PAR M. MATHIEU
C'est avec un sympathique intérêt que nous nous arrêtons devant les œuvres de M. Mathieu. Depuis six ans que nous suivons toutes les modifications, tous les progrès de son talent, nous avons toujours reconnu chez cet artiste une aspiration ardente cl sincère vers cet idéal que toute nature vraiment artistique consulte avant de se mettre à Tocuvre. Voué tout entier à Tétude des maîtres italiens, M. Mathieu a gardé quelque chose de la noblesse et de la distinction de leur style et de Tharmonieuse richesse de leur coloris. Mais pour arriver là, que de luttes, que d'espoirs trompés, que de défaites même ! Tandis qu'il créait dans sa pensée des œuvres magistrales, sublimes par la composition, nobles et pures par le dessin, puissantes et harmonieuses par la magie du coloris, sa main se refusait à traduire ses conceptions et il rietombait, triste et abattu, devant ses œuvres qui no
reflétaient qu'un pâle rayon des beautés souveraines que son âme avait rêvées. Beaucoup de nobles esprits tombent brisés dans ces luîtes mystérieuses où ils cberchent vainement à gravir Técbelle symbolique de Jacob. Mathieu lutta longtemps , et sur sa pâle figure on retrouve les traces de ces tortures indicibles qu'ont expérimentées tous ceux qui ont demandé à leur esprit et à leur pinceau autre chose que des productions industrielles. Pendant six ans, il chercha à réunir l'harmonie puissante du coloris italien à l'énergique vitalité de la palette flamande. Admirateur de Raphaël et de Rubens, ces deux pôles de l'art, ces deux expressions de l'idéal de l'esprit et de la deiflcation de la chair, Mathieu a cherché à refléter, — dans la mesure de ses forces, — les qualités opposées de ces deux grands maîtres, et sa dernière œuvre, le Christ an Tombeau, est une preuve de ce que peut la volonté, quand elle est joinic à un amour, à un culte presque religieux pour l'art et à un profond dédain pour la peinture industrielle.
Il y a dans le Christ au Tombeau une chose rare par le temps qui court et que tant de peintres ont vainement cherché à réaliser au moyen d'une certaine religiosité pratique : nous voulons parler de ce sentiment grave et profond, de cette croyance religieuse qui éclate dans les œuvres des peintres allemands et flamands du xv^ et du xvi^ siècle. Les personnages qui entourent le Christ dans l'œuvre de M. Mathieu sont bien convaincus de la divinité du Sauveur qu'ils vont confier à ce sépulcre qui ne gardera pas longtemps sa pi oie. Une croyance profonde, un respect religieux, en même temps qu'un douloureux
regret, se lit sur la figure de Joseph crArimalliie et de ses compagnons. Quant à la mère du Christ, abîmée dans une douleur insondable, elle ne voit dans le sang de la rédemption que le sang de son fils, et son esprit, j)erdu dans ce formidable mystère de la croix, semble demander à Dieu pourquoi il a choisi Jésus le Galiléen pour cette suprême immolation. Son regard, rivé avec une douloureuse fixité sur le cadavre du Christ, semble avoir perdu toute conscience de la vie terrestre. Le corps du Christ, porté par Joseph d'Arimalhie et un robuste esclave, s'affaisse doucement et le front du divin Sauveur conserve, à travers les ombres de la mort, cette majesté et cette mansuétude divine qui faisaient demander aux Juifs : « Quel est donc celui, à la voix duquel les morts sortent de leurs tombeaux, et qui chasse les démons par réclair de sou geste? » Le torse du Sauveur est d'un modelé savant; les chairs sont vraies, et traitées sans parti pris de couleur. Les draperies sont d'un style noble, ample et pittoresque. L'esclave qui tient les jambes du CliYist est dessiné avec une vigueur et une pureté irréprochables, et ses chairs brunes, où la vie coule à flots ardents, font un admirable contraste avec la pâle victime qui vient de donner son sang pour une race maudite. La Madeleine, aux pieds du Christ, tient un vase de parfums et semble n'approcher qu'en tremblant de celui qui lui fit entendi'c la première parole de pardon et de miséricorde. Auprès de la grande pécheresse se pressent les filles de Jérusalem, à qui le cœur a révélé la haute et sainte mission du Christ. Au fond du tableau, à travers l'ouverture du sépulcre, s'élève la ville nmiid'iie qui met
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à mort ses prophètes^ cl un ciel morne et sanglant ajoute encore à 1 émotion puissante de cette œuvre, où éclate un sentiment vrai et profond du grand drame accompli sur le Calvaire.
Celte belle œuvre doit consoler M. Mathieu des luttes et des mécomptes de son passé, et il doit reconnaître aujourd'hui que la critique, si sévère pour lui il y a six ans, n'a pas peu contribué à lui faire abandonner la voie fausse dans laquelle il s'égarait. Qu'il compare son Christ au Tombeau aux tableaux qu'il a exposés il y a six ans, et il remerciera la critique de lui avoir montré les abîmes où il aurait peut-être été perdre un talent consciencieux et qui n'a pas dit son dernier mot.
Nous espérons, pour rhonneur de la commission des récompenses, qu'elle saura apprécier l'œuvre de M. Mathieu et la récompenser d'une manière digne d'elle, ainsi que de l'artiste.
La Bataille de Lépante.
PAR M. SLINGENEYER.
U Émancipation, d'ordinaire si bénigne et si louangeuse, et qui accorde avec tant de facilité l'encens banal de ses réclames à quiconque veut bien le solliciter;
VÈinancipalion qui fait des questions d'nrt, des queslioiis de galanlerie^ et désarme sa critique devant une cornette ou un jupon, vient de se montrer d'une sévérité inaccoutumée vis-à-vis d'un artiste qui, plus que tout autre, avait droit à une appréciation sage, bienveillante et sympathique, parce que, plus que tout autre, il a répondu jusqu'à ce jour aux espérances que la presse et le pays avaient mises en lui.
Si nous voulions montrer ici le danger des programmes imposés à l'artiste, si nous voulions montrer combien il importe de ne pas circonscrire dans un cadre rigide et officiel la libre conception de l'artiste, nous pourrions citer pour preuve la foule de tableaux commandés par le gouvernement et dont le programme, élaboré dans les bureaux^ du ministère par des plumicoles bourrés de suffisance et d'ignorance, n'était rien moins que des ailes de plomb qui devaient briser l'essor créateur des plus vigoureux génies. Les exceptions à ce fait sont rares. Ces mots : commandé par le gouvernement , ont en eux, une influence fatale et mauvaise, qui vient tomber comme un éteignoir sur la flamme créatrice. Commandé par le gouvernement veut dire une peinture officielle, gourmée, lourde, froide, sans passion et sans àme, sans cette puissance magnétique qui va droit au cœur et à l'àme de la foule.
Plaignons l'artiste que son mauvais génie soumet au joug d'un stupide programme ministériel, et n'allons pas demander à l'aigle enchaîné au sol de planer librement dans l'espace et de bercer son vol dans les piirs rayons du soleil.
Certes, il y a des arlisles pour lesquels un programme est une l)éf|uille, un appui; mais il en est d'autres, et Slingeneyer est de ce nombre, qui ne veulent être entravés par aucune espèce de consigne. Les premiers, espi ils lourds et stériles, s'accommodent fort bien d'un ibème qu'ils amplifient du mieux qu'ils peuvent. Les seconds, esprils ardenis, féconds et créaleurs, et,àce titre, artistes par la grâce de Dieu, ne trouvent la plénitude de leur lalent que dans la liberté la plus entièi'C. Dans son Vengeur, ihns son Jacobson , Slingeneyer avait révélé un talent énergique et viril, une j)uissance de conception i^are à son âge, une fougue de coloris que l'expérience devait calmer et mûrir. Quelle mystérieuse influence pèse donc sur celle Haf aille de Lépante , où éclatent cependant tant de beanlés de détail, de science et d'énergie?
Le grand tort de M. Slingeneyer, et que nous n'avons pas le courage de lui repi ocber, parce qu'il l'a trop cruellement expié déjà, c'est d'avoir suivi trop scrupuleusement son progrannne; c'est d'avoir voulu respecler trop servilement la vérilé bislorique et locale, au risque de compiomellre l'oi diiniiance , l'unité et le pitlores(jue de son œuvre. Slingeneyer s'est montré consciencieux jusque dans les nioindres délails; il a été minutieux comme un procès-verbal ; il a respecté la véi ilé bistorique plus qu'il ne le devait; il a fait trop bon marcbé de ce droit souverain qui permet à l'arliste de saci ifier les circonslances secondaires d un sujet pour faire saillir plus vigoureusement l'épisode principal. Ce qui a nui à Slingeneyer, c'est un défaut peu commun à l'école d'Anvers, à savoir;
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une surabondance d'imagination qui n'a pas su se contenir dans les conditions principales de son sujet; c'est une pensée Irop luxuriante et trop toud'ue qui aurait besoin de savoir élaguer quelques rameaux pour mieux faire ressortir la sévère beauté du tronô ; c'est, en un mot, celte imagination ardente et féconde, précieux trésor de la jeunesse et que calomnient seulement ceux-là qui n'ont jamais senti leur àme s'éveiller et frémir sous le souffle vivifiant de l'inspiralion.
L'un des défauts de la Bataille de Lépante, c'est d'abord, à notre avis, d'avoir placé le personnage principal de l'action au sommet de la toile, où l'œil n'est pas babilué à aller le chercber; c'est d'avoir distrait l'attention du spectateur par des épisodes d'une égale valeur dramalique et d'une puissance d'exéculion peut-être supérieure au groupe principal; c'est d'être resté trop fidèle à la vérité locale en inondant toute son œuvre de cette éclatante lumière de la mer Ionienne, qui ne connaît ni les brumes ni les vapeurs de nos mers occidentales ; c'est, enfin, de n'avoir pas éteint les groupes de gaucbe au profit du centre et de la partie supérieure de son œuvre.
Nous avons une trop haute estime pour le talent de Slingeneyer pour lui farder des vérités que son instinct d'artiste lui a déjà révélées avant "nous. L'auteur de la Bataille de Lépante est de ceux-là qui peuvent supporter la critique, parce (ju'au besoin ils pourront y répondre par une œuvre magistrale. Et si sa dernière toile laisse à désirer comme harmonie, comme ordonnance dramatique, on doit, selon nous, en imputer la faute à un programme slupide qui lui a ôté sa liberté d'allures.
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Laissez-lui recommencer celle toile sous riiispiralioii de sa libre pensée, el il vous répondra probablement d'une façon digne de lui.
Mais, ces criliques faites, que de beautés de détail ! que de pittoresque énergie, de jeune poésie; que de noblesse et de grandeur dans celte œuvre, que les expertsjurés de V Ê nmncipation ont condamnée du baut de leur ignorance, tandis qu'ils se pâmeront d'aise devant les méringues religieuses de M*** et les assomptions vertpomme de M. Navez. Cependant, que M. Slingeneyer se console! Il est beau pour lui d'être, avec Robert Fleury, l'objet des dédains de l'Emancipation; en jugeant ainsi qu'il l'a fait, \diJane Shore de l'artiste français, le critique de la rue des Boiteux nous a donné, à un centimètre près, la taille de ses oreilles!
Les défauts principaux de la Balaille de consistent donc, ainsi que nous venons de le diie, dans l'importance trop grande des épisodes secondaires qui nuisent au sujet principal et rompent l'unité de l'œuvre; dans la djstribulion fàcbeuse de la lumière qui éclaire d'une manière égale toutes les parties. Mais cette dernière critique peut se tiouver sans objet, au moyen de trois beures de travail; et quant à la première^ beureux, avons-nous dit, l'artiste et le poète, à qui on peut reprocher trop de richesse d'imagination et trop de sève créatrice ! Heureuxqui a besoin du mors et non de l'éperon!
Si maintenant nous cherchons les qualités de cetle œuvre où rayonne lant de fougue juvénile el de puissance, nous lioiiverons le groupe de Requesens et de
/,i Lt.S liKAUX-AUTS l-IN BELGIQUE
don Juan qui domine toute laclion. Don Juan est empreint d'une distinction et d'une noblesse peu communes. Son regard élevé vers le ciel , son épée abaissée vers les (lois, témoignent de rhumililé du chrétien qui comprend que Uieu lient dans sa main les destins des empires. La léte énergique et austère, le geste franc et guerrier de Requesens, rappellent ces rudes capitaines du xvi*' siècle, auxquels l'Espagne dut tant de victoires. Auprès du jeune chef qui vient d'bumilier la fortune de Selim II, un matelot, la dague à la main, élève la tête de l'amiral turc, tandis qu'un autre montre, avec un màle et joyeux enthousiasme, le pavillon amii al qu'il vient de concjuérir. Sur le pont, la lutte dur^ encore et se montre en éf)isodes pleins de vivante énergie. Les haches fendent les crânes et les sabres trouent les poitrines. Un nègre colossal, dessiné avec une fière crànerie,. lutte avec une énergie obstinée contre un marin qui va lui percer la poitrine. Les contrastes de sentiments se montrent dans l'ontbousiasme religieux de don Juan, et l'impassibilité fataliste des fils de l'amiral turc qui, calmes et résignés, acceptent la défaite, comme ils eussent accueilli la victoire.
Un Turc mourant, renversé sur le premier plan de gauche, est d'un jet plein de naturel et d'un dessin qui serait irréproctiable , n'était le raccourci d'une jambe. Sur le premier plan de droite, l'artiste a pris une brillante revanche et a jeté un cadavre dont les raccourcis sont dignes d'un mailre |)ar leur exécution haidie. Les luttes qui se déroulent sur le premier j)lan sont empreintes d'une fougue et d'une réalité puissantes. Les
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élofl'es elles armes sont Irailées avecunerare conscience. En somme, il y a dans la Bataille de Lépante, malgré les défauts que nous y avons signaiés, assez de grandes qualités pour faire une belle renommée à un artiste.
On a reproché encore à Slingeneycr d'avoir isolé en quelque sorte son don Juan, en le plaçant sur une dunette au-dessous de laquelle la ligne de TOcéan vient couper cette partie du navire et Tisole en quelque sorte du restant du tableau. Eh bien, ici encore le peintre expie le tort d'avoir élé trop consciencieux, car si nos souvenii's sont fidèles, les galères capilanes turques portaient sur le eaillard d'ai'rière une sorte de aialei'ie élevée et isolée du pont, et qu'on appelait le carrosse de la galère. Venise conserve dans les modèles de son arsenal quelques navires construits de cette manière, et nous croyons que c'est là que M. Slingeneycr aura été chercher (ous ces éléments de vérité qu'on lui impute aujourd'hui à crime.
Que M. Slingeneycr laisse aboyer d'impuissants cl tristes critiques, qu'il dédaigne les petites méchancetés des coteries, il porte en lui ce qui fait les artistes d'avenir : la puissance et la fécondité créatrices; qu'il jette au dehors sa fougue d'imagination sans souci des lailleries des peintres industriels et palentés; qu'il épuie son style par l'étude des grands maîtres, assouplisse et harmonise sa touche, et la Belgi(|ue aura un jour un grand nom de plus à ajouter à sa belle pléiade d'artistes.
46 LES BEAUX-AinS EN BELGIQUE
Tout le momie sail que M. de Biefve est l'îiini du roi de Prusse ; assurément, c'est un honneur que beaucoup d'artistes envieront à M. de Biefve, d'aulant plus que Frédéric-Guillaume esl, dit-on, le type de celte vieille chevalerie sans reproche, qui ne s'éteindra qu'avec les races royales.
On racontait dernièrement dans un salon, à propos de certain dicton populaire, une anecdote qui ne laisse pas que d'être fort piquante. Un de nos arlistes, — ^1***, — qui n'est l'ami d'aucun roi, ni l'ami de M. de Biefve, et que la fortune maltraite horriblement depuis quelque temps, disait que les révolutions sont une triste chose, surtout quand elles ne sont pas faites au profit de l'art, mais au profit de quelques ambitions politiques; puis il ajouta que quant à lui, depuis plus de six mois, il travaillait conslamment pour le roi de Prusse.
A ce mot, M. de Biefve se retourna, et prenant affectueusement la main de son illustre confrère, il lui dit :
— Je vous félicile, mon cher ami, vous travaillez pour un bien galant homme et un bien magnifique prince!
Le mot fit fortune; il passa de bouche en bouche, circula de table en table, et le voici tel qu'on nous l'a raconté. M. de Biefve est aujourd'hui sur le même rang que son illustre homonyme par la dimension et la profondeur de ses calembours.
L'essentiel est de savoir maintenant à quelle hauleur il s'est placé dans l'art parla composition qui nous occupe. Si l'on jugeait du sac à la grandeur de réli(iuette, on aurait une vaste opinioii du talent de AL de Bief\e;
nialheureusemeiy, nous sommes forcés de dire que le Compromis des nobles esi encore la meilleure toile qu'ait faile cet artiste. Poui' une (cuvre de la laille de celle qu'il a entreprise, il faut un autre talent, une autre verdeur de conception, une autre vigueur d'exécution. Il faut une idée, et M. de Biefve a été obligé d'emprunter une partie de la sienne au Cliarles-Qiiint de M. Gallait, et l'aulre aux Scènes de la vie des peintres de M. Madou; seulement, il y a vingt fois plus de talent dans la toile de M. Gallait et dans la plus modeste composition de Madou (lilliographie de 20 centimètres sur 30), que sur toute la surface de la grande machine de M. de Biefve, qui pouvait à peine tenir dans toute la largeur du Ten»ple des Auguslins. Là, au moins, on voit le prestige de la distance; au salon, on n'aura pas moins la satisfaction de pouvoir constater une belle exécution.
Nous conseillons à M. de Biefve de continuer à faire des calembours ; il y est fort habile.
48 LIS BEAlX-.VUiS !•> IJI:LGIQUK
La sécheresse en Judée. — Le Siiiioun, — Fatma la Bohémienne.
PAU M. PORTAELS.
Si les ai'lisles savaient tout le mal que peuveul leur l'aire ces biuyanles réclames que leur j)ro(liguenl d'imprudents amis avant Touverlure du salon, pour préparer le public à Tadmiration et lui signaler les loiles devant lesquelles il doit faire oh! ou ah I s ils com[)i'enaient le danger de ces ovations anticipées, ils attendraient modestement que le sentiment ou lemotion delà foule vint signaler leurs tableaux comme des œuvres supérieures, et que la critique vînt ratifier par ses lumières le jugement écbappé à Tinstinct des masses. Mais avides d'encens, ou guidés par Tespoir de fourvoyer lopinion en lui imposant un jugement préconçu, ils n'entrevoient })as les périls d'une telle conduite et ne s'aperçoivent pas qu'au jour des grandes assises de l'art, ils tomberont de ces orgueilleux piédestaux où les avait jucliés des amitiés compromettantes ou d'aveugles coteries.
M. Portaels doit plus(jue personne regreller, à l'heure qu'il est;, tout le bruit qui s'est fait autour de son nom
avant rouverture du salon ; il doit déplorer le zèle maladroit et aveugle qui a porté quelques hommes à présenter ses œuvres comme des productions supérieures, après lesquelles l'artiste n'a plus qu'à tendre son front aux couronnes, sa boutonnière aux rubans, et à s'élendi e sur une couche de lauriers arrachés au front de Raphaël, de Titien, de Rubens ou de Jordaens. En lisant dans les journaux le comple rendu prématuré de la Sécheresse en Judée, du Simoun, de Fatma, le public avait fait provision d'enthousiasme et s'élait préparé à subir les conséquences d'une admiration poussée jusqu'au spasme nerveux et à rapoi)lexie foudroyante.
C'est cet.espoir trompé, ce désenchanlemenl amer et pi'ofond de la foule à la vue d'une œuvre faible, sans f)assion et sans cette gi'andeur de style que semblaient comporter les sujets choisis par M. Porlaels, qui a amené le désappointement qu'a subi cet artiste, jugé d'aulant plus sévèrement qu'on s'attendait à trouver chez lui des qualités plus grandes et plus solides.
M. Porlaels, dont nous sommes, du l'csle, loin de désesj)érer, malgré son Simoun ci sa Sécheresse en Judée, aura fort à faire pour elFacer dans sa couleur et sou style les fatales influences de la déplorable école où il a été abâtardir sa pensée et fausser son coloris. L'observation de la nature est une chose dont M. Portaels semble se soucier fort peu. Sa couleur est le résultat d'un syslènjc, un parti pris de faire dominer constamment certains tons qui lui semblent sans doute le beau idéal de la palette. Ainsi, chez M. Navez, le vert, dans toutes ses verdoyantes fantaisies et ses transformations, depuis le
chou frisé jusqu'au haricot, est le signe de sa personnalité artistique ; — cliez iVI. Van Eycken, la lie de vin domine et envahit le ciel et la terre; chez M. Porlaels, le ton dominant qu'on retrouve partout dans ses chairs, ses étoffes, ses terrains, c'est celui du cuir de Russie ; Lepoitevin affectionne ce qu'il appelle si spirituellement les jus de gigot, et Hunin revêt ses personnages de vieux parchemins jaunis sous lesquels on chercherait vainement le sang et la vie.
Les systèmes, les partis pris en fait de coloris, nous semhlent le plus grand danger qui puisse menacer le talent d'un artiste. Sous cette influence falale, il néglige ou dédaigne loules les puissantes et riches transformations de la nature, pour g^e renfermer à perpétuité dans une gamme de tons fausse et monotone, qui conduit droit au piie de tous les genres : au mauvais systématique.
Si cette prédilection pour tel ou tel ton de la palette était adopté par tous les artistes, s'ils arhoraient franchement, qui le vert, qui le gris, qui le crème de lartre, comme hlason artistique, le public pourrait fort bien se dispenser de catalogue. Il suffirait que chaque artiste fit connaître par le Moniteur la couleur à laquelle il a donné la préférence, et tout serait dit. Ainsi, en voyant ces tons d'acajou dépoli que M. Portaels affectionne et que nous retrouvons partout, nous n'avons pas besoin de chercher son nom au bas de la toile, cette signature nous suffit.
La Sécheresse en Judée est une grande et dramatique conception sous laquelle le talent de M. Portaels a
néclii. L'ordonnance de celte toile est faible au pmnt de vue pittoresque, qui n'admet pas les lignes parallèles , froide et commune comme sentiment dramatique. lî manque dans cette œuvre cette grande et robuste vitalité biblique à laquelle M. Portaels a cru pouvoir suppléer par une mise en scène qui n'a rien de saisissant. Cette femme assise au bord du puits n'éprouve ni désespoir, ni souffrance, mais semble plongée dans celte vague mélancolie où le regard se peid avec l'esprit dans les espaces imaginaires. Ce prophète planté comme un héron au milieu de ces femmes, n'a rien qui rappelle cette austère et épique figure de Jérémie que Voltaire n'a pu tléti ir de son ironie. Enfin, nous cherchons en vain dans cette œuvre ce drame simple et grand que nous avait promis le livret, et nous n'y trouvons que quelques bonnes études, mais rien qui dénote une création artistique, spontanée et complète.
Nous nous ne voulons pas chicaner M. Portaels sur les fonds de cette toile, qui ne rappellent en rien la riche transparence des ciels de rOrient; nous lui ferons observer seulement que la femme sur le plan de droite a la têle enfoncée dans les épaules plus que ne le permettent les lois de Moïse et de l'anatomie. Nous lui dirons enfin ce qui manque à cette œuvre : c'est la vie, c'est cette passion vraie qui va éveiller dans l'âme des speclateuis le sentiment que l'artiste a voulu incarner dans sa toile.
Les chairs des personnages de M. Portaels, conçues sous l'influciice d'un parti pris de couleur, manquent de morbidezze et de vérité. On ne sent nulle part le sang et
.i^2 LES BEAUX-ARTS BELGIQUE
la vie courir sous ces tissus rigides. Que M. Porlaols îihandonne les formules en fait de coloris, qu'il éludie cette souplesse et celte élasticité puissante dont la nature a doté les races du Midi, et il ne sera plus très-loin de devenir un artiste très-remarquable.
• Le Simoun est une chose que nous aurions voulu, pour rhonneur de l'artiste, voir rayer du calalogue. A côté d'un chameau fort mal rembourré et couché sur un plancher peint à neuf à Tocre jaune, est assis un Turc qui semble regarder avec épouvante une fumée noire cl rousse qui envahit Thoi izon. Nous en sommes fâchés pour M. Porlaels; mais ce plancher n'est pas le désert, ces nuages de fumée ne sont pas ces flots ardnels de sable que roule l'aile de feu du simoun ; son chameau est fait d'après nature chez un empailleur, et toute cette œuvre n'est qu'une fantaisie poétique avortée, parce que l'imagination la plus riche a besoin de s'appuyer sur les réalités de la nature.
Fatma la bohémienne est, selon nous, la meilleure des productions de M. Poj laels. Il y a là du sentiment, du coloris chaud, bien qu'encore un peu dur. Cet œil de gazelle, à la fois farouche etdoux, et tout noyé de flammes humides, celle pose franche et sans poésie recherchée, cette rêverie ardente, tout cela est bien supérieur comme sentiment artistique et comme science de réalisation, à la Sécheresse et au Simoun, et cette seule téte nous donne la mesure de ce que pourra faire M. Porlaels, quand il voudra s'abandonner naïvement à sa pensée et s'en rapporter à son àiiie poiii' tout ce qui concerne le coloris.
YII
Abélard instruisant Héloïse. — Abélard et Héloise surpris
par Fulbert, ■m
PAR M. BILLARDET.
Il paraît que les membres de la commission d'exposition sont de gais compagnons; ayant en horreur la feuille de vigne et la circonlocution, et ne dédaignant pas de temps en temps, les bonnes histoires salées, à la façon de THeptameron de Marguerite de Navarre. Enfin, et pour trancher le mot, il paraît que cette commission n'est ni bégueule, ni collet monté, et qu'elle ne s effaroucherait pas des nudités des cubiciiliim de Pompéia et de Caprée. En lisant le sujet du second tableau de Billardel dans le catalogue, nous nous sommes demandé dans quel chapitre de Pétrone ou dans quelle letire de Mirabeau à Sophie, on avait découpé ce passage, dont la nièce défendra la lecture à sa tante, tellement il est incendiaire, libidineux et aphrodisiaque.
Nous ne voulons pas souiller les yeux et les oreilles de nos lectrices par ces descriptions que la commission de lexposition a copiées sans les lire, à Tinslar de M. Bellemain; nous nous occuperons seulement de la manière
(lonl M. Billardet a rendu ces épisodes plus que risqués de la vie de deux amanls, — célèbres par leurs vertus, leurs crimes et leurs malheurs, — comme dit le dictionnaire biographique de M. Ode.
Nous reprocherons d'abord à M. Billardet d'avoir complètement faussé le caractère d'Abélard, que l'occasion, rherbe tendre, et je pense aussi quelque diable, poussèrent vers l'abîme. Abélard est le type de ces natures passionnées à la surface, mobiles et égoïstes, qui aiment avec la léle, comme Rousseau. Au lieu de cette personnalité historiquement et psychologiquement vraie, M. Billardet nous a donné une sorte de moine bourru, d'ogre rentrant dans son domicile en disant à son épouse : Je sens la chair fraîche! Au lieu du poétique rhéteur, M. Billardet nous a montré un Claude Frollo pour lequel l'amour n'est que le contact de deux épidémies . Dans la surprise des amanls, Abélard a l'air d'un loup qui se pourléche les babines à l'idée de manger du mouton sans fouichette. La passion dans cette tête est brutale, féroce, implacable et furieuse. Rien n'excuse Abélard : il n'a pas gravi avec Iléloïse les degrés de feu de l'extase ; chez lui, les sens seuls ont parlé, et dans ses traits crispés on voit plutôt la luxure d'un satyre que l'emportement aveugle d'une passion qui retombe d'autant plus lourdement sur la terre, qu'elle a voulu s'élever davantage vers le ciel. Héloïse, au contraire, est abîmée dans une langueur ardente où les derniers cris de la pudeur et de la chasteté mourante s'éteignent pour laisser sombrer Tàme dans l'infini, La passion, chez Héloïse, est pudique et chaste ; c'est une àme qui n'a rencontré, pour étancher
sa soif de Tidéal, que la coupe des grossières voluptés, au fond de laquelle elle va trouver la déception. Abélard n'a vu de Tamour que le côté plastique et charnel, et nous rappelle la dramatique figure que Victor Hugo a jetée dans Notre-Dame de Paris. Claude Frollo donnerait son âme à Satan pour un baiser; Abélard est déjà maudit. Le style de M. Billardet est noble et empreint d'une grande distinction, son dessin correct et pur; mais ses personnages se meuvent dans un espace de quatre pieds carrés: Tair et l'étendue manquent, et nous défierons bien Fulbert d'entrer avec ses farouches collaborateurs dans la cellule où déjà les deux amants sont incrustés dans le mur. Les draperies sont raides, maigres et maniérées, le coloris est harmonieux; la léte d'Héloïse est modelée avec un charme et une passion incroyables ; somme toute, nous regrettons de voir d'aussi puissantes qualités artistiques mises au service d'aussi scabreux sujets. Une œuvre magistrale de M. Billardet, c'est le portrait deP/erre leVénérable : couleur, dessin, énergie, style mâle et austère, tout cela est réuni dans cette toile que Gallait signerait sans déroger.
L'Abondance de l'année 18^8. — Le Chant de sainte Cécile. — Épisode du Calvaire, etc.
PAR M. VAN EYCKEN.
Voici une de ces compositions gracieuses et coquelles, sympathiques à la foule, et parlant dangereuses pour rartisle,qui pourrait se tromper sur la nature et la portée de l'admiration du public. Kn voyant s'arrêter devant sa toile lant déjeunes femmes couvrant d'un regard d'amour ces deux jeunes enfants dormant du sommeil des anges parmi ces fleurs, ces pampres et ces gerbes; en recueillant ces témoignages d'une admiration peul-élre trop facile et qui s'adresse bien plus à la charmante et poétique pensée choisie par l'artiste qu'à la manière dont il l'a l'éalisée, M. Van Eycken serait exposé à de graves mécomptes! Puis vient le chapitre des amitiés imprudentes, qui déjà se livrent à d'orgueilleuses comparaisons et font de périlleux parallèles entre M. Gallait et l'auleur de l'Abondance. Nous cioyons devoir rétablir un peu le véritable état des choses, en assignant aux œuvres de M. Van Eycken leur véritable valeur arlislique.
Certes, l'aspect de celte loile où débordent la jeunesse
et la vie, où le ciel sourit à la terre, devrait imposer silence à la critique. Et, de fait, nous nous serions contentés de faire ressortir les gracieuses qualités de cette œuvre, si nous ne redoutions pour M. Van Eycken les dangers de ces aveugles admirations, de ces flots d'encens dans lesquels on a étoufte tant d'artistes. Ainsi, imposant un moment silence à nos sympathies pour l'aspect général de cette œuvre, nous dirons à M. Van Eycken que la mère souriant à ses enfants ne porte pas sur sa figure empreinte de trop de jeunesse, celle beauté grave et mystérieuse qui dislingue la mère de la jeune fille. Cette femme couchée sur ce berceau où têtes blondes, épis dorés et pampres vineux se confondent sous les baisers du soleil, celle jeune femme n'est pas la mère de ces enfants, mais leur sœur peut-être : il manque à cette téte le cachet divin de la maternité. En cherchant le gracieux et le poétique, il faut redouter de renconlrcr le mignard et le faux. Ainsi, ces deux enfants si roses et si blancs ne nous rappellent pas cette nature de la première enfance, moitié chair, moitié fruit, comme dit Gozlan. Cela est traité avec une grande habileté d'exécution, mais cela manque de vérité et de celle verdeur de vie qui rayonne dans l'enfant. Les chairs ne sont pas soutenues par une charpente osseuse, et ces tètes que la lumière inonde avec tant d'éclat, ont, dans certaines parties, un aspect crayeux et rigide qui est loin de rappeler les tissus satinés de l'enfance.
Mais ce (|ui est charmant, poétique et gracieux comme une ballade allemande, c'est le sommeil des deux enfants, c'est cette atmosphère de pureté et d'innocence qui plane
ii8 LES BEAUX-ARTS EN BELGIQUE
sur ces doux fruits de la femme se confondant avec ceux de la terre. Là, M. Van Eycken s'est nionlré artiste et poëtc, Q^l a trouvé le chemin cfui mène di'oit au cœur de la foule.
La Chute de l'homme
PAR M. VAN LERIUS.
Sous un de ces pommiers qu'on ne retrouverait qu'en Normandie ou dans le paradis terrestre, dort un couple jeune et charmant. L'homme est hrun, la femme est rose et blonde. A leurs pieds, une pomme qui parait avoir reçu deux amples coups de dents, git dans l'herbe. Au chevet des deux amants, un diable brun, très-laid, tenant un serpent sous les bras, comme un honnête serpent de paroisse, scmblechanler à Eve l'air deBertram,au second acte de Robert le Diable, et lui dire : Et désormais tu m'appartiens! Un ciel noir et orageux flotte sur cette scène mystérieuse et charmante, qui serait la plus gracieuse et la plus fraîche des idylles, si M. V^^n Lerius voulait bien effacer son diable d'o[)éra-comique, rasséréner le ciel et égayer le paysage.
C'est qu'en effet il y a dans celte jeune tête d'Eve,
endormie sur la poitrine irAdam, laut de volupté chaste et naïve, un si doux souvenir du péché commis, qu'on comprend que le serpent avait trop beau jeu et qu'on s'étonne de ne pas voir la pomme plus profondément entamée.
M. Van Lerius, croyez-nous, donnez-nous une idylle édénique; arrière votre diable et son serpent, affreux pléonasme! Ne gâtez pas, par ce grotesque démon, tout ce que vous avez répandu de jeune et fraîche et poésie, de volupté pudique et chaste, sur les traits et les lèvres de votre Éve, la grande initiatrice aux doux mystères. Au lieu d'une chute de lliomme, nous aurons un échantillon de l'âge d'or, un doux et charmant réve, tout frémissant de vie et descendu pour un moment sur la terre. Nous aurons toujours assez de traductions lourdes et grotesques de la Genèse, contentez-vous, ô M. Van Lerius, d'avoir rencontré une fraîche et poétique fleur du jardin d'azur de l'idéal.
Eve. — Portraits,