PAR M. WAUTERS
Rien de plus impérieux et de moins traitable que ce sultan blasé, ignorant et insolent, qu'on appelle le public. Pour lui, les résultais sont tout; les circonstances qui ont entouré la création d'une œuvre, qui en ont pu atténuer le mérite ou en augmenter leiret, il n'en tient comple. Les faits accomplis sont la religion du public, et c'est surtout chez lui que le succès obtient ses plus grands triomphes. Acteur comique, vous avez perdu une personne chérie, vous trahissez des larmes sous votre rire: les sifflets pour le cabotin! Artiste, poêle, sculpteur, une maladie vous aura entravé dans la réalisation de votre œuvre et vous aura empêché d y faire resplendir toutes les beautés que vous sentiez rayonner en vous : le public, insouciant et dédaigneux, n'en tient compte. Il est du parti des vainqueurs^ des heureux; tant pis pour vous si un caillou, placé sous la roue de voire char, vous a empêché d'arriver le premier au but et d'y cueillir la palme des triomphateurs.
Or, ce que le public férocement exigeant dédaigne de faire, la ciilique le doit, et nous tenons compte des circonstances douloureuses au milieu desquelles le Moïse de M. Wauters a été exécuté et conçu. Comme tant d'autres, M. Wauters, malgré une grave maladie, na pas voulu déserter le champ de bataille, et son oeuvre, à laquelle il n'a pas eu le temps de mettre la dernière main, n'en brille pas moins de qualités remarquables. L'attitude de Jocabed est pleine de découragement et de tristesse; on sent tout ce qu'il en coûte à la mère pour confier son trésor au Nil capricieux et à ses féroces*crocodilé. Le style de cette noble figure est d une haute distinction et la pureté du dessin est irréprochable. Le modelé des formes est harmonieux, élégant et moelleux. Seulement, M. Wauters a trop négligé, dans l'ensemble de sa Jocabed, le type arabe pour se laisser aller aux tons rosés et frais des filles du Nord. Les draperies sont traitées dans les traditions les plus pures des grands maîtres, et la simplicité profonde de ce sujet montre aux artistes qu'il ne faut pas un grand fracas de personnages pour attacher et émouvoir. Les bras, d'une forme élégante, pure, tombent avec un affaissement navrant; et si celte toile était terminée et si les clairs-obscurs qui doivent rompre la monotonie du ton général étaient exécutés, celle œuvre serait l'une des plus remarqwables du Salon comme simplicité féconde de la conception et grandeur de style.
Lr.S lU'ArX-ARTS EN BF.I.GIQUK
Saint Sébastien
PAR M. PKCHEK.
I^ous nous souvenons encore avec quel vif plaisir nous constalions, il y a trois ans, les grandes qualités artistiques qui venaient de se révéler dans un jeune homme dont le nom n'avait jusqu'alors jamais figuré dans les catalogues des expositions. Nous fûmes les premiers à apprendre à la Belgique qu'il venait de lui nailre un artiste qui nous semblait être un héritier direct des grandes et vigoureuses traditions de la brillante école flamande du wif siècle.
« On reconnaît chez M. Pécher, disions nous, les traces d'une étude profonde et sérieuse des grands maîtres qui se distinguent surtout par la noblesse du style et la nerveuse correction du dessin. Dans son Christ portant la croix, nous trouvons cette élévation et cette grandeur de style que nous cherchons en vain dans les tartines néochrétiennes exposées par messieurs tels et tels. Le dessin de M. Pécher est net, pur et hardi, sans folles témérités. Ses draperies sont d'un grand style; le soldat qui fouelle le Christ est fièrement campé et dessiné avec une mâle vigueur. »
ni- 1848 A 1837.
Il y a trois ans, nous reprochions à M. Pécher son « coloris un peu sec, terne, timide, n'osant ahorder les tons brillants et transparents de nos grands maîtres flamands. » Or, malgré les sévères observations que nous aurions à faire sur son Saint Sébastien, nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître que M. Pécher a fait de grands progrès comme coloriste. Autant il était, il y a trois ans, dur, fumeux et ligneux, autant il est, cette année, harmonieux, vigoureux et brillant.
L'insuccès du Saint Sébastien tient à la grandeur de la composition qui s'est évidemment trouvée au-dessus des forces de l'artiste. En littérature, les débulants se sentent irrésistiblement attirés par le poëme épique et la tragédie en cinq actes. Une simple ode, un honnête sonnet, une naïve villanelle sont regardés avec dédain par ces esprits audacieux et étourdis, pour lesquels la fable du héron dédaignant les tanches et finissant par se contenter d'un dîner de limaçons, est restée sans enseignement et sans moralité. Il y a dans le grand, le colossal, ces mystérieuses attractions qu'exerce l'abîme; mais les esprits sains et robusîes, qui ont conscience de leur avenir et (les forces qu'ils sentent vivre en eux, ceux-là redoutent les séductions du gigantesque : ils mesurent leurs forces au but à atteindre et règlent leur conduite d'après cette profonde maxime de la sagesse des nations, modifiée par les rapins : « Qui trop embrase mal éteint! »
Dans le Saint Sébastien exposé celte année par M. Pécher, ce qui heurte l'œil, c'est d'abord l'étendue d'une composition mal ordonnée, mal digérée et dont les plans bravent toutes les lois de la perspective. Le dessin de
cette toile est mou et lâche; le coloris, quoique brillauf, manque de cette calme sobriélé et de celle puissante harmonie que M. Pécher fera bien d'étudier chez Jordaens et Van Dyck. L'aspect général de celle œuvre où nous retrouvons, du reste, mais celte fois un peu voilées et affaiblies, les qualités que nous avions déjà conslalées chez M. Pécher, a quelque chose de bruyant qui tendrait à faire croire que Tarlisle a pris l'exagération pour celle force sereine et contenue qui est le cachet des maîtres. Aussi les appréciations diverses et quelquefois sévères auxquelles le public se livre à propos du Saint Sébastien, montrent quels mécomptes attendent les Icares audacieux qui ne savent pas modérer leur vol et veulent, sur des ailes trop faibles encore, atteindre les régions sidérales où planent, immobiles el puissants, les grands aigles de l'art, Rubens et Michel-Ange!