‹ Les beaux-arts en Belgique de 1848 a 1857Chapitre 42 sur 49 · PAR M. TROYON · texte numérisé non relu

PAR M. TROYON

Pourquoi donc M. Troyon a-t-il abandonné son gris, ce gris-Troyon, aussi célèbre dans les ateliers que le gris marengo chez les marchands de drap? Est-ce que, par hasard, M. Troyon aurait joué vis-à-vis de nos artistes le rôle de ces elfes malicieux et méchants qui égarent les voyageurs et les conduisent vers les fondrières, en riant aux éclats de la mésaventure de leurs victimes? Pourquoi M. Troyon a-t-il rompu avec son gris et arbore-t-il aujourd'hui ce ton d'artichaut à la barigoule qui règne dans ses deux grands tableaux? M. Troyon est-il satisfait d'avoir fait assez de victimes, et après avoir induit en gris tant d'infortunés, va-t-il les conduire dans quelque autre piège dont il s'éloignera en riant sous cape?

Ce n'est pas nous qui méconnaîtrons les grandes qualités de M. Troyon, mais nous avons comballu ses tendances, alors que des séides le proposaient comme modèle à not«'e école belge, dont la principale qualité est la richesse, Tharmonie et la fraîcheur du coloris. INous avons dévoilé alors la rouerie de ces renards qui, ayant perdu leur queue, venaient nous proposer de couper la nôtre. Laissons la France arborer toutes Jes nuances du gris, et gardons ce qui a fait et fera toujours la gloire et la force de notre école : la richesse et la' splendeur de la palette flamande.

La Saulaie de Troyon est une œuvre magistrale et que M. Robbe fera bien d étudier; nous lui dirons prochainement pourquoi. Ses bœufs sont des créatures de Dieu et non des images sorties de la boutique d'un potier. Leurs allures sont pleines de mouvement et d aisance, et le modelé est d'une science qui ne laisse rien à désirer. Sous ce poil noir on sent circuler la vie. — Le dessin de Troyon est vigoureux et plein de caractère, et mieux que personne il a saisi ces mystérieuses harmonies qui relient l'animal au paysage. Mais pourquoi sommes-nous obligé d'atténuer ces éloges en reprochant à Troyon de ne soigner que ses avant-plans et de laisser à l'état d'esquisses ses seconds plans et ses fonds, traités avec un lâché et un sans-façon par trop dédaigneux? Dans le Chien d'Arrêt, nous admirons le chien noir et blanc du premier plan. Cela est d'une vivacité de mouvement, d'une vérité d'attitude à laquelle il n'y a rien à ajouter; ce chien chasse et ne pose pas, et dans son regard ardent et intelligent nous lisons sa passion do-

Ul

minante. Mais pourquoi, à côlé de cet animal plein de feu et d'élan, avoir mis cette espèce de monstre qui semble né des amours incestueux d'un pointer et d'une vache? Où M. Troyon a-t-il vu ces horribles bêles, et où a-t-il trouvé ces haies opaques et lourdes qui arrêtent la lumière au passage? Est-ce, par hasard, pour donner plus de légèreté à ses ciels qui pèchent par le même défaut?

Le petit tableau intitulé Campagne est un bijou de sentiment et rappelle Teniers par sa touche spirituelle et h'ne, son dessin nerveux et correct sans roideur. Le coloris de cette perle d'art est pris dans cette gamme argentine, à la fois sobre et barmonieuse, qui distingue notre incomparable Teniers.

Chasses du Roi Léopold à Ardenne,

PAR M. KUYTENBROUWER.

11 y a quelques années, nous écrivions à propos de Kuytenbrouwer les lignes suivantes :

« Nous soiîimes parfaitement placé pour parler de M. Kuytenbrouwer. Nous avons pu étudier sur le nu cette nature sérieuse, méditative, cet esprit plein de

respect pour l'art sacré, d'amour pour la nature, talent robuste et vigoureux dédaignant le côté bourgeois et mignard de la nature, laissant à d'autres les petits moulins, les prairies jalonnées de saules, mais s'altaquant vaillamment aux hêtres séculaires, aux chênes antiques à la vaste ramure, aux vallons sauvages dans lesquels la main de l'homme n'a pas laissé sa sotte et prosaïque empreinte. Aussi l'agreste et sérieuse nature des Ardennes, du Muhlerihal, devail-elle séduire celte organisation màle et virile qui doit regretter chaque jour ces sombres forêts de la Meuse, de la Semoy et de la Moselle, à travers lesquelles les légionnaires de César et les soldats de Karl Martel s£ frayaient leur route la hache à la main.

« Peu d'artisles comprennent comme Kuytenbrouwer ce que nous a|)pelions, il y a peu de jours, la physionomie morale d'un chêne ou d'un hêtre. Sous son pinceau, un chêne est un poëme, une strophe verdoyante et harmonieuse dans cette immense symphonie de formes et de tons qui résume la création. Ses hêtres font rêver, ses chênes ont quelque chose de druidique et rappellent Vhorreur sacrée des forêts vouées à Wodan ou à Irminsul. Plein de dédain pour le métier, Kuytenbrouwer, presque en communion conslante avec la nature, a pu surprendre ses secrets, qu'elle ne livre qu'à ceux qui l'aiment [)ai'-dessus tout et trouvent dans ses mystérieux entretiens de quoi se consoler des coteries, de l'ignorance des commissions, du crétinisme des amateurs et de la critique d'art, confiée par quelques journaux à des garçons pâtissiers.

« Eh bien! nous n'avons pas un mol à reliancher à celle apprécialion, et M. Kuytenbrouwer a vaillamment répondu à nos prévisions et réalisé de la façon la })lus brillante les espérances que nous avions mises en lui. Son ta'ent viril et robuste ne se plaît qu'aux grands et sévères aspects de la nature, et nul mieux que lui ne pouvait rendre l'aspect pittoresque et original des chasses de S. 31. le roi Léopold dans celte sauvage et poétique Ardenne dont il est le bienfaiteur.

« I/œuvre imposée à M. Kuytenbrouwer était d'une haute difficulté d'exécution. Ces grandes croupes boisées au milieu desquelles s'allonge et ondoie une chaîne de Iraqueurs perdus à mi-corps dans les broussailles rousses qui couvrent tout le flanc de la montagne; celle âpre et sauvage nature, revêtue de sa robe automnale, était difficile à rendre sur la toile. Et puis, les circonstances et les engins particuliers à cette chasse avaient besoin d être expliqués au public pour qu'il pùl apprécier convenablement les périls d'un pareil sujet. Aussi, nos lecteurs nous sauront-ils gré de détacher de notre livre les Ardennes, une page que M. Kuytenbrouwer a entrepris de traduire avec le pinceau. Qu'on en juge :

« Le domaine d'Ardenne , véritable pays de cocagne pour un chasseur, contient des chevreuils, des renards, des blaireaux, des chais sauvages, et l'hiver y jette parfois , mais rarement, quelques loups. Les sangliers se rencontrent en assez grand nombre dans les bois de Ferraye et de Briquemont, situés dans le voisinage d'Éprave. Le domaine de Ciergnon, dont nous parlerons plus loin, est infesté de lapins. Mais le gibier qui domine sur les

terres du domaine et sur la chasse particulière du Roi, laquelle n'a pas moins de dix mille lieclares, c'est le chevreuil et le renard, deux races dont Tune aurait déjà disparu sous la dent de l'autre, si le fusil du roi Léopold ne rétahlissait , chaque année, l'équilihre, en détruisant un nomhre considéra hle de ces rusés handits qui, en une seule chasse, ont laissé quelquefois vingt-cinq cadavres sur le théâtre de leurs sanglants et perfides exploits.

« C'est donc surtout pour protéger ses chevreuils, sur lesquels il ne tira jamais un coup de fusil, que le Roi fait aux renards cette guerre d'extermination qui, commencée en 1836 et continuée jusqu'en 1855, c'est-à-dire pendant dix-neuf ans, a coûté à la trihu des renards, à raison de cent cinquante tètes par an , quelque chose comme deux mille huit cents victimes. Aussi doutonsnous fort que le nom du Roi soit en hien grande vénération dans les terriers.

« Le moyen employé pour chasser le renard en battue et le renfermer dans une enceinte qui se resserre peu à peu derrière lui pour le pousser sur un terrain découvert sous le fusil du chasseur, ce moyen est fort ancien et déjà décrit dans Gaston Phœhus au chapitre lxxxii, de la manière suivante :

« Puys on doit avoir une grande corde, la plus longue « qu'on pourra, ou deux ou trois liées l'une à l'autre, où « il y ait des sonnettes; et doit-on commencer au fond « de la campagne et venir vers le boys et en tirant la « corde par-dessus les bleds. Et les lièvres quand orront « les sonnettes et la noise de la corde, s'en viendront au « bois et ferront au paniaulx. »

« Les battues de renards se font aujourd'hui, au domaine royal d'Ardenne, selon le mode décrit par Gaston Pliœbus. On forme, avec des cordes assez longues pour enceindre douze hectares, desenceintes dans lesquelles on fait entrer les traqueurs. Ces cordes sont garnies, de trois pieds en trois pieds, de longues plumes d'oie, de dindon et de chiÛ'ons de couleurs voyantes. Des hommes, placés à quinze pas de distance, tiennent des deux mains cette corde qu'ils doivent agiter sans cesse, afin d'imprimer aux chiffons et aux plumes un mouvement qui effraye le renard et rempéche de franchir l'enceinte. Dans un grand carré de terrain. Tune des extrémités est occupée par les tireurs; les deux côtés parallèles sont fermés par les plumassiers , et entre les lignes de ceux-ci s'avance la bande bruyante et joyeuse des traqueurs, qui a pour le renard une haine dont la source pourrait être retrouvée dans quelque Saint-Barthélemy nocturne, comme jadis, dans le poulailler d'un des traqueurs.

« Le jour de la chasse fixé, M. Sembach, directeur des chasses royales et qui justifie cette dignité par une adresse remarquable et un vérilable instinct de braconnier, prend les ordres du Roi, qni désigne le canton du domaine dans lequel il désire chasser, et indique les lignes que doivent parcourir les traqueurs pour ramener le renard vers l'affût royal. Ce point arrêté, M. Sembach, dont le titre modeslea remplacé celui de (/rflîzd-î;eiie?«r, appellation aristocratique et féodale disparue avec les grandes meules et les chasses à courre, fait convoquer pour le lendemain, à huit heuies du matin, les traqueurs, pour lesquels une chasse du Roi (\st un véritable jour de féle,

5i6 LES BEAUX-ARTS EN BELGIQUE

une sorte de jeudi d écoliers délivrés de la charrue du ('.ornélius Nepos et de la houe de la syntaxe, renij)Iacées pour un jour par la laupie, la marelle et le cheval fondu.

« Mais un spectacle qui vaut à lui seul la chasse et ses émotions j c est l'arrivée successive des Iraqueurs qui, à l'heure indiquée, déhouchent vers le lieu du rendezvous par les trenle-ileux vents du compas. On voit surgir des bois, sortir des sentiers, descendre des montagnes, gravir la pente des vallons, des vieillards, des jeunes gens, des hommes faits, vêtus des costumes les plus pittoresques et les plus inédits. Il faut, pour se faire une idée de letrangeté d'une pareille foule, se représenter ces haltes de bohémiens dessinés par Callot, et dans lesquelles les figures les plus étranges et les défroques les plus déguenillées se coudoient. Les blouses les plus dépenaillées tombent sur de vieux pantalons noirs, veufs d'aristocratiques sous-pieds vernis. Des paletots qui ont laissé un pan aux ronces de la fouet avoisinent de vieilles vestes militaires et des camisoles de laine dont on retrouverait difficilement la couleur originelle. Quant aux chaussures connues, depuis le mocassin et la botte à l'écuyère, jusqu'au sabot et à la caliga romaine. Des casquettes inouïes, des chapeaux éplorés, déformés, tannés par la pluie, la poussière et le hàle, complètent ces costumes étranges qui font de la bande de Iraqueurs la horde la plus pittoresque qui ait jamais exerce le crayon de Cruyshanck, de Goya ou de Daumicr.

« Chaque détachement de traqueurs est dirigé par des gardes-chasse en uniforme, ayant pour insigne de leur dignité une casquette à galon d'or, un petit cornet à bou-

quin pendu en sautoir et un bàlon ferré qui sert à assurer leur marche sur le flanc des monlagnes.

« A l'heure indiquée par le Roi, les commandants des divers détachcmenis de Iraqueurs, ayant sous leurs ordres une vingtaine {\q plumas si ers, vont prendre la position qui leur a été assignée.

« S'ils sont au nombre de cent cinquante, par exemple, on les dispose sur les trois faces d'un grand parallélogramme dont le côté ouvert est occupé et dominé par V affût du Roi. Cet afTùt est une ingénieuse machine dont les renards, d'ordinaire si madrés et si fins, ne se défient pas. Il consiste en une sorte de plate-forme l ustique formée de quatre arbres garnis de leurs branches inférieures et réunis au tiers de leur élévation par un plancher qui en fait une tribune aérienne et feuillue, dans laquelle se tient le Roi, ayant auprès de lui M. Sembach, lequel lui passe des fusils chargés, ou achève quelquefois, sur un signe du maître, la bête blessée. Ces tribunes, qui sont assez nombreuses, sont disposées sur les points par lesquels le renard, serré graduellement par les traqueurs, débouche pour gagner soit le somm4?t de la monlagne, soit l'entrée d'un vallon profondément encaissé dont les plumassiers occupent les hauteurs, tandis que la bande des traqueurs se rapproche et se resserre en poussant des cris et en cognant les arbres et les buissons avec les bâ tons noueux dont ils sont armés.

« Toutes les dispositions étant prises, les plumassiers, sous les ordres de leurs chefs, se déploient sur les hauteurs. Un espace de dix à quinze pas les sépare. Ils tiennent de la main droite et de la main gauche la longue

coi'de étoffée de plumes et de chiffons rouges, dont les inouvenieuts et Taspecl effrayent les bêtes fauves qui , ayant réussi à passer entre les intervalles des traqueurs, chercheraient à gagner les hauteurs. Rien de plus émouvant quedevoir labêleeff'arée se couler de buisson en buisson, l'oreille dressée, l'œil à moitié fermé comme pour concentrer toute la puissance visuelle; arrivée à dix pas de Penceinte emplumée, elle s'arrête interdite et étonnée. Nous nous sommes souvent demandé si cette étrange* émolion du renard, à la vue de ces plumes frémissantes, n'était pas le résultat de quelques remords, et si cet aspect ne lui rappelait pas certains assassinats nocturnes comr\iis dans les basses-cours et les poulaillers des environs. Mais revenons à notre chasse.

« Tandis que les plumassiers couronnent les hauteurs, les traqueurs se déploient sur les deux pentes et dans le fond du vallonen chassant devant eux renards, blaireaux, sangliers et chats sauvages. De moment en moment, l'espace se resserre, et malgré les ruses les plus savantes, les manœuvres les plus adroites, les cris et les bâtons des traqueurs poussent tous ces bandits sylvestres vers l'affût royal d'où vont tomber des foudies imprévues. Du sommet de la mon(agne au fond du valon, on voit flotter la ligne de traqueurs, quelquefois molle et endormie lorsque le renard ne donne pas, puis tout à coup ardente et passionnée si quelque charbonnier (1) cherche à se faufiler entre les rabatteurs.

« Alors au silence profonil de ceux-ci succèdent des

(I) Honartl hriiti-niunon, (Hi('I(|iij'!oi>- iticMpu' iK^ir.

clameurs assourdissantes, el les bàlons fouillent les buissons elles lialliers en s'accompagnanl d'une mélopée sauvaiçe qui ne déparerait pas le second acte dnFreyschûlz. Ce sont des Ah! a/if ah! Halloo! hua! Ah! ben! Renan! — qui, chantés ou plutôt hurlés à Tunisson, ont des charmes irritants pour un chasseur et lui causent des émotions vives et profondes. Ahuri par ces clameurs qui grondent sur ses derrières, au-dessus et autour de lui» le renard s'élance par la voie ouverte devant lui et dans laquelle aucun ennemi ne manifeste sa présence; mais c'est là, qu'est le péril! Arrivé à vingt pas de raffùt royal dont il ne se défie nullement, par le double motif que l'affût est élevé de vingt-cinq pieds au-dessus du sol et masqué par des rameaux d'arbre, un coup de feu retentit et huit fois sur dix cloue sur le sol la béte maligne.

« Si cent témoignages ne pouvaient confirmer nos assertions, nous garderions le silence sur ce que nous avons à dire à propos de l'adresse, de la rapidité et de la soudaineté du tir du roi Léopold. Rarement le Roi a besoin de ses deux coups de feu pour abattre la béte, et nous avons vu, sur dix coups de fusil, rouler huit renards, presque tous tirés à la tète ou au cou. Souvent les Iraqueurs font bondir devant eux un chat sauvage qui se hàle de se soustraire aux bàtoius en se réfugiant dans la cime du chêne le plus loulTu. Le chat sauvage est le jaguar des foréls de l'Ardenne, et sa férocité, son audace, lorsqu'il est blessé, en font un adversaire très-respectable et que les chiens n'attaquent qu'avec quelque hésitation; mais, d'ordinaire, un coup de

fusil fait bonne justice de ces tigres en miniature, aussi dangereux pour le menu gibier que le renard. »

Nous reprocberons à M. Kuytenbiouwer ràprcté et la dureté de sa louche qu'il doit travailler à assouplir. Mais nous ne serons que l'écho du sentiment général, lorsque nous dirons que ses arrière-plans et ses lointains sont d'une magie d'effet et d'une vérité de sentiment qui dénotent l'artiste dont l'àme a su s'assimiler les mystérieuses beautés de l'éternelle nature !

Jeune Fille de Triest. — Une Fille d'Orient,

PAR W. rOUTAELS.

Nous sommes heureux lorsque nous voyons un de nos artistes affecter des tendances dont le côté poétique et rêveur, dont la distinction de style contrastent avec les traditions un peu matérialistes et, tranchons le mot, un peu triviales de notre école flamande. Si nos peintres pouvaient aux brillantes qualités qui les distinguent comme coloristes, joindre le sentiment profond et délicat, l'intelligence de la passion humaine et des modincalions qu'elle imprime aux physionomies, selon les temps, les civilisations et les races, nos artistes belges, disons-

nous, seraient eilés eonfime les premiers el les plus complets de récole moderne. Malheureusement, il n'en est pas encore ainsi, et malgré quelques indices qui prouvent que, chez quelques-uns de nos peintres, rinlelligence s'est élevée, le goût s'est épuré, le slyle a acquisplus d'élévation, de poésie et de distinction, les tendances de l'abominahle école d'Anvers, avec son bric-àbrac, ses sujets insignifiants ou stupides, se retrouvent toujours dans nos Expositions, pour la plus grande satisfaction des épiciers, des bonnes d'enfants et des tourlourous.

La pente du caractère artistique de M. Porlaels l'a toujours porté vers les choses de 1 Orient, terre de lumière et de merveilles, où la beaulé de la race humaine éclate et rayonne dans ses faces les plus variées. Dès ses débuts, M. Portaels a laissé à d'autres nos horizons plombés, nos ciels ternes et fumeux, nos coslumes étriqués et ridicules, nos physionomies chafouines, fiévreuses ou pataudes, où l'on chercherait vainement ce calme majestueux, cette sérénité de l'àme qui se lit sur les figures des races orientales. Aussi comprenons-nous fort bien que M. Porlaels ait préféré prendre ses sujets parmi les héroïnes de Byron que chez Georges Sand. Sa Glycine est une ravissante fantaisie, empreinte de je ne sais quelle rêveuse mélancolie. Le dessin de cette charmante figure est empreint d'un moelleux abandon d'une grâce pudique toute charmante. Quant au coloris, M. Portaels a réussi dans une tentative fort audacieuse, à notre avis, en accumulant, ainsi qu'il l'a fait, les tons blancs dans toute son œuvre, et en réussissant k les harmoni-

ser et à les marier avec un rare bonheur. Le blanc en pleine lumière est le rocher de Sysiphe et le désespoir des artistes; or, dans sa Glycine, il a vaincu d'une manière brillante Tune des plus épineuses difficultés de la peinture.

Lb jeune fille de Trieste appartient à la même gamme de sentiment et d'exécution que la Glycine; la téte est d'un modelé doux et ferme tout à la fois, et le sentiment exprimé dans cette ravissante création a quelque chose de pudique et de religieux qui charme le regard. Nous regrettons seulement que, dans cette œuvre, M. Portaels n'ait pas un peu réchauffé le fond sur lequel se détache sa jeune fille et qu'il n'ait pas donné plus de transparence à l'ombre du cou qui fait tache dans cette poétique création. Nous conseillerions aussi à M. Portaels de cueillir quelques fleurs dans la botle de violettes dont il a orné la poitrine de son sujet ; cet énorme bouquet lui écrase le sein et attire l'œil par la crudité et la dureté du ton.

Une Fille d'Otient, qui se trouve dans la salle où s'étalent les chevreuils empaillés de Courbet, est tout un poëme. Ce qu'il y a dans cette téte de passion endormie, de langueurs mystérieuses, de rêves inavoués, est indicible. Dans cette œuvre traitée avec une harmonie et une ' richesse de palette incroyables, et où l'artiste a prodigué ces splendides colifichets orientaux, ces écharpes constellées de sequins et de tomans, M. Portaels a réalisé, avec un rare bonheur d'exécution, les magnifiques types de femmes de l'Orient rêvées par le génie de Byron. C/est Médora du Corsaire, c'est peut-être aussi Haydée

DE 1848 A 1Sa7.

(le Don Juan; mais, quoi qu'il en soit, c'est bien là une fille de rOrient, aux regards voilés, pleins de flammes endormies, aux poses de gazelle, mais qui sait, le moment venu, tirer un cangiar de sa gaîne pour lui faire un sanglant fourreau dans la poitrine d'un maître tyrannique et blasé. Une grande qualité distingue, cette année, les œuvres de M. Portaels. Sous les vêtements de ses personnages, on sent vivre et palpiter la charpente humaine, et le modelé se manifeste partout sous les accidents les plus capricieux des draperies.

Samt-Roch-. — Le Dante,

PAR M. VAN SEVERDONCK.

11 faut tenir compte de leur courage à ceux de nos artistes qui résistent aux séductions de la peinture industrielle et suivent religieusement les voies austères et ardues de Tart sérieux. On peut faillir avec honneur dans une œuvre immense telle que celle qu'a elUreprise M. Van Severdonck, et trouver honneurs et profits dans la fabrication de ces faciles tableaux de genre sur lesquels se ruent les acheteurs. Il y a dans cette persistance à se montrer fidèle à l'art et à dédaigner son côté industriel, quelque chose dont la critique doit lenir compte et

35i LES BEAUX-ARTS EN BELGIQUE

que le gouvernement devrait encourager. Assez de peintres ont pris leur palette pour enseigne, pour qu'on cite avec plaisir un artiste qui trouve dans Part les consolalions que d'autres demandent au commerce.

Le Saint-Roch est traité dans un ton général terne et plombé qui ne déparerait pas le sujet de cette œuvre, si M. Van Severdonck avait soigné davantage le dessin de quelques-uns de ses personnages. Le saint manque d'ampleur et de majesté, et sous sa robe brune on ne sent |)as assez le corps qu'elle recouvre. Disons cependant que tout le groupe de gauche de cette œuvre consciencieuse est largement traité et disposé avec une véritable intelligence d'artiste. L'enfatit de chœuret le moine sont peints d'une façon magistrale qui rappelle le style de Crayer. La tète du moine est d'un grand et beau caractère, et si les autres parties de l'œuvre de M. Van Severdonck étaient au niveau du groupe de gauche, celle toile serait à coup sûr le meilleur tableau religieux du salon.

Les Réalistes

PAU M. DE GUOUX.

Il est des guides et des lueurs qui mènent aux abîmes, et M. De Groux, chez lequel nous reconnaissons de

grandes et précieuses qualités arlisliques, est une triste preuve du danger que Ton court lorsqu'on abdique sa personnalité pour se jeter à corps perdu dans les systèmes et les théories, au lieu de suivre les précieux el féconds enseignements de Tàme humaine qui ne trompe jamais.

Il en est de ces Messies de Fart qui viennent annoncer une loi et une foi nouvelles, comme de ces prophètes, moitié fous, moilié saltimbanques, qui, del850 ài8o6, annonçaient chaque matin une nouvelle formule sociale et religieuse qui devait infailliblement sauver Thumanité. Or, comme le charlatanisme a bien plus de chances d'avoir des disciples que la vérité, ils étaient bientôt suivis d'une foule de sectaires qui abandonnaient leurs emplois, leurs affaires, leurs boutiques pour sauver le genre humain, et ceux-ci se montraient fort scandalisés lorsque, au bout de quelques mois, ils voyaient leur Messie déposer son auréole pour revêtir un tablier de marchand de vin ou d'épicier, el annoncer au public que l'ex-Dieu Barbanchu ou Robinet se recommandait au public pour l'excellence de son médoc ou de sa cassonade.

Une fois privés de leur fanal, de leur colonne de feu, les apôtres erraient comme des aveugles sans bâton et (inissaieni par retourner, la queue basse, à leurs affaires, où ils constataient avec douleur que le Dieu en qui ils avaient une si vive foi la veille, n'avait fait que leur filouter leurs pratiques.

Ainsi, tandis que M. De Groux et tant d'autres prêtaient encore l'oreille au nouvel Évangile de l'art, qui déclai ait que Courbet était le seul dieu de la peinlure et

5;îG les BEAl'X-AHÏS EN BELGIQUE

Cliampfleury son prophète, le dieu et l apôtre avaient déjà plié bagage, fermé leur boutique de bonshommes réalistes, et s'étaient mis bravement à reprendre, pour autant qu'ils le pouvaient, les traditions et les enseignements qui avaient guidé et grandi les grands maîtres du xv*^ et du xvi*^ siècle. Le réalisme, c est-à-dire le culte du laid, de l'ignoble, du tortu, du goitreux, du cagou, du huand, de la guenille graisseuse et purulente, de la f)eau squammeuse, de la chevelure non défrichée; le réalisme, c'est-à dire Texclusion de Tàme au profit des instincts de la béte, l'extinction de l'élincelle divine sur la figure humaine au profit des livides lueurs du crétinisme et de l'abrutissement du gâteux; le réalisme, disons-nous, abandonné par ses inventeurs, n'eut plus pour adeptes que quelques séides infortunés, parmi lesquels nous sommes forcés de compter M. De Groux.

Quelle étrange aberration a donc pu saisir ces hommes, pour qu'ils aient pu penser et croire, un jour, une heure, que leur système triompherait, que la lumière serait vaincue par les ténèbres, la forme pure et harmonieuse de cet admirable type qu'on appelle l'homme, par les magots cagneux, tortus, boufïîs, patauds et canailles dont ils ornaient leurs œuvres? Où ont-ils pu puiser l'espérance de voir leur palette boueuse, sordide, terne, fumeuse, malsaine, purulente, lourde et pâteuse, éclipr ser la palette harmonieuse et opulente des Jordaens, des Jean Sleen,des Oslade, des Van Dyck, des Adrien Brouwer? Comptaient-ils sur la stupidité de la foule, sur une perturbation maladive du goût, sur une soudaine sympalhie pour le laid, le trivial, les tons pris dans le

ruisseau et les palettes garnies dans les égouls, pour qu'ils aient osé s'aventurer dans ces abominations et ces turpitudes commises de sang-froid? Hélas! le public a déjà répondu à ces espérances en s'éloignant de ces tableaux en se bouchant le nez !

Et si, d'aventure, les réalistes aimaient la guenille, la chemise Isabelle, la chevelure habitée et les peaux tannées par tous les soleils, hâlées par toutes les bises, rincées par toutes les pluies, est-ce que Murillo, ce Raphaël du haillon crénelé, Salvator Rosa, ce Michel- Ange des argoliers dépenaillés, Goya, le Gavarni espagnol, et Gavarni lui-même, n'ont pas toujours su donner à leurs personnages et à leurs pittoresques défroques quelque chose de poétique et d'élevé qu'on chercherait en vain dans les compositions de M. De Groux? Les guenilles de Murillo sont plus artistemcnt belles que le manteau de cour de Charles-Quint, et les bandits et les gueux de Salvator, avec leurs chausses effîloquées, leurs armures étranges, ne sont- ils pas aussi beaux que les gentilshommes du Titien? Or, que nous donne M. De Groux? Du laid, béte et ignoble, sans passion, sans pensée, des sabouleux, des francs-mitoux, traités dans les tons les plus sordides, les plus éteints et les plus canailles de la palette. Qui peut s'inléresser à ces hideux maroufles que M. De Groux semble affectionner par-desous tout ? Qui voudrait cohabiter huit jours avec ces figures sur lesquelles le crétinisme a laissé sa hideuse empreinte? Que M. De Groux consulte ses plus grands partisans — le laid en a toujours — et ils lui avoueront qu'à tout prendre, ils préféreront voir à leurs côtés les bandits

r>;)8 LES BEAUX-AUTS EiN BELGIQUE

(le Salvalor, les gueux de Goya, de Murillo, de Callot, cet Homère de la gueuserie, qui, dans ses Grotesques el ses Misères de la guerre, a su toujours êlre pittoresque, poétique et profond, sans jamais tomber dans le trivial sans pensée et sans caractère.

Si nous jugeons aussi sévèrement les tendances de celte déplorable école réaliste qui n'a déjà fait que trop de victimes en Belgique, si nous apprécions aussi rudement les œuvres exposées par M. De Groux, c'est que nous avons reconnu en cet artiste des qualités rares.

M. De Groux a le sentiment et l'intuition des misères du pauvre, mais ces misères peuvent éire traduites d'une façon plus noble et plus élevée. Il ne nous montre que les souffrances de la chair, de la bôte. Or, il y a trois ans, il nous avait dépeint les douleurs navrantes d'une jeune mère devant une huche vide.

Qu'il revienne à celte manière, qu'il enrichisse sa palette de ces tons chauds, ambrés et harmonieux qui sont les baisers du soleil ; qu'il abandonne celte gamme de tons boueux , marneux , qui envahissent toutes ses œuvres; qu'il ne redoute pas les splendeurs de la lumière: une misère éclairée par un joyeux et brillant soleil est plus poignante que la misère dans l'ombre et la boue, qui semblent le cadre naturel des souffrances matérielles.

DK 1848 A 1857

L'Automne et le Mois de Juillet

PAR M. LAMORINIÈRE.

Pendant les éclipses de soleil, on vend à Paris, à Bruxelles et ailleurs, des morceaux de verre noircis à la fumée d'une lampe; ces fragments de verre servent à amortir les rayons du soleil et permettent à ceux qui veulent observer la disparition graduelle de Tastre, de contempler ce phénomène sans se donner des éblouissements.

Au moyen de ces verres, tous les objels extérieurs révèlent ce ton fuligineux et chocolat que M. Lamorinière a cru devoir choisir pour peindre Vautomne et le mois de juillet, dans les environs d'Anvers. Est-ce que, d'aventure, M. Lamorinière aurait conservé ces verres et s'en serait fait faire des lunettes pour étudier la nature?

Au nom de nos fraîches et vertes campagnes, de nos beaux horizons azurés et estompés de légères brumes, au nom de nos arbres (jui n'ont rien de commun avec les troncs de chocolat de M. Lamorinière, nous prolestons contre ces calomnies piclurales, qui fciaienl croire à

ô()0 LES BEAUX-ARTS EN BELGIQUE

lelranger que la nature en Belgique est mal guérie d'une al laque de fièvre jaune !

La Mare, — Souvenir du Gondroz. — Une Avenue etc.,

PAR M. DE KNYFF.

Sous le fallacieux prêlexle de peindre un Souvenir du Condroz, M. De Knyff s'est amusé, cette année, à nous donner le porirait des sept vaches maigres que Joseph vit en songe, et qui prophétisaient la terrible famine qui désola si fort PÉgypIe pendant sept années. Il est impossible de rêver rien de plus anguleux, de plus osseux, de [>lus squalide, de plus métallique que les pauvres vaches que Joseph accompagne sous le costume d'un vacher du Condroz. Ce sont dos fantômes cornus, des mannequins roidcset âpres au toucher, sur lesquels la peau est tendue à crever. La nature elle-même, les gazons des premiers plans, les arbres, sont d'une maigreur, d'une sécheresse (^t d'une dureté qui correspondent à la durelé des temps dont M. De Knylf a voulu nous donner une fidèle image.

Une fois sorti de son Condroz symbolique, M. De KnylT a trouvé de belles choses dans son Allée du parc (leTerviicren el dans son Arcniic du château de Pélei^eiv,

OÙ la lumière ruisselle à flots ambrés et où règne un remarquable sentiment de l'espace. Les arbres de cette dernière toile sontd'un beaux choix et d'un grand caractère; nous reprocherons cependant à ce tableau une grande crudité dans les avant-plans, défautqui, du reste, dépare toutes les toiles exposées cette année par M. De Knyff*.

XXYI

La Chanson nouvelle. — Course à la Bague. — Un Intérieur de bonnes Gens,

PAR M. ADOLPHE DILLENS.

C'est une heureuse et rare forlune pour un artiste que de découvrir dans le monde de l'art, un filon vierge, une terre inexplorée où il puisse planter son drapeau, comme Colomb sur la terre d'Hispaniola, et en prendre possession sans suivre les rites accoutumés des conquérants. Ce bonheur est adv enu à M. Adolphe Dillens qui a trouvé dans les mœurs et les costumes des Zélandais une mine riche que personne n'avait fouillée avant lui. Costumes pittoresques, physionomies fraîches, ouvertes et riantes, beauté physique, mœurs originales et naïves, tout cela s'est offert à M. Dillens, et, ma foi ! nous devons déclarer qu'il en a (iré bon parti.

La Chanson nouvelle est une idylle gracieuse et piquanle. Rien de plus vrai que la physionomie du marchand de chansons, dont la large face épanouie traduit au spectateur le sujet delà chanson nouvelle. Desjeunes filles dans leurs pittoresques atours, groupées devant le chanteur forain, (rahissent sur leurs physionomies les dilférenfes péripéties du drame chanté par le rapsode; un groupe d enfants joyeux anime cette scène charmante où l'ayonne je ne sais quoi de frais et de naïf. Le jeune • homme sur l'avant-plan de droile est dessiné de main de maître; rien déplus simple, de plus aisé que son attitude pleine d'ahandon. Le marchand et sa femme sont rendus avec une vérité de caractère et de sentiment qui montrent à quel point M. Dillens a su s'assimiler les types populaires.

La Course à la bague est, à coup sûr. Tune des œuvres les plus gracieuses du Salon. Dessin nerveux et facile, coloris vigoureux et riche , groupes entendus avec un véritable sentiment d'artiste, vérité dans les attitudes des hommes et des animaux, telles sont les qualités de celte belle œuvre qui n'a pas, comme le Marchand de chansons, le malheur d'avoir poussé au noir dans quelques-unes de ses parties. Le jeune homme, jeté en travers de son cheval et causant avec une accorte et fraîche paysanne, est irréprochable comme dessin et fait illusion comme mouvement et vie.

Les types reproduits par M. Dillens sont, disons-nous, empreints d'une exubérance de force, de vie et de jeunesse ; cela est joyeux, bruyant et heureux comme la vie à vingt ans. Heureux les heureux qui peuvent se

rafraîchir l'esprit en conlemplanl les fraîches et poétiques idylles zélandaises de M. A. Dillens!

Un Intérieur de bonnes gens est une composition qui rappelle les poënies allenianniques de Hebel. C'est la calme poésie de chez-soi , la félicité sereine des cœurs simples et bons. Le dessin de cette œuvre a je ne sais quelle placidité qui traduit, avant la couleur, la pensée de Tarliste. Que M. Dillens se montre jaloux de sa Zélande, elle lui appartient de par le droit du talent.

L'Atelier de Snyders,

PAR M. DR NOTEH.

iAl. De [\oler est un digne héritier des grandes traditions de récole flamande. Son Atelier est une œuvre delile, d'un coloris vigoureux , riche, harmonieux. Ses sujels de nature morte, fruits, légumes, accessoires, sont traités avec une fidélité de dessin, un coloris sobre et solide qui laissent loin tout ce que le Salon comple en ce genre. Nous reprocherons à cette œuvre d'être trop touffue; le peintre, sujet principal du tableau, est enterré dans une véritable montagne de légumes, de volailles et de gibier. L'épagneul peint sur le second plan

r>G4 LES BI-AL'X-AUrS EN BELGIQUE

est cliarinaiit d'altilude , sa robe soyeuse est rendue avec un rare bonheur.

Moïse exposé sur les Eaux. — Salvator dans les Abruzzes,

Page 1