‹ Les beaux-arts en Belgique de 1848 a 1857Chapitre 21 sur 49 · PAR M. WAUTERS · texte numérisé non relu

PAR M. WAUTERS

M. Wauters s'est inspiré d'une des découvertes faites récemment par M. Gachard, dans Jes archives du chà teau de Simancas. Le baron de Montigny fut étranglé ou décapité, on ne sait trop, mais Tordre fut donné au gouvernement d'annoncer sa maladie. « On doit procéder à « Texéculion de telle manière que personne ne sache « que Monligny a été justfcié, mais qu'on dit en public « au contraire, qu'il est mort de sa mort naturelle. » Voilà les instructions que le Tibère espagnol, plus lâche encore que le Tibère romain , donnait à ses créatures. Il voulait la sécurité du despote, mais reculait devant la responsabilité du bourreau.

M. Wauters a dépeint Monligny au moment où on lui lit sa sentence de mort. La prison et risolemenl ont brisé 1 énergie physique de la victime, qui écoute assis son arrêt de mort. Il n'aura pas comme d'Kgmont lechafaud en plein soleil, avec un peuple entier pour témoin de son agonie et pour futur vengeur. Non! la viclime

lonihora obscurtMnenl, sans un regard ami pour le réconforter, le consoler ou lui permellre une prochaine vengeance. Après la leclure, le bourreau el le lacd, ou la hache, qui sait? le poignard peul-étre, feronl leur œuvre et la Belgique apprendra que le baron de Monligny est « mort de sa mort naturelle au châleau de Simancas, « malgré les soins dont le roi Irès-chrélien l'avait « entouré. »

Cette composition ne permellait à l'arlisle rien de mouvementé dans Tordonnancc, de biillant dans l'exécution. Le coloris devait être sobre, contenu et pris dans les tons éteints de la palette. C'est ce qu'a compris M. Wauters. La victime écoute sa sentence avec résignation, qui sait, avec joie peut-être. La tombe affranchit, elle laisse au bourreau un cadavre, mais l'idée immortelle, la liberté, la dignilé de l'âme humaine retournent à Dieu, qui laisse aux tyrans quelques jours pour régner, parc<î qu'il a l'éternité pour punir.

L'aspect de cette œuvre est sombre, triste et parfaitement en harmonie avec les sentiments qu'elle représente et qu'elle éveille. Nous eussions désiré plus de noblesse dans la tête de Montigny et plus d'instincts brulaux et violents dans celle du bourreau. Le dessin est correct et hardi, les clairs-obscurs, laissent à désirer comme vérité de ton et transparence.

Vainé des orphelins, est une œuvre d'une vérité et d'une profondeur de sentiments rares. Un jeune homme de dix-huit ans tient dans ses bras un jeune enfant, tandis que sa jeune sœur se cramponne à lui avec l'inslinct de la faiblesse qui cherche un appui.

DE mS A 18o7.

Celle loile esl un chef-d'œuvre de senliment naïf et vrai.

Il n'y a pas là celte douleur grimacière qui se reproduit au moyen de quelques contractions musculaires, mais une angoisse navrante de I ame qui se trahit dans le miroir mohile des traits. Le jeune homme est triste et grave; il refoule ses larmes au dedans de lui, car il sent qu'il doit donner l'exemple de la résignation et du courage. Le contrasie de celle jeunesse avec cette douleur si vaillamment supportée, avec cet appel au ciel qui se lit dans un regard moine et humide où la douleur triomphe encore des forces de la volonté et des douces paroles de l'espérance, ce contraste, disons-nous, est navrant, et peu de tableaux au Salon causeront une émotion plus vraie, plus humaine et plus profonde.

Il y a dans cette œuvre de grandes qualités de dessin, les attitudes sont simples et vraies, la douleur y rayonne de toutes paris. Le malheur a ployé, on le sent, ces jeunes organisations auxquelles le temps rendra seul leur ressort juvénile et leur charmante vivacité. Les mains surtout sont d'un dessin irréprochable. Le coloris sobre et puissant contribue encore à l'émotion causée par celte toile, que nous considérons comme une des meilleures qu'ail exposées M. Wauters.

LKS REAIX-Ains KN BELGIQUE

XYI

Le Réveil de Montaigne, — La famille du Supplicié. — La mort d'Adrien Willaert.

PAR M. HAMMAN.

M. Hamman, sauf sa Famille du supplicié ^ œuvre originale, conception dramatique iseuve cl hardie, où la beauté et rénergie du dessin, la hardiesse des draperies, le sentiment poignant et profond des personnages ne laissent guère à désirer, M. Ilaniman nous semble avoir reculé de[)uis son Vésnle. Dans son Réveil de Montaigne, il y a des hérésies de dessin étranges et la perspeclive n'y est guères mieux traitée que la forme. Et puisque JM. Hamman s'attaquait à Montaigne, nous ne savons pourquoi il n'a pas suivi fidèlement le portrait que Montaigne a fait de son père, bon et honnête gentilhomme périgourdin. Le musicien qui joue de la viole est un vrai géant qui crèverait le cadre s'il déployait ses membres. Le père Montaigne a Tair d'un (yran de mélodrame ou de l'ogre venant reconnaître la chair fraîche qu'il a flairée. Ce tableau manque d'air et d'espace, les draperies en sont banales et comnuines.

La Familledu supplicié esl une création forte et hardie, empreinte d'un sentiment drainali(|ue profond. Au pied

d'un gibel se tiennent deux femmes, la mère et Tépouse (lu supplicié. Les jambes du patient floltent, lourdes et injmobiles, au-dessus de latêle des deux désolées. Dans le lointain, on voit le bouri eau et sa cohorte de tourmenleurs qui s'en retournent à la ville après avoir fait leur œuvre de mort. Des coi beaux arrivent à lire d'aile, attirés par l'appât d'une proie fraîche. Voilà le drame simple, mais terrible comme une scène de Macbeth.

Rien de plus énergique et de plus émouvant que la douleur de l'épouse, qui se produit par une attitude stob que et ferme et le regard chargé de haine qu'elle jette aux bourreaux de son mari. Déjà elle- couve sa venij;eance; ses yeux secs rayonnent d'une rage sombre. Elle serre convulsivement sur son sein robuste un enfant (jue le gibet vient de faire orphelin. La mère, affolée de douleur, est affaissée au pied du gibet et se tord dans les convulsions d'un désespoir qui se traduit par des hurlements de hyène. Cette llachel ne voudra pas être consolée, mais prêtera son bras et sa volonté pour le jour de la vengeance!

Tout dans cette œuvre est mâle et robuste. Les draperies sont jetées avec une hardiesse et une simplicité magistrales. Le dessin est énergique et empreint d'un sentiment piofond. Le coloiis un peu grisàlre laisse à désirer. La lumière du fond n'est pas franche; mais à part ces légers défauts, nous sommes persuadé que cette loile de M. Hamman aura plus de succès auprès des gens de goût et des artistes que son Adrien Willaert, (jue nous voulons étudier plus consciencieusement, avant d'en parler.

Li:S BKAtX-AlM S KN lil- I.CilQL'ii:

Épisode du mariage d'Henri IV.

PAR M. ISAIJKY.

M. Isabey est du petit nombre de ces artistes qui comiUent sur les séductions et la magie de leur palette pour subordonner le sentiment et la pensée d'une œuvre aux splendeurs du coloris. Il est bien question d'Henri IV et de son mariage, ma foi ! dans cette toile où le peintre a jeté à pleines mains le splendide écrin de sa palette et où le brocart, le velours, les étoffes lamées d'or, brodées de pel les, constellées de pierres précieuses, s'épandent le long d'un pallier comme un flot lumineux.

Il y a dans cette œuvre quelque cbose qui rappelle la richesse de tons de Paul Veronèse, tandis que la hardiesse et la sûreté de la touche font songer à l'énergique pinceau de Rubens. Il faut à coup sûr une organisation artistique exceptionnelle pour oser traiter avec ce laisser-aller de pinceau, avec cette audace de procédé, une œuvre pareille, plus colossale, malgré son format, que bien des arpents de toile où la touche est molle, sans accent et sans vie.

Ce tableau est un curieux sujet d'études pour nos

arlisles. S'il ne brille pas par celte louche fondue, Iransparenle et harmonieuse qu'affeclionnent surtout les peintres flamands, si on peut lui reprocher de n'avoir pas de centre lumineux où la lumière concentrée vient attirer le regard, en revanche, quel vif et ardent sentiment du pittoresque, quel ordonnance savante, quel instinct délicat et sùr dans l'art de grouper les masses et de disposer les personnages; quelle vigueur dans ce coloris qui sait être partout rutilant et splendide, sans jamais être criard ou bruyant! Et puis, à côté de ces qualités si magistrales, de ce dessin si élégant, si spirituel, si grand seigneur, quel sentiment de l'espace dans cette cathédrale aux arceaux pavoisés des drapeaux de Coulras, d'Arqués et d'Ivry; comme la foule se déroule et se meut à l'aise dans cet immense vaisseau où retentissent les chants des musiciens, mêlés aux giondements sonores de l'orgue!

Le perron, inondé d'une foule de jeunes femmes splendidement vêtues des plus brillantes étoffes, attire surtout les regards par la variélé, la vigueur et la richesse de tous qu'y a prodigués l'arlisle; et bien qu'on puisse lui reprocher de n'avoir pas assez varié ses types de figures, d'avoir donné à toutes ses chanteuses la même taille, la même désinvolture, l'œil, charmé par les magnificences du coloris, séduit l'esprit, qui jouit avec un friand plaisir de cette fête donnée au regard. La tribune où se tiennent les musiciens, le pallier en perron du jubé. Iraités dans les tons sobres de la palette, sont cependant ce qui nous charme encore plus dans cette œuvre prodigieuse. Le coloris de toute celte partie est d'une harmo-

nie cl d'une vigueur dignes des plus grands niuilres. Les Hgures y sont campées avec une aisance el une ciànerie d'alliludes (ju on chercherait en vain dans les autres toiles du Salon.

Nous envions à M. Couteaux le honheur de posséder celte merveille qui, mal éclairée, mal placée, rayonne cependant au milieu du Salon comme une corheille de hrillantes fleurs au milieu d'un pré de prosaïque luzerne.

Nous passons rapidement sur une foule de toiles dans lesquelles éclalent quelques qualités éloulfées sous lahsence de senliment, sous les trivialités d'un dessin grotesque, d'un coloris lourd et pàleux, d'une ordonnance sans intelligence et sans style. Nous nous demandons le à quoi bon d'une foule de grandes machines où |se manifestent tant d'avortements artistiques. Quelle destination donner, par exemple, à ces prétendues choses religieuses où l'on cherche en vain l'omhre d'une pensée el dans lesquelles le peinlre a l'évélé toutes les misères d'une intelligence incapahle de s'élever à une conception artistique quelconque. Quel sera le sort de ces tableaux de genre, sans esprit, sans dessin, sans coloris, de ces épinards à l'oseille ou au jus et qu'on décore du nom de paysages, de ces marines poudrées au blanc de zinc ou lavées à l'eau de choux. Villon, le poêle, s'inquiélait fort de ce que pouvaient devenir les vieilles lunes; nous nous deinaiulons, jious, où peu\en( s'écouler ces charreléo dr

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peintures grolesqiies, flasques, lourdes et solles qui encombrent chaque Salon d'exposition. Déjà TAmérique est inondée de paysages impossibles, de tableaux de genre faits pour égayer les plus renfrognés méthodistes. L'Amérique méridionale consomme beaucoup de compositions religieuses qui causeraient un fou rire général en Europe et qui prouvent la gravité imperturbable de la race espagnole. Les Etats-Unis sont Texutoire où s'écoulent les paysages qui doivent donner aux Américains une singulière idée de la nature européenne. La Californie et la Nouvelle-Hollande regorgent de joyeusetés picturales où la couleur et la forme manifestent une complète indépendance des œuvres de Dieu. iMais le flot de toile peinte monte toujours — menace de nous engloutir, si quelque nouveau Colomb ne découvre pas quelque débouché inédit aux |)roduits trop féconds de l'armée artistique qui se recrute sans cesse de nouveaux producteurs. Heureusement pour ceux-ci que l'Amérique est occupée à enfoncer les portes du Japon à coups de canon, et puisque les Chinois viennent d'adopter le gaz, rien ne s'oppose plus à ce qu'ils réjouissent leurs regards par la contemplation de toutes ces choses burles(jues que nos artistes conçoivent et exécutent gravement. Reste à savoir si les Chinois éprouveront, en voyant ces choses, un fou rire aussi inextinguible que celui qui nous prend lorsque nous contemplons leurs paysages sans ombre, sans perspective, sans relief et sans modelé.

Le nouvel an en Flandre. — Les catholiques. — Faust et Wagner

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