‹ Les beaux-arts en Europe, 1855Chapitre 4 sur 20 · HM. J.-F. MILLET — BRIOJS — BRETON — LELEUX — HEDOUIN SALMON · texte numérisé non relu

HM. J.-F. MILLET — BRIOJS — BRETON — LELEUX — HEDOUIN SALMON

L'école française offre une admirable variété ; les genres les plus différents y sont cultivés avec un égal succès. De petits groupes reliés à un chef, ou plutôt à une idée commune, s'en vont, chacun de son côté, explorer le domaine immense de l'art, qui se compose de la nature et de l'idéal : les délicats, couchés sur des lits antiques dans leur impluvium pompéien, peignent comme des ombres légères les souvenirs presque effacés de la Grande-Grèce ; tandis que les rustiques, le sac au dos, chaussés de forts souliers et le bâton à la main, quittent la ville, entrent dans les chaumières, suivent les bœufs au labourage, et assistent aux travaux des champs, préférant à la blancheur marmoréenne des Vénus le haie vigoureux dé la faneuse. Ceux-ci se penchent avec Meissonier sur des panneaux microscopiques,

réduisant Chardin à la proportion d'un dessus de tabatière ; ceux-là suivent la caravane dont Marilhat et Decamps sont les chameliers en chef; d'autres écoutent le biniou sous les arbres du Bocage, et se rendent en pèlerinage à Saint-Anne d'Auray; sans compter les enfants perdus qui s'isolent dans leur caprice. Toute.voie est tentée, et sur les pas de ces esprits si divers la critique a bien du chemin à faire.

Aujourd'hui, nous allons quitter la sandale athénienne pour le sabot du valet de ferme, et le pavé de mosaïque pour le fumier de basse-cour. Nous commencerons notre revue champêtre par le tableau de M. Jean-François Millet, Vnpaysan greffant un arbre. Bien différent des maniéristes en laid qui, sous prétexte de réalisme, substituent le hideux au vrai, M. Millet cherche et atteint Jejtyle dans la représentation des types et des scènes de campagne. Son Semeur, exposé il y a quelques années, avait une grandeur et une noblesse rares, quoique sa rusticité ne fût atténuée en aucune manière; mais le geste par lequel le pauvre travailleur envoyait au sillon le blé sacré était si beau, que Triptolème guidé par Cérès, sur quelque bas-relief grec, n'eût pas eu plus de majesté. Pourtant un vieux chapeau de feutre tout roussi et tout déteint, des haillons terreux, une chemise de toile grossière, formaient tout son costume. Le coloris était sobre, austère jusqu'à la tristesse; l'exécution solide, épaisse, presque lourde, sans aucun ragoût de touche. Cependant ce tableau faisait éprouver la môme impression que le commencement de la Mare au Diable de Georges Sand, — une mélancolie solennelle et profonde.

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Le Paysan greffant un arbre est «ne «composition d'une extrême simplicité, qui «attire pas les regards, mars les retient longtemps lorsqu'ils se sont une fois fixés strr elle. Au milieu d'un verger, donc une chaumière oeeupe le fond, tin homme, vêtu d'un gilet de tricot et d'*m pantalon de grosse étoffe,, insère la greffe dans l'incision d'un jeune tronc d'arbre coupé à mi-hauteur, avec tout le sorn que demande cette délicate opération. A côté de lui une corbeille posée à terre contient les choses nécessaires à son travail ; sa femme, ayant un nourrisson au bras, le regarde d'un air intelligent et grave. La femme n'est pas jolie, certes; la beauté des paysannes passe vite a«x fatigues de la irie rurale, mais il y a dans sa tête une expression pensive «et touchante, da*s sa pose une grandeur tranquille, et le coin de son tablier relevé lui fait une draperie dont le pli souple et bien jeté se pourrait tailler dans le marbre. L'homme, tant il sent l'importance de ce qu'il fait, a l'air d'accomplir quelque rite d'une cérémonie mystique et d'être le prêtre obscur d'une divinité champêtre; son profil sérieux, aux lignes fortes et pures, ne manque pas (Tune .sorte de grâce triste, tout en gardant le caractère paysan : une couleur sourde et comme étouffée à dessein revêt cette scène de ses larges teintesoù ne papillote pas un seul détail, et enveloppe les personnages comme un épais tissu rustique. Que l'art est une singulière chose ! Ces deux figures nternes sur ce fond grisâtre, accomplissant tin fait vulgaire, vous occupent et vous font rêver, lorsque les idées les pfars ingénieuses adroitement rendues vous laissent froid cemtnt

glace. C'est que M. Millet comprend la poésie intime des champs : il aime les paysans qu'il représente, et dans leurs .figures résignées exprime sa sympathie pour eux; le semoge, la moisson,, la greffe,, ne sont-ils fa s des actions saintes, ayant leur beauté et leur grandeur? Pourquoi des paysans n'auraient-ils pas du style comme des héros! Sans doute M. Millet s'est dit tout cela, et il fait des géorgiques peintes où, sous une forme pesante et une couleur assombrie, palpite un mélancolique souvenir virgilien.— Tout rustique qu'il est, l'antiquité Jui est familière ; .n'avait-il pas débuté par un Œdipe détaché de l'arbre, un sujet historique et grec, mais traité, il faut l'avouer, avec une originalité des plus farouches 1

Nous aimons beaucoup le talent de M. Brion : quoiqu'il peigne habituellement des scènes .prises à la vie des campagnes, il ne croit pas nécessaire, pour être vrai, d'habiller d'informes magots de haillons sordides; il va chercher dans la forêt-Noire des types d'une élégance robuste et des cos- ■iumes d'une singularité pittoresque. — Sa Fête-Dieu, sa Fontaine miraculeuse, sont des toiles d'une grâce charmante. Le Train de bois sur le Rhin et Y Enterrement dans les Vosges marquent un grand progrès chez le jeune artiste, ûi, sans vouloir décourager son avenir, nous doutons qu'il fasse jamais mieux.

Une croix de pierre, sur laquelle s'allonge un maigre Christ gothique, est enguirlandée de la base au sommet par tde jeunes paysans et paysannes en habits des dimanches : .ce ne sont que couronnes de hluet, de coquelicot et d'églantine; le divin supplicié et son gibet disparaissent ^presque

sous les fleurs : — c'est la Fête-Dieu, et une foi naïve a vidé, pour cette solennité, la corbeille de la Flore champêtre.

La fontaine miraculeuse filtre goutte à goutte d'une roche -que surmonte une statuette de la Vierge, à demi masquée par des bouquets de fleurs artificielles, des couronnes en moelle de sureau et en papier d'argent, des ex-voto de bois ou de cire, représentant des bras, des jambes, des cœurs, et autres parties du corps dont la guérison est due aux vertus de la source. Une jeune femme, accompagnée de son mari, apporte son petit enfant au teint pâle, qui semble trembler la fièvre et redouter le contact glacé de l'eau ; une fillette guide par la main une vieille aveugle, dont les yeux éteints se tournent du côté de la sainte Vierge : la tête de la jeune femme et celle de la petite fille sont charmantes, et les pittoresques costumes du pays badois relèvent encore leur "beauté.

Rien n'est plus sinistre que Y Enterrement dans les Vosges : la neige a recouvert les pentes roides de la montagne de son linceul glacé, et le cercueil noir glisse sur le chemin blanc, suivi des parents, dont le cortège raye d'une ligne sombre le fond neigeux du morne paysage. Cette iière, descendant comme un chariot de montagne russe vers la fosse qui doit l'engloutir, produit un effet saisissant.

L'on se ferait une fausse idée des trains de bois du Rhin par ceux que l'on a pu voir descendre la Seine, accoudé sur le parapet d'un pont. Les trains de bois du Rhin sont de véritables îles flottantes, portant une population de "bateliers, des villages de cahutes, des approvisionnements

comme un vaisseau de guerre, et jusqu'à des bœufs vivants qui attendent leur tour d'être dépecés à côté des quartiers de viande saignants suspendus à des perches. Des rames gigantesques, pareilles à celles des galères de délia Bella, manœuvrées par trois ou quatre hommes robustes, dirigent la masse prodigieuse à travers les bas-fonds du Rhin, sous l'œil vigilant d'un pilote assermenté. — Conduire un train à bon port est un art qui se perd, et ceux d'aujourd'hui n'ont plus lés dimensions énormes qu'on leur donnait autrefois lorsqu'on faisait descendre d'un seul coup une forêt de sapins,' de la montagne au fleuve. Le tableau de M. Brion représente une vérité poétique et bizarre, un de ces Jongs serpents de madriers, se déroulant sur l'eau verte du Rhin. À l'arrière, les rameurs se penchent sur leurs avirons. Plus loin se groupent des figures aux attitudes variées et aux costumes pittoresques ; la perspective est parfaitement observée : l'eau ruisselle avec une fluidité rapide, formant de blancs remous contre les poutres, et les nuages gris du ciel font valoir les tons vifs des gilets et des vestes. La touche de M. Brion est nette, franche, spirituelle ; son pinceau écrit bien ce qu'il veut, et accuse chaque détail avec une précision certaine. Ce jeune artiste possède aussi un très-fin sentiment de couleur, et le don de trouver dans la vie ordinaire le côté singulier. — En outre, croyez que, s'il rencontre au long d'une haie, dans un bois, sur la margelle d'une fontaine, une jolie paysanne, il saura bien la rendre plus jolie encore, dût-il la débarbouiller d'une ou deux couches de haie.

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M. Breton a exposé trois tableaux excellents : les (Uanear ses, les Petites Paysannes eonmdtan&des épis, le Lmdemam de la Saint-Sébastien.

La moisson est finie et les patrvres glaneuses ramassent sur les sillons hérissés de chaume l'épi tombé de la gerbe <du riche. Elles se suivent à la file, ces ftuth qui probablement ne trouveront pas de fioox à la fin de leur journée, quoiqu'elles soient aussi belles que la glaneuse biblique, avec leur chemise trouée et leurs jupons à pièces, dans l'atmosphère d'or qui les baigna. Un garde champêtre, la plaque au bras, la pipe à la bouche, les surveille Dénigrement; plus loin, les oiseaux s'abattent et picorent quelques grains restés à terre : ne faut-il pas que tout le monde vive?

Les Petites Paysannes, consultant des épis dans un champ de blé qu etoilent quelques bluets et coquelicots de leurs étincelles d'azur et de flamme, ont des têtes pleines de jprâce et de malice naïve.

11 y a un vif sentiment du grotesque dans le Lendemain de la Saint-Sébastien. — Ce jour-là, les confrères archers se rendent de cabaret en cabaret, enseignes déployées, ayant à leur tête des musiciens travestis. Le musicien coiffé d'«n bonnet à grelots, qui frappe d'une main la grosse caisse et de l'autre froisse des cymbales fêlées, est campé et peint de main de maître; ses acolytes ne sont pas moins désopilants. Ce sont des fantoches et non des caricatures ; du Caltot mélangé de Knauss, sans le moindre Biard : Faction est comique, mais la peinture est sérieuse,

Nous voudrions dire beaucoup de bien de M. Adolphe

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Leleux, qui a débuté per des ouvrages si vrais, si fermes, si sai ns et s'est posé dès F abord camme le chef de l'école rustique . Par malheur, depuis trois ou quatre ans il semble se négliger et ne peindre que de souvenir. Ses formes deviennent vagues, sa touche s'amollit et se fait pelucheuse, et pourtant il avait un tempérament de peintre des plus robustes; son. champ de foire, ses enfants conduisant àes oies, ses poules et coqs, ses jeunes pâtres menant leurs bêtes aux champs, n'ont pas cette âpre saveur rurale, cette rusticité mâle et solide qu'il eût dénuées autrefois à de pareils sujets. M. A. Leleux, qui est jetine, peut se guérir facilement; il faut pour cela qu'il aille se planter, avec boîte et palette, devant une chaumière sur le seuil de laquelle fume un paysan appuyé, ou file une femme en cornette, ayant un enfant pendu à son jupon, et qu'il copie la ehose tout bêtement» et il fera, nous n'en doutons pas une minute, un tableau égal à ses meilleurs : deux ou trois doses de nature le remettront tout à fait. Ce talent sincère ne peut exister hors du vrai absolu : rare privilège, le faux lui est impossible. M.. Armai»! Leleux a groupé autour d'une fontaine de jolis; costumes de la Suisse allemande ; sa Manola a bien le type espagnol, non le type espagnol de romance, mais le type qu'on rencontre à chaque pas à Madrid, dans le quartier de Lavapies et au jardin de las Delicias; ses Forgerons présentent un piquant effet de lumière, quoique les ombres soient d'un noir par trop opaque. — On dirait que dans cette toile M. Armand Leleux s'est souvenu d'un sujet analogue traité par Lenain. Bans les bois, Récréation mater-

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nellé, VEntretien, sont d'agréables cadres où se retrouvent les qualités habituelles de Fauteur.

La Moisson à Charribaudoin, de M. Edmond Hédouin, est peut-être d'une dimension trop grande pour le sujet; une toile plus petite eût concentré les groupes un peu diffus des travailleurs; le mouvement des hommes qui empilent les gerbes sur la charrette est très-vrai ; l'air joue bien autour des personnages, et l'horizon fuit avec légèreté. — Seulement la touche nous a semblé un peu molle, défaut qui ne se retrouve pas dans les Scieurs de long, une des bonnes choses qu'ait faites le jeune artiste. — Nous ne parlons pas ici du portrait de madame la comtesse de ***, ce n'est pas le lieu dans ce compte rendu.

Constatons l'avènement du dindon, que la peinture avait dédaigné jusqu'ici, nous ne savons trop pourquoi. — M.*Sa(mon lui a donné des lettres de noblesse dans son joli tableau de la Gardeuse de dindons. Est-ce Peau-d'Ane qui mène paître son troupeau emplumé, ou tout simplement une gentille paysanne que n'épousera aucun prince? Peu importe! Le dindon, ce paon noir, est réhabilité; il peut aller maintenant de pair avec les oies, les canards, tes poules, les ânes, les chèvres, les vaches et les cochons, qui ont leurs peintres ordinaires.

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