‹ Les beaux-arts en EuropeChapitre 1 sur 16 · JIM. BARRIAS — LENEPVEU — JALABERT · texte numérisé non relu

JIM. BARRIAS — LENEPVEU — JALABERT

C'est un excellent tableau que les Exilés de Tibère, Il se soutient à merveille et gagne à être revu. Il dénote des études sérieuses, dont on est trop porté aujourd'hui à nier Tutilitéy et qui exercent cependant une influence si salutaire sur Tavenir de Tartiste, lors même qu'il s'est dégagé des formules de l'école : il faut, avant toutes choses, savoir l'ortho- II. 1.

Digi

graphe et la grammaire de Part auquel on se livre, et le génie ne dispense pas de ces connaissances premières, qu'on ne peut acquérir plus tard qu'imparfaitement. H.Barriasn'a pas perdu les années qu'il a passées à la villa Medicis. et il rapporte de Rome un goût sûr, une pratique certaine et un style qui témoigne de la fréquentation intelligente d€s bons modèles; ses Exilés de ÏWre montrent qu'il sait familièrement Tantiquité romaine et qu'il la reproduit avec cette exactitude aisée que donne une science acquise dès longtemps. La barque, manœuvrée par devigoureuxrameursdont l'effort développe les formes athlétiques, emporte sur l'eau bleue de la mer Tyrrhénienne les victimes de la tyrannie soupçonneuse, des vieillards, des hommes faits, des femmes, une veuve aux draperies de deuil, tenant un petit monument cinéraire, — tout ce qu'elle garde de la patrie, — un enfant insoucieux, trop jeune pour comprendre, et dont la vie commence dans la proscription. Mus loin, Ton aperçoit des galères é<,'alement chargées de bannis, et la formidable silhouette de Caprée. Par-dessus tout cela brille cette lumière joyeusement ironique que souvent la nature prodigue aux scènes de désolation, et qui les rend plus poignantes par le contraste. 11 y a dans cette toile de très-beaux morceaux, un peu académiques si vous voulez, mais d'une facture saine et robuste, des groupes heureusement agencés, des draperies d'un bon ajustement, et une véritable entente de la grande peinture. Les Exilés de Tibcre sont un tableau d'histoire dans râcception rigoureuse où Ton entendait jadis ce mot. Sans doute, onponrraitdemander àM. Barriasune origina-

PEIWTURB, SCULPTURE. 3

lité plus franche, un style plos individuel, un effet plassahissant; maïs ces qualités lui viendront d'elles-mêmes, surtout s'il ne tes cherche pas : il n'a qu à s'abandonner davantage à sa nature ; comme il a reçu une éducation sévère, il ne court aucun risque désormais en écoutant son instinct.

Aux Exilés de Tibère M. Barrias a joint une toile nouvelle, les Pèlerins se rendant à Rome pour le jvbilé de Ta» i 500. — Ce jubilé fut célèbre, et Tannonce du pardon ébranla toute la chrétienté; les portes de Rome reçurent jusqu'à trente mille hommes par jour. — C'est l'arrivée d'une de ces caravanes chrétiennes en vue de la Ville éternelle que M. Barrias a voulu rendre, et certes c'était un sujet bien fait pour inspirer un artiste. Cet assemblage de types de tout âge, de tout pays et de tout costume prêtait admirablement à la peinture : l'auteur n'a pas donné à celte scène, plus pittoresque encore que dramatique, les dimensions de l'histoire, et en cela il a fait preuve d'intelligence. Cette proportion a d'ailleurs suffi à Poussin pour la plupart de ses tableaux.

La campagne romaine étend à perte de vue ses solitudes incultes, ses terrains nus aux lignes austères, que ne rompt la découpure d'aucun arbre, sous un ciel livide, rayé de longs nuages fauves : c'est bien ce grand désert quij^toure d'une zone de silence et d'abandon la ville des Césars, devenue la ville des papes. Sur la barre nettement dessinée de l'horizon apparaissent, comme au-dessus d'un océan (i^é, quelques dômes, quelques clochers et quelques tours à peine distincts ; mais il n'y a pas à s'y tromper : une borne mil-

liaire antique, émergeant de la terre brune, porte cette inscription : Borna, via Apjria, accompagnée plus modernement des clefs et de la tiare. A côté de la borne, une fosse récemment comblée trahit, par sa bosse surmontée d'une croix, un pauvre pèlerin naufragé en vue du port. — C'est Rome, c'est la ville sainte, la Mecque catholique, où siège le vicaire de Dieu, celui qui lie et délie, qui condamne et pardonne, ouvre ou ferme à son gré les portes du paradis, remet les péchés passés ou à venir ! Les pèlerins formant la tête de la colonne se prosternent et baisent cette terre sacrée, plus heureux sous leurs grossiers camails à coquilles que les rois sous leur pourpre ; d'autres lèvent les bras au ciel ; ceux-là se signent pieusement, ceux-ci se croisent les mains comme en extase. Il y a, dans cette foule, des moines, des princes, des chevaliers, des châtelaines chevauchant leurs blanches haquenées, des malades portés en litière, qui se soulèvent sur leur coude amaigri, espérant sauver sinon leur corps, du moins leur âme, et dont Tœil vitreux, avant de se refermer pour toujours, tâche d'apercevoir la cité éternelle.

M. Barrias a rendu avec beaucoup d'onction la ferveur religieuse de cette multitude, oubliant les fatigues et les dangers du voyage pour se confondre, nobles et mendiants, prince^s et pauvres femmes, dans un commun sentiment d'adoration. Nous aussi, il y a quelques années, nous faisions ce pèlerinage, et nous nous trouvions près de cette borne située encore à la même place, et sur laquelle ces mots magiques — Via Appia — vous font frissonner lorsqu'on les épelle, comme si on se trouvait toute coup en face

Digiti:

de rhistoire visible. De larges trames de pluie rayaient obliquement le ciel d'automne, et les bondrées tournaient en piaulant au-dessus de la solitude immense. La terre détrempée avait revêtu des teintes brunes sous son manteau de joncs brûlé par Tété, qui venait de finir; autant que la vue pouvait s'étendre, pas lapparence d'habitation humaine; pas même un attelage de buffles charriant des pierres; pas un bouvier à cheval, piquant son troupeau farouche; pas 4in de ces petits mendiants à Toeil charbonné, au teint jaune, tremblant la fièvre et tendant au passage de la voiture une main maigre hors de leurs haillons, pour demander la bonne manche au forestier; rien qu'une désolation grandiose, qu'un silence de mort troublé seulement par les cris affamés des oiseaux de proie, qu'une solitude de Josaphat, rendue plus siaistre encore par la fin du jour, et cependant notre coBur battait d*un violent enthousiasme, et, insoucieux de la pluie, nous nous penchions à la fenêtre de la voiture; la coupole de Saint-Pierre dessinait sa masse noire sur une tranche plus éclairée de l'horizon! et le voiturier nous criait : « Signer! Roma ! >

Étrange puissance d*un nom! il n'est pas de Philistin obtus, de touriste blasé, de sceptique endurci, de coquette évaporée qui ne la ressente; nul ne découvre froidement la silhouette de Rome au fond de son despoblado. — En effet, Rome, c'est la grande mère, Yalmaparens!. C'est d'elle que nous viennent notre civilisation, notre croyance, notre littérature et notre art; nos imaginations enfantines en rêvaient sur les pages du De Vins illmtribus ; les statues et

les tableaux nous la raeoutaîent avant que nous Teussîons vue, et nous y avons longtemps vécu en pensée. — Ne sont-ce pas des vues de Rome dans une salle à manger de Francfort qui éveillèrent en Goethe sa vocation de poëleî

Les grands prix de Romo semblent affectionner les scènes de martyre; MM. Benouville, Cabanel,Bouguereau et M. Lenepveu ont tous traité des sujets analogues, et tous, il faut l'avouer, avec beaucoup de talent. M. Benpuville a fait les Martyrs chrétiens entrant à F amphithéâtre; — M. Cabanel, le Martyr chrétien; — M. Bouguereau, le Tiiomphe du martyre; — M. Lenepveu, les Martyrs aux catacombes. — Celte coïncidence, sans doute fortuite, s'explique par le séjour de ces artistes dans la Ville éternelle, où subsistent encore tant de monuments des premières époques du christianisme, et où la mémoire des martyrs s'est conservée vivante. Les catacombes ne sonnent-elles pas creux sous la voie romaine, et le musée du Vatican n'est-iî pas rempli d'inscriptions funèbres, historiées du poisson et de la colombe symboliques, retirées de ces cryptes où les chrétiens enterraient les saintes victimes?

M. Lenepveu a représenté une de ces scènes funèbres qui durent se renouveler si souvent au temps de la persécution de Dioclétien : un évoque flanqué de ses acolytes, et à qui un diacre, pupitre vivant, tient ouvert le saint Rituel, célèbre TofOce des morts sous la voûte basse des catacombes. Des fidèles apportent les reliques de ceux qui ont récemment confessé la foi du Giirist sous la griffe des léopards, les ongles de fer, les flots de poix bouillante, les roues

dentées et autres raffioeinents de la cruauté païenne; ils les déposent respectueusement à' terre dans leurs linceuls, en attendant qu'on puisse leur rendre les derniers devoirs. De petites ampoules, assez semblables aux fioles lacrymatoires» renferment le sang précieux des viciimes recueilli malgré les bourreaux. Dans la paroi de la crypte sont creusées des uiches destinées à loger les corps des saints. Une d'elles a déjà reçu une jeune martyre enveloppée de ses chastes voiles de vierge, et dont un nimbe d'or cercle la tête. Un ouvrier scelle avec du plâtre les dalles qui doivent fermer le tombeau; il n'en reste plus qu'une à poser, et la belle morte restera là jusqu'à ce que la religion vienne l'en tirer pour l'offrir à Tadoration des fidèles dans une châsse d'or et de pierreries. Plus loin, vers l'angle du tableau, un homme attaque le roc à coups de pie pour ouvrir de nouvelles niches, tant le cirque est prompt à remplir les places.

Un sentiment très-pur, très-naïf du christianisme des premiers siècles règne dans cette toile, d'un aspect religieux et placide, où l'auteur a cherché et trouvé la simplicité croyante des anciens maîtres, sans pousser cependant jusqu'à l'archaïsme du dessin et de la couleur. Peut-être y a-t-il dans sa composition abus de lignes horizontales. S'il est puéril de faire invariablement pyramider ses groupes, il ne Uiui pas non plus donner dans l'excès contraire. Ici, le défaut, si c'en est un, tient au sujet; il était difficile de représenter ces cadavres autrement que dans le sens transversai; cette inflexible ligne droite n' est-elle pas l'attitude que la mort prend pour l'éternité ?

Nous aimons beaucoup la Confràne de Saint-Roch se rendant à Saint-Marc le jour de la Fête-Dieu à Venise; les frères, vêtus d'une robe blanche et d'un camaii bleu , portent la statue dorée du saint et défilent processionnellement. M. Lenepveu a varié fort habilement, par des différences presque insensibles, mais qui suffisent à rompre Tuniformito, ces deux files de personnages, tous semblables et marchant vers le spectateur.

Le pape Pie IX à la chapelle Sixtine se fait voir avec plaisir, même après deux chefs-d'œuvre de M. Ingres, ce qui n'est pas un médiocre éloge pour M. Lenepveu : il a touché à la hache et ne s'est pas coupé.

Le talent de H. Jalabert a quelque chose de tendre, de délicat, de féminin , qui charme et vous empêche de lui désirer plus de force : ce n'est pas qu'il ne puisse s'élever à la vigueur lorscju'il le veut, mais sa vraie nature est la grâce. — Son Christ au jardin des Oliviers sort de sa manière habituelle, et montre quMl peut aussi toucher la corde sévère : il fait nuit; les oliviers centenaires découpent leurs branches noires sur un ciel d'un bleu sombre. Jésus, après avoir essuyé la sueur sanglante de sa veillée d'agonie, descend la pente de la colline pour se livrer aux soldats, malgré le bouillant apôtre qui, en dépit de la parole divine, veut' défendre son maître avec le glaive, dût-41 périr luimême par le glaive. Les torches et les lanternes de l'escorte jettent dans le fond du tableau des lueurs rougeâtres dont les reflets éclairent et trahissent le Christ. — La toile de M. Jalaben a un aspect nocturne et triste, en harmonie

aVec la scène qa'il représente. Goya a traité le même sujet dans un tableau qui orne la sacristie de la cathédrale à Tolède, mais avec une trivialité tumultueuse et puissante, des noirs profonds et des éclats de lumière à la Rembrandt; il s'est surtout réjoui à brosser d*une façon truculente les trognes hideuses et farouches de la soldatesque. H. Jalabert, cherchant Teffet moral, a tout subordonné à la tête du Christ, qui est très-belle, très-noble et trèstouchante.

L'on a tant fait d'Annonciations, qu'il semble que ce thème ne puisse plus être varié. Cependant Y Annonciation deM. Jalabert est nouvelle ; le mouvement de la Vierge, qu'effraye cet ange apparu tout à coup dans son humble chambre, n'avait été trouvé par aucun peintre. — Il est d'une chasteté et d'une pudeur de sensitive.

Quelle délicieuse créature que cette ViUanella descendant l'escalier de marbre tout en filant sa quenouille et son rêve sur un fond d'azur et de blancheur ! Ce charmant tableau vient d*avoir les honneurs de la gravure et sera bientôt populaire.

H. Jalabert fait aussi le portrait avec une distinction rare, et nous le croyons, appelé à un succès de vogue dans la représentation des types de high life, comme disent les Anglais. Son portrait de madame la comtesse B*** est excellent. Ceux de madame 6. et de madame H. joignent au charme de la plus suave exécution le mérite d'une ressemblance parfaite. Nous en dirons autant du portrait de H. F., un des meilleurs du salon pour la fidélité de la physiono-

iO LES BEAUX-ARTS EN EUROPE.

mie, l'aisance de la pose, le ton vrai des ehairs et le trâyail hainlement dissimulé du pinceau.

Page 1