CH. GIRAUD — GARC1N — ISAMBERT
LIWIX&IS — «DOCARD FRÈRE — MORAItf — PEZOUS — FAUVELET
Chaque peintre imprime son propre caractère au sujet qu'il traite, et c'est là ce qui fait l'immense variété de Fart. Autant d'hommes, .autant d'aspects différents du même motif. M. Landelle a pour principale qualité la grâce; ceci là sa dominante, peur emprunter un terme au vocabulaire fourtériste. il teint tout ce qu'il fait de cette AUAaoe, eice
n'est pas nous qui l'en blâmerons. Le plaisir des yeux est peut-être trop dédaigné aujourd'hui en peinture, sous prétexte de style, de caractère et de vigueur. De plus sévères reprocheront sans doute au jeune artiste d'avoir, dans son Repos de la Vierge, trop sacrifié au joli : sans doute il y a loin de sa charmante Madone à la peau rose et blanche, à l'élégance un peu mondaine, aux Vierges de l'école byzantine, dont la tête hâlée, ouvrant de grands yeux noirs fixes, se laisse voir par les découpures d'une carapace d'or et d'argent, et qui soutiennent sur leur main maigre un petit Jésus hagard et farouche ; mais est-il bien nécessaire de reproduire ce type, l'idéal et l'expression d'une époque demi-barbare? ne peut-on rendre cette scène divinement familière d'une façon plus enjouée et plus tendre? Pourquoi ne pas parer de toutes les grâces et même de toutes les coquetteries celle pour qui les litanies épuisent l'écrin des compajaisons orientales, la Dame du ciel que le moyen âge aima d'un amour platonique, la fleur et le parfum du catholicisme? C'est le cas de dire : Manibusdateliliaplenis. Cherchez les tons les plus frais, les plus purs, les plus suaves de la palette pour les lui offrir en bouquet.
Outre le Repos de la Vierge, M. Landelle a exposé plusieurs portraits à l'huile et au pastel, portraits d'enfants et de jolies femmes, entre autres ceux de mademoiselle Delphine Fix, de la Comédie-Française, et d'Alfred de Musset, toujours jeune comme sa poésie. Mademoiselle Fix a une physionomie fine, moqueuse et spirituelle, qu'il n'est pas facile d'attraper ; le sourire voltige comme une abeille au
dard piquant sur ses lèvres roses, que plisse une délicieuse petite moue fantasque; l'œil étincelle de malice entre ses franges de cilsnoirs; maisc'estrespiègleriedePingénuité, qui n'altère en rien le caractère virginal de la tête. M. Landelle a très-bien saisi cette double expression. Alfred de Musset * , ne ressemble plus à cette belle médaille de David, qui lui donnait l'air d'un Apollon byronien; il a laissé pousser sa barbe, mais à travers le gentleman on devine tout de suite le poète des Contes d'Espagne et d'Italie, du Spectacle dans un fauteuil, des Nuits de mai et de novembre, le génie qui a adressé au séducteur don Juan les deux cents plus beaux vers peut-être de la langue française.
M. Comte, un des élèves de Robert-Fleury, a exposé Henri III et le duc de Guise, un vrai tableau d'histoire, quoique la toile n'ait que les proportions du genre. Ils se rencontrent au pied du grand escalier de Blois, avant d'aller communier ensemble à l'église de Saint-Sauveur, le 22 décembre 1588, veille du jour où le ducde Guise fut assassiné. La scène a toute la vérité d'une chronique écrite par un témoin oculaire : la neige étend son blanc tapis dans la cour et accuse de ses filets d'argent les saillies de l'élégante architecture du château. Henri III, tenant à la main son livre de messe relié en velours bleu, pommadé, pincé, busqué dans son étroit pourpoint, avec la physionomie que lui dessinent les Tragiques d' Agrippa d'Aubigné, physionomie astucieuse, efféminée et cruelle, reçoit d'un air impassible le salut contraint du duc. Derrière le roi marchent les seigneurs, revêtus de ces costumes si pittoresques et si riches
de la cour des Valois; le grand Balafré est suivi de se» gentilshommes; de part et d'autre Ton s'observe, on tâche de lire dans le jeu de l'adversaire. Les passions les plus vives et les plus atroces palpitent sous ces apparences froides. — En effet, demain le duc de Guise sera dagué à la porte d'un appartement du château, et avec lui finira la gloire de l'illustre maison de Lorraine. Henri III, à peine rassuré, regardera d'un œil oblique le corps de son adversaire étendu sur le parquet et menaçant encore. Figures, costumes, architecture, tout dans le tableau de M. Comte, est rendu avec un dessin juste, fin et précis, une couleur vraie et rare en même temps. Il est difficile de mieux saisir l'esprit d'une époque.
Un autre tableau de l'artiste nous montre comme épilogue de la tragédie l'arrestation du cardinal de Guise et de d'Espignac, archevêque de Lyon, après l'assassinat du duc de Guise. L'aspect de cette toile est très-original : une galerie ouverte et soutenue de piliers permet de voir en abîme les toits, les pignons et les clochers de la ville, tout enfarinés de neige sous un ciel opaque d'hiver ; par cette galerie on entraîne vers leur prison les deux prélats, que précède un homme secouant un trousseau de clefs et riant dans sa barbe d'un si bon tour. Le même sentiment de couleur historique et locale qui distingue Henri III et le duc de Guise anime cettescène complémentaire. — Voilà du romantisme comme l'entendait Henri Beyle, c'est-à-dire la vérité sans emphase de rhéteur, sans pose académique, sans oripeaux de théâtre : il eût aimé ces deux toiles de M. Comte, lui qui demandait,
à la place des insipides imitations racinieanes, en vogue à l'époque où il écrivait, une tragédie des états de Blois en prose!
Le Joueur de basse est un de ces sujets que les peintres affectionnent, et qui a suffi, malgré son insignifiance apparente, à produire cent chefs-d'œuvre. La basse, cet éléphant, ce mammouth des instruments à cordes, a de si beaux tons de terre de Sienne brûlée, les S des âmes s'y découpent d'un trait si net, la colophane de l'archet y ré* pand une poudre si blonde, que c'est un vrai plaisir de la peindre. Faites pencher sur le coffre sonore un musicien bien recueilli, bien fervent, bien enivré du vieil air qu'il joue, et vous aurez un tableau charmant comme celui de M. Comte.
Après une excursion dans la grande peinture historique, M. Duveau, qui semble avoir abandonné définitivement la Bretagne, arrive avec une toile de genre représentant les Sept Péchés capitaux. C'est un très-bon thème à développer : chaque vice a pour symbole une femme plus ou moins jolie, entourée d'attributs, qui déploie ses tentations vis-à-vis d'une jeune âme : l'Orgueil se rengorge, à côté de son paon à la queue étoilée, dans ses brocarts égratignés de lumière; la Paresse s'accoude nonchalamment sur des coussins, l'Avarice fait scintiller des pièces d'or, la Luxure soulève la gaze de son sein, la Gourmandise offre des corbeilles pleines de fruits rares, la Colère crispe ses sourcils, l'Envie mord sa lèvre bleue de venin et tâche de sourire en se dissimulant derrière les groupes de péchés plus aimables. Le
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composition est bien ordonnée quoiqu'un peu théâtrale, l'aspect général étoffé et riche ; seulement il faudrait éteindre quelques "luisants plombés qui donnent de la lourdeur aux figures et aux draperies. On s'arrête avec plaisir devant le Berceau vide, une idée touchante bien rendue.
De Paris à Cadix est le titre d'un livre de M. Alexandre Dumas; c'est aussi celui d'une toile de M. Eugène Giraud, amusante comme une page de l'illustre romancier : la petite caravane, composée d'Alexandre Dumas, du jeune auteur de la Dame aux Camellias, de Maquet, de Louis Boulanger, de Desbarolles, s'est arrêtée pour laisser à Giraud le temps de prendre un point de vue; le paysage en vaut la peine : des fissures du roc surplombant l'abîme bleuâtre jaillissent, comme des poignards, les feuilles de fer-blanc de l'aloès; la route étroite taillée en corniche laisse à peine la place aux sabots des mules le long des parois de la montagne; c'est un de ces sites préparés pour les embuscades des bandits où jadis le voyageur pouvait lire de cent pas en cent pas ces inscriptions peu rassurantes : — aqui matarun a un homh x e — aqui murio de man airada, — et s'attendre à voir paraître José Maria, Palillos, ou Polichinelle, héros de grand chemin dont la légende célèbre encore les exploits : mais l'Espagne se civilise, au grand détriment delà couleur locale, et l'artiste taille son crayon pour un croquis d'album là où il eût fait jouer le chien de sa carabine. On connaît le talent de Giraud comme portraitiste : la ressemblance de chaque personnage est parfaite.
11 semble entendre claquer les castagnettes et gronder les
tambours de basque en regardant ces belles filles qui marquent de leur petit talon de satin le rhythme du zapateado ; comme elles se cambrent passionnément, renversant sur leurs épaules leur épais chignon piqué d'une rose ! comme elles font bouffer leurs frissonnantes jupes aux couleurs vives! quelle joie, quelle ardeur, quelle turbulence, quelle étincelante lumière! Peut-être objecterez-vous que ces costumes sont bien frais, bien brillants pour une cour d'auberge. Supposez que la Petra Camara et l'Adela Guerrero en tournée répètent un pas dans le patio d'une posada d'Andalousie, et la critique tombe d'elle-même.
Le portrait de S. A. I. madame la princesse Mathilde est une excellente chose. Le pastel y atteint toute la vigueur de l'huile : le pur profil de la princesse se découpe avec une fermeté de médaille et une singulière puissance de relief. L'artiste n'a pas flatté son auguste modèle ; son portrait est sincèrement beau, sans coquetterie, sans manière, sans abus de tons de roses ou veloutés, et traité d'une façon toute magistrale.
Les acteurs ont, pour ainsi dire, deux visages, le visage de ville et le visage de théâtre, ce qui rend leur ressemblance ordinairement très-difficile à saisir. Dans le portrait de Hélingue, H. Eugène Giraud a su fondre cette double physionomie avec un rare bonheur : c'est d'Artagnan et c'est Mélingue ; tous peuvent le reconnaître, et ceux qui le voient dans l'intimité, et ceux qui ne l'ont aperçu qu'au delà de cette étincelante ligne de la rampe, conduisant une des grandes* épopées dramt tiques d'Alexandre Dumas. Ce por-
trait est au pastel, comme celui de S. A. I. la princesse Mathilde. M. Eugène Giraud se place à côté de H. Maréchal pour la vigueur avec laquelle il manie-ces crayons colorés, si mous et si friables entre les doigts des autres: il a représenté Hélingue sous le costume de Salvator Rosa, — un des beaux rôles du comédien, artiste aussi et sculpteur plein de
M. Ch. Giraud a le tempérament voyageur ; il a vu Otaïti, cette Cythère océanique, et nous nous souvenons d'un charmant décaméron canaque qu'il exposa à l'un de ces derniers salons. Il a peint cette année la Fin de la guerre de Tatti, l'amiral Bruat étant gouverneur. Voici le bulletin de cette victoire: « Le capitaine de corvette Bonard enlève le fort Fantahua, dernjer retranchement des Indiens, fait exécuter une fausse attaque qui occupe l'ennemi pendant qu'une colonne conduite par l'Indien Tariérii prend le fort à revers et parvient à escalader le roc à pic, au moyen de cordes et en se hisantà force de bras, n'ayant, pour appuyer les pieds et franchir une distance de cent cinquante mètres, que les roches nues et quelques touffes de verdure.
Le paysage a un caractère tout particulier et .tout local, qui ne sent en rien la fantaisie : Ton comprend à la manière dont il Ta peint que l'artiste a pratiqué familièrement cette nature. Les petites figurines qui grimpent suspendues à un fil le long des parois abruptes de la montagne sont touchées avec beaucoup d'esprit et une grande justesse de mouve- . ment. M. Gh. Giraud peint aussi très-bien les intérieurs. On n'a pas oublié Y Atelier, exposé il y a quelques années ; la
Salle à manger de S. A. I. madame la princesse Ma thilde rappelle, pour la couleur, la finesse et le sentiment des élégances modernes, les aquarelles où Eugène Lami raconte si fashionablementles scènes de la haute vie anglaise : les personnages, l'architecture, les fleurs, tout est rendu avec une grâce spirituelle et légère.
Pendant la peste qui lit tant de ravages à Florence en 4348, une société déjeunes gens et de belles femmes quitta la ville empoisonnée, et alla s'enfermer dans une maison de plaisance aux grands arbres ombreux, aux terrasses de marbre, aux vases pleins de fleurs, pour tâcher d'oublier le fléau en racontant des histoires que Boccace a recueillies, et qui composent le Décaméron.
C'est le moment du départ qu'a choisi M. Garcin. Au fond, l'on aperçoit la façade triangulaire de Santa Maria Novclla ; un char, traîné par des mules, emporte les jeunes hommes et leurs belles; des corps morts et des mourants jonchent les dalles de la place. Espérons que la peste ne touchera pas de son aile léthifèrcces natures charmantes qui la fuient dans les plaisirs, et ne voudra pas tatouer de son noir charbon ces délicats et purs visages. Il y a chez M. Garcin un sentiment très-vif et très-fin du moyen âge italien; si élégant, si gracieux, si différent du nôtre. On voit à sa manière qu'il a étudié avec amour les délicieuses fresques de Benozzo Gozroli au palais Ricardo. Nous lui reprocherons cependant une gracilité un peu sèche et une pâleur de ton qui sent plus la peinture à l'eau d'œuf que la peinture à l'huile. Peut-être oe défaut, si c'en est un, est-il volontaire, et l'artiste a-t-il
voulu caractériser l'époque en rappelant tes procédés des peintres du temps. Ce tableau, exécuté avec un soin et une conscience rares, accuse un grand progrès chez H. Garcin.
M. Isamheft manquait à notre revue des Pompéiens. Sa Marchande d'amour, placée à la galerie supérieure, avait échappé à nos recherches. — C'est un de ces jolis motifs que les peintres à l'encaustique aimaient à encadrer d'arabesques sur un fond de stuc rouge dans ces petites chambres rangées comme des cellules autour de l'impluvium des maisons antiques: l'auteur de la Cotorietise de vases étrusques et de la Phryné visitant Diogène a mis toute sa finesse dans ce charmant tableau. M. Isambert s'est, en naissant, trompé de date : il eût dû venir au monde quelque cent ans avant Jésus-Christ. Comme il eût, d'une main certaine et légère, tracé sur la panse des beaux vases de Nola des toilettes, des bacchanales et des initiations !
Le comique n'est guère du ressort de la peinture, cependant il est difficile de regarder sans sourire la Leçon de plain-chant, de M. Luminais: deux jeunes gars bas-bretons, sous la conduite d'un digne ecclésiastique, essayent de déchiffrer les notes carrées d'un grand anliphonaire placé sur une table ; ils écarquillent les yeux d'une si terrible manière, ils ouvrent si largement la bouche, ils s'appliquent avec une si naïve stupidité, qu'ils doivent avoir été surpris sur le fait par l'artiste assis dans un coin ; de telles physionomies ne s'inventent pas. Le sujet est burlesque, mais la peinture est sérieuse: dessin juste, ton vrai, pâte solide et bien nourrie, toutes les qualités habituelles de M. Luminais
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s'y retrouvent. Le Grand Carillon eût réjoui Quasimodo : on ne se pend pas de meilleurcourage après la corde d'une cloche que ces braves sonneurs bas-bretons. Quelle belle volée ! et comme, de la vieille tour plus tremblante qu'une feuille pendant l'orage, doivent s'élancer les essaims tournoyants de corbeaux effarés ! Nous aimons aussi beaucoup les Dénicheurs d'oiseaux de mer. M. Luminais excelle à peindre ces rochers lavés des vagues, englués de goémon, des rivages de la vieille Armorique. Les enfants qui cherchent dans lesanfractuosités du granit des nids de pétrels et de mouettes ont une grâce inculte et sauvage très-bien rendue.
On traite aujourd'hui en France le genre d'une façon charmante, et nous n'aurions jamais fini si nous voulions parler de tous les petits tableaux intimes ou familiers qui méritent une mention ; M. Edouard Frère en a cinq ou six très-jolis, très-fins, entre lesquels nous citerons, ne pouvant tout décrire, celui qui a pour titre le Vendredi saint. Il y a là des têtes d'enfants et de jeunes filles qui se penchent pour baiser la patène avec une grâce, une tendresse et une onction adorables. M. Ed. Frère n'a jamais fait mieux, et il serait difficile de mieux faire.
Savez-vous quel est le Chemin de la gloire? Demandez-le à M. Morain. Le chemin de la gloire, c'est le travail; c'est une belle statue que l'on remarque à l'Exposition ; aussi regardez de quel air enthousiaste et convaincu le jeune artiste que M. Morain nous montre au milieu d'un modeste atelier s'appuie sur le buste sculpté qu'il vient de finir!
Dans un temps où il n'est pas aisé d'être original, tant le
champ de l'art est labouré en tout sens, M. Pezous a trouvé le moyen d'être lui et de se créer une manière reconnaissable au premier coup d'œil ; il a une qualité rare, la naïveté: il saisit à merveille la désinvolture des militaires, les grâces ridicules des coqs de village, l'attitude des buveurs sous les treilles des guinguettes, les coquetteries rustiques des paysannes dansant la bourrée, les poses triomphantes des charlatans. Il connaît' à fond la caserne et la barrière, et de toutes ces scènes familières il fait sans peine une foule de petits tableaux croqués avec beaucoup de justesse; sa couleur est claire, étalée par touches rapides et très-agréable. H. Pezous procède par touches de sentiments, et n'a pas le fini trop minutieux parfois des peintres de genre. Sa Bourrée et son Arlequin jaloux sont deux très-jolies choses.
11. Fauvelet a fait école dans sa petite sphère ; H. Chavet, H. Plassan et bien d autres encore l'imitent plus ou moins directement, et cela se conçoit. M. Fauvelet est un artiste charmant, presque aussi lin, presque aussi précieux que H. Heissonnier, qui, au lieu de peindre des fumeurs, des liseurs, des hommes déjeunant ou dessinant, et autres su* jets virils, montre de belles jeunes femmes en peignoir de taffetas, faisant danser leur mule rose au bout de leur bas de soie, prenant le chocolat, agaçant du doigt le babil d'une perruche, ou écoutant d'un air distrait les bouquets à Ghloris d'un abbé de cour: il a le charme, H a la grâce et possède cet élément que Goethe appelle Yéiernel féminin. Comme il connaît à fond ces modes de 1 autre siècle qu'on
retrouve dans les gravures de Moreau, de Cocbtn, d'Eisen et de Gravelot \ Comme il sait friper la soie et dégager un bras blanc d'un sabot de dentelles! Quelquefois, et ce n'est pas moins charmant, sous ces costumes de grand'mère il cache une beauté de nos jours, et fait répondre des yeux contemporains aux oeillades d'un petit-maître du temps de Louis XV. Ses Jeunes Mèrc$ et ses Musiciennes sont de petits bijoux de couleur et de fini.
MM. Jim* — TROYON— M 1U ftOSà BONHEUR — MM. COIGMàB» • PHILIPPE JtOUSSBIU — PALIZZI — MSLIM — SCHUTZEHBERGER — MONGIKOT
Les arts, à leurs débuts, ne s'occupent guère que de l'homme, et encore de l'homme idéalisé, prêtant sa forme aux idoles. On représente d'abord les dieux, ensuite les demidieux et les héros; l'individu ne vient que longtemps après : le paysage a été pour ainsi dire inconnu des anciens, quoique Pline parle de sites champêtres et de marines exécutés à la détrempe ou à Tencaustisque sur les murailles des villas
par un certain Ludius. Les animaux n'entraient guère dans les compositions que comme attributs ou accessoires, bien qu'il y ait au Vatican un musée de bêtes sculptées, et que toute l'antiquité se soit répandue en éloges à propos de la célèbre vache de Myron. Sans doute tes statuaires et les peintres qui surent revêtir d'une beauté si pure les types de la mythologie et de l'histoire auraient pu réussir à rendre les ' animaux avec la même supériorité : témoin ces lions magnifiques rapportés du Pirée par Horosini le Péloponnésiaque, et placés à la porte de l'arsenal de Venise, qui ont inspiré à Gœthe une si belle épigramme; mais ils ne l'ont fait qu'en passant, pour une circonstance particulière, et sans y attacher d'importance. Ce n'est que dans les extrêmes civilisations que les esprits fatigués se réfugient sur le sein de la nature.
L'homme ennuyé ou mécontent de son semblable s'avise seulement alors de la verdure des arbres, de la limpidité des eaux, des fuites bleuâtres de l'horizon ; il regarde les grands bœufs couchés dans l'herbe, la chèvre lascive mordant de sa lèvre les brindilles de vigne, l'âne cheminant sous sa charge, le cheval jetant sa crinière au vent, le chien suivant la piste à travers les halliers, le héron rêveur au bord du marécage, le canard à demi caché par les joncs, la poule picorant sur le seuil de la ferme. Tout ce qui n'est pas lui le charme; il croit découvrir dans cette création passive des affinités cachées pour ses -mélancolies secrètes, d'humbles sympathies pour ses douleurs inconnues. — Aussi le paysage a-t-il atteint de nos jours une perfection rare, et l'école française,
qui ne possédait en fait de peintres d'animaux que Desportes et Oudry, peut-elle citer avec orgueil Jadin, Troyon, Rôsa Bonheur, Coignard, Philippe Rousseau, Palizzi, Couturier; . sans compter les statuaires Barye, Frémiet, Lechesne, Caïn, Fratin, Mène, qui, dans le bronze, le marbre ou le bois, ont fait rauquer la ménagerie, aboyer le chenil, pépier la volière, hennir le liaras et palpiter la vie universelle sous quelques-unes de ses formes négligées jusqu'ici. — La cause de ce mouvement est un vague panthéisme dont les artistes eux-mêmes n'ont pas nettement conscience : tout prend de l'importance, rien n'est à dédaigner; la plante a son âme comme la béte, et Dieu se joue partout à travers la nature. M. Jadin semble avoir pris pour devise cette légende d'une caricature de Gharlet : « Ce qu'il y a de mieux dans l'homme, c'est le chien. » Aussi lui donne-t-il partout la place principale, et il a raison. — Toutes les qualités du peintre d'histoire, M. Jadin les possède; seulement il n'a pas voulu les appliquer à des héros douteux, et il les consacre aux illustrations du chenil. 11 a un dessin, un style, une couleur, une forée de touche des plus remarquables, et ses toiles pourraient être suspendues sans dissonance dans un musée vénitien, à côté des Palma jeune et vieux, des Tintoret, des Bonifazzio, des Paris Bordone ; elles y feraient, certes, meilleure figure que les éternels Bassans : c'est de l'art, et du plus sérieux. Les limiers de M. Jadin mangeraient au même plat que les lévriers de Paul Yéronôse, sous la nappe des Noces de Cana, que personne n'aurait l'idée de les renvoyer. — Quelle chose superbe que la Retraite prise! La nuit des-
cend rapide; quelques lignes rouges ensanglantent encore les franges des nuages à l'horizon, et la chasse retourne au château ; le cerf est chargé sur une charrette que suit la meute, et que précèdent les veneurs. Hommes, chiens, chevaux, présentent des silhouettes bizarres découpées dans l'ombre par les dernières lueurs crépusculaires et forment un ensemble d'un effet saisissant. — Le Rendewous de vénerie au carrefour d'Achères, le Relais de chiens à la coulée eu rocher de Mailly, sont des tableaux aussi irréprochables au point de vue pittoresque qu'au point de vue cynégétique. Nous en dirons autant des Chiens travaillant un terrier de blaireau. — M. Jadin ne se contente pas de peindre des meutes en action dans des paysages; il fait aussi des portraits de chiens. Il en a réuni six dans un cadre, dont l'individualité est si frappante et la ressemblance si intime, qu'on les reconnaîtrait si on les rencontrait dans la rue. Bien qu'aux yeux inattentifs les animaux d'une même race semblent tous les mômes, chacun des chiens portraités par M. Jadin a sa physionomie et son caractère ; celui-ci est bon enfant, celui-là est grognon, cet autre est philosophe, un quatrième est sensuel, et ainsi de suite ! Lavater vous dirait leurs défauts et leurs qualités d'après les protubérances de leur front, les plis de leurs oreilles, le rictus de leur gueule, le froncement de leurs babines; Tippoo à seize ans est beau comme un de ces vieillards de l'Espagnolet, tout ridés, tout •chenus; seize ans, c'est la jeunesse pour l'homme, mais c'est la vieillesse pour le chien, qui, dans un monde bien arrangé, devrait vivre autant que son maître.
C'est d'abord comme paysagiste que s'est posé H. Troyon, et il s'est montré l'égal des Cabat, des Dupré, des Rousseau. Il aurait pu s'en tenir là; sa réputation était faite; mais en fréquentant la campagne, il s'est épris des animaux : il n'a plus voulu peindre l'herbage sans la vache, la prairie sans le mouton, le champ sans le bœuf, la forêt sans le chien; d'ailleurs, les bestiaux font de si belles taches rousses sur le vert des gazons, et tout ce mobilier vivant anime avec tant de charme la placidité un peu morne de la nature! cette Vallée de la Touque, si fraîche, si humide, si grasse, si luxuriante sous ce large ciel traversé de souffles balsamiques et de rayons argentés, serait bien moins belle solitaire. Quel excellent effet y produisent ces bêtes superbes aux flancs moirés, aux fanons puissants, qui nagent à plein^ poitrail dans l'océan vert du pâturage ! et cependant il suffisait du paysage pour faire encore une admirable toile!
Les Bœufs allant au labour méritent une description détaillée. — L'aube vient à peine de naître; des clartés blanchissantes commencent à percer les brumes laiteuses du matin; la sueur froide de la nuit perle encore en gouttes de rosée sur les herbes d'un vert glauque ; la terre mouillée se nuança déteintes brunes; l'attelage, courbé par le joug, se présente de face et marche pesamment sous l'aiguillon d'un bouvier à moitié endormi; les têtes aux mufles carrés, les fanons pendants, les genoux cagneux, l'encolure épaisse et lourde des braves bêtes qui vont ouvrir le sillon où germera le pain de l'homme, et qu'on récompensera par la boucherie, tout cela est rendu avec une largeur et une simpli-
cité magistrales; des naseaux luisants des boeufs sortent de longs jets de fumée, car la matinée est froide, et leur respiration se condense en brouillard. M. Troyon a un talent particulier pour peindre les ciels ; celui des Bœufs allant au labour .est d'une vérité extraordinaire : ce sont bien là ces tons gris argentés, ces vapeurs diaphanes des matinées d'automne, qui se résolvent «n bruines ou que pompe le soleil plus haut monté. Les Vaches à l'abreuvoir, la Vache rouge, la Vache blanche, ont une grande puissance de couleur ; les Chiens courants au repos, les Chiens courants lancés, montrent que H. Troyon pourrait, s'il le voulait, aller sur les brisées de M. Jadin.
Nous avons toujours professé une sincère estime pour le talent de mademoiselle Rosa Bonheur. Avec elle, il n'y a pas besoin de galanterie; elle fait de l'art sérieusement, et Ton peut la traiter en homme. La peinture n'est pas pour elle une variété de broderie au petit point. Sa Fenaison en Auvergne, quoiqu'elle n'ait pas obtenu le succès de son Jlfarché aux chevaux du dernier Salon, n'en est pas moins une très-belle chose : le ciel, d'un bleu trop intense peut-être, manque de lumière, et ne s'harmonise pas avec le vert vif du foin. Un peu de mensonge eût été nécessaire ici, car nous sommes persuadé que cette discordance est de la plus exacte vérité. La nature ne sait pas toujours qu'elle va être peinte, et Ton risque, en la faisant poser sans la prévenir, de la trouver vêtue à la hâte de nuanees mal assorties : comme une femme surprise, elle se jette à la hâte sur les épaules les premiers vêtements qui lui tombent sous la
main ; mais, cette critique faite, il ne reste plus qu'à louer. Les bœufs, avec leurs courtes cornes, leurs mufles lustrés, leur robe alezan brûlé qu'étoilent de brusques épis, sont dessinés et peints de main de maître. Quelle étude, quelle science, quelle vérité! comme les difficultés de tous ces raccourcis sont heureusement vaincues! — Mademoiselle Rosa Bonheur ne fait pas le paysage comme H. Troyon, mais elle Tégale au moins dans l'art de peindre les animaux.
M. Goignard a aussi beaucoup de talent : il sème pittoresquement de beaux groupes ruminants dans les herbes des pâturages de Hollande ou de France et sur les bords jonchus des eaux courantes; mais, bien que ses animaux soient justes de forme et de ton, il ne semble les considérer que comme meubles du paysage, ce qui est peut être la bonne manière ; il s'occupe avec un soin égal du ciel, des arbres, des eaux, en sorte qu'on pourrait le placer aussi bien parmi les paysagistes que parmi les animaliers (qu'on nous permette ce néologisme nécessaire); après tout, qu'importe que la prairie soit l'accessoire du bœuf, ou le bœuf l'accessoire de la prairie, si l'effet est bien choisi, la couleur harmonieuse et l'aspect agréable? et ce sont là des qualités que nul ne peut refuser aux tableaux de M. Goignard.
Il y a une expression consacrée qui nous contrarie beaucoup et que nous sommes forcé d'employer, car tout le monde la comprend : c'est celle de nature morte, — comme si la nature ne vivait pas toujours! On entend par là ces tableaux que les Espagnols appellent bodegones, et qui se composent de fruits, de légumes, de poissons, de gibier, de fia-
cons, de verres, de plats et autres vases groupés avee plus ou moins de goût. En ce genre, M. Philippe Rousseau égale Sneyders, Veenincx, Helendez et les plus fameux. Le Rat de ville et le rat des champs est un chef-d'œuvre : l'air inquiet du paysan sur cette belle nappe de guipure, parmi ces plats de porcelaine, ces verres de cristal, cette argenterie splendide, au milieu de ces mets délicats, crevettes roses, pâtés jaspés de truffes, reliefs de poulet, contraste comiquement avec l'air d'aisance du rat citadin, accoutumé à de telles frairies, et faisant en grand seigneur les honneurs de chez lui. -r- Le Chevreau broutant des fleurs, le Héron faisant la sieste au bord d'un bassin, prouvent que H. Philippe Rousseau sait, lorsqu'il est nécessaire, agrandir sa manière, élargir sa touche et prendre le style décoratif; mais qu'il nous permette d'admirer cet énorme potiron laissant apercevoir par une large entaille ses graines en forme de perles suspendues à des filaments oranges, et aussi ce petit fromage à la pie posé sur une table de cuisine, deux merveilles de couleur.
La Vendange, de M. Palizzi, mettra peu de vin au baril. Un troupeau de chèvres est entré dans une vigne et s'en donne à cœur joie ; les vendangeuses au nez camus, de la dent, de la lèvre, du pied, mordent, arrachent, détruisent grappes, brindilles, pampres, et font comprendre pourquoi les anciens sacrifiaient le bouc à Bacchus. M. Palizzi rend à merveille la maigreur lascive, l'air mièvre, les allures pétulantes de ces demoiselles cornues et barbues. — Les Vaches à V abreuvoir nous semblent moins réussies que les chèvres;
mais ce qui est charmant, ce sont les petits ânes charbonniers de la forât de Fontainebleau, sur lesquels Sterne aurait écrit un chapitre; ils ne ressemblent pas aux ânes de Decaraps ni à ceux de Fouquet; ils ont leur cachet particulier : ils n'ont pas passé sur le pont des Caravanes ni porté de singes savants ; ils sont honnêtes, rustiques et naïfs.
On dit que M. Couturier a quitté la peinture d'histoire pour la peinture de basse-cour. Il a bien fait; ses Achilles ne devaient pas valoir ses poules; il est impossible de mieux saisir les mœurs, les poses, les habitudes de la volaille : cela glousse, pépie, picore, bat de l'aile, s'ébouriffe, se dresse sur ses ergots, s'étire, se perche, avec une vérité surprenante sur des fumiers blonds comme l'or, autour de terrines vernissées et de chaudrons d'un éclat merveilleux. Les Flamands et les Hollandais n'ont jamais été plus loin. M. Couturier est un maître en son .genre.
M, Melin, s'il continue dans cette voie, se fera bientôt une place non loin de M. Jadin : YHaUali du cerf, le Chien qui se réclame, le Couple de Chiens, les Chiens hardés, témoignent des plus heureuses dispositions; à la connaissance parfaite de l'animal se joignent une couleur chaude et vraie, un faire large et simple. Un peu plus de rudesse de brosse pour accuser le sens et les épis du poil dans les robes des chiens, et les quatre toiles de M. Melin seraient irréprochables.
H. Schutzemberger ne fait partie que par caprice de la brigade des animaliers; il peint ordinairement des figures d'un sentiment tendre et mélancolique et d'une grâce un peu al-
lemande. La Chevrette prise au lacet, le Matin et le soir, qui représentent des épisodes de la vie des canards sauvages, prouvent une observation très-fine et très-Vraie, celle du peintre et du chasseur. Le renard aplati au bord de l'étang, et dont les pattes font coude, guette sa proie avec une intensité d'attention très-bien rendue ; la brume qui ouate les fonds donne au marais un aspect automnal d'une vérité extrême.
Peu de peintres sont plus coloristes que M. Monginot : il a trois ou quatre tableaux de fruits, de gibier et de poissons qui éblouissent; ce sont des tons de nacre, d'ambre, de rubis, d'une richesse incroyable : la lumière pénètre les raisins, argenté les turbots, dore les oranges, velouté le poil et la plume, glace les feuillages, empourpre les grenades et rejaillit en rayonnements de tous les objets : ces victuailles et ces fruiteries s'éparpillent avec une opulence royale, et figureraient admirablement dans la salle à manger d'un palais. L'art a su rendre splendide comme le ruissellement d'un écrin ouvert l'étalage de Chevet transporté sur la toile.
MU. CABAT — ALIGKY — COROT — BELLEL — BELLY — ROUSSEAU — DAUBIGNY — CH. LERQUX
Le paysage est traité en France avec une supériorité incontestable et que l'Exposition universelle vient encore de rendre plus évidente. Si nos peintres peuvent trouver des maîtres pour l'histoire et le genre parmi les illustrations du passé, ils sont à coup sûr sans rivaux dans cette branche de l'art en quelque sorte toute nouvelle. Sans être bien vieux, nous avons vu naître vers 4850 cette jeune école du paysage, aujourd'hui si nombreuse et si brillante. Cabat est l'aïeul de cette famille prospère; il avait en ce temps-là seize ou dixsept ans comme Raphaël peignant le Spomli%io du musée Brera, et il débuta par trois ou quatre petits chefs-d'œuvre que ni lui ni personne n'ont dépassés depuis : la Mare aux canards, le Jardin Beaujon, le Cabaret de Montsouris, qui firent une véritable révolution. La poétique de Cabat était très-simple: il sortait le matin sa boîte au dos, et marchait jusqu'à ce qu'il entendît coasser les grenouilles;
alors il s'arrêtait et se mettait à peindre : — C'était toujours quelque site charmant — une flaque d'eau entourée de joncs sur laquelle se penchait un saule écimé, une bonde d'étang, une route côtoyée d'un fossé où courait un ruisseau. — Les grenouilles ne le trompaient jamais: de leur voix enrouée elles lui annonçaient l'eau, la fraîcheur et la verdure, et il ne lui en fallait pas davantage ; Cabat-ne se préoccupait pas encore du style, et la banlieue lui semblait suffisamment caractéristique ; il n'avait.même pas besoin d'aller jusque-là; il trouvait que les ormes du boulevard Poissonnière étaient les plus beaux arbres du monde. — Fiers, le maître de Cabat, peignait avec une grâce .familière les jolis sites de la Normandie, et Théodore Rousseau commençait a assiéger les portes du Salon de ses tableaux toujours refusés; enfin la nature obtint droit de bourgeoisie, et le paysage historique se réfugia en province,' sur les papiers de salle à manger. — Maintenant les toiles de Rousseau alternent avec celles de Decamps sous le jour le plus favorable, et Ton compte une armée de paysagistes du talent le plus vrai, le plus fin et le plus varié.
Cabat a exposé quatre tableaux : le Ravin de Vilieroy, le le Matitiy le Soir au lever de la lune, le Crépuscule. — On sait que, depuis son voyage d'Italie, le jeune artiste, ne se croyant pas un grand maître lui-même, a humblement imité Poussin, et fait dans cette manière des œuvres d'un stylé pur, délicat et noble, mais que voile une certaine tris* tesse; deux ou trois des toiles qu'il a exposées rappellent ce style, et méritent des éloges pour l'élégance sérieuse avec la-
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quelle les arbres se profilent en vigueur sur le ciel de la v nuit ou du soir, le sentiment de solitude recueillie du site, la mélancolie poétique de l'effet: pourtant nous leur préférons la toile intitulée le Matin, où l'artiste semble avoir retrouvé les naïves inspirations de sa jeunesse: — c'est un chemin rayé de profondes ornières, que borde une haie de mûriers sauvages et d'aubépines, — pas autre chose; — mais quelle vérité! quel accent de nature! quel sentiment rustique ! On marcherait sur ce terrain si ferme, où le jour naissant jette ses lueurs obliques, où la rosée scintille aux pointes des herbes. Gageons que cette fois Cabat a écouté les grenouilles, ses anciennes conseillères, et qu'une reinette verte est tapie au fond de ces sillons pleins de la pluie de la veille I
Nous avons reproché à Cabat la recherche du style, parce qu'elle n'était pas dans sa nature ; nous l'admettons cependant ; on peut poursuivre l'idéal de l'arbre comme celui du visage humain : MM. Aligny, Bellel et Corot l'ont fait chacun avec des nuances différentes; ils ne prennent des formes extérieures que ce qui est nécessaire pour rendre leur pensée. Cette manière d'envisager l'art est même la plus élevée, et c'est celle que nous préférerions, si elle ne menait au paysage historique, c'est-à-dire à la convention, par un chemin direct.
M. Aligny a une grandeur de style incontestable; ses tableaux, d'une sévérité de lignes, d'une sobriété de détail et d'une fermeté d'exécution trop absolues peut-être, donnent l'idée d'une nature de marbre reproduite en bas-relief ;
c'est un Sculpteur encore plus qu'un peintre. Hais quelle chose superbe que son Prométhée! quel fier profil découpe le Titan sur le gibet du Caucase ! quels rochers abrupts et sauvages ! Jamais la tragédie d'Eschyle ne fut plus magnifiquement illustrée. La solennité terrible du site, la distribution bizarre de la lumière, l'austérité de la couleur, la noblesse du dessin, le profond sentiment antique, mettent cette toile à la hauteur des vers sublimes du poëte. Nous ne nous figurons pas autrement le décor devant lequel on a joué le Prométhée enchaîné, en Grèce ou en Sicile, au théâtre de Bacchus ou de Taormine.
Peu de tableaux nous ont impressionné autant que la Vue de VAcropolis d'Athènes prise de la tribune aux harangues: M. Aligny a rendu cet azur transparent, cette lumière N rose, cette terre blonde avec une admirable fidélité. Oui, c'est bien ainsi que s'élève l'Acropole, ce trépied sacré chargé des chefs-d'oeuvre du génie humain, au milieu de ce paysage marmoréen, sous ce ciel de saphir, aux rayons du jour le plus pur, ayant pour fond les pentes d'améthyste du mont Hymette ! Voilà les propylées de Mnésicles, le Parthénon de Phidias; le temple de la Victoire Aptère, la tour des ducs d'Athènes, toute la pure silhouette qui reste éternellement découpée dans le souvenir du voyageur comme un type de beauté! Quelle correction de lignes ! quelle sérénité lumineuse I quelle grâce attique ! — M. Atigny, n'eûtil fait que ce tableau, aurait sa place marquée au premier rang. — L'Effet de soleil couché, la Révolte des Gaulois, la Vue de Rome, ont les qualités fortes et sérieuses du maître.
Corot est aussi un paysagiste de style ; il ne copie pas servilement la nature ; il fait trembler dans des flots de lumière argentée des arbres au feuillage indécis que reflètent des eaux limpides et sous lesquels folâtrent des bergères et des Amours; il a une grâce, une tendresse, une poésie vraiment idylliques : on dirait que les muses de Sicile, qui inspiraient Théocrite et Virgile, n'ont pas de secrets pour lui et remmènent au fond des bois sacrés où brille entre les rameaux quelque blanche colonnade. V Effet du matin, le Soir, le Printemps, le Souvenir d'Italie, sont baignés de cette atmosphère suave qui flotte autour des paysages de Corot comme une tunique de gaze autour du corps d'une jeune nymphe, et causent une impression de fraîcheur, de calme et de joie douce; il semble qu'on entende sous ces feuillées humides la cantilône des pipeaux lointains.
Personne ne dessine comme M. Bellel; ses admirables fusains en sont la preuve : il a fait ainsi des centaines de compositions d'une beauté et d'un style rares ; maintenant il manie la brosse aussi bien que le crayon, et à chaque exposition ses progrès de coloristes sont sensibles.
Comme il sait agrafer au sol un arbre par ses racines, en faire monter le tronc élégant comme une colonne antique et en arrondir en chapiteau la couronne de feuillages! Comme il modèle fermement les terrains semés de grosses roches et plaqués de mousses ! Comme il sculpte la ligne dentelée des horizons! comme il élève par larges assises les plateaux des montagnes! comme il étend les nuages en archipels sur l'azur des cieux!
* — La Fuite en Egypte dépasse les proportions ordinaires du paysage ; c'est presque un tableau d'histoire, quoique les figures y aient moins d'importance que les fonds. La sainte Famille traverse une rivière où pataugent des buffles regardant les divins voyageurs d'un œil hagard et stupide; au delà, se déroule un horizon montagneux ; des fabriques, des palmiers, accrochent un rayon de soleil rose, et le ciel sourit dans sa sérénité matinale. Tout ce site est d'une beauté de ligné incomparable, mais c'est plutôt la grande Grèce que la Palestine ou l'Egypte.
Dans le Souvenir d'Italie, M. Bellel est sur son terrain, et s'il ne connaît pas les sables incandescents et les mon» tagnes décharnées de la Syrie, il sait par cœur les beautés de cette noble terre. Nous avons déjà apprécié ce magnifique paysage, que Poussin ne désavouerait pas. Il est difficile, à moins d'une description longue et minutieuse, de faire comprendre à des lecteurs les qualités d'oeuvres composées d*arbres, de rochers, d'eaux, de terrains arrangés d'une certaine manière; les différences qui saisissent l'œil tout de suite sont beaucoup moins sensibles au récit; mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que dans ce tableau M. Bellel atteint la perfection et défie la critique. — La Vuepriseaux environs de Naples a presque l'air d'un Decamps, tant la lumière joue avec chaleur dans la cime des pins-parasols et rayede veines d'urlelapis-lazuli du ciel. M. Bellel n'a rien fait de mieux comme couleur. Nous ne parlons pas des huit ou dix dessins au fusain qu'il a exposés ; tout le monde sait qu'il n'a pas de rival en ce genre pour la fécondité de
l'invention, la grandeur du style et la maestria du faire.
Encore un nouveau nom qui vient s'ajouter à la liste si longue des paysagistes de talent. M. Belly nous paraît appelé au plus brillant avenir : la Haute futaie de Fontainebleau est presque un chef-d'œuvre. On sait combien il est difficile de superposer ces silhouettes d'arbres qui fuient les unes derrière les autres jusqu'aux profondeurs les plus reculées de la forêt, enchevêtrant leurs troncs, croisant leurs branches, confondant leurs feuillages dans un chaos inextricable. M. Belly a surmonté heureusement -cette impossibilité ; l'air circule à travers sa haute futaie, et l'œil retrouve aisément chaque arbre avec son feuille, son essence, son attitude, dans ce pêle-mêle de rameaux et de frondaisons. — Les Pêcheurs d'êquilles, en Normandie, ont un aspect très-original et très-vrai ; ces centaines de figurines courant sur les plages que la mer abandonne fourmillent et s'agitent de la façon la plus pittoresque; les eaux; le ciel, les terrains, sont peints de main de maître. — Le Crépuscule de novembre, Y Effet d'automne, montrent que M. Belly sait voir la nature sous son angle rare et curieux. Ajoutez à cela une extrême habileté de main, et vous ne serez pas surpris du succès que le jeune artiste obtient à l'Exposition.
On a peine à concevoir aujourd'hui que Théodore Rousseau ait été, pendant plus de quinze ans, refusé systématiquement par le jury. Tout le monde admire maintenant ces œuvres qui ont servi de texte à tant de polémiques violentes ; c'était en effet une idée bien étrange, au moment où débuta Rousseau, de peindre des arbres qui n'étaient
pas la gaine d'une Hamadryade, mais bien de naïfs chênes de Fontainebleau, d'honnêtes ormes de grande route, de «impies bouleaux de Ville-d'Àvray, et tout cela sans le moindre temple grec, sans, le moindre Ulysse, sans la plus petite Nausicaa ; les perruques classiques en frissonnaient, répandant des nuages de poudre comme la perruque d'Haen- *]el pendant l'exécution des oratorios. A la fin le tumulte s'est apaisé, et Ton convient que M. Rousseau est tout bonnement un excellent paysagiste.
Un Marais dans les Landes^esi peut-être l'œuvre la plus parfaite du maître. Un troupeau traverse les marais, pataugeant à travers les herbes submergées par une eau plate et dormante, aux reflets plombés; sur une langue de terre, un petit bois d'arbres grêles reçoit un rayon de soleil oblique. Au fond, des nuages blanchâtres se confondent avec un horizon de montagnes lointaines ; une vapeur légère, chargée d'humidité et de miasmes paludéens, embrume le ciel ; les premiers plans, joncs, nénufars, lentilles d'eau, sont détaillés avec un soin extrême et une vérité merveilleuse: c'est la nature même. L'avenue de la Forêt de Vile- Adam se prolonge en perspective indéfinie comme la verte nef d'une cathédrale de feuillages avec un éclat de couleur et une scintillation de soleil admirables. La Lisière du bois, les >Côtes de Grandville, la Sortie de forêt, les Chênes dans les {forges d'Apremont, la Plaine de Barbison, méritaient chacun une description que le défaut d'espace et la prochaine fermeture du Salon nous empêchent de leur consacrer, à notre grand regret.
M. Daubigny ne finit peut-être pas assez, mais il a une intelligence si délicate de la nature, ses indications sont si justes, ses teintes locales si vraies, que Ton n'ose pas lui demander de pousser plus loin ses charmantes ébauches. Le bord du ru à Orgiveux, Y Écluse dans la vallée d'Optetm, le Pré à Valmondois, la Mare aux bords de la mer, pour la transparence des eaux, la fluidité de l'air, la fraîcheur de la verdure, sont des choses parfaites, quoique à peine ébauchées.
Il y a chez M. Ch. Leroux un excellent sentiment de couleur : il est de ceux qui n'arrangent rien et acceptent les bois, les prés, les marais comme ils sont. Sa Vue de la Loire est très-hardiment prise : un immense ciel tout pommelé de nuages pose sur le fleuve, qui le double et le brise dans son ruissellement; quelques barques vont et viennent déployant leurs voiles rousses ou blanches. Sur la rive, des saules ouvrent en carcasses d'éventail leurs branches dépouillées de .feuilles. — Cela sort un peu des paysages ordinaires avec leur chaumière, leur mare et leur bouquet d'arbres. Le Vallon, le Ruisseau, le Marais de la Bobinière, sont aussi des toiles fort remarquables.
MM. PABL HBBT — FRANÇAIS — JULES AHDRB — WULUS -