H. HORACE VERRET
L*4irt semble avoir besoin de perspectives et de recul pour bien discerner les objets, comme le presbyte qui est obligé d'éloigner de ses yeux le livre qu'il veut lire; il aime à plonger ses regards hors du temps actuel, dans les siècles passés, et il s échappe voloutiers de son milieu pour s*élancer vers les régions lointaines. La réalité ambiante a, en effet, quelque chose de précis, de certain, d'arrêté qui se prête peu aux transformations de Tidéal et du style. Ce que le peintre emprunte à la nature, il 1 agrandit, en élague les détails, et Tentoure d'une atmosphère spéciale ; c*est une création encore plus qu'une copie, quoique le monde extérieur en ait fourni les formes. Les scènes et les sujets contemporains sont particulièrement rebelles à ce travail d'idéalisation. Il est trop aisé de comparer le type avec l'œuvre, et les esprits exacts relèvent sévèrement toute ditfé» rence, sans penser que la prunelle de l'artiste n'est pas Tob-
PEINTURE» SGULPTUttE. 11
jeetif d'un daguerréotype, et qu*un vrSiî peiotre doit inôler son sentiment à la reproduction des choses. L'admiration et l'étude des chefs-d'œuvre de Tantiquité et de la renaissance sont aussi pour beaucoup dans cetle façon de voir ; lorsqu'on a dessiné d'après la bosse tous les dieux et tous les héros, estompé les torses de cette population marmoréenne qui semble n'avoir jamais connu le vêtement, il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de comprendre l'espèce de beauté que peuvent offrir nos pauvres formes sous nos habits étriqués et de couleur sombre.
Aussi faut-il savoir beaucoup de gré à ceux qui abordent rhistoire de leur temps et l'expriment en y ajoutant une proportion d'art suffisante. Bl. Horace Vernet a ce mérite rare de n'avoir pas fait comme tant d'autres des guerriers à cuirasse d'airain, à casque classique surmonté d'une aigrette rouge, à bouclier orné d'un bas-relief circulaire, mais d'avoir représenté tout bonnement des soldats avec shako, bonnet à poif, bufOeteries. giberne, sac, guêtres, capote ou dolman, selon l'uniforme, tels qu'ils sont en effet et que chacun peut les voir à la parade ou à la bataiil^^. Quand il a voulu peindre des cavaliers, il ne les a pas campés tout nus sur les coursiers de marbre de Phidias, c^mme c'est l'habitude; mais il leur a mis entre les jambes des chevaux de régiment fort peu historiques, harnachés d'après Tordonnanr^ et auxquels un instructeur de l'école de Saumur ne trouverait rien à reprendre. — Rien n'a Tair plus simple en apparence, et rien n'est plus difficile. La poésie des temps modernes n'est pas toute faite comme celledes tempsanciens;
ii faut la deviner, la dégager et inventer des formes pour la rendre.
M. Horace Vernet aura cette gloire d'avoir été de son épo» que, lorsque tant d'artistes d'un mérite supérieur, peut-être, se renfermaientdans la sphère deTidéalet n'en descendaient pas, vivant abstraitement aux siècles de Périclès, d'Auguste et de Léon X. — Il n'a pas eu comme eux d'illustres modèles, des traditions sacrées, des règles certaines; il lui a fallu tout créer, dessin, couleur, arrangement, pour peindre ce héros collectif qu'on appelle Tarmée, et qui vaut bien Achille ou Hector, quelque admiration qu'on professe d'ailleurs pour ces personnages homériques. Sans doute, M. Horace Vernet ne saurait être comparé, pour le style ou le coloris, aux grands maîtres d'Italie, de Flandre ou d'Espagne; mais il est original, spirituel, moderne et français. Ce sont-là des qualités dont il faut tenir compte, quand même on leur en préférerait d'autres.
Une salle particulière a été réservée à M. Horace Vernet comme à M. Ingres : il eût pu aisément en remplir plusieurs s'il eût réuni son œuvre immense, car jamais pinceau ne courut plus sûr et plus rapide sur la toile, jamais fécondité ne fut plus laborieuse et plus inépuisable.
Les peintres de batailles, jusqu'à H. Horace Vernet, se contentaient en général de mettre au centre de la composition un groupe luttant dans des poses académiques, et noyaient le reste sous des flots de fumée. Jemmapes, Valmy, Hanau, Montmirail, sont conçus d'une manière plus militaire et se rapprochent bien davantage de la réalité probable :
on y comprend le mouvement des troupes et le sens de la bataille. A Jemmapes, Dumoariez et son éta^major occupent une partie du premier plan; un officier vient faire son rap« port; une chaumière incendiée dont les habitants déméuagent en toute hâte brûle à la droite du spectateur; des soldats portent un blessé sur un brancard formé de leurs fusils ; plus bas, dans un ravin qui se creuse au bas de la plate-forme, une charrette traînée par de forts chevaux cabote d'autres blessés ; un obus vient éclater à la tête du con* voi et fait cabrer les bêtes effrayées, que maintiennent à grand peine les conducteurs; au fond s'étend la campagne rayée de lignes de troupes, estompée çà et là par les fumées bleuâtres des batteries, et se dessine la silhouette de la ville. — Valmy se reconnaît à son moulin et à la masure transformée en ambulance qui lui font un si heureux premier plan; un boulet vient de tuer le cheval de Kellermann au milieu de ses officiers, qui se rapprochent avec intérêt; des.che» vaux morts et dépouillés de leur selle gisent sur le devant de la toile; plus loin, une triple ligne de grenadiers s^ébranle, des pièces de campagne se rendent au galop à la place désignée ; un caisson saute, ouvrant dans les rangs son cratère de flamme et de fumée, et Tmil glisse jusqu'à Thorizon, sur une plaine ou se dessinent des mouvements stratégiques.
Des arbres rompus ou éciméspar les boulets, des caissons brisés, une charge furieuse où les dragons autrichiens et bavarois tâchent de prendre des pièces d*artillerie aux Français qui se défendent comme de beaux diables, les mille épisodes d'une semblable lutte^ cavaliers se sabrant, chevaux
ié LES BEAUX-ARTS EN EUROPE.
cabrés ou renversés, telle est la bataille de IlaDau. Celle de HoDtmirail saisit par une solennité mélancolique et une sévérité d*effet qui ne sont pas habituelles à H. Horace Vernet. — Un grand nuage ouvre son envergure noire sur un ciel livide et crépusculaire ; la campagne est sombre ; quelques petits arbres découpent leurs ramures grêles sur rhorizon blafard. Au premier plan, près d'un arbre effeuillé, se dresse sinistrement une croix; des soldats russes cherchent à se couvrir derrière un mur qu*aitaquent des tirailleurs français; des pelotons de grenadiers s'avancent au pas de charge pour soutenir les tirailleurs ; un officier russe à cheval franchit le mur et donne à sa troupe Tordre de se replier.
Ce qui caractérise le talent de H. Horace Vernet dans les tableaux que nous venons de décrire sommairement, c'est l*habileté avec laquelle il met en scène les multiples personnages du drame militaire; aucun n'est oisif, tous concourent à Faction : ceux-ci attaquent, ceux-là se défendent; les uns tuent, les autres meurent, avec une variété d'attitudes vraiment extraordinaire ; toutes sortes d'épisodes ingénieux rompent les lignes forcément régulières d'un tableau de bataille: un cheval qui tombe, un blessé qu'on enlève, une cantinière offrant son bidon d'eau-de-vie aux soldats, un aide de camp portant un ordre au galop, un général étudiant les positions deTennemi, tout cela heureusement trouvé etspirituellement peint. H. Horace Vernet connaît à fond les uniformes de l'armée française depuis 4792 jusqu'à nos jours; il ne se trompera pas d'un bouton ou d'un passe-poil, et il babille
ses reerues avec la prestesse la plas exacte : il sait aassi parftitement Tanatomie etlesallares du cheval, et ceux qu'il fait se tieunent toujours sur leurs jambes, qu*il8 marchent, trottent ou galopent. C'est un talent héréditaire. Carie Vernet était un excellent peintre hippique, quoique ses chevaux péchassent par trop de maigreur.
La gravure a tellement popularisé les œuvres de M. Horace Vernet, qu*il est presque superflu de les décrire Les gens même les plus étrangers aux arts les ont vues mille fois au vitrage des marchands d'estampes: qui ne s'est arrêté devant la Barrière de Clichy, VÉpisodede la campagne de France? Peu de peintures ont joui d'une vogue semblable : l'intérêt tout national du sujet, l'exact sentiment moderne, l'exécution intelligible et nette expliquent facilement cette réussite. La Barrière de Clichy reste un des meilleurs tableaux de Tartiste. La scène est grande, simple et vraie. Les raffinés seuls pourraient désirer une touche un peu moins mince, une pâte un peu plus épaisse.
Arrivons maintenant à la campagne d'Afrique, dont H. Horace Vernet nous a donné presque tous les bulletins pittoresques.
La Smala, quel que soit le jugement qu on en porte, est une oeuvre originale et hardie. L artiste, par une innovation vraiment moderne, a introduit le panorama dans le tableau d'histoire. Sa toile, d une dimension extraordinaire et beau» coup plus large que haute, se déroule comme une longue bandelette et pourrait presque s'appliquer à Tintérieur d'une rotonde comme la Bataille dEylau ou des Pyramide,
Cette peinture cyclique, que l'œil oe saurait embrasser d'un regard, et le long de laquelle il faut marcher pour en saisir les différents détails, rompt avec les anciennes habitudes de Fart. La composition doit nécessairement avoir plusieurs foyers rattachés les uns aux autres par les épisodes intermédiaires. Autrefois les gothiques peignaient naïvement sur la même toile les diverses phases d'une légende; M. Horace Vemet, qui n*est ni naïf ni gothique, a peint une action complexe et simultanée avec toutes ses péripéties.
Le sujet était un des plus beaux que la peinture pût rêver ; il prêtait à une de ces compositions torrentueuses qu'affectionnait Rubens, entraînant avec elle, parmi les hommes, les chevaux, les femmes et les enfants tordus et roulés ensemble, une écume de pierreries, d'armes, d'étoffes, de vases, d'objets précieux, amour et ressource du coloriste. H. Horace Vernet l'a compris autrement, et nous ne pouvons dire qu'il ait eu tort : il n'a pas cherché à poétiser la scène, à la transfigurer par un ruissellement de groupes, par une phosphorescence de couleurs, par un excessif ragoût de touche. Il a voulu en donner un fac-similé sans se souvenir ni d'Anvers ni de Venise. — Nous avons vu l'Afrique et nous pouvons répondre de la vérité de ces collines pulvérulentes dénuées de végétation, et sur lesquelles se déploie comme une tente bleue un ciel d'un azur égal. Certes, Descamps ou Harilhat aurait fait tomber une lumière plus intense et plus brûlante sur ces terrains qui prennent au soleil des nuances fauves comme celles des peaux de lion; ils eussent traversé de rayons d'or la poussière soulevée, trouvé quelque effet
bizarre et splendide, mais qui eût pu paraître moins vrai, surtout à ceux qui n'ont pas cet œil visionnaire dont parle le poëte.
L'irruption soudaine de nos troupes au milieu du camp surpris est rendue avec cette vivacité de composition et de touche qui caractérise M. Horace Vernet. L'escadron de chasseurs d'Afrique qui charge le sabre haut offre des difficultés de raccourci que nul artiste n'eût peut-être pu surmonter. Ces files de chevaux se présentant de pleine face au spectateur sont un véritable tour de force ; les femmes et les enfants à demi étouffés sous les tentes renversées, les troupeaux effarés commençant la déroute, les gazelles familières sautant hors delà toile, le juif qui emporte sa bourse, la négresse idiote jouant avec une tranche de pastèque enfilée dans un bâton, les femmes de l'émir que les nègres tâchent de hisser sur les dromadaires, les luttes partielles des Français et des Arabes, offrent à l'œil des groupes spirituels et bien mouvementés, dont les interstices sont remplis par ces mille accessoires que peut fournir le trésor éventré d'une smala, avec ses bizarres richesses orientales: yatagans au fourreau d'argent repoussé, tasses de filigrane, aiguières ciselées, étoffes tramées d'or et de soie, colliers de perles défilées, narghilehs repliant leurs anneaux de cuir sur leurs carafes en acier du Khorassan, chibouques aux fourneaux de terre dorée, boites de cèdre incrustées de nacre, coffres du • Maroc historiés d'arabesques comme les murailles de l'AN iiambra, fusils constellés de coraux, selles de velours brodées d'or, etc. M. Horace Vernet a peint tout cela d'une brosse
aussi 8Ôre qu un emporte pièce, on façon de trompe-l'œil, avec cette illusion facile qui plaît tant aux niasses. Nous aurions désiré un chatoiement plus vif, une couleur plus ca» rieuse et plus rare-, mais tous ces détails» quoique traités rapidement, sont aussi ressemblants que des épreuves de daguerréotype.
La Bataille dlsly nous parait moins réussie que la Prise de la Smala, bien qu'elle offre différents groupes très-bien ajustés et cette connaissance des allures et des costumes militaires qui ont fait de M. Horace Vernet un des plus brillaats spécialistes de Técole moderne. Il y a là, comme toujours, des chevaux aux robes satinées et brillantes, qui, s'ils n'ont pas le style et Fampleur de ceux deGéricault, n*en sont pas moins très-acceptables par tout écuyer et tout officier de cavalerie.
On peut ranger parmi les meilleurs tableaux du maître YAttaqiie de la porte de ConstarUine, Sous Tétroit arceau se lancent les zouaves, malgré la fusillade des Arabes qu'on aperçoit sur les toits comme des fantômes blancs ; ceux qui tombent sont aussitôt remplacés : avec un entrain et une furie pareils, le passage sera bientôt forcé.
Ls^ Campagne de Kabylie, la plusrécentedestoilesenvoyées par Tartiste, représente une cérémonie touchante : une messe célébrée au camp, sur un autel de tambours que surmonte une croix de bois guirlandée de fleurs; l'évêque officie, servi par un moine et un prêtre; les zouaves, agenouilla respectueusement, sont rangés autour de l'autel ; quelques Arabes regardent d'un air grave ces hommes qui prient;
nne cantinière soulève un malade pour qu'il puisse voir le saint sacrifice, et le canon tonne à l'élévation de Thostie. Sur le devant, on lit sur une malle : Le révérend Régis, abbé de la Trappe, à Staotîéli. Au troisième plan, le fond vert des montagnes de la Kabylie fait ressortir et papilloter les tentes blanches du camp.
Parmi les épisodes de la vie arabe, citons le Retour de la chasse au lion, un petit tableau charmant et plein d'esprit. La peau du terrible animal, écorché sur la place où il a succombé, recouvre presque entièrement un âne à physionomie douce et paisible, qui trottine guidé par un jeune garçon tout fier de rapporter au douar la superbe dépouille.
La Cliasse au sanglier et la Chasse au mouflon sont composées avec beaucoup de feu et d'entrain, et offrent ce mélange de chevaux, de chiens, d'hommes et d'animaux où se complaît le talent de M. Horace Vernet. Il est fâcheux qu'une exécution trop lisse et trop égale refroidisse ces deux jolies toiles.
Le travestissement des sujets bibliques en sujets arabes est à la mode depuis quelques années. M. Horace Vernet, à qui TÂfrique est si familière, ne pouvait manquer de faire endosser le costume bédouin à quelques personnages du Vieux Testament. Sa Rebecca à la fontaine est une femme kabyle donnant à boire à un Éliézer musulman dans un de ces vases d*argile que l'on bouche avec des feuilles de figuier.
— Nous nous sommes déjà expliqué sur ce point à propos d'un lableau de M. Ronot ; il est très- probable, pour qui connaît l'immobilité de TOrient, que les Arabes portent
aujourd'hui le même costume que les habitants de la Palestine à Tépoque patriarcale ; mais la Bible, ainsi traitée, perd toute sa couleur historique. — Il y a des traditions qu'il faut suivre même lorsqu'on les a reconnues fausses.
Décidément, les Anglais savent mieux peindre que nous les habits rouges dans les tableaux de chasse. M. Grant rendrait des points à M. Horace Vernet ; il a su sauver avec plus de bonheur que Tartiste français l'éclat un peu criard de l'écarlale au milieu d'un paysage d'automne; le turf et le sport se naturaliseront difficilement dans notre peinture ; le Reniexrvomde chasse est cependant une scène très-adroitement croquée, et fournirait un excellent motif aux graveurs merveilleux d'outre-Manche.
Vlntérimr d'atelier est comme un résumé du talent de M. Horace Vernet. On y voit un cheval établi dans une espèce de loge, des boxeurs nus jusqu'à la ceinture et les poings emmitouflés de gros gants, des amateurs qui fout des armes, d'autres qui fument des cigarettes, assis sur les tambours, ou manient un fusil de munition, tandis que le peintre, la paletteau pouce, travaille sans ètredérangé par ce tumulte.
Nous croyons que VInvasion du choléra à bord de la Melpomène eût gagné à être réduite aux proportions d'un tableau de chevalet. Cependant la figure du jeune mousse, dont les officiers de santé tâtent le pouls et qu*a déjà touché l'aile bleue du fléau asiatique, exprime une anxiété contenue très-bien sentie; le cadavre que Ton monte de Tentrepont pour le jeter, sans doute, à la mer, est un morceau anatomique bien dessiné et bien peint.
PEINTURE, SCULPTURE. 2i
Judith coupant la tête à Holopheme a obtenu parmi les gens du monde un succès de vogue lors de sa première apparition au salon de 183i . En effet, on ne saurait nier que la scène ne soit disposée d'une façon trè&nlramatique et que la veuve de Bcthulie n'ait une belle tête encadrée de magnifiques cheveux noirs ; mais le sujet a été traité d'une façon si supérieure par tant de grands peintres, que M. Hoace Vernet, pour le renouveler, a été forcé de recourir à la bizarrerie.
Les deux Ma%eppa, s'ils ne s'élèvent pas à la hauteur delà poésie de Byron, n'en sont pas moins deux toiles très-remarquables. — ^Un peintre de chevaux comme H. Horace Vernet ne pouvait guère trouver un sujet plus heureux, et il en a tiré un excellent parti. Le cercle de chevaux cabrés, échevelés, sauvages, qui entourent le captif tombé... pour se relever roi, a donné l'occasion à l'artiste de déployer toute sa science, toute son habileté. Le Mazeppa poursuivi sur sa cavale, à laquelle il est lié par des loups aux yeux de braise, est aussi fort bien réussi.
Dans le portrait du frère Philippe, général des frères de la Doctrine chrétienne, M. Horace Vernet a cherché la simplicité et la bonhomie. — Ce digne frère, avec sa bonne figure sympathique qui rappelle celle de saint Vincent de Paul, et son grossier vêtement noir, se détache admirablement de la muraille blanche qui lui sert de fond. Le portrait du mare» ,chal Vaillant est très-vrai et très-bien peint.
mm, pïls — appert — g. dorb — bellakge — fiie8eme&
m"**" o'conjsell
et de rodgemont — mm. diaz — timbal et gigodx
On représente ordinairement le soldat français sous son aspect jovial et vainqueur, avec une désinvolture plus traditionnelle peut-être que vraie; on lui donne Tair grognard, Tair troupier, Tair crâne, Tair loustic, rarement Tair grave. Nous savons que rhéroïsme est gai en France et que la bonne humeur s'y joint au courage; ce mélange est même le fond du caractère gaulois, et, d'après les Commentaires de César, on peut voir que Tinsouciance du péril est depuis bien longtemps une qualité nationale. Cette valeur sans emphase, qui rit et fait des calembours jusque sous la mitraille, produit une vive impression parmi les nations étrangères et distingue nos troupes parmi toutes les autres. Cependant la guerre a son côté sérieux et terrible, que nos soldats comprennent sans qu'ils en fassent rien paraître; il y a dans la vie militaire une alternative de passivité et d'action, un dévouement de chaque jour, une rési;j[nation aux
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souffraDoes de toutes sortes, une acceptation soas-entendoe de la mort, on stoïcisme pratique, un idéal d'honneur, qui dotveni se traduire autrement que par des balancements de banches, des coudes arrondis, des moustaches filées jusqu'à Toreille et un sourire goguenard; c'est ce que M. Fils a parfaitement senti : d'autres ont peint Tesprit du soldat français, lui en a peint le cœur. — On se souvient dosa Distribution de vivres à la porte d'une caserne, où les pauvres recueillaient les miettes du frugal banquet militaire, et où la gamelle faisait Faumône à récuelle. Il y avait là des types très-doux, trés-tendres, très-sympathiques et très-vrais ; ces saints Vincent de Paul en pantalon garance taillaient la soupe à de petits enfants affamés et souffreteux avec une complaisance maternelle, et n'avaient nullement cette tournure de comparses du Cirque que leur prêtent trop souvent les peintres de batatllt^s, ce qui ne les a pas empêchés de monter d*un sublime élan à Tassant de la tour Maiakoff. M. Pils a exposé cet année Vne tranchée devant Sébastopol, une Embuscade de zouaves, dans un style tout différent de ce qu^on est habitué à voir. Les zouaves, vêtus de leur caban à capuchon, ont des physionomies fermes et mélancoliques, des attitudes simples où se laissent lire l'ennui et la fatigue d*one longue faction ; l'un d'eux tend aux bandelettes une jambe que vient d^atteindre un projec* tile; d'autres regardent entre les sacs de terre et les fas* cines, ou s*appuient sur leurs armes en attendant Toccasion de s'en servir; dans Y Embuscade, on les voit ramper à terre avec leurs fusils comme les Hobicans de Fenimore
Cooper, profitant da moindre buisson» du moindre accident de terrain. Un clairon, agenouillé» tend Toreille au vent pour saisir sans doute quelque signal lointain. Audessus» des nuages d'hiver se traînent péniblement sur Tho* rizon ; l'impression est grave, triste et touchante. On aime, on plaint ces braves soldats autant qu'on les admire, car H. Pils les a montrés sous un aspect humain.
Dans le même ordre d'idées, M. Appert a peint les Samrs de charité en Crimée. — Derrière un tertre à peu près à Tabri des balles, les saintes filles examinent un soldat blessé dont la poitrine découverte laisse voir la plaie; elles s'empressent autour de lui avec les attentions et les délicatesses des femmes arrachant les flèches de saint Sébastien ; Tune d'elles lève les mains au ciel et prie. En chirurgie, ces anges charitables sont de l'avis d'Ambroise Paré, qui disait : « Je le pansai. Dieu le guérit. » — Un highlander couché, au premier plan du tableau, reçoit également des soins. — La tête du blessé a une beauté grave, une expression stoïque en même temps qu'attendrie, très-bien comprises et rendues. M. Appert a une façon dépeindre sérieuse et robuste qui va bien au sujet.
M. G. Doré, dans sa Bataille de rAlma, s'est éloigné des dispositions habituelles; il a fait une bataille de soldats: les zouaves escaladent les pentes rapides de la montagne avec une impétuosité tumultueuse, culbutant les Russes surpris. Le mouvement ascensionnel de la vaillante cohorte est très-bien rendu; on dirait un torrent qui rebrousse vers sa source. Les épisodes disparaissent dans le tourbillon, et
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Yœil entraîné ne saisit aucun détail. L'exécution, beaucoup trop rapide, dépasse en fougue les esquisses les plus fiévreuses, et Ton croirait, à certains tons boueux, que Tartiste n*a pas même pris le temps d'essuyer son pinceau. Pourtant ce n'est pas une chose médiocre que la Bataille de rAlnuif il y a là vie, force et volonté : H. G. Doré possède une des plus merveilleuses organisations d'artiste que nous connaissions. A peine âgé de vingt-deux ou vingt-trois ans, il a déjà fait plus de dix mille dessins d'une invention inépuisable et d'une fantaisie effrénée: ses illustrations de Rabelais, des Contes drolatiques et des Légendes populaires sont des chefs-d' oeuvre où le réalisme le plus puissant se mêle au caprice le plus rare. Son atelier regorge de toiles immenses, ébauchées avec une furie qui dépasse celle de Goya, puis laissées et reprises, où, dans un chaos de couleurs, étincellent des morceaux de premier ordre : une tête, un torse^ un pourpoint, enlevés comme pourraient le faire Rubens, Tintoret ou Vélasquez. Nous ignorons si M. Doré se dégagera jamais complètement des nuages qui l'offusquent; mais, dés à présent, à travers les vapeurs, brille un rayon de génie ; oui, de génie, un mot dont nous ne sommes pas prodigue : il est bien entendu que nous parlons seulement de l'avenir du peintre. Le dessinateur a pris son rang. Le talent de M. Bellangé tient le milieu entre celui d'Horace Vernet et de Gharlet; il est net, facile, spirituel, et la plupart des réflexions que nous venons de faire tout à l'heure pourraient s'y appliquer. Ses soldats sont un peu des soldats de convention ; mais leur fourniment est si bien astiqué, If. 2
ils manœuvrent d'une manière si précise, ils s'élancent de si bon cœur au commandement, qu'on leur pardonne vo* lontiers. La Bataille de VAlma est digne de la réputation que le peintre s'est faite dans ce genre particulier, où les exigences stratégiques contrarient souvent les exigences de Tart; le Départ du cantonnement, la Ronde de nuit, les Pénibles Adieux^ le Traînard^ sont des petites scènes traitées avec esprit et sentiment.
Peu d'artistes possèdent au même degré que M. Riesener le don et la science de la couleur; il n'est pas inférieur sous ce rapport à Delacroix, à Decamps, à Diaz et autres princes de la palette. — Ses tableaux ne seraient éteints par aucun voisinage dans une galerie vénitienne, espagnole ou flamande. Sa Léda est une chose charmante. Peut-être dira-t-on que cette jolie fille aux joues roses, aux yeux couleur de bluet, qui se débat en riant dans ses cheveux blonds sous la grande aile argentée du cygne, ne rappelle en aucune façon ce qu'on est convenu d'appeler le type grec. Mais comme elle est jeune et fraîche, et vivante! comme la lumière tremble en frissons luisants sur le grain de sa peau! comme le sang court dans ses veines! comme son corps ondule avec souplesse! Quelle franchise de brosse! quelle virginité de ton! quelle chair palpitante et vraie! C'est la nature même.
Outre sa Léda, M. Riesener a exposé une Vénus et une Bacclmnte, non qu'il soit particulièrement mythologique» mais parce que la Fable offre à son pinceau des occasions de nu que les sujets actuels ne comportent pas; — sans
cela M. Rîesener n'ouvrirait jamais le dictionnaire de Ghompré, — son talent est tout moderne, et lorsqu'il peint des Vénus et des Bacchantes, il ne colorie pas des plfttres antiques, mais représente le modèle qu*il a sous les yeox avec cet amour de la nature qui devient de plus en plus rare. Vénus, assise, le torse nu, le bas du corps enveloppé d*une draperie bleue, s*amuse à iutiner Cupidon; Testhétique n'a rien à voir dans ce sujet si simple, mais la toile réjouit rœil comme un bouquet bien assorti : c'est le plus frais épanouissement de tons blancs, roses, bleutés, blonds, transparents, qui puisse rayonner sur le fond de velours d*on paysage ombreux ; la tétc du Cupidon, toute bouclée de petits cheveux noirs, est délicieuse : — celle de la mère, pour ne pas ressembler à la Vénus de Milo, n'en est pas moins un type charmant de jeune femme. La Bacchante qui se présente en raccourci , se roule sur sa peau de tigre avec une fureur orgiaque admirablement rendue : la pourpre du vin enflamme ses joues; ses yeux pâmés étincellent dans une vapeur humide; sur ses lèvres rouges, entr'ouvertes comme une grenade crevée, voltige le vague sourire de Tivresse; le torse se modèle puissamment, et Jordaëns ne Teût pas revêtu d'une couleur plus chaude et plus vivace : les fonds, les chairs, les pampres, la peau de bête, tout est emporté au bout de la brosse avec une fougue de touche bien rare maintenant que la peinture se fait méticuleuse et prudente, et remplace l'art par le métier. Ce corps de Bacchante est un des meilleurs morceaux de l'école française; il est fâcheux que la tête ne s'y rajuste pas bien.
Nous aimons beaucoup aussi la Petite Égyptienne et sa Nourrice : avec quelle gravité dédaigneuse elle se laisse mettre sa babouche par la négresse accroupie à ses pieds, et comme elle est jolie avec son tarbouch rouge à houppe bleue, ses colliers de sequins, sa veste de velours brodé, son pantalon de taffetas et toute sa folle toilette orientale ! Ce splendide costume était pour M. Ricsener une bonne fortune qu'il n'a pas manquée, car il ne peint pas moins bien les étoffes que les chairs, et il a fait reluire ces ors, miroiter ces velours, frissonner ces soieries comme Delacroix luimôme l'eût pu faire. La Petite Égyptienne et sa Nourriee tiendraient honorablement leur place au Luxembourg à côté des Femmes (ï Alger.
Ces ouvrages remontent à quelques années et résument le passé de H. Riesener; il n*a pu faire admettre, et nous le regrettons, aucune toile nouvelle à TExposition universelle; la comparaison eût été curieuse. Une chapelle à rhospice de Cbarenton, un plafond, à THôtel de Ville, des figures allégoriques à la bibliothèque du Sénat, remarquables par le beau jet de la composition et l'intensité splendide de la couleur, forment la partie monumentale de l'œuvre de H. Riesener, dont la réputation, plus grande parmi les artistes que parmi le public, est loin d'égaler le mérite.
H. Riesener fait aussi le portrait et le pastel d'une façon supérieure ; nous aurions aimé à revoir le délicieux portrait de madame R..., qu'il exposa en 1849, si notre mémoire noussert fidèlement;— c'était un chef-d'œuvre. La copie valait le modèle.
C'est aussi une coloriste à outrance que madame Frédérique O'Gonnell : — un talent de femme tout viril, et envers lequel on n'est pas obligé à la moindre galanterie. — Hadarae OXonnell se rattache à cette brillante phalange de Bonnington, de Devéria, de Scheffer, de Delacroix, de Boulanger et de tous ceax qui essayèrent de fixer sur la palette française, un peu grise jusqu'alors, les splendeurs de Venise et d'Anvers. Personne mieux que madame O'Connell ne sait réchauffer un ton froid d'un glacis d'ambre, noyer un fond dans les ténèbres chaudes du bitume, faire reluire la saillie d'une aiguière dorée, mettre un reflet blond à une perle laiteuse, animer une joue bleuâtre d'une touche rose, satiner des chairs par un brusque luisant, friper des taffetas zinzolins, roussir à point un jabot de dentelles, fourbir les reflets d'une cuirasse, velouter une pêche et farder une rose; elle possède à un haut degré ce qu'en argot d^atelier on appelle la sauce. Cela ne veut pas dire que le poisson manque sur les beaux plats ciselés où elle pose des points lumineux si étincelants : mais évidemment tout est pour elle prétexte à couleur; elle perçoit les objets par le ton plutôt que par la forme; le prisme la frappe plus que la Hgne.
La Faunesse ne ressemble en rien à une peinture de femme : nulle afféterie, nulle mignardise, nulle recherche de fausse grâce; il y aurait plutôt excès de force; madame O'Connell n'a pas donné des pieds de chèvre à sa Faunesse et elle a bien fait. Souvent les sculpteurs antiques n'indiquaient l'animalité chez ces dieux hybrides que par des oreilles poin-
se LES BEâUX-ARTS en EUROPE.
tues et un flocon frisé âu bas de l'éehine; l'habile artiste n'avait d'ailleurs pas besoin de ces attributs grossiers pour faire reconnaître le caractère de sa Ggure; à ses yeux obliques, à son nez légèrement épaté, à ses pommettes saillantes, à son large sourire un peu lascif, à ses formes robustes, à son coloris vigoureux. Ton devine tout de suite la coureuse de bois, la compagne des faunes, des égipans et des sylvains, la demi-déesse rustique qui ne dédaigne pas de se mêler au cortéjge d'Âmpelos parmi les ménades et les mimallones. Madame O'Gonnell l'a représentée nue au bord d'un ruisseau, une jambe croisée sur l'autre, dans une attitude qui donne aux lignes une flexion serpentine ; la couleur est blonde et chaude, d'un beau grain mat, la touche ferme et hardie, l'aspect tout à fait magistral.
Madame O'Connell, qui fait très-bien le portrait des autres, réussit le sien encore mieux. On dirait qu'elle le détache de son miroir et le colle sur sa toile, tant il est vrai, spirituel et vivant; ce sont bien là ces deux diamants noirs dans cette figure blanche et ronde, ces mains fines aux doigts rebroussés, qui semblent copiées de Van-Dyck et se trouvent bien réellement au bout des manches de l'artiste; quant au costume, il est de la fantaisie la plus co* quette et la plus ingénieuse. Le portrait de madame C. F. est aussi très-beau; celui de M. O'C. se dislingue par une force de ton et une largeur de touche extraordinaires ; on ne saurait rien voir de mieux campé : c'est à la fois un portrait et un tableau; quant à la ressemblance, elle est parfaite. Non contente de peindre à l'huile, comme Coulure et
PEIFfTDRE, SCULPTURE. 31
Ricard, madame 0*Connel1 lutterait avec Cattennole pour l'aquarelle, et égratigne des eaux-fortes qu*on ne distingue* ralt pas dans le portefeuille, à moins d*en être prévenu, de celles de Rembrandt, de Diétrich et de Boissieu.
Puisque nous venons de parler de madame O'Connell, disons que madame de Rougemont ne s'est Bée à personne pour reproduire sa tête pittoresque et caractéristique. Personne, eneffdt, n'eût mieux rendu qu'elle ses yeux espagnols aux sourcils noirs, son teint d'une blancheur mate, son ovale correct, et ce costume capricieux qu'elle s'est ajusté avec tant de goût.
Notre-Seigneur Jésus-Christ montant au Calvaire, de M. Timbal, est un tableau d'une ordonnance sage, d'un dessin correct, et dont la couleur un peu triste s'allie bien avec la mélancolie sévère du sujet. Le portrait de monseigneur Donnet, cardinal-archevêque de Bordeaux, au mérite delà ressemblance joint celui d'un bel ageïicement. M. Timbal a drapé à grands plis et avec beaucoup de style la pourpre du prélat; cest un des meilleurs portraits du salon.
Nous aurions vainement cherché à deviner le nom de l'auteur des Dernières Laitnes à la simple inspection du tableau, et pourtant nous mettons, sans guère nous trom* per, la signature à chaque toile d'artiste contemporain. Eh bien, les Dernières Larmes sont de Narcisse Ruy Diaz de la Peila, plus connu sous le nom de Diaz; le livret le dit, il faut croire le livret. — Cinq femmes d'une blancheur bla* farde s'élèvent dans un ciel grisâtre, symbolisant nous ne
savons trop quoi, mais si exsangues, si vides, si cotonneuses, qu'on en reste stupéfait. Nous ne sommes pas de ceux qui enferment Vartiste dans le cercle d'une spécialité ; il est bon de faire de temps à autre des voyages de découverte hors de ses habitudes et d*aller jusqu'au bout de soi-même, dût la tentative être malheureuse ; nous ne blâmerons donc pas M. Diaz de son essai, sûr que nous sommes qu'il va revenir aux charmants petits sujets qui ont fait sa gloire et sa fortune. Son ambition est louable, quoiqu'elle ait été trompée; mais qu'il ne s'imagine pas qu'il y ait plus de mérite dans une toile de plusieurs mètres que dans un panneau grand comme la main : une pépite d'or vaut un bloc de cuivre.
S'il n'est pas un peintre d'histoire, M. Diaz, bien que la vogue soit à ses nymphes et à ses amours, est un peintre de paysage de la force de Rousseau, de Troyon et de Français. Seulement il néglige ce don précieux et ne s'en sert presque que pour faire des fonds à ses Ggures : qui mieux que lui, cependant, sait dans un dessous de bois semer sur le gazon les ducats da soleil, y faire tamiser la lumière aux feuilles, plaquer de mousse Técorce argentée des hêtres, suspendre la rosée aux herbes, habiller de velours l'épaule maigre des roches, entr'ouvrir la broussaille par où passe la biche effarée ou le chien en quête, tracer le chemin creux du bohémien et du braconnier? Il a fait dans ce genre vingt chefs-d'œuvre dont il ne se soucie guère, car il n'en a pas mis un seul à cette . grande Exposition, où chacun apporte ses titres de noblesse, dût-il les aller chercher dans la poudre et l'oubli. — La Nymphe tourmentée par V Amour, la Rivale, la Nymphe
endormie, les Présents de V Amour, la Fin d'un beau jour, soDt à coup sûr de charmantes choses, et que tes amateurs se sont disputées au poids de Tor; mais ce ne sont que les variations peut-être trop multipliées d'un thème connu, et qui se répètent d'elles-mômes sous le pinceau de Tartiste.
M. Diaz vit dans un petit monde enchanté où les couleurs s'irisent, où les rayons lumineux traversent des feuillages de soie, où les objets sont baignés d'une atmosphère d'or ; le ciel ressemble à Tor bleu du col des paons, les gazons se mordorent, la terre scintille comme un écrin, les étoffes miroitent ou s'effrangent en fanfreluches étincelantes, les chairs prennent des tons de nacre de perle; tout tremble et flamboie comme lorsqu'on ferme à demi ses yeux au soleil et qu'on regarde à travers les cils; avec une semblable palette, on peut peindre les décors de Comme il vous plaira ou du Songe dune nuit dété, pour un théâtre de fées. Il est donc inutile de chercher à sortir de cette forêt magique où se promènent, les pieds dans la rosée, le front dans la lumière, les pages conduisant les levrettes et lesKing's-Charles, les gitanas à la jupe constellée d'étoiles, les nymphes égarées par des amours de Prudhon, les baigneuses en quête d'une source à l'eau diamantée pour y plonger leurs corps d'argent, les sultanes jetant leurs tapis de Perse sur le tapis de l'herbe au milieu d'une clairière. — Seulement, que H. Diaz se méQe des cercles tracés par les danses des esprits; quand on y tombe, on est forcé de valser jusqu'au matin sans en pouvoir sortir.
11 paraît que M. Gigoux ne suit pas sur le calendrier l'or-
dre et la marche des saisons, car il fait venir la moisson après la vendange; mais en peinture l'on peut sans incon* vénient prendre les ciseaux avant la faucille, et cueillir la grappe avant de scier Tépi. Qu'importe, si la grappe a nue couleur d'ambre ou de rubis, si la gerbe est blonde et ressemble à de Tor? La Moisson fait pendant à la Vendange exposée au dernier ou à Tavanl-dernier Salon. L'artiste, dont les peintures, destinées à orner on monument, ont les dimensions de l'histoire, a transporté la scène aux temps antiques. — C'est toujours là qu'il en faut revenir, quoi qu'on dise ou qtwi qu'on die, lorsqu'on veut avoir des nus, des draperies, des nobles formes et d'heureux arrangements. Les Grecs ont fait le plus beau rêve de la vie, et depuis bien des siècles nous retournons leur songe. H. Gigoux, qui n'est point un classique forcené, que nous sachions, s'est bien gardé de faire couper ses blés par des paysans ou des pay* sannes modernes; il a mieux aimé employer de belles filles et de beaux jeunes gens vêtus de courtes tuniques, ou même pas vêtus du tout; il a pu montrer ainsi qu'il savait peindre un torse, ce qui est plus difficile que de peindre un gilet. La Moisson est une toile d'une couleur blonde et riche, maintenue dans une gamme de fresque qui fera sur la muraille une heureuse opposition aux tons safranés et vineux de la Vendange.
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XK . PICOU JOBBE-DUTAL — TOULMOUCUB — FOOLORGHB
HAHOlf — LEOLUER
Il s'est fait autour de M. Gérome un cénacle de délicats et de rafGnés, formant dans Tart comme une sorte de petite Athènes, et dont M. Hamon est le coryphée : le Combat de coqs et V Intérieur grec du jeune maître qui, d'un vaillant effort, s'est élevé jusqu'à la grande toile du Siècle (TAiigustey sont les types et les chefs-d'œuvre du genre. MM. Picou, iobbé-Duval, Toulmoucbc, Fouloogne» appartiennent à cette catégorie. Ils rappellent, toute proportion gardée, les poetx minores de TAnthologie grecque, esprits charmants, ingénieux, subtils, mais qui ne vont guère au delà de l'élégie, de Todeletle ou de Tépigramme, ou bien encore les graveurs de pierres fines qui mettent une bacchanale dans un chaton de bague; ils ont horreur de tout ce qui est vulgaire, à effet, et la vigueur leur semble presque de la brutalité. Ils peignent en sybarites couronnés de roses, avec une palette d'ivoire, dans des ateliers pompéiens, ayant sur une table de
bois de citre Anacréon, Théocrite, Bion, Hoschus, André Chënier, dont volontiers ils s'inspirent : à défaut des bëtaires antiques, de Plangon, de Bacchis, d'Archenassa, les filles de marbre et les dames aux camellias, sûres de leur beauté, viennent furtivement poser pour eux, et ôtent en leur faveur Tépingle de leurs draperies de cacbemire. Le grossier modèle à tant la séance leur répugnerait. Ils se sont composé ainsi un monde coquet, parfumé, fleuri, où ils se complaisent et dont ils ne veulent pas sortir. En effet, rien n'est plus agréable que ce gynécée aux colonnes de marbre peintes de minium jusqu'à mi-hauteur, aux murs de stuc revêtus d'arabesques» aux pavés de mosaïque, aux caisses de lauriers-roses et de myrtes que rafraicbit le jet d'une fontaine, tout peuplé de belles jeunes femmes et de jolis enfants. Cependant, de même qu'on se prend à soubaiter un loup parmi les moutons de Florian, parfois on désire un paysan du Danube parmi toutes ces élégances et ces mollesses. Ce boudoir gréco-parisien, imprégné d'ambre et de musc, finit par vous entêter, et l'on voudrait ouvrir la fenêtre pour respirer l'odeur du feuillage chargé de pluie, l'arome du foin vert, ou même tout bonnement la salubre senteur de l'étable; mais nous avons un principe, celui d'admettre la fantaisie de l'artiste et d'accepter ce qu'il nous donne. Demander au pommier pourquoi il ne produit pas de pêches, et au jasmin pourquoi ses fleurs ne sont pas bleues, nous a paru de tout temps une sotte question, et nous nous en sommes toujours abstenu, quoique la critique ne se fasse pas faute de semblables interrogations. — Nous
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n'exigerons donc pas des Hercules de peintres qui n'ont voulu faire que des nymphes.
M. PIcou a débuté par un grand tableau représentant Cléopâtre sur le Cydmis, où il y avait d'excellentes choses, et dont nous avons rendu compte autrefois, en augurant bien de l'avenir du jeune artiste ; — une autre toiie, Cleopâtre essayant de séduire Octave, se contenait encore dans les conditions historiques, bien que le soin extrême des accessoires et la recherche archéologique du détail y annonçassent une tendance particulière à un genre spécial. Depuis, M. Picou s'est laissé aller à sa nature; il a quitté la muse sévère de l'histoire pour sacrifier aux Grâces faciles, et il *a peint une foule de petits tableaux charmants, un peu mièvres, peut-être, mais ayant gardé du style sous leur afféterie.
On dirait que M. Picou a travaillé à Pompéia, dans la maison de Diomède ou du poëte tragique, avant que les cendres et les boues du Vésuve n'eussent enseveli cette ville, si miraculeusement retrouvée dans son suaire ; il semble avoir passé tout une vie antérieure à faire danser sur les fonds rouges ou noirs ces nymphes aux crotales d'or qui animent si voluptueusement les murailles de la cité morte, tant ces sujets d'antiquité familière lui sont naturels. V Amour à l'encan semble sorti du musée des Sludj de Naples.
L'Amour est à vendre; un marchand d'esclaves le tient
par les ailes, ainsi qu'un oiseleur ferait d'un oiseau qu'il
aurait pris pour le montrer à ses pratiques. « Regardez
comme il est blanc, frais et potelé; comme il a de jolis che-