‹ Les beaux-arts en Europe, 1855Chapitre 5 sur 20 · M. MEISSONNIER · texte numérisé non relu

M. MEISSONNIER

On a dit de la nature : Maxime miranda in minimis. C'est un mot qu'on peut appliquer à M. Meissonnier. Quoique l'espace qu'il couvre au Salon soit bien petit, la place qu'il occjipe dans l'art est grande ; sa signature imperceptible au bas de ses cadres microscopiques vaut celle de quelque maître que ce soit, et il n'est pas de cabinet qui ne s'enorgueillisse de posséder un de ses étroits panneaux. M. Meissonnier peut affronter dans les galeries le voisinage des Metzu, des Miéris, des Gérard Dow, des Netscher et des Hollandais les plus précieux; non qu'il les ait imités ou copiés, mais parce qu'il lçs égale en perfection. Cette planche d'or sur laquelle sont fixés comme des émaux les sept ou huit chefs-d'œuvre qui composent son exposition, il faudrait la couvrir pi usieurs|fois de billets de banque pour l'emporter, si aucune de ces Jiaes peintures appartenait encore à l'artiste. >, ^

La Rixe a été achetée parJ'Empereur et offerte en" présent à S. A. R. le prince Albert. C'est le plus grand tableau qu'ajj

jamais produit l'auteur, et il est, par rapport à ses autres œuvres, dans la proportion des Noces de Cana, de Paul Véronèse, aux toiles du Salon carré; les figures n'ont pas moins de six pouces de haut et sont peintes avec une énergie et une maestria singulières : l'homme dont la colère injecte les veines, gonfle les muscles, marbre la joue de plaques violentes, et qui s'efforce de s'échapper de l'étreinte de ses compagnons pour s'élancer sur son adversaire, a une incroyable furie de mouvement; l'autre s'apprête à le bien recevoir et se piète carrément pour soutenir l'assaut. Les costumes indiquent le milieu du seizième siècle, et le lieu delà scène est un de ces cabarets d'honneur fréquentés par les spadassins, les pi peurs de dés et Les mauvais garçons de toute sorte, où les épées sortent à chaque instant du four* reau, et où iL coule autant de sang que de vin ; les murailles* sont nues> ef le plancher grisâtre disparait sous la boue apportée de tous les coins, de la ville par les batteurs de se<melles, pratiques du coupe-gorge. Rieu n'est plus féroce et sinistre que cette rixe de sacripants dans ce taudis : les amis qui cherchent à -les séparer ont, malgré leurs boaaes intentions, des mines qu'en n'aimerait pas à rencontrer au coin d'un bois ou à l'aegle du a carrefour. . Tout cela est peiat par méplats, par facettes, avec une forée de toucherez marquage. Quoiqu'il finisse beaucoup, M. Maiôëdoawr ft'est jamais rond ni léché ; il pousse le vendu: aussi leia qœ possible, mais sans tomber daa*ee< poli 4' irai** qui charme* te bourgeois et choque L'artiste : il sait rester kurgftjusqmedajis ses plus petite, tableaux

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Les ]kmà> exposés m saloa de 1852, peuvent être aussi classés pour fa dimension: parmi le» tableaux d'histoire da H. Meissonnier. Beux bandits en embuscade contre «ne porte attendent te* victime désignée à leurs coups : l'un se pench* en avant et semble écouter des pas lointains ; l'autre, le fer dégainé, s'apprête pour sa besogne sanglante, avec la tranquillité d'un tueur émérite. k en juger d'après le costume, ces dignes personnage&dotvent être à la. solde de quelque Borgiaou de quelque Alphonse d'Esté. Cette scène, trèsbien composée, a le rare mérite, d'être dramatique sans action. On tremble pour le malheureux qui va déboucher par cette porte, et sentir, au moment où il s'y attend le moins, l'acier froid pénétrer dans. sa poitrine. Certes il n'y a pas de pitié à attendre de; ces gaillards; — ils doivent avoir de là pvobitti à leur manière,. et tenir àr gagner leur argent en conscience. Les mains sont très -bien dessinées et peintes, et le bas bleu du premier bravo», qui ne rejoint pas ses ehaussas, laisse voir un genou parfaitement étudié. M. Heissonnier pourrait, s'il le voulait, peindre de» personnages grands- comme na4ure, il sait à fond son anatomip, et s'il se restreint à da petits cadres, c'est qu'il ne lui faut pas beaucoup de place pour montrer un grand talent.

Assurément la Ëàxa et les Bvavi sont des œuvres du premier mérite,, mais eHes sortent un peu de la manière habituelle du peintre, et nous leur préférons peut-être le Jeune homme. tramiU&rU. Les artiste» qui me peuvent faire, un tableau sans remuer toutes les histawea, toutes les. mythelaglas», toute» les, légendes, tous* les système* nhUosophiques*,

ne s'aviseraient pas d'un tel sujet ; et cependant quel charme intime vous retient devant ce jeune homme qui écrit, penché sur sa table au milieu de livres et de paperasses, établi dans un bon fauteuil, au milieu d'une chambre ancienne, où le jour arrive par une fenêtre à volet articulé! Il semble qu'on soit transporté en plein dix-huitième siècle. Une tapisserie passée, représentant quelque sujet biblique, s'encadre vaguement au fond dans des boiseries brunes de ton ; de bons vieux livres, à reliures en veau et à tranches rouges, sont éparpillés çà et là ; le fauteuil a des pieds de biche, et les moindres accessoires portentle cachet du temps. Le jeune homme est habillé comme pouvait l'être Diderot ou Jean- Jacques, et sans doute il travaille à quelque article pour l' Encyclopédie. — Qu'on étudierait bien dans cet intérieur si calme, si tranquille, si patriarcal, où l'âme des aïeux semble habiter encore! Quelle incroyable finesse dans cette petite tête illuminée en dessous par les reflets du papier ! quel fini précieux sans sécheresse, quelle réalité profonde et quel sentiment vrai de la nature I

Le Jableau intitulé la Lecture n'est pas moins remarquable : un homme debout près d'une fenêtre tient un livre et lit. Il n'y a rien de plus, en vérité ; mais quelle merveille! Le costume du personnage est celui du milieu du dernier siècle; on dirait que M. Meissûnûier^a.îléjà..Yécjl Ajcette époque, tant il la possède familièrement. Que de parties d'échecs il a dû jouer au café Procope avec le neveu de Rameau pour savoir ainsi quels plis font ces habits è la française qu'on ne porte plus, comment s'épate au milieu des

épaules le nœud noir du crapeau, et s'agrafe au genou la boucle de marcassètè. Seulement, avant de revenir sur terre, il a eu soin de ne pas boire à la coupe qui fait oublier les existences précédentes.

S'il sait ménager le jour doux des intérieurs, si favorable à la peinture, M. Heissonnier ne craint pas la lumière diffuse et F éclat vif du soleil. Dans les Joueurs de boules sous Louis XV y il a transporté hardiment au grand air son monde de figurines lilliputiennes; les arbres détachent leurs feuillages d'un vert printanier sur un petit ciel bleu pommelé de blanc ; les personnages, en manches de chemise pour la plupart, sont d'une couleur claire et gaie ; aucune teinte rembrunie pour faire repoussoir, — nul artifice, — un jour franc luit partout, jetant à peine une ombre grise sur le sol ; les peintres savent combien il est difficile de produire de l'effet dans de pareilles conditions. M. Meissonnier a résolu ce problème. Sont-ils actionnés au jeu ces bonshommes de quelques centimètres de hauteur ! Suivent-ils le parcours de leur boule avec une attention pleine d'anxiété ! Quelle joie chez celui qui gagne, quel désappointement chez celui qui perd ! Comme les spectateurs s'intéressent à ces péripéties diverses ! En regardant le tableau l'on se passionne comme eux, et, par une singulière illusion d'optique, l'on se croit au Cours-la-Reine.en 1750, tant la scène est réelle. Où diable M. Meissonnier trouve-t-il ces tricornes retapés, ces bons grands gilets, ces culottes en vis de pressoir, ces bas chinés et ces souliers à boucles, et surtout ces physionomies dont le type a disparu? L'explication que nous avons don-

7a LES BEAUX-ARTS EH EUROPE.

née tout à l'heure bous parait encore la plus ponsUes, L'exécution^ des Joueurs de toutes dépasse eemme fine»* tout ce? qu'on peut imaginer : les tètes ne sont, pas grandes: comme le quart de l'ongle, et rien n'y manque; Von d£&> tingue. les- paupières, les plis des jouas-, l'âge et l'expression du personnage.

Le Jeu du tonneau est encore plus 'étonnant; & faudrait te regarder à la loupe pour en sabir tes imperceptible* perfections. —Gomment, même ave* la pointe du pinceau de maître le mieux aiguisé, a-t-on pu peindre ces figures microscopiques, qu'auraient étudiées Swammerdam et Leuvenkœk^ avec un grossissement de sept ou huit cents fois, sans les» brouiller ou les effacer à chaque touche? Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que ces atomes sont traités largement et ont la tournure la plus magistrale.

Quelle jolie chose encore que Y Homme (kssinani! mots* cette fois, nous rentrons dans des dimensions possibles* C'est un tableau que Ton. peut voir à l'œil nu. Un heaune^ assis devant un chevalet, sur un tabouret bas, copie un dessin, en tournant le dos au spectateur; le costume appartient au dix-huitième siècle, si eher à H. tteissonnier et qui lui porte toujours bonheur. — Ces sujets familiers, qu'il répète avec des variantes, sont très-recherchés des amateurs,; c'est peu* être là que l'artiste est le plus véritablement lui-même, Avee une table à pieds tors, un fauteuil, un* bout de tapisserie, eu quelque autre accessoire il fait un tableau charmant de ce qui ne serait qu'une étude sous un. pinceau moins habile.

PEHYTIR8, SCUIPTUBE. 7\

àLttetssocaier n'estjas de «eax^i inscrivent de longues légendes an Hvret; le premier motif *enu lui suffit pour foira wn cM-d'œuwre ; toJœneàmnme qm lit vn déjeunant mentre qu'il n'y a pas besoia d'anecdotes bien compliquées pour intéresser le pufctic lorsqu'on sait peindre .: oe jeune tomme lit et mange de si bon appétit, qu'il fait ptaiskrà voir, avec son volume 'ouvert à côté de son assiette *et son verre à demi plein de vin où la lumière enchâsse un rubis. Quel est le livre qui l'absorbe ainsi? Est-ce en roman, un poëme, un traité scientifique? Nous l'ignorons, quoique mous ayons tâché de regarder par-dessus son épaule.

Les portraits de madame et de mademoiselle M..., nie mut pas de simples reproductions des modèles. — Le fond historié fait de ces portraits un tableau : -on sait avec quel ait merveilleux M. Meissonnier peint les tapisseries: verdures de Flandre, hautes et basses lices à personnages. Il en a tendu une derrière ses figures, et de ce champ tranquille et doux se détachent madame et mademoiselle M..., avec une fidélité qui dépasse de beaucoup celle du daguerréotype. La mère et la fille travaillent à quelque ouvrage de broderie qui ne les occupe pas tellement qu'elles «ne fuissent lever les yeux vers le spectateur, et présenter leurs itàtes de pleine face: les mains, dans une pose compliquée et difficile, sent très-bien dessinées, mais avec une exactitude un peu maigre : les phalanges, indiquées far méplats, manquent de chair et «'accusent trop nettement ; il y a aussi dans les figures quelques tons rouges qui devraient être atténués; car c'est la première fois, si nous ne nous

trompons, que M. Meissonnier peint des figures en costume moderne, et les modes actuelles nous paraissent l'avoir gêné un peu, quoique l'ajustement de madame et de mademoiselle M... soit très-simple et sans nul colifichet: une robe comme Eisen et Gravelot les chiffonnent dans leurs illustrations de la Nouvelle Héloïse lui eût coûté moins de peine.

Nous regrettons que M. Meissonnier n'ait pas mis dans son cadre un de ces buveurs de bière qui aspirent avec un flegme jsi hollandais-la fumée de leur longue pipe de terre blanche, une jambe croisée sur l'autre, à côté d'un pot de grès au couvercle d'étain luisant, et que Brauwer, Ostade et Craësbeke seraient fiers d'avoir fait. — Sans doute, il n'a pu l'obtenir des possesseurs de ses chefs-d'œuvre.

M. Meissonnier est un maître que Ton peut citer dans son genre après Ingres, Delacroix et Decamps ; il a son originalité et son cachet; ce qu'il a voulu faire, il Ta fait complètement. Il possède les qualités sérieuses du vrai peintre : le dessin, la couleur, la finesse de la touche et la perfection du rendu. Tout prend une valeur sous son pinceau et s'anime de cette mystérieuse vie de l'art, qui ressort d'une contre-basse, d'une bouteille, d'une chaise, aussi bien que d'un visage humain. Quoiqu'il puisse sembler ne pas avoir de compositions dans le sens vulgaire du mot, comme au point de vue pittoresque il arrange ses tableaux! comme il sait choisir le pupitre, le tabouret, le papier de musique, le livre, la table, le chevalet ou le carton, selon la figure qu'il? représente! Quelle harmonie entre les accessoires et .

le personnage, et quelle pénétrante impression de la scène ou de l'époque obtenue sans effort! Dans un genre où trop souvent l'on se contentait de la propreté et de la patience de l'exécution, il a apporté le dessin sévère, la force de couleur et la vérité profonde du maître. Les seuls défauts qu'on pourrait relever chez lui, c'est de prendre en général des points de perspective trop rapprochés et de ne pas faire flotter assez d'atmosphère autour de ses personnages : cela produit des lignes ascendantes désagréables, et fait venir les fonds en avant; mais par combien de mérites ces légères taches ne sont-elles pas rachetées! quel soin parfait, quelle conscience méticuleuse, quel travail incessant! Quand un tableau sort des mains de M. Meissonnier, c'est, à coup sûr, qu'il ne peut être poussé plus loin. Et, en effet, il peut alors défier le monocle de l'amateur le plus difficile, et aller s'accrocher tranquillement nu mur entre les maîtres précieux, rares et recherchés.

MM. GEtfDRON — PENGUILLY-l'hàRIDÛN — POUSSIN DEHODENCQ — BOKVÏX

Il est difficile défaire des catégories bien délimitées dans une exposition où le caprice individuel a tant de part. Touii. 5

U LES BB AUX- ARTS EN ItUtOPE.

jours quelque œuvre échappe à la classification et demande à fere traitée séparément : les anciennes dénominations d'histoire, de genre et de paysage, qui répondaient autrefois à tous les besoins de ia critique, ne suffisent plus aujourd'hui. Aussi, sans nous soucier de les ranger par ordre bien exact, ce qui serait impossible, nous allons prendre les tableaux (somme ils viennent, ef pour ainsi dire au hasard de» nos promenades à travers les salles et les galeries du Musée de l'avenue Montaigne.

Nous commencerons par le Jour du dimanche, scène florentine du seizième siècle, de M. Gendron. — M* Gendron, quoique son nom ne soit hérissé d aucune consonne germanique, semble avoir reçu le jour au delà de ce Rhin qui berce, au murmure des légendes, le reflet des targs et des cathédrales dans ses eaux vertes comme la mer du Nord oà elles se rendent ; le rayon bleu que le clair de lttne allemand projette sur les poésies dThland, de Novalis et de Henri Heine argenté sa peinture; il excelle à condenseren un gracieux brouillard les ombres phthisiques des jeunes filles tombées avec les feuilles de l'automne, les âmes fidèles s'embrassant sur l'herbe épaisse des cimetières, les esprits aux ailes de phalène prenant leurs ébats nocturnes dans les clairières des forêts : nul ne sait mener mieux que lui la ronde des wilis au bord du lac que le nénufar glace de ses larges feuilles, et nouer par leurs mains pâles ces fantômes de danseuses tourbillonnant derrière une gaze de brume btauâtre avec un délire froid et une volupté merte; il trouve, pour la robe des nixes à l'ourlet tenjouts mouiUé,

des tons de Us d'eau, et pour leur chevelure humide, de glauques ruissellements d'or vert ; il fait briller» parmi une écume d'argent sur la volute des vagues, le corps de nacre des ondines abandonnant au roulis leurs tresses mêlées d'algues marines: rien n'est plus vaporeusement suave, plus délicieusement idéal, plus fantastiquement crépusculaire. Cependant M. Gendron peut sortir, lorsqu'il le veut, de cet extra-monde où voltigent des formes diaphanes, et quitter cette forêt magique aux arbres d'azur, aux gazons diamantés, aux étangs où Phœbé sème les paillettes de son éventail, aux clairières où les sylphes éclairés par les feux follets lisent Achim d'Arnim, La motte- Fouque et Clément Brentano > le soleil ne fait pas évanouir son talent comme il dissipe les fantasmagories delà nuit ; — le Tibère à Caprée, les charmantes peintures murales représentant les Heures, qui décorent un des salons de la Cour des comptes, prouvent que H. Gendron se débarbouille de son clair de lune lorsqu'il le faut, et qu'il a sur sa palette les couleurs de la réalité aussi bien que celles du rêve ; le Jour du dimanclie est éclairé par une pure et blonde lumière toscane qui éblouirait les elfes, les kobolds et les gnomes.

N'est-ce pas San-Miniato, ce but d'excursion du peuple florentin, que représente le lieu de la scène ? Il nous semble reconnaître l'architecture de l'église ; et d'ailleurs ne voilàt-il pas là-bas, au fond, dans la brame lumineuse d'un beau jour d'été, k> dôme de Santa-Maria dei Fiori et le beffroi du palais ducal?

Au milieu du tableau, ceoune la reine de la fêle, une

jeune fille est assise, vêtue de blanc, parmi ses compagnes, auprès d'un puits monumental festonné de feuillages et de *

fleurs ; des jeunes gens debout chantent quelque villanelle ou madrigal, en s'accompagnant de la mandore et du re- l

bec; des fillettes cueillent des églantines pendant que leurs 1

amies, plus raisonnables, écoutent la douce musique. Devant le groupe, sur un tapis ture, un flacon d'aleatico clisse de jonc, des fruits blonds et vermeils — toute une frugale |

collation champêtre — -étaient inutilement leurs couleurs séduisantes; l'amour, la jeunesse et la poésie ne songent guère à manger. Un autre groupe, un peu plus âge, symbolyse les joies tranquilles de la famille en ce jour de repos ; une jeune mère allaite son nourrisson et sourit à un autre enfant, tandis que l'époux, étendu près d'elle et fatigué du travail de la semaine, fait la sieste avec délices. Un peu en arrière, des hommes murs causent gravement entre eux des affaires publiques: peut-être Machiavel est-il au nombre des interlocuteurs, il aimait ces conversations avec le populaire. Plus loin, une de ces compagnies d'archers, si fréquentes au moyen âge, s'amuse à décocher des flèches contre une cille; d'autres jouent tout simplement aux boules.

Il y a dans cette scène une sorte de gaieté dominicale qui contraste avec la mélancolie habituelle de M . Gendron . Nulle ;

langueur allemande, nulle rêverie romanesque; tout ce |

monde s'amuse sans arrière-pensée, et jouit paisiblement de la beauté du jour. Les costumes sont d'une coquetterie charmante, et les têtes ont bien le caractère de l'époque. I

De Florence, sautons à Tréguier, et suivons le Sonneur de biniou de M. Penguilly, qui marche, accompagné de son élève, sur un petit chemin à travers la lande hérissée de genêts et d'ajoncs. Gommé il s'applique! comme il enfle sa joue ! comme il souffle et donne de grands coups de coude à la peau gonflée d'air placée sous son bras, ce brave apprenti en musique, réglant ses accords sur ceux du maître! Avec l'ardeur qu'il y met, il sera bientôt en état de faire danser les gars et les filles aux assemblées et aux pardons. Par exemple, nous ne garantirions pas qu'il ne s'échappe quelques sons faux de son outre ; mais qui y prendra garde à travers le trépignement de la ronde? Ces deux figures sont peintes avec cette finesse étudiée et cette intime vérité locale qui caractérisent M. Penguilly-l'Haridon ; le paysage est excellent dans sa teinte mate et claire.

Une Vedette gauloise jious reporte au temps de l'invasion romaine, à l'époque de la Gaule druidique, lorsque Hésus, Teutatès, Irminsul et autres dieux farouches régnaient sous les forêts de chêne et voyaient le sang des sacrifices humains couler par la rigole de pierre des dolmens. Le guerrier sauvage est là monté sur son petit cheval échevelé, dont les jambes plongent jusqu'aux jarrets dans l'eau vaseuse d'un étang, au milieu de roseaux qui le cachent à demi. Un casque bizarre, au cimier recourbé comme la corne d'un bonnet de doge, couvre sa tête et presse ses cheveux roux tressés en nattes; une cuirasse de peau d'aurochs où frissonnent quelques plaques de métal, des braies larges, des jambières entourées de cordelettes, complètent

son costume ; homme et monture semblent aspirer les émanations lointaines et chercher à reconnaître le pas de l'ennemi dans la rameur du vent, le murmure de l'eau et les indéfinissables bruits du silence et de la solitude.

Personne, excepté ÀdrienGuignet, si raalheureusementenlevé aux arts par une mort précoce, n'a mieux compris que M. Penguilly le caractère barbare et truculent du Gaulois primitif; c'est une véritable reconstitution de race, et l'imagination ne peut plus se figurer nos aïeux d'une autre manière.

Sous ce titre : Vn Inventeur, l'artiste nous fait assister à la catastrophe qui termina la vie du moine Barthold Schwartz. Ce moine, comme on sait, chimiste, ou plutôt alchimiste, découvrit la poudre, ou du moins son application aux armes de guerre, et périt, dans son laboratoire, victime d'une explosion. II est difficile de rêver quelque chose de plus formidablement lugubre que cette scène. L'explosion vient d'avoir lieu. Le moine Noir, — c'est ainsi qu'on l'appelait, — gît étendu sur le plancher, parmi des débris fraeassés ; à sa tête livide saigne une large plaie; des fumées tourbillonnent çà et là, et de son froc qui s'allume montent des spirales bleuâtres; les cornues, les matras, les serpentins, tout a volé en pièces ; des poutres et des madriers rompus jonchent le sol; les murs, noircis par la poussière du charbon, se lézardent de toutes parts, et l'inventeur sinistre expire au milieu de son invention terrible. Adieu la chevalerie, et les beaux coups d'épée, et les beaux coups de lance! l'armure dor du paladin vient d'être faussée à tout jamais; la poudre, qui a ouvert le crâne du moine

ffcrfr, a tué Roland, le Cid Carapeadoc, Oger le Danois «t tous les ▼aillants de la légende ; c'est maintenant le tour dm courage moral et de la Ta leur anonyme; le régiment, hères multiple, peut seul, avec sa poitrine sue, lutter contre le nouveau moyen de destruction.

Oublions bien vite cet affreux moine et rendons-nous à V Invitation gracieuse qu'adressent ces gaillards buvant sous ta tonnelle à-ces cavaliers qui passent. Le pâté de venaisoa est entamé, le vin luit dans les verres avec des scintillements de rubis et de topaze, et au dessert les bons drilles chanteront quelques couplets libertins ou bachiques. On peut s'accouder quelques minutes auprès d'eux, car ils sont peints très-finement et troussés de façon gâtante.

le Tripot est un petit tableau qui en dit plus qu'il n'est grand. Un pauvre diable s'est pris de querelle au jeu avec quelque eseroc et a reçu un bon coup d'épée au ventre ; au fond, Ton aperçoit le meurtrier qui fuit ; la victime s'affaisse sur un escabeau et tache de son sang les cartes biseautées encore étalées sur la table. Mourir sans secours dans un pareil bouge, c'est dur, Peût-on mérité.

Certaines petites mendiantes de Procida nous sont restées en mémoire avec leur teint de'citron, leurs yeux de bistre, leurs cheveux incultes et leur air hagard et souffreteux; ces têtes hâves étaient signées Pignerolles et dénotaient un peintre de talent. La Scène d'inondation dans la campagne de Rome tient les promesses des Mendiantes. C'est de la bonne, solide et franche peinture. Une noire accumulation de nuages encombre le ciel pluvieux ; les eaux débordées

«ouvrent la campagne de leurs flots jaunes et grossissants; sur un tertre que dominent quelques pans ruinés de murs réticulaires en brique se sont réfugiés des groupes de malheureux poursuivis par l'inondation. Une femme a été retirée de l'eau, et la verdàtre pâleur des noyés couvre sa figure livide; on s'empresse autour d'elle et Ton tâche de la faire revenir à la vie : un pâtre offre sa gourde ; des vêtements sont jetés sur elle pour la réchauffer, mais elle semble retomber dans les bras de l'homme qui la soutient avec une roideur cadavérique.

Sur le devant, des femmes pleurent et se lamentent ; un vieux pifferaro serre contre lui la cornemuse, son gagnepain, et une petite fille au teint fiévreux et malade; de pauvres ustensiles de ménage enlevés à la hâte jonchent confusément le sol et ajoutent, par leur désordre, à la désolation de la scène ; au second plan, des hommes font des signaux de détresse, car l'eau monte toujours et va bientôt envahir l'étroite plate-forme.

L'impression du tableau est solennelle et triste : une lumière sourde éclaire à demi les vigoureuses colorations des figures et des costumes, et contraste avec l'éclat ordinaire du ciel italien ; cette harmonie étouffée nuit peut-être au succès du tableau, qui n'attire pas les yeux ; mais, lorsqu'une fois on l'a distingué, on s'y arrête longtemps et l'on y découvre de très-belles choses. La jeune fille, vue de dos, en corset rouge et à larges manches de toile fenestrées d'entre-deux, est d'un style superbe et a bien la majesté de la contadina romaine. Le pifferaro ne serait pas désavoué par

Lëopold Robert; les terrains, les feuillages, les accessoires et les fonds sont exécutés avec beaucoup de force dans une pâte épaisse et robuste.

On peut ranger H. Poussin parmi les bretons -bretonnants les plus fidèles à la vieille Armorique ; il aime autant que le poëte Brizeux

La terre de granit recouverte de chênes,

et il nous arrive du fond du Finistère avec le Jour d'assemblée et la Fête des mendiants. Le Jour d'assemblée a un aspect très-original et très-caractéristique. Qui croirait que des mœurs si pittores<juement bizarres existent à quelques heures de Paris? L'on est vraiment bien bon d'entreprendre de longs voyages à la recherche du costume et de la couleur locale, quand on a tout cela sous la main, dans un département français! Certes, un camp de Palikares, dans les monts de la Chimère, n'aurait pas une physionomie plus étrange que cette assemblée de paysans bretons, dont le costume est, d'ailleurs, presque le même : veste brodée, gilets à passementeries, fustanelle blanche, cnémides serrées aux jambes, ceinture de laine ; la coiffure seule diffère. Le chapeau à cône tronqué, orné d'une petite plume de paon, remplace la calotte rouge. Toute cette foule répandue sous les arbres fourmille à l'œil d'une manière amusante, quoique les détails papillotent un peu crûment: les uns vident les pichés de cidre; les autres fument leur pipe ; ceux-ci font cuire sur des plaques des sardines ou des galettes de blé

noir; ceux-là causent et mangent; des colporteurs juifs offrent aux femmes les mouchoirs de couleurs éclatantes, les jarretières lamées de clinquant, les chaînes de laiton et les menues merceries qui excitent là coquetterie campagnarde.

La Fête des mendiants est une coutume aussi touchante que poétique. Le lendemain des noces, l'époux et l'épousée coupent de larges morceaux d'une grande miche à tous les pauvres qui se présentent, et leur servent les reliefs du festin nuptial ; si les mendiants sont hideux, la jeune mariée est charmante ; tout se compense, et nous n'avons pas de peine à croire que la demoiselle de noces à qui la vieille bohémienne dit la bonne aventure trouvera un mari avant la fin de Tannée.

De l'Espagne, qu'il peignait si bien, M. Dehodencq est passé en Afrique. En effet, de Cadix à Tanger il n'y a pas loin, et il est difficile à un artiste de se refuser cette fantaisie. Nous nous rappelons avec un vif plaisir la Course de taureaux et les Gitanos dans le chemin creux, exposés aux derniers salons par M. Dehodencq. Il avait admirablement compris l'Espagne, si ignorée encore, et qui cependant offre au peintre tant de types inédits, de costumes pittoresques et de sites merveilleux ; commeelles dansaient en revenant delà fête sur cette route poussiéreuse bordée de cactus et d'aloês, les fauves gitanas au teint de cigare, aux yeux de braise, à la hanche provocante, en tannantde leur pouce la peau brunie du pandéro! Quel feu, quel entrain, quelle verre dans eette maigreur passionnée, dans cette pâleur ardente! — Le Concert juifehe% le caïd marocain annonce chez M. Débo-

dencqune étonnante aptitude ethnographique, un sentiment profond des races : cette qualité, quedéveloppent les voyages, aujourd'hui si faeiles avec un peu de loisir et d'argent, était autrefois parfaitement inconnue. Les artistes se contentaient d'un type de convention, et donnaient le même caractère aux Grecs, aux Turcs, aux Espagnols, aux Arabes, aux Allemands, aux Hollandais, celui du modèle à quatre francs la séance qu'ils avaient souslesyeux. M. Dehodencq est tout de suite entré dans l'intimité africaine. Voilà bien (a cour aux murailles crépies à la chaux, espèce de puits étincelant de blancheur que plafonne un carré d'azur inaltérable, et au fond duquel, dans une ombre d'une transparence bleuâtre, se tiennent accroupis sur des tapis ou des nattes les bienheureux hôtes de ces mystérieux logis sans fenêtres au dehors! Le concert glapit, grince et miaule, frappant le rhythme sur le tarabouck, agaçant de ses griffes les nerfs des guitares, et là- haut, sur la terrasse couleur de craie, les femmes, spectres blancs, applaudissent en faisant chevroter dans leur main ce long cri plaintif qui surprend surtout les étrangers, et qui équivaut aux manifestations du dilettantisme après u ne cavatine d'Alboni.

Les tètes des musiciens juifs sont d'une vérité surprenante; leurs attitudes si naturelles ont dû être prises sur le vif, — advivum, — tant ils manient leurs instruments barbares avec lies mouvements justes. La couleur est claire, chaude, solide et transparente à la fois, et donne étonnamment l'impression du climat: noos ne pouvons qu'engager M. Dehodencq à poursuivre le cours de ses pérégrinations ; «aïs

qu'il revienne par l'Espagne. — Tarifa, Ronda, Elche, ont encore bien des sujets de tableaux à lui fournir. Au Maroc, 1 1 rencontrera Delacroix, ce qui ne laisse pas que d'avoir son danger : malgré les voleurs, le chemin d'Alhama à Velez-Malaga nous semble plus sûr pour le jeune artiste.

Si H. Dehodencq court la campagne, M. Bonvin ne sort pas de chez lui, esemprè bene, tant l'art est ondoyant et multiple. Aux uns, il faut des pays neufs, des types vierges, de larges perspectives d'azur ; aux autres, l'horizon le plus étroit suffit; un angle de toit surmonté de son tuyau qui fume, une muraille délavée parla pluie, quelques brindilles de maigre verdure : moins que cela encore : un intérieur baigné d'ombre, un âtre de cheminée où chante le grillon, où la bouilloire fait la causette avec le gaz de la bûche. M. Bonvin n'a-t-il pas exposé, il y a quelques années, un tableau charmant représentant un bougeoir avec sa chandelle? — ni plus ni moins — le suif avait coule en larges cascatelles le long du cuivre, et c'était tout un petit poème d'intimité domestique. Chardin, le peintre vanté par Diderot, n'en demandait pas davantage. — La Cuisinière! voilà un sujet excellent pour qui sait peindre et donner de la valeur aux choses. Sur un thème semblable les maîtres hollandais ont brodé cent chefs-d'œuvre, et ce n'est pas la première fois que M. Bonvin le traite; — il y reviendra encore, soyez-en sûr, et il fera bien. Les Religieuses tricotant ne sont pas d'une esthétique transcendante, et l'on y découvrirait difficilement un symbole ; mais que ces coiffes sont blanches et jettent un doux reflet sur ces physionomies re-

posées! comme elles travaillent bien, les saintes filles! et comme les longues aiguilles passent activement sous leurs doigts! A quel pauvre aux pieds nus sont destinés ces bas? car ce n'est pas pour elles assurément qu'elles se bâtent ainsi. La Basse Messe a Ponction et la simplicité que M. Bonvin sait prêter à ces sortes de scènes. L'architecture, traitée sobrement, laisse leur valeur aux figures agenouillées. — Les portraits de M. F. B, et de mademoiselle H. ont cet accent de nature qui caractérise tous les ouvrages de l'auteur. Après l'éloge vient la critique : M. Bonvin, pour faire large, supprime et simplifie les détaës plus qu'il ne le faudrait ; les sujets qu'il traite, vu leur petite dimension, doivent être regardés de près et demandent plus de précision de pinceau, plus de finesse de touche : le sentiment ne suffit pas, l'exécution est indispensable. Les Flamands et les Hollandais savent obtenir l'harmonie sans faire de tels sacrifices, et, dans leurs tableaux admirables, l'accessoire garde son importance et n'est pas escamoté au profit de la figure. Nous engageons donc M. Bonvin à ne pas se contenter de cette manière d'esquisse qui le mènerait peut-êtïe plus loin qu'il ne voudrait.

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