PAR M'" CALAMATTA
Le promeneur qui vague par les salons de TExposition trouve, au détour d'une travée, un tableau représentant
une femme rose, écoulanl la conversation d'un monsieur quia éluson domicile dans la peau d'un ^>ort constructeur, comme disait feu le Belge. La femme est une jolie silhouette, très-proprement découpée dans du papier rose lendre. L'une de ses mains repose à deux kilomètres d'elle, sur un tertre verdoyanl. Elle est nue, non comme la Vénus de Phidias ou la Vénus d'Arles, non comme la Madeleine de Canova; nudité pudique et charmante, que la vierge la plus pure peut contempler sans rougir, tant la sainteté de Tart a élevé ces blanches créations au-dessus des grossières réalités terrestres. L'Éve de M"'^ Calamatla est nue comme une courtisane surprise sans cotte dans son boudoir. Un sapeur se trouve géné en regardant celte silhouette rose, à laquelle il vote dans son âme troublée, une feuille de vigne ! Les femmes rougissent ou baissent la tète. Les jeunes gens chuchotent et font de mystérieux et profonds commentaires ! Les artistes sourient dans leur barbe en faisant Dieu sait quelles réflexions, et l'Eve reste en tète-à-lête avec son compagnon, qui parait lui explicjuer les avantages de loger dans une peau de serpent pour se f)réserver des fioides nuits du paradis terrestre. Car il ne s'agit de rien moins, dans cette œuvre étrange, que de la séduction de la première femme par Satan. Mais que dire de la pensée qui a rendu d'une façon aussi grotesque cet épisode simple et sublime des premiers jours de l'homme? Est-ce ainsi que l'art doit traduire aux yeux de la foule ces mystères des premiers âges? Et ce réalisme grossier qui ne sait pas dégager la pensée du mythe qui l'enveloppe, dénote-l-il une conception artistique un peu hors ligne? Où donc
DE A 18j7.
M"" Calamalla a-t-elle été prendre le type de ce grotesque démon qui semble atteint de cette sorte de lèpre de l'Orient qu'on appelle Véléphantiasis,ei qui se manifeste par de vives démangeaisons, suivies de larges plaques écaillées qui envahissent le corps? Et si Satan n'est pas atteint de cette maladie, pourquoi se gratle-t-il ainsi le front avec furie? Est-ce là comprendre cette sublime Genèse dans laquelle Milton, Flaxmann et Martinn ont puisé de si belles et si grandes inspirations!
Il y avait dans ce sujet en apparence si simple, mais aussi si fécond, toute l'étoffe nécessaire pour faire une œuvre émouvante par le sentiment, profonde comme pensée et pittoresque comme exécution et ordonnance. La jeunesse, la beauté, l'innocence, les fraîches et naïves impressions d'une àme neuve qui sourit aux œuvres de Dieu et les adore avec amour, tout cela c'est Éve. Or, quoi de plus puissamment dramatique que la lutte de l'archange déjà vaincu, cherchant à greffer le mal dans les cœurs des premiers-nés de la terre? Et n'était-ce pas un beau drame qu'Éve écoutant avec crainte et bonheur la voix du tentateur, ouvrant son âme à des émotions nouvelles et sentant s'éveiller en elle cette irrésistible curiosité à laquelle tant d'Éves succombent tous les jours? Puis, à côté de cette figure où l'on eût vu resplendir la beauté à son aurore de jeunesse et de vie, quel beau et puissant contraste n'eût pas fait la figure, non du Satan boa de ]M"'° Calamalta, mais du Satan, tel que l'a compris Wiertz, versant goutte à goutte le poison de sa parole caressante et mortelle dans ce cœur avide de connaître! Ne voir dans la tentation d'Évequ'unepomme,
un serpent et une femme, c'est avoir une Irisle inlelligence des drames bibliques eï une conception artistique destinée à ramper dans les voies banales d'un prosaïque réalisme.
Nous ne voulons pas discuter avec M""^ Calamatta le système de peinture qu'elle semble avoir décidément adopté. Ce pastiche qui n'a pris à l'école Horentine que ses défauts, sans pouvoir atteindre à son ardent mysticisme, à sa charmante naïveté ou à sa puissante énergie ; ce pastiche d'art moyen âge nous rappelle les tentatives semblables faites en 1832 en littérature. C'était alors le bon temps de la Wilévnlnre macabre, fauve, satanique et fantastique. L'orthographe et la grammaire de notre époque furent abandonnées pour de laborieux pasliches où l'on s'efforçait d'être gaulois et naïf. Cette épidémie nous valut le Roi des Ribauds et les romans de Jacob. Les artistes qui s'appelaient Jean, traduisirent leur appellation initiale' en celle de Jefiean. Les vieux pots et les bahuts vermoulus surgirent de toutes parts; l'acajou fut déclaré bourgeois et épicier, et les jeunes filles n'aimèrent plus que des amants mal guéris d'une jaunisse, et qui dans \ei\v poitrine d'homme senlaient battre un cœur d'homme!
Un beau jour, en voyant cette mascarade moyen âge, où les senlimenls et les idées de nos jours hurlaient de se (rouver accouplés avec les mots du xvi'^ siècle, chacun se mit à rire au nez de son voisin. La littérature fui lïuérie la première; la peinture continua d'aimer le maigre, le hâve, l'anguleux, le jaune, le roide, les saints empaillés par le système Gannal, ou boucanés d'après le procédé employé pour les harengs-saurs. Le contour
élail tout, le modelé rien. Une cerlaine religiosilé creuse et niaise tenait lieu de sentiment et de pensée, et celle trisle école qui ne sait pas que Tari ne retourne pas deux fois par les mêmes roules et se modifle en s'agrandissanl et se complélant, nous montre aiijourd'hui chez M"'*' Calamatla à quels déplorables excès peut conduire le pasliche systématique.
Nous ne chicanerons donc pas Tarlisle sur le développement anormal d'une hanche, véritable promontoire iliaque ; nous ne parlcFons pas non plus de Tabsence de modelé, de sang, de chaleur et de vie qui se fait sentir dans rÉve. Tout cela est, au point de vue des idées de M"'^ Calamalta, l'idéal du beau porté à sa troisième puissance. Pvespectons des convictions dont lartisle est la première victime !
Défaite d'Attila.
PAR M. COOMANS.
Voici une œuvre empreinte d'une personnalité audacieuse et puissante, une pensée que ne pouvait lenler qu'un esprit d élite, tant les dangers en étaient grands et le succès douteux. Reproduire sur la toile cette colossale
lucrie où pendant deux jours les sauvages Uibus de l'Asie se lieurlèrent contre les vieux Romains cl les jeunes barbares, Visigolbs, Francs et Burgundes, qui allaient hériter de la puissance romaine ; ressusciter à nos regards celte gigantesque lutte auprès de laquelle nos batailles modernes ne sont que des jeux déniants; montrei' le dernier effort de ce terrible Attila qui a marqué son passage dans l'histoire du cinquième siècle par une longue traînée de sang et de ruines, c'était là, nous le répétons, une (icreet dangereuse entreprise^ mais dont M. Coomans est heureusement sorti.
Analyser une pareille œuvre exigerait vingt pages de description. Ce n'est pas là une bataille officielle, mathématique, où des lignes heurtent des lignes, mais une véritable lutte qui rugit, qui hurle et qui saigne; une boucherie d'hommes, où la hache franque brise les cimeterres mongols et où les flèches tartares trouent les armures du haut des chariots de guerre. Il y a une fougue et un pittoresque admirables dans ces groupes de cavaliers dont la narine épanouie savoure les fumées du carnage. Les limons des chars, armés de formidables fers de piques, traversent cavaliers et chevaux, tandis que les roues brisent les poitrines des blessés. C'est là vraiment une belle et savoureuse tuerie, telle qu'en devait rêver ce sauvage Attila, qui du haut de son pâle coursier plane sur la moisson humaine, comme le démon des batailles. Tout le groupe d'où se détache le Fléau de Dieu est empreint d'un mouvement et d'une animation remarquables. Un ciel morne et plombé laisse tomber par une trouée de nuages, un jour livide sur ce champ de
bataille où les blessés élanchent leur soif clans les ruisseaux de sang. L'énergie et la passion débordent dans cette toile qui dénote chez M. Coomans un rare instinct du pittoresque et une fougue de conception et de réalisation tfui nous a rappelé la Prise d'Antioche de Gallait.
Nous aurions désiré cependant que M. Coomans eût fait ressortir davantage les types opposés des deux races qui combattirent à Châlons. Nous aurions voulu voir les Francs à la chevelure flottante, aux yeux glauques, aux armures bizarres, contraster avec ces hordes mongoles qui laissèrent une si profonde épouvante dans TEurope occidentale. Nous aurions voulu retrouver l'Attila dont parle Priscus, « sérieux et ter- « rible, ramassé sous sa taille courte et forte, le nez « écrasé, le front large percé de deux trous ardents. » Nous aurions désiié voir surtout ces terribles Huns aux figures olivâtres et tailladées, aux vêtements farouches et étranges, qui avaient fait croire aux populations épouvantées qu'ils étaient nés sur les bords du Volga, de l'accouplement d'un démon et d'une strige.
M. Cooitians qui nous paraît un artiste intelligent et consciencieux, aurait pu retrouver dans une foule de documents les éléments nécessaires pour donner à son œuvre si remarquable à tant de litres, cette vérité historique et locale qui eût jeté une si énergique variété et de si pittoresques contrastes dans cette toile si dramatique et si puissante d'inspiration et de jeunesse.
Le coloris de M. Coomans a besoin de s'assouplir, de s'harmoniser. Sa touche est âpre et ardente, et se ressent de l'énergie de sa conception artistique. Heureux défaut
(|uo ràge câlinera, surabondance de séve qui nous promet un jour un talent sérieux et dramatique!
Luca Signorelli faisant le portrait de son fils mort.