PAR M. H AMMAN
Nous nous souvenons qu'il y a six ans, en voyant un tableau de M. Hamman, nous annonçâmes au pays un talent sobre et vigoureux de plus. Le coloris âpre et un peu sourd de M. flamman avait besoin de travail et d étude pour s'élever jusqu'à Tbarmonie, tout en conservant sa puissante vitalité. M. Hamman n'a trompé aucune des promesses de son passé, et le Vésale est une œuvre d'élite comme pensée et exécution, et qui range de plein droit M. Hamman parmi nos meilleurs artistes.
Une main posée sur le cadavre éclairé par un rayon furtif, indi(jue le mystère auquel le grand bomme est obligé dese soumettre; rautreestdéjà armée du fer qui va l'aider à pénétrer les secrets de la mort et à trouver dans
son œuvre les moyens de lui disputer désormais sa proie. Vésale louine un regard profond et chargé de pensées vers un Christ auquel il semble demander pardon de son audace. La téte du créateur de Tanalomie est empreinte d'une rare énergie, dominée par une vaste intelligence. On sent en lui un de ces hardis explorateurs de la science qui osent les premiers s'aventurer sur les mers inconnues et sonder les abîmes qui font pâlir les contemporains. Le coloris puissant, le dessin noble et viril, l'ordonnance calme et sévère de cette œuvre, en font, selon nous, une des meilleures toiles de M. Hamman, et pour notre part nous la préférons de beaucoup à la Lecture pantagruélique.
Et d'abord nous reprocherons à M. Hamman de n'avoir pas compris mieux le caractère des personnages qu'il a mis en scène. Rabelais n'élait pas. Dieu merci, un bouffon qu'on appelait après boire pour se désopiler la rate, et François I" avait trop de goût et de respect pour une si haute et si vive intelligence, pour écouter l'homme leplussavantetl'écrivain le plus original de son royaume avec cette dédaigneuse inattention d'un Turcaret recevant un poète crotté au xviii*' siècle. Nous en dirons autant de la femme qui, loin d'écouter^ semble vouloir s'isoler de la scène par une froide indifférence. Les femmes de la cour de François n'étaient pas. Dieu merci, des prudes qui s'effarouchaient des histoires salées de Rabelais. Elles en avaient entendu bien d'auties !
La figure de Rabelais est phrénologiquement historique. C'est une physionomie spirituelle, des yeux pleins
de douceur et de feu à la fois, un air gracieux quoique grave et réfléchi. Mais cette belle et intelligente tète qui semble quêter une marque d'approbation ne rencontre autour d'elle que gens distraits ou indifférents. Ce n'est pas ainsi, vive Dieu, que la cour de France reçut cette vie très-horrifique du grand Garcjcintua, dont il fut vendu plus d'exemplaires en deux mois, que de Bibles en neuf ans. Rabelais était l'ami des papes Clément VII et Paul III, des cardinaux les plus éminents, et les princes du sang se montraient jaloux de son amitié. Une lecture du Gargantua à la cour de France devait donc refléter dans l'attitude et la physionomie des personnages, l'estime qu'ils avaient pour ce grand homme, que Molière, la Fontaine et Voltaire ont trouvé assez riche pour lui faire bon nombre d'emprunts ; et ce n'est pas François, qui appelait le Titien son jjère, qui eut accueilli avec cette morgue indifférente et glacée un écrivain qui devait jeter un si grand éclat sur son siècle.
Le coloris de cette œuvre est âpre et sec, il n'y a pas de sang sous ces chairs rigides et ligneuses. Les étoiles sont traitées avec une grande manière. Nous aurions désiré voir les mains de la duchesse d'Étampes dessinées avec plus de correction. Une tète d'un grand et beau caractère se détache sur le fond à côté du masque narquois de Rabelais. Le portrait de François F"^ est d'une ressemblance parfaite ; sa pose est pleine d'aisance, de distinction et de noblesse.
DE 18i8 A 1857.
Bienfaisance de Marie -Thérèse. — Une Distribution d'aumônes,
PAR M. HUNIN.
Il y a pour les artistes médiocrement doués sous le rapport de rimaginalion artistique, un grand danger à se renfermer dans une seule idée qu'ils reproduisent invariablement dans toutes leurs œuvres. A force de tourner un sujet sous toutes ses faces, ils finissent par Tépuiser, etja stérilité de leur esprit et de leur cœur aidant, ils en viennent à ne plus voir dans le drame pathétique que le côté matériel^ les vêtements, les meubles, certaines crispations musculaires, un œil noyé, etc.
A mesure que le métier les envahit, l'inspiration les quitte et la routine leur glace Tàme. Ils sont comme un chirurgien à sa millième opération, leur regard s'est glacé et leur cœur s'est bronzé. Le pinceau va son train et inonde la toile de larmes, de soupirs et d'infortunes; mais ces signes matériels de la douleur sont pareils à ceux que les croque-morts portent sur leurs habits et qu'ils ne quittent pas pour aller se griser au prochain cabaret. Les larmes, les voiles de crêpe font partie de leur industrie, mais descendez au fond de ces cœ^urs et
74 Li:s HKAUX-AinS E.\ lii:i.GIQUE
VOUS n'y trouverez pas une fibre qui frémisse. Ils tiennent pleurs, soupirs, gémissements et généra lement tout ce qui concerne leur état; ne leur demandez donc rien de plus.
Voilà où en est aujourd hui M. Ilunin. Il a cru que parce que, un jour, touché de quelque poétique et charmante infortune, il avait réussi à incarner sur une toile les émotions de son àme; parce que, sous l'empire d'un sentiment vrai, il avait retracé avec bonheur ces saintes douleurs de Tinfortune, il a cru, disons-nous, qu'il pouvait faire désormais sa spécialité des sujets larmoyants, ni plus moins que s'il s'agissait de peindre des pots et des choux avec M. De Noter. Il n'a pas vu qu'à mesure qu'il s'éloignerait de cette émotion que lui avait inspirée une bonne toile, il ne lui resterait plus que la grimace du sentiment, la parodie de la douleur, quelque chose de tendu, de faux, d'ennuyeux et d'assommant, qui serait pour le public le pendant du Pâté cVamjuilles de la Fontaine. Des larmes aujourd'hui, demain, toujours, c'est tro[) ; à moins d'avoir sur sa palette les sources lacrymales de Niobé et la sensibilité toujours renaissante d'une aiguille aimantée, il faut de toute nécessité que l'artiste qui a pris pour spécialité les pleurs, les soupirs, les yeux rouges et les mères débraillées, et généralement tout ce qui concerne son état, tombe dans le plus faux et le plus déplorable de tous les genres; et si cette absence de sentiment ne se trouve pas compensée par un faire heureux; si le regard ne rencontre que teints de vieux pain d'épice, absence de modelé qui v.ous fait rencontrer |)artout des surfaces planes, on aura le secret de l'ennui
qu'inspirent les tableaux de M. Hunin à tous ceux qui les regardent.
Soyons justes, cependant, dans la Bienfaisance de 3ïarie-Thérèse, M. [lunin a retrouvé quelques étincelles de sentiment et d'émotion. La figure du moine et surtout celle de la vieille femme qui remercie l impératrice, ont une grande et riche puissance d'expression. Il est fâcheux pour M. Hunin qu'il se croie tenu en honneur à ne pas sortir de ce coloris sec, terne et dur qui le fait reconnaître au premier coup d'œil. Disons, cependant, que dans la Bienfaisance, ces défauts, qui tiennent à un parti pris systématique, sont bien moins sensibles que dans la Distribution d'aumônes .
Intérieur. •