PAR M. HILDEBRANDT
C'est une bonne fortune pour un artiste lorsqu'il se résout à abandonner les voies frayées et les sillons où chacun a laissé Tempreinle de son pied, pour aller chercher au loin des terres vierges sur lesquelles il plante fièrement son drapeau.
Ainsi a fait M. Hildebrandt, de Berlin. Son Cap Nord est une œuvre sérieuse et puissante, une poétique et rude page de la nature septentrionale (fui nous attache et nous émeut profondément. Cette belle œuvre n'a pas élé faite sous l'empire de préoccupations mercantiles; on sent, en la contemplant, que l'ai tiste a voulu traduire une des strophes de cet admirable poëme de la création, sous lequel nous sentons circuler partout le souille de Dieu. Dans cette mélancolique et bruyante solitude où la voix aigre des pétrels, des goélands et des pingouins répond à la formidable et profonde voix de l'Océan venant se briser contre le rempart de granil brun qui plonge dans la mer de Laponie, l'arlisle a du senlir sa [)ensée revélir
quelque chose de Tauslère grandeur d'un tel spectacle, et c'est cette impression qu'il a fidèlement rendue.
Le vol des pétrels et des oiseaux est plein de mouvement et de vie, la lame hurle et rugit en escaladant le cap, dans lequel elle a déjà fait une profonde morsure. Nous reprocherons à celte œuvre si belle de sentiment un coloris uniformément jaunâtre et limoneux, une touche lourde qui ôle aux vagues leur transparence et fait du ciel une coupole de marne impénétrable aux rayons du soleil. Ce ton marneux est plus sensible encore dans le Paysage allemand, où éclate un si vif sentiment de l'espace. Rien de plus beau dans cette toile que ces lagunes mélancoliques où les hérons méditatifs, debout sur une patte, attendent, le cou baissé;, le passage des bruyantes grenouilles ou du rapide goujon. Le regard fuit sur la vasie surface de ces marais au milieu desquels quelques saules séculaires élèvent leurs tètes noueuses et leurs troncs caverneux. Les détails se manifestent dans cette belle œuvre sans «uire à la calme unité de l'ensemble. Les premiers plans sont peut-être un peu noirs, et le ciel manque de légèreté, de transparence, et arrête et repousse le regard par la densité et la solidilé de ces nuages qui semblent taillés dans des blocs de craie.
Li:S BKALX-ARTS EN BELGIQUE
M. Kmdermans.
Il y aurait à l'aire une curieuse étude artistique, qui consisterait à constater l'état de la santé du corps et de 1 anie d'un artiste par la physionomie de ses œuvres. Cette appréciation , qui est plus sérieuse qu'on ne se l'imagine, révélerait de tristes ravages physiques et moraux chez M. Kindermans que nous avons applaudi quelquefois avec plaisir. Nous ne savons ce qui s'est passé depuis chez cet artiste, eu qui nous reconnaissions un sentiment poétique quelquefois gracieux et frais quoique souvent tourné vers l'idylle hourgeoise. Or, cette aiuiée, M. Kindermans se révèle à nous par trois tableaux empreints de je ne sais quoi de maladif, de terne, de poussif, qui fait mal à voir. Ses arbres n'ont plus de séve, ses terrains plus de plans, ses ciels plus de transparence ni de mouvement; on dirait que la nature a été la proie d'un vampire qui lui a sucé tout son sang jeune et généreux pour ne nous laisser qu'une ombre décolorée, un cadavre dont les viscères ne renferment plus que des sérosités malsaines et maladives.
M. kindermans est bien malade! et s'il n'apporle un
prompt remède à ce dépérissement et à cet appauvrissement de son tempérament artistique, nous serons obligé bientôt de le ranger parmi les peintres fantômes, avec Hamon et Marinus qui a trouvé moyen de désosser les rochers et les chênes et d affliger la nature de TArdenne d'une chlorose générale.
M. Roffiaen
XYIII
Souvenirs du Dauphmé
PAR M. FOURMOIS.
Voici un artiste consciencieux et modeste, qui, depuis quinze ans, agrandi sans fracas de réclames, sans fanfares de coteries. Sérieux et profond observateur de la nature, tempérament mélancolique et doux, M. Fourmois
• a compris de bonne heure que le beau de la nature ne se manifeste extérieurement qu'en passant à travers Tàme liuniaine , comme la lumière à travers le prisme ; il a compris que l'artiste doit savoir féconder et magnifier la matière en y incarnant les images du-beau qui ne sont (ju'en lui; il a vu que, en un mot, plus lartiste sera richement organisé, plus sa nature sera d'un litre intellectuel supérieur, et plus il parviendra à éveiller dans la foule ces impressions, ces émotions profondes qui nous saisissent devant les paysages de Poussin, de Ruysdael, de Hobbema, du Guaspre, de Salvator, etc.
M. Fourmois est de ceux qui savent qu'on ne gagne rien à forcer son talent, et il n'a jamais enliepris des paysages impossibles auprès desquels tant d'arlisles viennent tristement échouer. Il sait que la palette, (|uelque brillante qu'elle soit, est impuissante à lutter avec les splendides beautés des glaciers, formidables prismes qui jettent autour d'eux des flots de pourpre et d'or et revêtent tout ce qui les entoure, d'un vêlement dont les magnificences écrasent les plus riches palettes. Ce que comprend M. Fourmois et ce qu'il rend à merveille, ce sont les calmes prairies, les lumineuses surfaces des étangs bordés d'arbres, à travers lesquels on sent circuler les brises parfumées. Le tableau 416 est, dans ce genre , un petit chef-d'œuvre d'harmonie dont l'aspect rafraîchit et calme le sang. Les lointains sont vaporeux et imprégnés d'une douce lumière, et toule celte œuvre charmanle rayonne je ne sais quoi de doux et de rêveur qui fait que le public pénètre dans l'àme de Tarlisle et en partage toutes les émanations et les pensées.
DE im A 1837. 359
Les Souvenirs du Daiiphiné manquenl un peu d'ampleur dans le relief des masses, et les fonds ne fuient pas suffisamment. Mais ces deux tableaux sont riches de détails qui dénotent Tarliste délite, dont les connaisseurs accaparent avidement les œuvres.
. La Saulaie, — Les Chiens d'Arrêt