'il y a dans les tendances systématiques en peinture, des influences é])idémiques dont nous voulons éloigner les jeunes artistes ; c'est , enfin, parce que l'imitation servile d'un artiste fourvoyé comme style et comme couleur, et privé d'une conception artistique même ordinaire, ne pourrait aboutir qu'à nous donner une pépinière de rapins sans avenir, dont le
dessin lâché, le coloris bruyant cl criard, la pensée banale et les tendances verdâtres seraient un jour un véritable fléau pour leurs malheureux conlemporains.
Le Christ au Tombeau,