PAU M""' O'CONNELL
La fille d'Icarius, couchée avec un mol et voluptueux abandon, les yeux noyés d'extase amoureuse et bachique, tend une coupe d'or aux amours, qui piessent dans le cratère les grappes vermeilles et généreuses sous lesquelles Bacchus s'est métamorphosé. Déjà l'imprudente immortelle subitl'irrésislible puissance dudieu ; encore cette coupe, et elle sera vaincue, et elle appartiendra au cojisolateur d'Ariane et au civilisateur des Indes !
Voilà 1 épisode charmant que M"'' O'Connell a traduit avec une magie de sentiment qui nous reporte au paganisme, et un charme et une puissance de coloris bien fails pour étonner, lorsqu'on songe que cette œuvre si robuste comme dessin, si riche et si savoureuse comme couleur, est éclose d'un pinceau de femme.
L'attitude d'Erigone est empreinte d'une volupté intime et profonde qui se lit dans ces yeux à demi noyés déjà par l'influence souveraine du dieu qui porte des grappes pour fleurons à sa couronne; son bras gauche retombe mollement sur un lion dont le mufïïe fauve fait rayonner la fraîcheur et la jeunesse des chairs de l'immortelle. Sa tête un peu inclinée en arrière jette un regard noyé à l'échanson ailé et mutin qui lui remplit la suprême coupe. Rien de gracieux comme cet amour à la chevelure brune, dont le regard malin chante déjà la défaite d'Érigone. D'autres amours assistent à l'action et attendent le moment du triomphe de Bacchus.
Il y a dans cette œuvre un progrès immense comme fermeté de dessin, harmonie et vigueur de coloris. Nous ne I etrouvons plus ici les tons de sépia et de goudron que jyjnie O'Connell semblait affectionner. Sa palette s'est enrichie et épurée, sa couleur est devenue plus saine et plus brillante, bien qu'elle manque encore d'une qualité que nous cherchons en vain dans le torse de l'Érigone : la vie et Vélasticité.
Lorsque nous avons devant les yeux des bacchantes de Jordaens ou de Rubens, nous voyons, nous comprenons que cette chair vit et que sous sa transparente enveloppe roulent les flots de sang qui la colorent. Touchez
216 Li:S Bl^AUX-ARTS EiN BELGIQUE
du doigt ces robustes épaules, ces formes plantureuses, cl vous sentirez la chair céder comme un doux ressort. Les chairs de VÊrigone ne sont rien moins que cela. Elles ont un caractère œdémateux et flasque qui frappe le regard. Ce corps si beau est soufllé, c'est un tissu cellulaire gonflé de lail ; portez-y la main, vous n'y sentirez pas celte charmante et douce élasiicilé qui accuse et révèle la vie.
Ajoutons, cependaiit, que ce que nous disons ici pour le torse de VÊricjone n'est plus vrai pour le bras, qui repose mollement sur le lion. Ce bras et la main sont d'un dessin, d'une grâce de modelé, d'une puissance de vilalilé irréprochables.
Nous ne savons pourquoi l'artiste a cru devoir donner un ton si riche et si brillant à la draperie bleue qui recouvre en partie VÈrigone. L'énergie du coloris de ce voile d'azur fait pâlir encore les chairs déjà un peu crayeuses et a, en outre, le défaut de disiraire le regard en l'appelant par un ton trop vif. Nous dirons la même chose de la draperie rouge qui domine le tableau. Que l'artiste éteigne ces deux parties trop vigoureuses comme couleur, qu'elley introduise des tons neutres, et le sujet principal va prendie une valeur nouvelle et inconnue qui complétera l'harmonie de cette belle œuvre. Du reste, le style de cette draperie est banal et lourd.
Nous ne dirons que quelques mots du portrait de M. Arsène IJoussaye, par la même artiste. C'est une œuvre fièrement traitée comme expression ; le coloris est vigoureux et léger tout à la fois. La masse de la barbe, un peu fauNc de ton, fait illusion. Le modelé e>l franc.
énergi(|ue el iiel sans ilurtMé. T^n soiiime, ce poi trail est Tuii des meilleurs du ^aloll.
Les dsriiisrs moments d'Everard de T'Serclaes,
PAR M. STALLAERT.
Il nous semble avoir vu de M. Slallaert des œuvres plus fortes et plus sérieuses que celles qu'il a exposées cette année. Sa composition frise la cohue, son dessin est mou et lâche, son coloris manque de vérité et de vigueur. Toutes les léles ont la même valeur comme ton ; le prêtre qui occupe le phin de gauche du tableau nous paraît doué d'une laille gigantesque el d'une figure découpée en silhouet!e.
Nous nous expliquons les misères de cette œuvre en lisant au bas de la légende du calalogue, le falal, commandé par la ville de Bruxelles,
Il y a dans la dame à Vanneau d'or du même arlisie, des hasards perfides et malicieux de dessin, qui ont échappé à M. Slallaert et auxquels nous lui conseillons de remédier. S il veut savoir ce qu'on remarque surtout dans sa dame à Vanneau d'or, qu'il interroge le premier rapin venu... en l'absence des dames.
INous soumellons aux hommes de goût, îiiix criliques el aux arlisles, un doute étrange qui nous est venu à la vue d'un lableau de M. Jacquiuid , inlilulé : les Musiciens ambulants, que nous rangeons sans biaiser parmi les eroùtes les plus criardes el les plus éclievelées du snlon. Si celle affieuse débauche de palette, celle orgie de jaune de Naples appai lient à M. Jacquand, alors nous demanderons qui a exécuté le Saint- lîonaventure, dans lequel il y a quelques qualités comme dessin et coloris. Le Charles, I^'^ et les Musiciens ambulants sont dignes l'un de l'autre; il y a là même absence de style, de goût, d'harmonie, même coloris faux et malsain. Dans le Saint- Bonaventure , le coloris est solide, le dessin nerveux el em|)reinl d'un certain caractère. Nous reprocherons aux mains des personnages de celle œuvre d'être irop eftëminées comme modelé. Le saint lave la vaisselle d'après les traditions du théàlre, qui consiste à remuer des assiettes propres dans un baquet vide. Nous recommandons aux ménagères le trépied dont Jacquand a orné sa cuisine claustrale; il y a là tout un progrès dans la voie du confortable.
L'arrêt de mort du baron Montigny au château de Simancas. — L'aîné des Orphelins,