‹ Les beaux-arts en EuropeChapitre 12 sur 16 · PAR V. THÉODORE TALER · texte numérisé non relu

PAR V. THÉODORE TALER

Les touristes ont leurs habitudes. Ils affectionnent.de certains pays eftHB poussent pas leurs excursions au delà. Les artistes eux-mêmes, que la curiosité pittoresque et le désir de trouver de nouveaux types sembleraient devoir entraîner vers les contrées moins connues, s'en tiennent presque toujours à ritalieou tout au plus àl'Espagne et à l'Afrique française. M. Th.Yalerion'est pas de ceux-là, et il s'est bravemem avancé en explorateur à travers des régions pour ainsi dire aussi vierges que les forêts de rAmérique, bien qu'elles occupent urne grande surface de TEurope et fassent partie d'un efovfm dvîlisé. Un bien petit nombre de voyageurs y

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ont pénétré, et parmi ceux-là presque tous étaient étrangers à Tart et aux lettres et n'ont point fixé leurs souvenirs. M. Yalerio a comblé cette lacune, et, après un séjour de deux ans, il rapporte toute la Hongrie dans son portefeuille en aquarelles d'une fidélité rare et d'une exécution supérieure.

Pendant que nous examinions ce riche album, Tartiste nous racontait son voyage à mesure que se présentaient les types des pays qu'il avait parcourus, et, de ces nettes et vives remarques, nous allons composer une sorte de texte nécessaire à l'intelligence des figures. La série de dessins terminée par BI. Valerio, qui ne s'en tiendra pas là et peindra tous les types de la monarchie autrichienne, comprend la Hongrie, mais surtout cette Hongrie pittoresque et sauvage qui ne commence guère qu'au delà du pont de Szolnok.

Quand on a franchi la Theiss siir le pont chancelant, un horizon indéfini se déploie devant les yeux comme un océan immobile. La plaine s'étend brune et bleuâtre, miroitée de flaques d'eau et de marécages au-dessus desquels tournent des vols d'oiseaux aquatiques; seule, la silhouette d'un puits, dressant sa poutrelle comme l'antenne d'un mât, se dessine sur le ciel et rompt la monotonie de la ligne droite. Quelques charrettes traînées par des bœufs, des voitures de paysans attelées d'un quadrige de petits chevaux échevelés et farouches sillonnent les chemins défoncés, profondes ornières creusées dans un sol meuble. — Là, commence la Hongrie caractéristique où les vieilles mœurs se sont le mieux conservées, où le sang a subi le moins de mélange. — Le

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steppe, comme la pampa d'Amérique, comme le despoblado d'Espagne, comme le désert d'Afrique ou d'Asie, sert d'asile à des populations pastorales qui vivent, libres et vagabondes, loin des villes, des villages et de toute agglomération humaine. Dans Tété les^ mirages du Sahara se reproduisent sur ces vagues espaces, et le voyageur s'imagine côloyer des lacs, des oasis, qui se reculent et s'envolent lorsqu'on avance. — Parfois un sourd ouragan gronde au loin; un tonnerre rhy thmé bat le court gazon, c'est une horde de chevaux sauvages qui parcourent l'immensité les crins au vent, emportés par quelque caprice ou quelque terreur, — ou bien derrière une touffe de bruyères rit et pleure, accompagnant une chanson bizarre, le violon d'un bohémien.

Ce pays étrange comme un rêve est resserré entre la Theiss, la Koros, la Haros et le Danube; H. Th. Valérie Ta visité et parcouru dans tous les sens, étudiant chaque race, au point vue ethnographique et tâchant de joindre à la couleur du peintre l'exactitude du naturaliste, d'après le conseil judicieux de M. de Humboldt, qui l'a engagé à faire ce travail anthropologique et pittoresque pour toute la monar* chie autrichienne.

Le portefeuille que nous avons sous les yeux contient les dessins exécutés pendant un voyage fait en 1851 et 1852 en Hongrie, Croatie, le long des frontières militaires et des frontières de Bosnie; il est divisé en plusieurs parties : 1* les populations hongroises de la plaine; 2* les races slaves et hongroises des Carpathes; 3* les tribus tsiganes; 4P les po-» pulations slaves des frontières militaires et «le Bosnie; n. 17

Digiti:

Î99 LBS BEAVX-ABTS EU SU»0»B.

5* les popnhtiotts Ta1ai|iie8 des froBtîêrei de Tm^lcmie.

Nous alhMis en détaehtr quelques feuilles et les faiie passer sens les yeux de bos leeteafs, amast que des mola peuvent remplaeer de vives et ehaudes aquanelles.

En ouvrant le earton, nous tOfiilK>ns sur des pêdieurs des bords de la Ttietss. Un soleil noyé chauffe un borison de brunies rousses et de nuages pluvieux^ l'eau, presque f<»due avec le ciel et sillonnée de rives plates que bordent des aulnes, s'étend en larges nappes. Sur ce fond de transparence se deisine en vigueur une barque amarrée è des piquets, entre des roseaux, qui forme premier plan, et où se tiennent deux pécheurs, Tun funMini sa pipe et Tautre ramenant un Glet. Tous deux sont coiffés d*une espèce de bonnet à bords relevés en turban, assez semblable au sombrero ealalles espagnol. Celui qui est debout se drape dans use houppelande à plis épais, d^une majesté singultém; Pautre, pour être plus libre dans son travail, n*a que des grégues, une chemise de toile et une sorte de gibet bleu; leurs eheveux noirs à longues mèches, leurs nez minces et aquilifis, Teur teint couleur de cuivre, donnent bien Fidée d^une race à part et dont le type ne s'est pas abâtardi.

Le berger hongrois sur la Pusta vaut la peine d*étre décrit particulièrement, car il est national au plus haut degré. On appelle Pusto, en Hongrie, un vaste espace inculte, éloigné de tout bourg et de tout hameau, ou habité par un propriétaire isolé; c^estun mot slave que les Hongrois ont prîs dans leur langue, et qui n*a pas de juste équivale^iit en français.

ÂQUAR£LLBS ETHNOGRAPHIQUES. Mi

Des afebipels à% naages laissant ééfh tomber la pluie en haebures 4e lear» flancs grisâtres, roulent pesamment dans tm etel humide et blafard et se mêlent par des lignes violettes à la terre embrumée; quelques touffes de bruyère, quelques plaques de gazon varient seules ce paysage d'une solitude môlaneolique, au milieu duquel s'élére, eemme une statua dans un désert, un berger monumental au lourd manteau à mancbef^, h la veste rouge soutacbée, aux immenses braies de totle à voile, tenant d*une main un fouet et 8*appuyant de l'autre sur un bâton. A quoi rére^t-il immobile et grave entre ses deux ebiens, pareils à des loups apprivoisés, pendant que ses moutons paissent et ruminent ?

La troisième aquarelle représente des Bohémiens faisant de la mnsiquey et nous a rappelé le Cabaret dans la bmf/êre de liCnau, ee po^e en qui palpite une fibre si nationalement hongroise et qui a si bien compris les eharmès de la vie libre et sauvage des Tsiganes. Tandis que le plus vieux joue d'une espèce de contrebasse, le plus jeune, accoté contre le mur, attaque les cordes de son violon d'un air fier et dédaigneux, ses narines se gonflent, sa bouche frémit, ses cheveux s'agi* tent eoame de noirs serpents ; sans doute il exécute la mardie de Rakociy le rebelle, et les buveurs attentifs laissent leurs achoppes pleines sur la table. Ge ne serait peut-être pas calomnier les pratiques de ce pittoresque cabaret que de dire, comme dans la ballade, • les filles étaient fraîches et jeunes, elles avaient des corps sveltes, promps à se tourner,

légers dans leurs sauts; les garçons les garçons étaient

des voleurs. »

Sy2 LES BBAUX-ARTS BK EUROPE.

Ge8 irois beaux dessins vigoureusement coloriés, et qui valent des tableaux, appartiennent au prince Esteriiazy . Nous en avons parié avec détail parce qu'ils sont composés et que leurs fonds donnent une idée du paysage hongrois.

La femme mariée iAroksmUas allarU à la messe est un superbe échantillon humain. Jamais plus noble costume n'a revôtu plus belles formes. La tête, vue de profil, est d'une régularité parfaite et semble frappée par un coin de médaille: la marmotte de taffetas noir qui lenveloppe a la majesté d'un diadème. Une veste de velours vert, fourrée, pareille à un dolman de hussard, ourlée d*un galon d'or et frappée d'une plaque de broderie à la poitrine, est jetée opulemment sur un corsage rouge et sur une jupe de soie changeante que recouvre un tablier noir garni de dentelles; la main, perdue dans les fourrures, lient un mouchoir et un lir vrede messe en velours nacarat à coins d'argent. Puis viennent des bergers pareils à ceux que nous avons décrits, des paysans aux yeux bleus avec des variétés de types que le dessin seul peut rendre. — Ârrôtons-nous à cet heiduque d'Arokszallas, si fièrement campé et si pittoresque avec sa cravate et ses manches bouffantes, sa veste à brandebourgs blancs posée en dolman sur l'épaule, son pantalon bleu enjolivé de soutaches et englouti dans ses bottes, son mouchoir sortant de sa poche, son chapeau retroussé, sa physionomie robuste et martiale ; regardons aussi cette jeune figure militaire si fine, si douce et si résolue à la fois, dont les yeax d'azur ressorteot au milieu d'un teint hàlé, et qui porte un bout d'épaulette cousu à un manteau blanc liséré de eou*

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leurs comme une capa de muestra espagnole. Quelle char* mante créature que oetle jeune paysanne allant chercher de Feau au puits, chargée d'amphores comme Rebecra ouNausicaa! Sa tête, pure et douce, est encadrée dans les plis vio« lets d'une étoffe nouée sous le menton ; un jupon rose dépasse sa robe bleu foncé, une éeharpe blanche, striée à son extrémité de raies rouges et bleues, pend gracieusement de son épaule. — Quant aux pieds, ils sont nus, ressemblance de plus avec la Bible et TOdyssée.

Des Hongrois de la plaine, nous passons aux races slaves et hongrobes des Karpathes. Le premier qui se présente est un serrecbaner du régiment frontière d'Ottochaz ; le type et le costume sont tout à fait différents : c'est un hybride de chrétien et de musulman; une veste turque cramoisie, un bournous rouge; une ceinture à raies hérissée d'un arsenal d*yatagans et de coutelas, des pantalons à la mameluk, des babouches de sparterie, une carabine à crosse ouvragée portée en bandoulière, forment son équipement; la tête, coiffée d*un bonnet rouge, est basanée, hardie et fière. Si celui-là paraît demi-Turc, celui-ci est Turc tout à fait ; un turban amarante roulé en spirale encadre son masque fauve et ridé, aux yeux d'un gris pâle, aux moustaches rousses, à l'expression de férocité tranquille et de courage fataliste ; son corps maigre s'affaisse sous les vestes, les gilets, lesdolmans et les ceintures aux mille plis. Tel on se figure un des Amantes d'Ali-Pacha.

Voici maintenant Stana Papovie, du village de Skrad, une robuste et solide beauté qui vous regarde en face de ses

^n LES BEilUX-ABTS EN BUI0P8.

ymx veit de oMr «u Iob^ cils noifs recourbés, et laisse pendifB mf son ample poitrine ses clwreax en tresse échappés de sa eoifle bianeho ; uoe eeîoture orientale ornée de faomoiis maiiitieiit sa taille, et sa main s'insère dans le pli d'un tablier épais comme un tapis et garni d'une longae frange d*ef filé. Une jupe blanche, une sorte de tUQii|tte de drap oUve bordé d'un galon rouge, quelques rangs de verroteries et d amulettes, complètent ce costume sévère, qui n'est pis sans rapports avec celui des femmes de la campagne de Borne.

La beauté de Sava Birtinka, femme grecque de Bosnie, diffère du type un peu tartare de Stana Popovic; sa figure ovale, ses traits allongés, son nés en ligne droite rappelleot le type classique des statues, adouci par une expression de souKrance rêveuse ; une large ceinture bariolée, enrichie d'an rang de pièces de monBaâe percées, serre son gilet rouge et son tablier étoffe comme un tapis turc; sa chemise est agrémentée d'une petite bnMlerie rose ; son cafetan Ueu a des broderies vertes, jaunes et rouges, et des rangs de mon* naies jouent sur sa veste avec les tresses de ses cbeveax.

M. Th. Yalerio, qui n'a pas bit dans un but puremeot piMoresque le gisand travail auquel nous avons consacré un article, s'est attaché à rendre avee une fidélité scrupuleuse les individus des différentes races <fent il rapp<^te les modties choisis. -^ Chaque dessin est à la fois un type et en portrait; on y devine le caractère, les mœurs et en quelque sorte l-faisioire du personnage rapcésenté, tant iëtude est individurile; le visage, le p«urt, Talkire, tous les signet

AQUàaBLLBâ ETftNOGRAPBiQUES. î»h

«ibaographiques occupent autant Tartisto que les particulartiëa, pduftaatai originstleaetsi bien randuaB, du costume* Quelle belle tête, par exemple» que cellede Sava Ibmcillovia» arambaai du village de Duynak! yn type blond» aristocrattque, presque anglaûi ei qui ferait croire à un lord dé* gnisë» se passant la Canlaide excentrique de quelques mois de irie indépendante et saufage : les grands yeux bleus fermes et tristes» le nei fin» d'une courbure lëgèrementaqui* lîne; la lèvre dédaigneuse que gonfle un sneer byiHinîeni sous une longue nMustacbe effilée» le teint blanc et rose encore, à travers une coaehe de hâle du même ton que les cbeveux» composent une pliysîonomie d'une ëicgance rare et d*une distinction suprême. Olet à ce gendeman de k montagne ess cafetans rouges» ses gilets à mille boutons, ses cnëmides grecques» sa ceinture orientale» sa cartoucbière de cuir, sa panoplie d*annes féroces; mettez-lui un frac noir» gantes de blanc sa main nerveuse et brunie, et vous auras un élëganf irréprocbable» un dandy dont la réception au Jockey-club ne aérait attristée d aucune boule noire.

Boso Restiez oberbascba du régiment de Sluin» est d'un carect^ tout opposé. — La nature semble avoir pris à tftcbe de réaliser en lui l'idéal qu'on se fait d'un brigand romandtique. Son masque maigrs, osseux» orné d'un nea en bec d'oiseau de proie dont la courbure commence au fronti chârbonné de noirs sourcils» socentué de moustaches et de favoris terribles» bixarrement bruni du soleil et bleui des teintes d'une barbe fraîchement faite, frappé d'une fossette qtti sépara ptvsqne le naenioii en deux;, parait créé tout ei»*

près pour épouvanter les voyageurs, les femmes et les petits enrants; il est beau cependant, mais A'uw beauté de mélodrame, visante Feffetet à la terreur.

Un bonnet rouge, pareil au bonnet catalan, retombe sur son épaule, alourdi par trois rangs de houppes violettes; ^ soubreveste forme devant sa poitrine comme une cuirasse de boutons; son dolman soutaché, garni de fourrures, aux larges manches fendues que rattache une ganse, laisse voir la chemise retombant sur les poignets brodés; sa ceinture Iftche, rayée de blanc, de rouge et de jaune^ contient toute une boutique d'armurier, des manches d'yataghans et de coutelas, des crosses de pistolets montrent le nez hors de ses plis. Trois gibernes, dont une de velours cramoisi agrémentée d'argent à la turque, contiennent les munitions de cet arsenal formidable; un petit godet de cuivre pour mesurer les charges de poudre se rattache à ce système de défense complété par une carabine reposant entre les jambes du matamore; des grégues bleues à l'orientale, des jambarts à dessins variés, d'épaisses sandales et un grand manteau écariate achèvent cet équipement compliqué, et qu'on croirait, dans son élégance barbare, dessiné par un costumier de théâtre.

Pour faire opposition à ce gaillard farouche, esquissons, d'après M. Valerio, les portraits de trois femmes de Bosnie (population catholique). — La première de ces beautés, si l'inscription tracée au bas de la feuille n'indiquait le contraire, a plutôt l'air d'une odalisque échappée au harem d'un pacha que la femme d'un chrétien : une calotte blanche

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bordée d*an galon noir et constellée de plusieurs rangs de pièces d'argent trouées se détachant sur une strie rouge'*, emboîte exactement le haut de sa tète, laissant libre le lobe des oreilles, derrière lesquelles pendent deux longues tresses de cheveux; cette coiffure, presque semblable à un casque, sied admirablement à cette physionomie noble, triste et douce, qu'éclairent deux yeux gris rêveurs, surmontés de sourcils d'un arc si pur, qu'ils semblent avoir été régularisés par le surmeth; TOrient et TOccident se donnent un baiser sur ses lèvres d'un tendre incarnat, et la placidité fataliste se mêle à la résignation catholique dans ce charmant visage si tranquillement beau; le col disparait presque sous un fouillis de grains de corail et de rassades, et des chaînettes, semblables à des jugulaires lâches, encadrent l'ovale de la figure et se rattachent aux boucles d'oreilles. — Nous avons vu de pareilles mentonnières aux juives de Constantine, et, comme ici, l'effet en était charmant. Une veste blanche historiée de galons et d'agréments noirs, une grande tunique de toile enjolivée de broderies de couleur au collet et serrée à la taille d*une ceinture rouge, composentce costume d'une simplicité et d'une noblesse rares. La main gauche, cerclée au poignet d'un bracelet de verreou d'émail bleu, joueavec le cordon en sautoir d'une bourse ou d'une amulette paiU letée de sequins. La main* droite pose fermement sur la saillie de la hanche. Les pieds, que n'a jamais déformés la chaussure, ont la sveltesse d^ extrémités des statues antiques.

Si cette beauté a quelque chose d'oriental, celle qui la

SM LES BEAUX-AATS EN BUROP&.

sait dans la coliectioa nous reporte ea pleîii moyen âge. ^ Vous ne vous seriez pem-étre pas imaginé que les modèles deHemling, de Lucas deLeydeet deQueoiin MeUis vivaient encore, et vous pen»ez que ces types d'une grâce gothique n'existaient plus que sur les volets des tryptiques et les retables des autels; H. Th. Valérie les a retrouvés intacts an fcmd de la Bosnie, et si nous n'étions pas sûr de la rigoureuse fidélité de ses dessins, nous croirions volontiers qu'il a copié à Taquarelle les peintures naïves de ces maîtres primitifs. Sur une calotte rouge, dont on n'aperçoit que la bord,- s'étale en bandeau un large mouchoir blanc qui laisse pendre jusqu'à Tépaule sa pointe brodée; par-dessus est jeté un gaxillon rose moucheté de fanfreluches bleues, dont Jes bouts retombent de chaque côté; une large étoile de saphirs, placée en féronnière, brille au milieu du front, des bandeaux nattés encadrent les tempes et les pommettes; un flot de soie, crinière azurée du fez, ondoie derrière Toreille, sous la transparence laqueuse du crépon; la tête, d*une ingénuité et d'une douceur charmantes, avecses grands yeux orangés, sa petite bouche d'un rose fin et sa blancheur délicate, a la grâce enfantine et mignonne des Jeunes saintes et des nobles damoiselles représentées dans les missels et les romans de chevalerie par les enlumineurs du quinzième siècle; un collier d'aigues-marines joue sur sa poitrine serrée au-dessous dusein par une sorte de brassière de vdours violet, cousue de galons d'or formant des zigzags el bordée d'une tresse cramoisie; la robe blanche, à manches larges, ornée de quetqiies arabesques d'or, et nouée à la tailie d'un

AQUARELLES ETHNOGAAPHIOUES. M»

fottlard eerise, deseend îasqu^au piedsi chauaBës de petites babouche» turques à liôuppes de soie*

La troîiîèaie a une coiffure presque pareille, sauf un rang de saqiÉiua percés qui frange le iaitouch; une pièce d'or d'un plus grand module» raUachée a la calotte par un fil de soie, pend sur le Irotii jusqu'à Tentre^soureil et produil un joli effet de luxe barbare; les yeux sout bleus et les cbeveux blonds, oi la physionomiot quoique cbarmaofte, respire une certaine résolutioD; la boucbe a de la sniorfia et le nss du caprice; ce n*est plus la résignation passive et la séréoitë presque animale des autres types. Des colliers de pâte du sérail, des pièces de monnaie enfilées et des verroteries bruissent et scintillent sur la gorge. La brassière est devenue une veste de velours nacarati résolûoient turque, ramages d'arabesques d*or; la robe s'est divisée en larges pantalons rouges. Quand les artistes du moyen Age voulaient peindre une Hérodiade, ils inventaient, dans leur ignorante fantaisie, un oosturoe oriental, mi-parit de getliiqueet de sarrasin, qui rappelle beaucoup celui de la femme bosniaque dessinée et coloriée par M. Valérie.

Passons de ces infantes au paysan slovaque d'Arva; c'est un jeune garçon è pfa3'âionomie ouverte et franche, mais dont le nés n'offre plus ces courbures héroïques des raœs d*Orieiit. Le type devient carré et camard et plus faonnéte*^ ment rustique. Un chapeau à larges bords, une chemise de grosse toile, un pantalon demi-«ollant autour duquel tour» uent des ficelles d'alpargatas, un caban d'uM épaisse étoffe brune, un ceinturon de cuir, remplacent le clinquant orien*

talet le papiilottement pittoresque de la coquetterie barbare; ce débonnaire Slovaque porte sur l'épaule, au lieu d une carabine incrustée, un paquet de Gis d*archal, et à son côté pendent, en place de gibernes, trois ou quatre souricières, comme il sied à un lointain descendant du preneur de rats de HammeK — Nous voici en pleine civilisation. — Regardez ce grenadier à la courte tunique blanche, au long pantalon bleu, à Ténorme^bonnet à poil, dont une branche de feuillage forme le plumet; il y a loin de là aux pittoresques bandits du banat et des frontières.

Sans négliger les races sédentaires, M. Valérie a étudié avec amour les populations tsiganes des Carpathes et de la plaine. En effet, rien ne peut séduire davantage un peintre que cette race bizarre et mystérieuse apparue en Europe vers le commencement du quinzième siècle et ne se rattachant à aucune souche connue. Faut-ii y voir la condescendance de quelque tribu paria de Tlnde, poussée loin de sa patrie par cet irrésistible instinct de migration qui saisit les peuples comme les oiseaux à certaines époques climatériques, ou ^eut-ôtre fuyant le mépris et Toppression des castes supérieures? Viendrait-elle d'Egypte, comme on le croyait vulgaifement au moyen âge? G*est ce que la science n'a pu encore décider, quoique les hypothèses plus ou moins ingénieuses aient été soutenues en divers sens. — Aucune civilisation n*a pu résorber ces hordes nomades qui flottant sur l'Europe comme une écume. — Comme les Bédouins» les Tsiganes de tout pays'ont horreur des villes et semblent étouffer dans les maisons de pierre? ils campent sous les toiles de

learschariols ou se terrent dans des trous, sous quelque touffe de broussaille, toujours à l'extrémité du village, au bout de quelque faubourg désert. Le bien-être et le comfort n*onl aucune séduction pour leur sauvage indépendance, et partout, en Espagne, en Angleterre, en France, comme en Bohôme, rous les retrouvez accroupis autour du chaudron où se prépare leur cuisine primitive : ces Tsiganes des Carpathes et de la Hongrie, nous les avons vus au barrio de Triana de Séville, à TAlbaycin de Cordoue, au potro de Cordoue, à la playa de San-Lucar, avec le môme teint de cuir tanné, les mêmes cheveux bleus, les mêmes yeux d'aigle, les mêmes haillons pittoresques.

M. Vaierio a reproduit à merveille ces visages de bistre, au nez busqué, que trouent, comme des jets de flamme, des regards d'une clarté et d'une fixité inquiétantes, et autour desquels se tordent en fines annelures d'étroites mèches d'un noir de jais, rebelles au peigne et au fer; ces cols et ces poitrines d'un brun violâtre, qui semblent avoir été brûlés par le soleil caustique de Tlnde et en garder l'empreinte indélébile. Quels tons fauves, rances, déteints et rompus il a su trouver pour ces squalides défroques, où pointe cependant à travers la misère une velléité de coquetterie sauvage! Parmi les têtes de femmes; une surtout nous a frappé : ~ c'est une jeune fille tsigane, coiffée d'un bout de foulard jaune, et brune de ton comme une Indienne du Malabar ou de Ceylan; l'ovale du masque est très-allongé; le nez mince et fin d'arête a une noblesse singulière; un demi-sourire erre avec mélancolie sur les lèvres presque vio-

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lettes comme celicv d'une négresse, et les yeux vous «râversent rame par leur éclat steliaire et leur pénétraUoa fa^ tidique : ce sont bien Ut des prunelles qui doivent lire couramment dans les astres et danâ l'avenir* — Les piaqui* gnoBs, les forgerons» les musiciens abondent; car tout Tsigane se mêle d*un de ces métiers et souvent les professe tous trois. Avec quelle indolente rêverie ce Bohème au teint couleur de revers de boite penche les longues boudes de ses cheveux sur son violoncelle! comme il s'endort et se berce dans sa musique! Eu le dessinant, H. Valerio'a dû se souvenir du Llied de Lenau :

« En passant au milieu des bruyères, j'ai trouvé trois Bobémiens couchés sous un saule.

f L'un d'eux, tenant son violon, jouait à la lueur des derniers rayons du soleil un air plein de feu.

« L'autre fumait sa pipe et, aussi tranquille que s'il ne hii eût rien manqué sur la terre, regardait sa fumée se disp^^er mollement dans les airs.

• Le troisième dormait nonchalamment; sa cymbale était suspendue à un arbre ausiessus de sa tête. Le vent jooait à travers son instrument, et un rêve ineffable charmait son âme.

« Cependant leurs vêlements n'étaient que des haillons mal assortis; mais, dans Tivresse de leur indépendance, ils narguaient ta misère ainsi que l'injustice du sort.

« Ils m'ont enseigné trois fois comment, si le sort nous trahit, on peut le mépriser trois fois en fumant^ en jouant et en dormant.

AQUA&SLLES ËTBNOGRAPllIQUSS. 3tS

« J'ai loQglemps peocbe la té<e hors de la voiture pour coQt^aipler ces Bobéiuieiis, dont les visages brans, les longues boucles de cheveuK noirs soat encore présents à ma pensée! »

— Leâ aquarelles de M. Valérie, d'après les Tsiganes, tra^^ attisent admirablemeat ces vers.

11 serait à désirer qu'un pareil travail ethnographique fût entrepris sur les peuples qui offrent entore des physiononues earactéristiques et des types que le mélange des races, amené par la civilisalion, ne tardera pas à faire disparaître. Le genre humain retrouverait là ses archives.

LES POPULATIONS DES PROVINCES DANUBIENNES EN i 854

Nous avons ici môme rendu eompte du travail si impor^ taaft, au point de vue de lart et de Tanthropologie, accom* pti par M. Th. Valérie dans les {HTovinces semi-orientales de la monarchie autrichienne, la Hongrie, la Croatie, les frontières militaires, celles de Bosnie et de Transylvanie* H. Vt* Imo a réuni et fixé des types caractéristiques et eurieia, des costumes sauvagement pittoresques, qui ne tanieronl

pas à dtsparaitre sous le niveau de la civUisatioa, et dont ses aquarelles seront bientôt le seul témoignage ; aucun peintre ne s'était jusqu'à lui hasardé à travers ces plaines immeeses où galopent des bandes, de chevaux en liberté ; ces landes de bruyère où le Tsigane joue du violon sur le seuil du cabaret hanté par les bandits ; ces pustas que domine le berger rêveur, immobile comme une statue sous son épais manteau imperméable à la pluie, dont les flls grisâtres hachent le ciel brumeux; ces marécages drapés d'herbes aquatiques; ces routes, ornières de boue qui cabotent si durement le chariot de poste attelé de petits chevaux échevelés et maigres. Outre le talent de Fartisto, il faut une véritable vocation de voyageur pour affronter et supporter les fatigues, les privations, les ennuis et môme les dangers d'explorations pareilles : ces qualités, M. Valerio les possède au plus haut point. A peine revenu d'un voyage périlleux pendant lequel sa patience à souffrir eut plus d'une occasion de s'exercer et qui eût dégoûté tout autre, H. Valerio ne put résister à cette idée que Tarmée irréguliére turque devait avoir rassemblé dans les provinces danubiennes le ban et l'arrièreban de l'islam, et qu'il trouverait là une ample moisson à faire de types rares ou inconnus, dont chacun, en dehors de cette circonstance, exigerait, pour être recueilli, un long pèlerinage en des régions d'abord difficiles, sinon impossi* blés. C'était une belle occasion de continuer le portefeuille ethnographique et anthropologique déjà si riche et d'ajouter à ces races presque inédites de nouvelles variétés de Tespéce humaine.

ÂQUÂftELLES ETHNOGRAPHIQUES. 505

Chargé d'une mission d'art et de sciences par M. le ministre de rinstruetion publique, M. Valerio partit et exécuta son travail pendant la guerre et au milieu de l'épidémie qui dévastait les bords du Danube, exposé aux balles des Russes et aux miasmes du typhus et du choléra, avec ce sang-froid que Ta mour de l'art donne aussi bien que l'héroïsme guerrier.

L'attente de H. Valerio ne fut pas trompée. La guerre, soutenue si énergiquement et si courageusement contre la Russie par la Turquie, avait amené sur les bords du Danube une partie des populations mahométanes de l'Asie et de l'Afrique ; si les armées composées de la sorte laissent à désirer sous le rapport de la discipline, elles sont faites pour charmer l'artiste par leur étrangeté pittoresque. Dans ces bandes irrégulières on trouvait pêle-mêle des Arnautes, des Zebecks, des Anatoliens, des Kurdes, des Arabes de Damas, des Égyptiens, des Nègres de la haute Egypte, du Sennar et du Darfour, des hommes de l'Yémen, et même des Indiens ; toutes les nuances possibles de l'épiderme humain, à partir du blanc olivâtre Jusqu'au noir le plus sombre, en passant par le brun, le hâlé, le jaune, le cuivré et leurs décompositions ; toutes les armes sauvages et barbares, depuis le long fusil incrusté de nacre, et de corail jusqu'à la zagaie et au bouclier de cuir d'hippopotame : yatagans, kandjiars, kriss, masses d'arme, pistolets à pommeau d'argent, panoplies bizarres dont les amateurs ornent à prix d'or leur cabinet, et qui sont encore en usage parmi ces hordes entièrement étrangères à la carabine Minié ; toutes les variétés imaginables du vestiaire oriental avant la réforme, turbans,

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keffiëe, chachias, bornoos, Gafetans, ddlmmns» gandonras, vestes brodées et sootacbëesy oaiiiittres de soie et de eacbemtfe» fustanelles, cartouchières de marequia» casques à poiate sarrasiiie, gorgerins de mailles et attires ajusteneiils à feire déliier un peintre de joie.

Souvent M. Valorto rencontrait dans b campagne des bandes de bachi^bouisucks. — Le timbalier marchait en lite, tenant entre les dents la bride dn ^eval et frappant à coups redoubles snr deux petites timbales attachés deobaque côtés de la selle et ayant au plus là dimension d'une a»* siette; puis venaient à la file des cavaliers à figure basanée, vêtus de manteaux rouges bordés de fourrures, armés de longues lances de bambou enjolivéesi près de la pointé, d'une houppe de plumes d'autruche. Leurs petits chevaux à la crinière pendante, à la raine farouche, étaient caparaçonnés de vieilles tapisseries dont tes lambeaux effilés et effraa* gés traînaient presque jusqu'à terre, en sorte qu'on voyait à peine les jambes de Tanimal. Sur le flanc de la file gam* badait et grimaçait le bouffon, chargé d'égayer perses laszi les ennuis de la route. Decamps se croisant avec la patrottiHs turque dans les étroites rues de Smyrne ne devait pas ètm plus heureux que M. Valérie.

D'autres fois, c'était un araba transportant sous escorte le sérail d'un pacha, — quel hwreux motif pour un peintre que ce char à bœufs chargé de femmes voilées et suivi de cavaliers aux costumes étranges ! — - ou bien un bivac in* stalle avec toute T insouciance orientale: le pilaf ou le café se faisant sur un feu de broussailles où les pieds pâles des

AQUARILLES ETHNOGRAPHIQUES. 3d7

cftdatrres mid ensevelis sembieet vduloir S6 réchauffer; ou «Boore «Bd senUnélie égyptienne tu teint de bisu^ ia tAte eoifiëe du fez et. enveloppée d'une bande d'étoffe roulée en capuehe» veillant, dans sa capote militaire, près d'une gué* rite formée de roseaux et de bottes de paille, au milieu ée (plaiees marécageuses où les brumes malsaines s'éulent sur les eaux plombées.

Le camp turc présentait un aspect des plus pittoresques. €eite série de tentes coniques d'un vert pâle usé par le sol leai» ces huttes de paiJIe entre lesquelles circulaient ces pbfi" sionomies bronzées, ceshommesà Fair calme, grave, résolu, mêlant l'aceompiissement de leurs devoirs religieux à leur» obligations militaires, donnaient au campement quelque chose de tout particulier. Au milieu do soldats qui manœu* vraient, faisaient la cuisine, allaient chercber de Teau, fendaient du bois, ou préparaient des fours dans le sable pour y faire cuire le pain, on en voyait d'autres se détacher d'un groupe, étendre leur tapis, s'agenouiller, incliner le front Jusqu'à terre, invoquer Dieu en chantant lentement d'abord et en accompagnant leuc prière d'une oscillation de corps, à ia manière des derviches hurleurs, puis s'animer, se balancer et tirer du fond de leur poibrine ces pieux rugissements que nous avons entendus au iekké des derviches de Scutari, sans faire naître un sourire de raillerie ou d'incrédulité sur les lèvres de leurs camarades, dont plusieurs cependant ne suivaient pas le même rite. Le sérieux musulman ne ^sourcillait pas i ces pratiques étranges, à ces exereices divers, faîl5 au milieu d'un camp.

Le long du Danube, des spirales de fumée sortant dn sol indiquaient les fours treusës dans le sable et chauffés avec des roseaux, où les Égyptiens faisaient cuire leur pain, à moins qu'ils> ne se contentassent de galettes torréfiées sur des plaques de tôle.

Tout en nous montrant les aquarelles et les croquis de son portefeuille, M. Valérie nous racontait les péripéties de son voyage, entre autres son arrivée à Stlistrie. Quand il se présenta devant la ville si héroïquement défendue par Moussa-Pacha, les portes étaient déjà fermées, la nuit tombait, le temps était froid, sombre; le vent s*engouffrait par rafales dans les fossés et prenait en écharpe le pont-levis conduisant à la porte devant laquelle grelottait le voyageur arrêté. La porte avait été percée de neuf boulets pendant le siège, et les deux trous du bas servaient de guichets pour examiner les gens du dehors ou parlementer avec les gens de Tintérieur. M. Valerio fit expliquer par son compagnon qu'il avait des lettres de recommandation pour le pacha et qu'il désirait qu'on les lui remît pour hâter son entrée dans la ville.

Après vérification des lettres, on fit passer à Tartiste et à son interprète, par les ouvertures des boulets, des pipes et du café, en les priant jle prendre patience, qu'on était allé prévenir le muchir (officier supérieur). Pendant qu'ils se morfondaient sur ce malheureux pont-levis, arriva un aide de camp d'Omer*Pacha, se rendant en courrier de Bucharest à Sébastopol, crotté jusqu'à Téchine (il venait de traverser, à franc étrier et par une pluie battante, les plaines

de la Valachie), et affublé de la façon la plus bizarre : un keffié arabe jaune et rouge, à longues franges de soie, lui couvrait la tôte, retenu autour des tempes par une corde en poil de chameau, tandis que le bas encadrait sa figure, ne laissant passer que le nez et une paire d'énormes moustaches; une grande redingote boutonnée jusqu'au menton, un sabro turc, des pistolets à la ceinture et de longues bottes montant à mi-cuisse complétaient raccoutrcment du courrier, mais le tout tellement couvert de boue, qu'il était impossible d'en discerner la couleur.

L'aide de camp déclina son nom et dut attendre aussi l'ouverture de la porte. On passa de nouveau du café et des pipes par les trous de boulets, et il fallut se contenter de l'éternel refrain des Turcs: Pekiy pefci.' (Patience, patience!) qui va si bien à leur quiétude fataliste, en attendant l'effet ides négociations. Cependant le vent soufflait plus âpre et plus aigre que jamais, et les voyageurs, à demi gelés, s'étaient adossés contre la porte pour s'abriter un peu. Enfin, au bout d'une heure, les clefs arrivèrent; mais, soit maladresse, soit erreur, elles embrouillèrent la serrure, qui se brisa après une demi-beure de résistance, laissant enfin libre l'entrée de Silistrie. Ces manœuvres avaient pris du temps, et il était déjà dix heures et demie.

Précédé d'un pandour nègre armé jusqu'aux dents, et suivi de son interprète, H. Valérie se rendit chez le commandant militaire de Silistrie, qu'il trouva, après avoir monté un escalier vermoulu, au premier étage d'une méchante maison, dans une petite chambre éclairée par une

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51« LKS BEAUX- Ai^TS EN BUROPK.

chaDdelle YacilUnte. Le pacba était ub homme d'une pby* sioiiomie iioble« grave et rd^ieuse ; ë$sks lea jaabos croisées sur soB divan, il «égrenait ub chapelet d*aaibre; H it apporter des pipes et d« café, céremoBie à laqurile rboKE^pitalité turque ne manque jamais.

La chambre habitée fiar le pacba avait à peu près sept pieds de Icmg sur six de large. Les fenêtres ganiies de papier liTraient en quelques endroits passage au vwit, qui faisait trembloter la flamme de la ebandeUe; les murailles crevas sées n'avaient pour tout ornement qu'une giberne, une paire de pistolets et un sabre turc avec son ceintaron. Tout le mobilier eonsistaiten une oiauvaise taUe de bois chargée de quelques livres frugalement mêlés de pommes, «ne ff trsde de planches n^ligemment recouverte de qudquee bouts de tapis et une valisa de cuir jetée dans un ooin : par la no* dite de ce logis» M. Valérie comprit quel gite pouvait lui échoir, même avec la reeodQAmanëatioB du paeba.

Le lendemain» au jour, l'artiste put juger des désastres que la ville avait eus à supporter etse faire une idée du cou« rage et du dévouement qui avaient dft animer i^d^enseors de Silistrte pour soutenir victerteusement une lutte si inhale; les maisons esk ruine, criblées paries beulets, les toits effondrés, les minarets des mosquées abattus on éekan* crés, tenant à peine au corps de Tédifice par quelques assises et que le vent menaçait à chaque instant de jeter bas, témoignaient de Fopiniitreté de l'attaque et des ravages da siège. Le sol était jonché de boulet'^, d'éclats de bombes, d'obus, de penades et de projectiles de toute sortes. Les

AQUARELLES EfUtOGRAPaïQUES. 511

Russes avaient fût à rinpraiabl« Sttistrie un pavé de iér. -*• Le tjpfaus sévissait avec violence. De tous côtés, on ren* cottlrait, portés sur des civières» de pauvres diables enveloppés d'un linceul attaché an ool el avx pieds par une corde, qne Ton çondoisait au cimetière. — Prôe de TArab-Tabia (tort d<Hninaiit Silistrie), le cosur de l'artiste se serra est voyant ce tmrain îonehé de débris^ labouré paria mitraille, parsemé de firagmenta de bombes» bossue de petits monti* cuks desquela sortaient quelques planches indiquant la sépulture des héroïques défenseurs do la redoute, heureux du moins d'être tombés glorieusement sur le champ de bataille» au lieu d'avoir été décimés par la maladie.

La mortalité était grande dans le camp des irréguUers eoLposés à toutes les intempéries de l'air et installés avec une n^igenee iataliste. Les malheureux malades qu'on menait à l'hôpital sur des chevaux, souvent par une pluie torrentielle, y arrivaient à l'état de cadavres ou tombaient sur le bord du chemin. Ces scènes navrantes étaient contemplées par kurs camarades avec cette proioade indifférence pour la vie qui distingue les musulmans et qui finit par vous gagner^ Leur oaurago moral, leur exaltation religieuse, n'en recevaient aucune atteinte. — S'ils regardent mourir les autres froidement, ils savent aussi quitter la vie avec le calme le plus stoïque. Un jour, M. Valerio, se trouvant au camp des baclii bomoueks, où il avait chercbé un abri contre la pluie à rentrée d'une de ces huttes souterraines que nos zouaves ont imitées devant Sébastapol, aperçut un jeune Arabe» maigre, p&le, soutenu par deux de ses camarades, et telle-

ment marqué du cachet de la mort, que Tartiste s'approcha de lui et fit demander ce qu'il avait par son interprète. On lui dit qu*il était attaqué du typhus, et à Toffre des soins d'un médecin français faite par H. Yalerto, l'Arabe répondit : <t Le meilleur médecin c'est Dieu ! » Le pauvre diable avait raison, car une heure après il était guéri de tous ses maux, et une légère éminence de terre fraîchement remuée désignait sa fosse à l'entrée de la cabane, car les bachibouzoucks ne prenaient pas toujours la peine de porter leurs morts au cimetière, et les enfouissaient négligemment au seuil de leurs cahutes, sans souci des miasmes qui s'en exhalaient et redoublaient la violence dé l'épidémie.

C'est dans des circonstances pareilles que M.Valerioa fait, d'après nature, trente-cinq grandes aquarelles dont vingt-trois terminées et les autres plus ou moins avancées, «ans compter trente-sept dessins ou croquis représentant non-seulement les types principaux, mais encore toutes les variétés imaginables de races. Bien que ses aquarelles aient une grande tournure et soient lavées avec une vigueur de ton que Decamps seul pourrait surpasser, H. Valerio n'a pas «berché exclusivement le côté pittoresque. Sans sacrifier l'effet, il a mis dans ses têtes une exactitude de ressemblance qui leur donne une valeur anthropologique. Le savant, occupé de ces sortes de recherches, y trouvera les détails anatomiques et les particularités de conformation qui f^parent les races les unes des autres et permettent d'en suivre la filiation. Le daguerréotype ne serait pas plus JHste

et ne reproduirait pas la couleur, si nécessaire et si caractéristique dans de semblables études.

Les bachi-bouzoucks peuvent se ranger dans trois catégories principales : le bacbi-bouzouck albanais, le bachi-bouzouck nègre de la haute Egypte, le bachi-bouzouck kurde, sans préjudice des variétés syriennes ou arabes.

Gomme conformation typique, le bachi-bouzouck albanais a la face allongée, le nez en bec d'aigle, Tare des sourcils très-prononcé, les paupières épaisses et voilant Tœil, les cheveux pendant en mèches plates, Texpression décidée et volontiers féroce. Le costume se compose du fez, de la fustanelle, d'une longue veste blanche, d'un caban de couleur foncé et d'un musée d'artillerie passé dans la ceinture; la plupart du temps les pieds sont nus. — Le bachi-bouzouck nègre, selon la région d'où il arrive, varie du chocolat au noir bleuâtre, se rapproche ou s'éloigne du type caucasique, abaissant ou redressant son angle facial : tel a le museau d'un singe, tel le profil d'un oiseau; d'autres ont des traits purs sous leur masque sombre : nous en avons remarqué un dont la laine frisée 'en petites boucles ne commence qu'à deux pouces au-dessus des oreilles, et couvre le sommet de la tôte comme une petite calotte; rien n'est plus singulier : les vastes grègues turques, la veste soutachée, la ceinture bariolée et hérissée d'armes, forment, avec des caprices individuels, le fond de leur costume. Le bachi-bouzouck kurde a la figure maigre, presque triangulaire; le nez, long, mince à sa racine, s'arrondit et devient charnu par le bout; Tœil est triste, le regard noir, la physionomie cruelle sous une u. 18

apparence ëniwtm tt apalbiipiew Is vétenieQt eanablia ea caleçons de toile, en mantaaoxëft ltia»affilodiéai;«'e84aasa« rémentfeplussanvsgaet bplusîliftadpbiiabie te trois.— Chez \n\, le brigasd ae méie eaa de iortea prAfortioasatt seKiat*

L'Arabe se éistiBgve par ia MUesaa de aes Imts, la hauteiir de son inmt> ta linpidUë da son CBÎlet sob expression d'entiiousiasne religien. Le keffié rei^a «t jause avee aes franges pendantes, ta d»aehia eardée par la eerde de poil de eliameatt, eafadreoi tMeaces Mlea tâles ardoites ei patmes, efflpfeinies des naétaneolies du désert et de la foi ro- Iraste des preiMers le«pa de f islan. Le Tnre da Marée, *vec sa hcè maigre, eeseusa» plaquée de tona rougeàtres» ses ereittea éraaéea ^ son nea de travers, présente «n earaelàre de résekiCiom goguenarde tout différent. Le Turc des côtes de la m^Nom» par ses pemmetlaa large&et saitta&tes, ses oreilles détacbées de h tèle, sa mine sooabreetientrogBée, feit presseirtir déjà le type latar. lie Twre faulgar» est presque VR Rosse. — Sftrevtticbe, TArabe de Bi^gdad a la fièreélé» ganced^u» ealîfe des Jlftlfeat maicuàr, et soasaaa oostmee à dem eerepéen, ie fellab d'Égjfpta a Vatthnde de figares hîére g ty ph wpics. te tekrt de graait brùlé^ les yeux oblkpies et la influe indéfinissable des sphinx.

Si Vtm veut tenir ceasple de la répugiianes qu'ont les musirlmens pevr poeer, par suite de teuis idées religiMses et de leurs préfvgés soperalitieux,^ le mérite de H. Valérie a*'en accrottra censidéraMeraent. Ceux-là senla qui (mi veyagê en pays maheméfa» savest h patiesee, ta aéduetioa» Topi-

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niàtreté et même le courage dont a besoin de s'armer tout dessinateur pour le moindre croquis : le Koran proscrit comme acte dldolâtrie toute reproduction de la figure humaine, et les Orientaux ne manquent pas de dire aux peintres qu'ils voient travailler : — Que feras-tu au jour du jugement, lorsque tous ces corps te demanderont une âme ? — Ils croient aussi que toute personne^ tirée en portrait meurt dans Tannée. Il est bien entendu que ces préjugés ne régnent que parmi le peuple ; mais c'est là que se rencontrent les types les plus caractéristiques, les physionomies les plus originales et les costumes conservés dans leur pureté primitive.

Sami-Pacha, le gouverneur de Widdin, a posé complaisammcnt pour H. Valérie : c'est une belle tête, intelligente et fine, encadrée par une légère barbe blanche et marquée d'un cachet de suprême distinction ; on voit que la civilisation a passé par là. — Sur le premier plan, des hommes préparent le café près d'un cadavre qu'on devine sous le manteau qui le recouvre; au fond, des Amantes chargent leurs armes et regardent par les embrasures.

Mais nous n'avons pas besoin de pousser plus loin cette nomenclature incomplète. M. Yalerio a fait un choix de ses plus beaux dessins, qui ont figuré à l'Exposition universelle de peinture et de sculpture, où ils ont excité l'intérêt des artistes, des savants et des gens du monde.

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