‹ Les beaux-arts en EuropeChapitre 6 sur 16 · MM. LANDELLE — COUTE — DUVEAU — • EUGÈNE CIBAUD · texte numérisé non relu

MM. LANDELLE — COUTE — DUVEAU — • EUGÈNE CIBAUD

CH. GIRAUD — GARCm — ISAHBERT —

LUMIHAIS — EDOUARD FRÈRE — MORAIN — PEZOUS — I^AUVELET

Chaque peintre imprime son propre caractère au sujet qu'il^raite, et c'est là ce qui fait l'immense variété de Tart. Autant d'hommes, autant d'aq[)ects différents du môme motif. M. Landelle a pour principale qualité la grâce; c'est là sa dominante, ponr emprunter un terme au vocabulaire fouriéri$te. Il teint toul ee qu'il fait de cette nuance, et ee

n'est pas nous qui l*en blâmerons. Le plaisir des yeux est peut-être trop dédaigné aujourd'hui en peinture, sous prétexte do style, de caractère et de vigueur. De plus sévères reprocheront sans doute au jeune artiste d'avoir» dans son Repos de la Vierge, trop sacrifié au joli : sans doute il y a loin de sa charmante Madone à la peau rose et blanche, à Télégance un peu mondaine, aux Vierges de l'école byzantine, dont la tète hâlée, ouvrant de grands yeux noirs fixes, se laisse voir par les découpures d'une carapace d'or et d'argent, et qui soutiennent sur leur main maigre un petit Jésus hagard et farouche ; mais est-il bien nécessaire de reproduire ce type, l'idéal et l'expression d'une époque demr-barbare? ne peut-on rendre cette scène divinement familière d'une façon plus enjouée et plus tendre? Pourquoi ne pas parer de toutes les grâces et même de toutes les coquetteries celle pour qui les litanies épuisent l'écrifl des comparaisons orientales, la Dame du ciel que le moyen âge aima d'un amour platonique, la fleur et le parfum du catholicisme ? C'est le cas de dire : Manibus date lilia plenis. Cherchez les tons les plus frais, les plus purs, les plus suaves de la palette pour les lui offrir en bouquet.

Outre le Repos de la Vierge, M. Landelle a exposé plusieurs portraits à. l'huile et au pastel, portraits d'enfants et de jolies femmes, entre autres ceux de mademoiselle Delphine Fix, de la Comédie-Française, et d'Alfred de Musset, toujours jeune comme sa poésie. Mademoiselle Fix a une physionomie fine, moqueuse et spirituelle, qu'il n'est pas facile d'attraper ; le sourire voltige comme une abeille au

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dard piquant sur ses lôvres roses, que plisse une délicieuse petite moue fantasque; Tceil étincelle de malice entre ses franges de cilsnoirs; maisc'estt'espiôgleriede l'ingénuité, qui n'altère en rien le caractère virginal de la tète. H. Landelle a très-bien saisi cette double expression. Alfred de Musset ne ressemble plus à cette belle médaille de David, qui lui donnait Tair d'un Apollon byronien; il a laissé pousser sa barbe, mais à travers le gentleman on devine tout de suite le poëte des Contes d'Espagne et d'Italie, du Spectacle dans un fauteuil, des Nuits de mai et de novembre, le génie qui a adressé au séducteur don Juan les deux cents plus beaux vers peut-être de la langue française.

M. Comte, un des élèves de Robert-Fleury, a exposé Henri III et le duc de Guise, un vrai tableau d'histpire, quoique la toile n'ait que les proportions du genre. Ils se rencontrent au pied du grand escalier de Blois, avant d'aller communier ensemble à Téglise de Saint-Sauveur, le 22 décembre 1588, veille du jour où le ducde Guise fut assassiné. La scène a toute la vérité d'une chronique écrite par un témoin oculaire : la neige étend son blanc tapis dans la cour et accuse de ses filets d'argent les saillies de l'élégante architecture du château. Henri IIF, tenant à la main son livre de messe relié en velours bleu, pommadé, pincé, busqué dans son étroit pourpoint, avec la physionomie que lui dessinent les Tragiques d' Agrippa d'Aubigné, physionomie astucieuse, efféminée et cruelle, reçoit d'un air impassible le salut contraint du duc. Derrière le roi marchent les seigneurs, revêtus de ces costumes si pittoresques et si riches

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de la cour des Valois; le grand Balafré est suivi de se^ gentilshommes; de part et d*aatre Ton s'observe, on tâche de lire dans le jeu de Tadversaire. Les passions les plus vives et les plus atroces palpitent sous ces apparences froides. — En effet, demain le duc de Guise sera dagué à la porte d'un appartement du château, et avec lui finira la gloire de Tilluslre maison de Lorraine. Henri III, à peine rassuré, regardera d'un œil oblique le Corps de son adversaire étendu sur le parquet et menaçant encore. Figures. eostomes, architecture, tout dans le tableau de H. Comte, est rendu avec un dessin juste,, fin et précis, une couleur vraie et rare en même temps. H est difficile de mieux saisir Tesprit d'une époque.

Un autre tableau de l'artiste nous montre comme épilogue de la tragédie l'arrestation du cardinal de Guise et de d*Espignac, archevêque de Lyon, après l'assassinat du duc de Guise. L'aspect de cette toile est très-original : une galerie ouverte et soutenue de piliers permet de voir en abîme les toits, les pignons et les clochers de la ville, tout enfarinés de nelgê sous un ciel opaque d'hiver; par cette galerie on entraîne vers leur prison les deux prélats, que précède un homme secouant un trousseau de clefs et riant dans sa barbe d'un si bon tour. Le même sentiment de couleurjiistoriqueet locale qui distingue Henri III et le dw de Guise anime cette scène complémentaire. — Voilà du romantisme comme l'entendait Henri Beyie, c'est-à-dire la vérité sans emphase de rhéteur, sans pose académique, sans oripeaux de théâtre : il eût aimé ces deux toiles de H. Comte, lui qui demandait.

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à la place des insipides imitations racinîesnes, en vogue à répoqae où il écrivait, une tragédie des états de BIoîs en

prose!

Le Joueur de basse est un de ces sujets que les peintrsa affectionnent, et qui a suffi, malgré son insignifiance apparente, à produire eent ehefs^^œuvre. La basse, cet éléphant, ce manoanouth des instruments à cordes, a de si beaux tons de terre de Sienne brûlée, les S des &mes s^ découpent d'un trait si net, la colophane de l'archet y répand une poudre si blonde, que c'est un vrai plaisir de la peindre. Faites pencher sur le coffre sonore un muttcieii bien recueilli, bien fervent, bien enivré du vieil air qu'il joue, et vous aurez un tableau charmant comme celui de M. Comte.

Après une excursicA dans la grande peinture historique, M. Duveau, qui semble avoir abandonné définitivement la Bretagne, arrive avec une toile de genre représentant les Sept Péchés capitaux. C'est un très-bon thème à développer : chaque vice a pour symbole une femme plus ou moins jolie, entourée d'attributs, qui déploie ses tentations vis-à-vis d'une jeune àme : TOrgueil se rengorge, à côté de son paon à la queue étoilée, dans ses brocarts égratignés de lumière; la Paresse s* accoude nonchalamment sur des coussins, ^'Kvariee fait scintiller des pièces d'or, la Luxure soulève la gaze de son sein, la Gourmandise offre des corbeilles planes de fruits rares, la Colère crispe ses sourcils, FEnvie Qiord sa lèvre bleue de venin et tâche de sourire en se dissimulant derrière les groupes de péchés plus aimables. Le

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composition est bien ordonnée quoiqu'un peu théâtrale, Taspect général étoffé et riche ; seulement il faudrait éteindre quelques luisants plombés qui donnent de la lourdeur aux figures et aux draperies. On s'arrête avec plaisir devant le Berceau vide, une idée touchante bien rendue.

De Paris à Cadix est le titre d'un livre de H. Alexandre Dumas; c'est aussi celui d'une toile de M. Eugène Giraud, amusante comme une page de l'illustre romancier : la petite caravane, composée d^Alexandre Dumas, du jeune auteur de la Dame aux CamelliaSy de Haquet, de Louis Boulanger, de Desbarolles, s'est arrêtée pour laisser a Giraud le temps de prendre un point de vue; le paysage en vaut la peine : des fissures du roo surplombant l'abime bleuâtre jaillissent, comme des poignards, les feuilles de fer-blanc de Taloés; la route étroite taillée en corniche laisse à peine la place aux sabots des mules le long des parois de la montagne; c'est un de ces sites préparés pour les embuscades des bandits où jadis le voyageur pouvait lire de cent pas en cent pas ces inscriptions peu rassurantes : — aqiii matunm a un hombre — aqm murio de man airada, — et s'attendre à voir paraître José Maria, Palillos, ou Polichinelle, héros de grand chemin dont la légende célèbre encore les exploits : mais l'Espagne se civilise, au grand détriment delà couleur locale, et l'artiste taille son crayon pour un croquis d'album là où il eût fait jouer le chien de sa carabine. On connaît le talent de Giraud comme portraitiste : la ressemblance de chaque personnage est parfaite.

11 semble entendre cliquer les castagnettes et gronder les

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tambours de basque en regardant ces belles filles qui marquent de leur petit talon de satin le rbythme du zapateado ; comme elles se cambrent passionnément» renversant sur leurs épaules leur épais chignon piqué d'une rose ! comme elles font bouffer leurs frissonnantes jupes aux couleurs vives! quelle joie, quelle ardeur, quelle turbulence, quelle étincelante lumière! Peut-être objecterez-vous quecescostûmes sont bien frais, bien brillants pour une cour d'auberge. Supposez que la Petra Camara et TÂdela Guerrero en tournée répètent un pas dans le patio d'une posada d'Andalousie, et la critique tombe d'elle-même.

Le portrait de S. k. L madame la princesse Mathilde est une excellente chose. Le pastel y atteint toute la vigueur de l'huile : le pur profil de la princesse se découpe avec une fermeté de médaille et une singulière puissance de relief. L'artiste n'a pas flatté son auguste modèle ; son portrait est sincèrement beau, sans coquetterie, sans manière, sans abus de tons de roses ou veloutés, et traité d'une façon toute magistrale.

Les acteurs ont, pour ainsi dire, deux visages, le visage de ville et le visage de théâtre, ce qui rend leur ressemblance ordinairement très-difficile à saisir. Dans le portrait de Mélingue, H. Eugène Giraud a su fondre cette double physionomie avec un rare bonheur : c'est d'Artagnan et c'est Mélingue ; tous peuvent le reconnaître, et ceux qui le voient dans l'intimité, et ceux qui ne l'ont aperçu qu'au delà de cette étincelante ligne de la rampe, conduisant une des [^Tandes épopées dramttiques d'Alexandre Dumas. Ce por- II. 7

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«iO LES BEAUX-A&Ta Ilf BOROPB.

trait est «a pastel, comme oriui de S. A. I. la prineesse liathitde* H. Eugôtie Giraud se place à eôté de M. Maréchal pour la vigueur avec laquelle il manie ees crayous colorés, si mous et si friables entre les doigta des autres : il a représenté Hélingue sous le costume de Salvator Rosa,*— un des beaux rôles du eomédien, artiste aussi et sculpteur plein de

H. Ch. Giraud a letempérament voyageur; il a vu taïti, cette Cythére océanique, et nous nous souvenons d'un charmant décaméron canaque qu'il exposa à Tun de ces derniers salons. Il a peint cette année la Fin de la guerre de Taïti, Tamiral Bruat étant gouverneur. Voici le bulletJD de cette victoire: « Le capitaine de corvette Bonard enlève le fort Fantâhua, dernier retranchement des Indiens, fait exécuter une fausse attaque qui occupe Tennemi pendant qu'une colonne conduite par Tlndien Tariérii prend le fort à revers et parvient à escalader le roc à pic, au moyen de cordes et en se hisant à force de bras, n'ayant, pour appuyer les pieds et franchir une distance de cent cinquante mètres, que les roches nues et quelques touffes de verdure.

Le paysage a un caractère tout particulier et tout local, qui ne sent en rien la fantaisie : Ton comprend à la manière dont il Ta peint que Tartiste a pratiqué familièrement cette nature. Les petites figurines qui grimpent suspendues à un fil le long des parois abruptes de la montagne sont touchées avec beaucoup d'esprit et une grande Justesse de mouvement. H. Cb. Giraud peint aussi très-bien les intérieurs. On n'a pas oublié V Atelier, exposé il y a quelques années ; la

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Salie à manger de S. A. I. madame la princesse Mathilde rappelle, pour la cooleor, la finesse et le sentiment des élégances modernes, les aquarelles où Eugène Lami raconte si fashionablement les scènes de la haute vie anglaise : les personnages, Tarchitecture, les fleurs, tout est rendu avec une grâce spirituelle et légère.

Pendant U peste qui fit tant de ravages & Florence en 1548, une société déjeunes gens et de belles femmes quitta la ville empoisonnée, et alla s'enfermer dans une maison de plaisance aux grands arbres ombreux, aux terrasses de marbre, aux vases pleins de fleur», pour tâcher d*oublier le fléau en racontant des histoires que Boccace a recueillies, et qui composent le Décaméron.

C'est le moment du départ qu'a choisi M. Garcin. Au fond. Ion aperçoit la façade triangulaire de Santa Maria Novolla ; un char, traîné par des mules, emporte les jeunes hommes et leurs belles; des corps morts et des mourants jonchent les dalles de la place. Espérons que la peste no touchera pas de son aile léthifère ces natures charmantes qui la fuient dans les plaisirs, et ne voudra pas tatouer de son noir charbon ces délicats et purs visages. Il y a chez M. Garcin un sentiment tPès-vif et très-fin du moyen âge italien; si élégant, si gracieux, si différent du nôtre. On voit à sa manière qu'il a étudié avec amour les délicieuses fresques de Benozzo Gozloli au palais Ricardo. Nous lui reprocherons cependant une gracilité un peu sèche et une pâleur de ton qui sent plus la peinture à Teau d'œuf que la peinture à rhulle. Peut-être ce défaut, si c'en est un, est-il volontaire, et Tariisie a-t-il

voulu caractériser l'époque en rappelant les procédés des peintres du temps. Ce tableau, exécuté avec un soin et une conscience rares, accuse un grand progrès chez H. Garcin.

H. Isambert manquait à notre revue des Pompéiens. Sa Marchande d'amour, placée à la galerie supérieure, avait échappé à nos recherches. — C'est un de ces jolis motifs que les peintres à l'encaustique aimaient à encadrer d'arabesques sur un fond de stuc rouge dans ces petites chambres rangées comme des cellules autour de l'impluvium des maisons antiques: l'auteur de U Colorieuse de vases étrusques et de la Pbryné visitant Diogène a mis toute sa finesse dans ce charmant tableau. H. Isambert s'est, en naissant, trompé de date : il eût dû venir au monde quelque cent ans avant Jésus-Christ. Comme il eût, d'une main certaine et légère, tracé sur la panse des beaux vases de Nola des toilettes, des bacchanales et des initiations !

Le comique n'est guère du ressort de la peinture, cependant il est difGcile de regarder sans jsourire la Leçon de plain-chant, de M. Luminais: deux Jeunes gars bas-bretons, sous la conduite d'un digne ecclésiastique, essayent de déchiffrer les notes carrées d'un grand antiphonaire placé sur une table ; ils écarquillent les yeux d'une si terrible manière, ils ouvrent si largement la bouche, ils s'appliquent avec nne si naïve stupidité, qu'ils doivent avoir été surpris sur le fait par Tarliste assis dans un coin ; de telles physionomies ne s'inventent pas. Le sujet est burlesque, mais la peinture est sérieuse: dessin juste, ton vrai, pâte solide et bien nourrie, toutes les qualités habituelles de M. Luminais

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s'y retrouvent. Le Grand Carillon eût réjoui Qoasimodo : on ne se pend pas de meilleur courage après la corde d*une cloche que ces braves sonneurs bas-bretons. Quelle belle volée ! el comme, de la vieille tour plus tremblante qu'une feuille pendant Torage, doivent s'élancer les essaims tournoyants de corbeaux effarés ! Nous aimons aussi beaucoup les Dénicheurs d'oiseaux de mer. M. Luminais excelle à peindre ces rochers lavés des vagues, englués de goémon, des rivages de la vieille Àrmorique. Les enfants qui cherchent dans lesanfractuosités du granit des nids de pétrels et de mouettes ont une grâce inculte et sauvage très-bien rendue.

On traite aujourd'hui en France le genre d*une façon charmante, et nous n'aurions jamais fini si nous voulions parler de tous les petits tableaux intimes ou familiers qui méritent une mention ; H. Edouard Frère en a cinq ou six très-jolis, très-fins, entre lesquels nous citerons, ne pouvant tout décrire, celui qui a pour titre le Vendredi saint. Il y a là des têtes d'enfants et de jeunes filles qui se penchent pour baiser la patène avec une grâce, une tendresse et une onction adorables. M. Ed. Frère n'a jamais fait mieux, et il serait difficile de mieux faire.

Savez-vous quel est le Chemin de la gloire? Demandez-le à H. Horain. Le chemin de la gloire, c'est le travail ; c'est une belle statue que Ton remarque à TExposition ; aussi regardez de quel air enthousiaste et convaincu le jeune artiste que H. Morain nous montre au milieu d'un modeste atelier s'appuie sur le buste sculpté qu'il vient de finir!

Dans un temps où il n'est pas aisé d'être original, tant le

lU LES BEAUI*ABTS M EUROPE.

cbamp de Tari est labouré en tout sens, M. Pezous a troavé le moyen d'être lui et de se créer une ounière reconnaissable au premier coup d'œil ; il a une qualité rare, la naïveté: il saisit à merveille la désinvolture des militaires, les grâces ridicules «des coqs de village, Tattitude des buveurs sous les treilles des guinguettes, les eoquetteries rustiques des paysannes dansant la bourrée, lesposestriomphantesdes cbarlatans. Il connaît à fond la caserne et la barrière, et de toutes ces scènes familières il fait sans peine une foule de petits tableaux croqués avec beaucoup de justesse; sa couleur est claire, étalée par touches rapides et très-agréable. H. Pezous procède par touches de sentiments, et n'a pas le fini trop minutieux parfois des peintres de genre. Sa Bourrée et son Arlequin jaloux sont deux très-jolies

H. Fauvelet a fait école dans sa petite sphère ; H. Cbavet, M. Plassan et bien d'autres encore l'imitent plus ou moins directement, et cela se conçoit. M. Fauvelet est un artiste charmant, presque aussi lin, presque aussi précieux que H. Heissonnier, qui, au lieu de peindre des fumeurs, des liseurs, des hommes déjeunant ou dessinant, et autres sujets virils, montre de belles jeunes femmes en peignoir de taffetas, faisant danser leur mule rose au bout de leur bas de soie, prenant le chocolat, agaçant du doigt le babil d'une perruche, ou écoutant d'un ajr distrait les bouquets à Ghloris d'un abbé de cour : ii a le charme, il a la grâce et possède cet élément que Goethe appelle YHeméL fémimn* Gomme il connaît à fond ees modes do Vautre siècle qu'on

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retronYd dans les gravures de Moreau» de Cocbia, d'Eisen et de Gravelot ! ComiDe il sait friper la soie et dégager un bras tlsDc d*uosaboi de dentelles 1 Quelquefois, el ce D*esl pas moins cbarmani, sous ces costumes de grand'mére il eache une beauté de nos jours, et tau répondre des yeux oontemporains aun œillades d'un petit-mattre du tenops de Louis XV. Ses J^mes Mère» et ses Musidennes sont de petits bijoQi de couleur et de finu

HH. JABUf — ^«aOfON"^ m"* BOSà BOMEUa *- MM. COMKAaD •

PHUjm B0D8SIAU — PAUZZI

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Les arts* à leurs débuts , ne s occupent guère que de Vhomme, et enoore de Tbomme idéalisé, prêtant sa forme aux idoles. On représente d'abord les dieux, ensuite les demidieux et les héros; l'individu ne vient que longtemps après : le paysage a été pour ainsi dire inconnu des anciens, quoique Pline parle de sites champêtres et de marines exécutés à la détrempe eu à Tencaustisque sur les murailles des villas

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par un certain Ludius. Les animaux n'entraient guère dans les compositions que comme attributs ou accessoires, bien qu'il y ait au Vatican un musée de bêtes sculptées, et que toute l'antiquité se soit répandue en éloges à propos de Id célèbre vacbe de Hyron. Sans doute les statuaires et les peintres qui surent revêtir d'une beauté si pure les types de la mythologie et de l'histoire auraient pu réussir à rendre les animaux avec la même supériorité : témoin ces lions magoifiques rapportés du Pirée par Iforosini le Péloponnésiaque, et placés à la porte de Tarsenal de Venise, qui ont inspiré à Gœthe une si belle épigramme; mais ils ne l'ont fait qu'en passant, pour une circonstance particulière, et sans y attacher d'importance. Ce n'est que dans les extrêmes civilisations que les esprits fatigués se réfugient sur le sein de la nature.

L'homme ennuyé ou mécontent de son semblable s'avise seulement alors de la verdure des arbres, de la limpidité des eaux, des fuites bleuâtres de l'horizon ; il regarde les grands bœufs couchés dans l'herbe, la chèvre lascive mordant de sa lèvre les brindilles de vigne, l'âne cheminant sous sa charge, le cheval jetant sa crinière au vent, le chien suivant la piste â travers les halliers, le héron rêveur au bord du marécage, le canard à demi caché par les joncs, la poule picorant sur le seuil de la ferme. Tout ce qui n'est pas lui le charme; il croit découvrir dans cette création passive des affinités cachées pour ses mélancolies secrètes, d'humbles sympathies pour ses douleurs inconnues. — Aussi le paysage a-t«il atteint de nos jours une perfection rare, et l'école française,

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qui ne possédait en fait de peintres d'animaux que Desportes et Oudry, peut-elle citer avec orgueil Jadin, Troyon, Rosa Bonheur, Goignard, Philippe Rousseau, Palizzi, Couturier; sans compter les statuaires Barye, Frémiet, Lechesne, Caïn, Fratin, Mène, qui, dans le bronze, le marbre ou le bois, ont fait rauquer la ménagerie, aboyer le chenil» pépier la volière, hennir le haras et palpiter la vie universelle sous quelques-unes de ses formes négligées jusqu'ici. — La cause de ce mouvement est un vague panthéisme dont les artistes eux-mêmes n*ont pas nettement conscience : tout prend de l'importance, rien n'est à dédaigner; la plante a son âme comme la béte, et Dieu se joue partout à travers la nature. M. Jadin semble avoir pris pour devise cette légende d'une caricature de Charlet : a Ce qu'il y a de mieux dans l'homme, c'est le chien. » Aussi lui donne-t-il partout la place principale, et il a raison. — Toutes les qualités du peintre d'histoire, M. Jadin les possède; seulement il n'a pas voulu les appliquer à des héros douteux, et il lés consacre aux illustrations du chenil. Il a un dessin, un style, une couleur, une force de touche des plus remarquables, et ses toiles pourraient être suspendues sans dissonance dans un musée vénitien, à côté des Palma jeune et vieux, des Tintoret, des Bonifazzio, des Paris Bordone ; elles y feraient, certes, meilleure figure que les éternels Bassans : c'est de l'art, et du plus sérieux. Les limiers de H. Jadin mangeraient au môme plat que le3 lévriers de Paul Yéronèse, sous la nappe des J^ocesie Cana, que personne n'aurait l'idée de les renvoyer. — Quelle chose superbe que la Retraite prise! La nuit des-

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lie LES BEAUX-ARTS EN BiJAOPE.

cesd rapide; quelques Irgnes rouges eosaoglftntenl encore les franges des nuages à rborizon, et la diasse retourne an château ; le cerf est chargé sur une charreite que suit la meute, et que précèdent les veneurs. Hommes, chiens, ch(^ vaux, présentent des silhouettes bizarres découpées dans Tombro par les dernières luears crépusculaires et forment un ensemble d'un effet saisissant. — Le Rendezrvous de vénerie au carrefour d'Achères, le Relais de chiens à la ondée du rocher de Mailly, sont des tableaux aussi irréprochables au point de vue pittoresque qu'nu point de vue cynégétique. Nous en dirons autant des Chiens travaillant un terrier de blaireau. — H. Jadin ne se contente pas de peindre des meutes en action dans des paysages; il fait aussi des portraits de chiens. Il en a réuni six dans un cadre, dont Tindividualité est si frappante et la ressemblance si intime, qu'on les reconnaîtrait si on les rencontrait dans la rue. Bien qu'aux yeux inattentifs les animaux d'une même race semblent tous les mômes, chacun des chiens portraités par M. Jadin a sa physionomie et son caractère ; celui-ci est bon enfant, celui-là est grognon, cet autre est philosophe, u& quatrième est sensuel, et ainsi de suite ! Lavater vous dirait leurs défauts et leurs qualités d'après les protubérances de leur front, les plis de leurs oreilles, le rictus de leur gueule, le froncement de leurs babines ; Tippoo à sme ans est beau comme un de ces vieillards de TEspagnolet, tout ridés, tout ebenus; seize ans, c'est la jeunesse pour l'homme, mm c'est la vieillesse pour le chien, qui, dans ub monde bieii arrangé, devrait vivre aatast fœ son maîtie.

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C'est ë*«bord eomme ptjnsgiate que $'tsifoaé M» Troyon» «t il ft'eal montré Tëgal des Cabtl, des Dupré, des Rousseau. Il aurait pu s'ei^ tenir là; m réputation était (aite; mais en fréquentant U campagne, il s'est épris des animaux : il n'a plus voulu peindre Therbage sans la ?aebe, la prairie sans le mouton, le champ sans le boauf, la forêt sans le chien; d'ailleurs, les bestiaux font de si belles taches rousses sur le vert des gazons, et tout ce mobilier vivant anime avec tant de ebarme la placidité un peu morne de la nature! cette Vallée de la Touque, si fraîche, si humide, si grasse, si luxuriante sous ce large ciel traversé de soufOes balsamiques et de rayons argentés, serait bien moins belle solitaire. Quel excellent effet y produisent ces bétes superbes aux flancs moirés, aux fanons puîfsants, qui nagent à plein] poitrail dans Pocéan vert du pâturage ! et cependant il suffisait du pajf^ge pour faire encore une admirable toile I

Les B(mf» allant au labour méritent une description détaillée. — L'aube vient à peine de naître ; des clartés blanchissantes commencent à percer les brumes laiteuses du matin; la sueur froide de la nuit perle encore en gouttes de n>séa sur les herbes d'un vert glauque ; la terre mouillée se nuance de teintes brunes; lattelage, courbé par le joug, se iH'ésente de face et marche pesamment sous laiguillon d'un bouvier à moitié endormi; les tètes aux mufles carrés, les fanons pendants, les genoux cagneux, reocolura épaisse ^ lourde des }iraves bâtes qui vont ouvrir le sillon où gerittera le pain de rhomme, et qu*on récompensera par la bou- 'Aerie^ lout nela est rendu avec une largeur et une siapli-

cité magistrales ; des naseaux luisants des bœufs sortent de longs jets de fumée, car la matinée est froide, et leur respiration se condense en brouillard. M. Troyon a un talent particulier pour peindre les ciels ; celui des Èœufs allant au labour est d'une vérité extraordinaire : ce sont bien là ces tons gris argentés, ces vapeurs diaphanes des matinées d'automne, qui se résolvent en bruines ou que pompe le soleil plus haut monté. Les Vaches à f abreuvoir, la Vache rouge, la Vache blanche, ont une grande puissance de couleur; les Chiens courants au repos, les Chiens courants lancés, montrent que M. Troyon pourrait, s'il le voulait, aller sur les brisées de M. Jadin.

Nous avons toujours professé une sincère estime pour le talent de mademoiselle Rosa Bonheur. Avec elle, il n'y a pas besoin de galanterie ; elle fait de Fart sérieusement, et Ton peut la traiter en homme. La peinture n'est pas pour elle une variété de broderie au petit point. Sa Fenaison en AU' vergne, quoiqu'elle n'ait pas obtenu le succès de son Marché aux chevaux du dernier Salon, n'en est pas moins une très-belle chose : le ciel, d'un bleu trop intense peut-être, manque de lumière, et ne s'harmonise pas avec le vert vif du foin« Un peu de mensonge eût été nécessaire ici, car nous sommes persuadé que cette discordance est de la plus exacte vérité. La .nature ne sait pas toujours qu*elle va être peinte, et Ton risque, en la faisant poser sans la prévenir, de la trouve^r vêtue à la hâte de nuances mal assorties : comme une femme surprise, elle se jette à la hâte sur les épaules les premiers vêtements qui lui tombent, sous la

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main ; mais, cette critique faite, il ne reste plus qu*à louer. Les bœufs, avec leurs courtes cornes, leurs mufles lustrés, leur robe alezan brûlé qu'étoilent de brusques épis, sont dessinés et peints de main de maître. Quelle étude, quelle science, quelle vérité! comme les difficultés de tous ces raccourcis sont heureusement vaincues! — Mademoiselle Rosa Bonheur ne fait pas le paysage comme M. Troyon, mais elle l'égale au moins dans Tart de peindre les animaux.

H. Geignard a aussi beaucoup de talent : il sème pittoresquement de beaux groupes ruminants dans les herbes des pâturages de Hollande ou de France et sur les bords jonchus des eaux courantes; mais, bien que ses animaux soient justes de forme et de ton, il ne semble les considérer que comme meubles du paysage, ce qui est peut être la bonne manière : il s'occupe avec un soin égal du ciel, des arbres, des eaux, en sorte qu'on pourrait le placer aussi bien parmi les paysagistes que parmi les animaliers (qu'on nous permette ce néologisme nécessaire); après tout, qu'importe que la prairie soit l'accessoire du bœuf, ou le bœuf l'accessoire de la prairie, si l'effet est bien choisi, la couleur harmonieuse et Taspect agréable? et ce sont là des qualités que nul ne peut refuser aux tableaux de M. Coignard. .

Il y a une expression consacrée qui nous contrarie beaucoup et que nous sommes forcé d'employer, car tout le monde la comprend : c'est celle de nature morte, — comme si la nature ne vivait pas toujours! On entend par là Ces tableaux que les Espagnols appellent bodeganeSy et qui se composent de fruits, de légumes, de poissons, de gibier, de fla-

iâS LES BEAUX-ARTS KR BUROPE.

coDs, de verres, de plats et autres vases groupés avec plus ou moins de goût. En oe genre, M. Philippe Rousseau égale Sneyders, Ye^inex, Helendez et les plus fameux/Le Bat de ville et le rat des champs est un chef*d*(Buvre : lair inquiet du paysan sur cette belle nappe de guipure, parmi ces plats de porcdaino; ces verres de cristal, cette argenterie splendide, au milieu de ces mets délicats, crevettes roses, pâtés jaspés de truffes, reliefs de poulet, contraste comiquement avec lair d'aisance du rat citadin, accoutumé à de telles frairies, et faisant en grand seigneur les honneurs de ches lui. — Le Chevreau broutant des fleurs ^ le Héren faisant la sieste au bord d'un bassin, prouvent que H. Philippe Bousseau sait, lorsqu'il est néeessaire, agrandir sa manière, élargir sa touche et prendre le style décoratif; mais qu^il nous permette d'admirer cet énorme potiron laissant apercevoir par une large entaille ses graines en forme de perles suspendues à des filaments oranges, et aussi ce petit fromage à la pie posé sur une table de cuisine, deux merveilles de couleur.

La Vendange, de M. Palizzi, mettra peu de vin au baril. Un troupeau de chèvres est entré dans une vigne et s'en donne à cœur joie ; les vendangeuses au nez camus, de la dent, de la lèvre, du pied, mordent, arrachent, détruisent grappes, brindilles, pampres, et font corn prendre pourquoi les anciens sacrifiaient le bouc à Baechus. M. Palizzi rend à merveille la maigreur lascive, l'air mièvre, les allures pétulantes de ces demoiselles cornues et barbues. — Les Vaehu à Vabreuvoir nous semblent noins réussies que les chèvres;

PBIMTURB, SCULPTURE. 1S5

mais ce qui est charmant, ce sont les petits ânes charbonniers de la ibrôt de Footaînebleau, sur lesquels Sterne aurait écrit un chapitre; ils ne ressemblent pas aux ânes de Decamps ni à ceux de Fouquet; ils ont leur cachet particulier : ils n'ont pas passé sur le pont des Caravanes ni porté de singes savants ; ils sont honnêtes, rustiques et naïts.

On dit que M. Couturier a quitté la peinture d'histoire pour la peinture de basse-cour. 11 a bien fait; ses Achilles ne devaient pas valoir ses poules; il est impossible de mieux saisir les mœurs» les poses, les habitudes de la volaille : cela glousse, pépie, picore, bat de Taile, s'ébouriffe, se dresse sur ses prgots, s'élire, se perche, avec une vérité surprenante sur des fumiers blonds comme lor, autour de terrines vernissées et de chaudrons d'un éclat merveilleux. Les Flamands et les Hollandais n'ont jamais été plus loin. H. Couturier est un maître en son genre.

M. Helin, s'il continue dans cette voie, se fera bientôt une place non loin de H. Jadin : YHallalidu cet^f, le Chien qui se réclame^ le Couple de Chiens, les Chiens hardés, témoignent des plus heureuses dispositions ; à la connaissance parfaite de Tanimal se joignent une couleur chaude et vraie, un faire large et simple. Un peu plus de rudesse de brosse pour accuser le sens et les épis du poil dans les robes des chiens, et les quatre toiles de M. Meiin seraient irréprochables.

H. Schûtzemberger ne fait partie que par caprice de la brigade des animaliers; il peint ordinairement des figures d'un sentiment tendre et mélancolique et d'une grâce un peu al-

i24 LES BEAUX-ARTS EN EUROPE.

lemonde. La Chevrette prise au lacet, le Matin et le soir, qui représentent des épisodes de la vie des canards sauvages, prouvent une observation très-fine et très-vraie, celle du peintre et du chasseur. Le renard aplati au bord de Tétang, et dont les pattes font coude, guette sa proie avec une intensité d'attention très-bien rendue; la brunie qui ouate les fonds donne au marais un aspect automnal d'une vérité extrême.

Peu de peintres sont plus coloristes que H. Monginot : il a trois ou quatre tableaux de fruits, de gibier et de poissons qui éblouissent; ce sont des tons de nacre, d'ambre, de rubis, d'une richesse incroyable : la lumière pénètre les raisins, argenté les turbots, dore les oranges, velouté le poil et la plume, glace les feuillages, empourpre les grenades et rejaillit en rayonnements de tous les objets : ces victuailles et ces fruiteries s'éparpillent avec une opulence royale, et figureraient admirablement dans la salle à manger d'un palais. L'art a su rendre splendide comme le ruissellement d'un écrin ouvert l'étalage de Chevet transporté sur la toile.

MM. CABAT — ALI6NY — COBOT — BELLEL — BELLÏ — ROU€iSEAU — DAUBIGNY — CH. LEROUX

Le paysage est traité en France avec une supériorité incontestable et que l'Exposition universelle vient encore'de rendre plus évidente. Si nos peintres peuvent trouver des maîtres pour Thistoire et le genre parmi les illustrations du passé, ils sont à coup sûr sans rivaux dans cette branche de l*art en quelque sorte toute nouvelle. Sans être bien vieux, nous avons vu naître vers 1830 cette jeune école du paysage, aujourd'hui si nombreuse et si brillante. Càbat est l'aïeul de cette famille prospère; il avait en ce temps-là seize ou dixsept ans comme Raphaël peignant le Sposalmo du musée Brera, et il débuta par trois ou quatre petits chefs-d*œuvre que ni lui ni personne n'ont dépasses depuis : la Mare aux canards, \e Jardin Beaujon, le Cabaret de MonUaurU, qui firent une véritable révolution. La poétique de Cabat était très-simple: il sortait le matin sa boite au dos, et marchait jusqu'à ce qu'il entendit coasser les grenouilles^

iâ6 LES BBAUX-ARTS EN EUROPE.

alors il s'arrêtait et se mettait à peindre : — C'était toujours quelque site charmant — une flaque d*eau entourée de joncs sur laquelle se penchait un saule écimé, une bonde d* étang, une route côtoyée d'un fossé où courait un ruisseau. — Les grenouilles ne le trompaient jamais: de leur voix enrouée elles lui annonçaient Teau, la fraîcheur et la verdure, et il ne lui en fallait pas davantage ; Gabat ne se préoccupait pas encore du style, et la banlieue lui semblait sufGsamment caractéristique ; il n'avait môme pas besoin d'aller jusque-là; il trouvait que les ormes du boulevard Poissonnière étaient les plus beaux arbres du monde. — Fiers, le maître de Cabat, peignait avec une grâce familière les jolis sites de la Normandie, et Tiiëodore Rousseau commençait a assiéger les portes du Salon de ses ubleaux toujours refusés; enfin la nature obtint droit de bourgeoisie, et le paysage htsto* rique se réfugia en province, sur les papiers de salle à manger. — Maintenant les toiles de Rousseau alternent avec celles de Decamps sous le jour le plus favorable, et l'on compte une armée de paysagistes du talent le plus vrai, le plus fin et le plus varié.

Cabat a exposé quatre tableaux : le Ravin de ViUeroy, le le Matifty le Soir au lever de la lune, le Crépuscule. — On sait que, depuis son voyage dltalie, le jeune artiste, ne se croyant pas un grand maître lui-même, a humblement imité Poussin, et fait dans cette manière des œuvres d'un s^le par, délicat et noble, mais que voile une certaine tristesse; deux ou trois des toiles qu'il a exposées rappellent ce style, el méritent des éloges pour Téléganee sérieuso avec la-

PEINTURK, SCULPTUIU. 127 .

quelle les arbres se profilent en vigueur sur la ciel de la nuit ou du soir, le sentiment de solitude recueillie du site, la mélancolie poétique de l'effet: pourtant nous leur préférons la toile intitulée le Matin, où Tartiste semble avoir relrouvé les naïves inspirations de sa jeunesse: — c'est un chemin rayé de profondes ornières, que borde une baie dé mû* riers sauvages et d'aubépines, — pas autre chose; — mais quelle vérité! quel accent de naturel quel sentiment rus> . tique ! On marcherait sur ce terrain si ferme, où le jour naissant jette ses lueurs obliques, où la rosée scintille aux pointes des herbes. Gageons que cette fois Cabat a écouté les grenouilles, ses anciennes conseillères, et qu'une reinette verte est tapie au fond de ces sillons pleins de la pluie de la veille!

Nous avons reproché à Cabat la recherche du style, parce qu'elle n'était pas dans sa nature ; nous Tadmettons cependant; on peut poursuivre Tidéal de Tarhre comme celui du visage humain : MM. Aligny, Bellel et Corot Tout fait chacun avec des nuances différentes ; ils ne prennent des forçies'extérieures que ce qui est nécessaire pour rendre leur pensée. Cette manière d'envisager Fart est même la plas élevée, et c'est celte que nous préférerions, A elle ne menait au paysage historique, c'est-à-dire à la conventioD, par un chemin direct.

M. Aligny a une grandeur de style incontestable; ses'tablaaux, d'une sévérité de lignes, d'une sobriété de détail et d'une fermeté d'exécution trop absolues peut*(tre, donnent ridée d'une nature de marbre reproduite en baft-relief;

c'est un sculpteur encore plus qu'un peintre. Mais quelle chose superbe que son Praméthée! quel fier profil découpe le Titan sur le gibet du Caucase ! quels rochers abrupts et sauvages! Jamais la tragédie d*Eschyle ne fut plus magnifiquement illustrée. La solennité terrible du site, la distribution bizarre de la lumière, Taustérité de la couleur, la noblesse du dessin, le profond sentiment antique, mettent cette toile à la hauteur des vers sublimes du poëte. Nous ne nous figurons pas autrement le décor devant lequel on a joué le Prométhée enchaîné^ en Grèce ou en Sicile, au théâtre de Bacchus ou de Taormine.

Peu de tableaux nous ont impressionné autant que la Vue de VAcrapolis d'Athènes prise de la tribune aux harangues : M. Aligny a rendu cet azur transparent, cette lumière rose, cette terre blonde avec une admirable fidélité. Oui, c*est bien ainsi que s*élève.rAcropole, ce trépied sacré chargé des chefs-d'œuvre du génie humain, au milieu de ce paysage marmoréen, sous ce ciel de saphir, aux rayons du jour le plus pur, ayant pour fond les pentes d'améthyste du mont Hymette ! Yoilà les propylées de Mnésicles, le Parthénon de Phidias; le temple de la Victoire Aptère, la tour des ducs d'Athènes, toute la pure silhouette qui reste éternellement découpée dans le souvenir du voyageur comme un type de beauté! Quelle correction de lignes ! quelle sérénité lumineuse I quelle grâce attique ! — H. Atigny, n'eûtil fait que ce tableau, aurait sa place marquée au premier rang. — L'Effet de soleil couché, la RévoUe des Gaulois, la Vue de Rome, ont les qualités fortes et sérieuses du maître.

PEINTURE, SCULPTURE. i29

Corot est aussi un paysagiste de style ; il ne copie pas servilement la nature; il fait trembler dans des flots de lumière argentée des arbres au feuillage indécis que reflètent des eaux limpides et sous lesquels folâtrent des bergères et des Amours; il a une grâce, une tendresse, une poésie vraiment idylliques : on dirait que les muses de Sicile, qui inspiraient Théocrite et Virgile, n'ont pas de secrets pour lui et remmènent au fond des bois sacrés où brille entre les rameaux quelque blanche colonnade. VEffet du matin, le Soir, le Printemps, le Souvenir d*Italiey sont baignés de cette atmosphère suave qui flotte autour des paysages de Corot comme une tunique de gaze autour du corps d'une jeune nymphe, et causent une impression de fraîcheur, de calme et de joie douce ; il semble qu'on entende sous ces feuillées humides la'cantilène des pipeaux lointains.

Personne ne dessine comme M. Bellel; ses admirables fusains m sont la preuve : il a fait ainsi des centaines de compositions d une beauté et d'un style rares ; maintenant it manie la brosse aussi bien que le crayon, et à chaque exposition ses progrès de coloristes sont sensibles.

Comme il sait agrafer au sol un arbre par ses racines, en faire monter le tronc élégant comme une colonne antique et en arrondir en chapiteau la couronne de feuillages! Comme il modèle fermement les terrains semés de grosses roches et plaqués de mousses ! Gomme il sculpte la ligne dentelée des horizons! comme il élève par larges assises les plateaux des montagnes I comme il étend les nuages en archipels sur l'azur des cieux î

iSO LES BEAUX-ARTS EN EUROPE.

— La Fuite en Egypte dépasse les proportions ordmaire» du paysage ; c'est presque un tableau d'histoire, qaoique les figures y aient moins d'importance que les fonds. La sainte Famille traverse une rivière où pataugent des buffles regardant les divins voyageurs d'un œil hagard et stupide; au delà, se déroule un hori2on montagneux ; des fabriques, des palmiers, accrochent un rayon de soleil rose, et le ciel sourit dans sa sérénité matinale. Tout ce site est d'une beauté de ligne incomparable, mais c'est plutôt la grande Grèce que la Palestine ou l'Egypte.

Dans 1© Souvenir d'Italie, M. Bellel est sur son. terrain, et s'il ne connaît pas les sables incandescents et les non* tagnes décharnées de la Syrie, il sait par cœur les beautés de cette noble terre. Nous avons déjà apprécié ce magniSque paysage, que Poussin ne désavouerait pas. Il est difficile, à moins d'une description longue et minutieuse, de faire comprendre à des lecteurs les qualités d'œuvres composées d'arbres, de rochers, d'eaux, de terrains arrangés d'une certaine manière; les différences qui saisissent l'œil tout de suite sont beaucoup moins sensibles au récit; mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que dans ce tableau H. Bellel atteint la perfection et défie la critique. — La Vue prise aux environs de Naples a presque l'air d'un Decamps, tant la lumière joue avec chaleur dans la cime des pins-parasols et raye de veines d'urlelapîs-lazuli du ciel. M. Bellel n'a rien fait de mieux comme couleur. Nous ne parlons pas des huit ou dix dessins au fusain qu'il a exposés ; tout le monde sait qu'il n'a pas de rival en ce genre pour la fécondité de

PEINTURE, SGULPTUBB. iSl

rinventioD, la grandeur du style et hfnaestria do faire.

Encore un Douveau nom qui vient s'ajouter à la liste si longue des paysagistes de talent. H. Belly nous parait appelé au plus brillant avenir : la Haute futaie de Fontainebleau est presque un ckef-d'oeuvre. On sait combien il est difficile de superposer ces silhouettes d'arbres qui fuient les unes derrière les autres jusqu'aux profondeurs les plus reculées de la forêt, encbevétrant leurs troncs, croisant leurs branches, confondant leurs feuillages dans un chaos inextricable. H. Beliy a surmonté heureusement eette impossibilité ; 1 air circule à travers sa haute futaie, et rœil retrouve aisément chaque arbre avec son feuille, son essence, son attitude, dans ce pèle-méle de rameaux et de frondaisons. — Les Pêcheun d*équilles^ en Normandie, ont un aspect très-original et très-vrai ; ces centaines de figurines courant sur les plages que la mer abandonne fourmillent et s'agitent de la façon la plus pittoresque; les eaux; le ciel, les terrains, sont peints de main de maître. — Le Crépuscule de novembre, rf/jTat d'atitomn^;, montrent que M. Beliy sait voir la nature sous son angle rare et curieux. Ajoutez à cela une extrême habileté de main, et vous ne serez pas surpris du succès que le jeunç artiste obtient à l'Exposition,

On a peine à concevoir aujourd'hui que Théodore Bousseau ait été» pendant plus de quinze ans, refusé systématiquement par le jury. Tout le monde admire maintenant ces œuvres qui ont servi de texte à tant de polémiques violentes ; c'était en effet une idée bien étrange, au moment où débuta Rousseau, de peindre des arbres qui n'étaient

pas la gaine d^une Hamadryade, mais bien de naïfs chênes de Fontainebleau, d'honnêtes ormes de grande route, de simples bouleaux de Ville-d'Avray, et tout cela sans le moindre temple grec, sans le moindre Ulysse, sans la plus petite Nausicaa; les perruques classiques en frissonnaient, répandant des nuages de poudre comme la perruque d'Haendel pendant Texécution des oratorios. A la fin le tumulte s*est apaisé, et Ton convient que H. Rousseau est tout bonnement un excellent paysagiste.

Un Marais dans les Landes est peut-être Tœuvre la plus parfaite du maître. Un troupeau traverse les marais, pataugeant à traversées herbes submergées par une eau plate et dormante, aux reflets plombés; sur une langue de terre, un petit bois d*arbres grêles reçoit un rayon de soleil 4)blique. Au fond, des nuages blanchâtres se confondent âvec un horizon de montagnes lointaines ; une vapeur légère, chargéed'humidité et de miasmes paludéens, embrume leeiel; les premiers plans, joncs, nénufars, lentilles d'eau, «ont détaillés avec un soin extrême et une vérité meneilleuse: c*est la nature même. L'avenue de la Forêt de tlU- Adam se prolonge en perspective indéfinie comme la verte «ef d'une cathédrale de.feuillages avec un éclat decouleuret «ne scintillation de soleil admirables. La Lisière dubois, les Côtes de GrandviUe, la Sortie de forêt, les Chênes dans les -gorges d'Apremont, la Plaine de Barbison, méritaient chacun une description que le défaut d'espace et la prochaine fermeture du Salon nous empêchent de leur consacrer, à fflotre grand regret.

PEINTURE, SGULPTORB. 153

M. Daubigny ne finit peut-être pas assez, mais il a une intelligence si délicate de la nature, ses indications sont si justes, ses teintes locales si vraies, que Ton n'^ose pas lui demander de pousser plus loin ses charmantes ébauches. Le bord du m à Orgiveux, Y Écluse dans la vallée d'Optevoz, le Pré à Valmondois, la Mare aux bords de la mer^ pour la transparence des eaux, la fluidité de Tair, la fraîcheur de la verdure, sont des choses parfaites^ quoique à peine ébau-

Il y a chez U. Gh. Leroux un excellent sentiment de couleur : il est de ceux qui n'arrangent rien et acceptent les bois, les prés, les marais comme ils sont. Sa Vue de la Loire est très-hardiment prise : un immense ciel tout pommelé de nuages pose sur le fleuve, qui le double et le brise dans son ruissellement; quelques barques vont et viennent déployant leurs voiles rousses ou blanches. Suie la rive, des saules ouvrent en carcasses d*éventail leurs branches dépouillées de feuilles. — Cela sort un peu des paysages ordinaires avec leur chaumière, leur mare et leur bouquet d'arbres. Le ValUm, le Ruisseau, le Marais de la Bobinière, sont aussi des toiles fort remarquables.

MM. PABL HUBT — FRANÇAIS — JOLF.S AHDliK — rUUS * P. FLANDRIN — SALTZMANN — DE CURZOM — BEACUBRE — J. TIIIERRIT — LAVIELLE — LAFAGB — NASON VILLIAMS — WyLD — ZIEM

L'eiposition de H. Paul Huet est très-brillante; son mavre s'y résume par quelques-unes de ses toiles 'les mieux réussies. M. Paullluet représente dans le paysage le côté romantique, et il a eu son influence au temps de la grande révolution pittoresque de 1830. — Un des premiers il s'est inspiré, tout en gardant son sentiment particulier, de Gainsborough, Constable et autres natvristes d*au delà du détroit, et il a fait exprimer à l'huile les limpidités, les vapeurs, les transparences de l'aquarelle anglaise. Sa manière do concevoir le paysage est trés-poéltque, et se rapproche un peu des décorations d'opéra par la largeur des masses, la profondeur de la perspective et la magie de la lumière; il excelle à rendre les intérieurs de forêt, dont les grands arbres se réfléchissent dans des eaux vertes et dormantes, à pencher le feuillage bleu des saules sur quelque lac étoile

PEINTURE» SGDLPTUUK. 155

(le cygnes, à faire lever ou coucher le soleil derrière des brames tour à tour argentées et incandescentes; ses ciels sont toujours éventés de brises, ses feuillages, pénétrés de fraicheur, ses lointains baignés d'atmosphère : sans doute, d'autres ont serré la vérité de plus près, mieux rendu les détails, mais nul n'a saisi comme lui la physionomie générale d'un site, et n'en a fait ressortir avec autant d'intelligence Texpression heureuse ou mélancolique. — On devine, à voir ses toiles, un peintre imbu de la lecture des poëtes, et qui rêve devant la nature à la strophe de Lamartine ou au sonnet de Wordsworih.

Ce n'est pas que H. Paul Huet ne sache ôtre réel lorsqu'il le veut : Ylnandaiion à SainP^loud est là pour le témoigner! La Seine débordée a envahi la chaussée, et ses flots jaunes courei^t en tourbillons limoneux dans les allées basses du parc, baignant les voitures jusqu'au moyeu ; les arbres prennent un bain de pied et découpent leurs cimes cbauves, où l'automne n'a laissé que quelques feuilles rousses, sar un ciel gros de pluie, encombré de nuages bleuâtres. Au fond, Ton aperçoit l'autre rive qu'éclaire une zoDe de lumière livide; il était difficile de mieux rendre la lumière blafarde, l'eau terreuse, les branchages rouilles, et j'aspeci étrange et désolé de l'inondation. Le Soleil couchant a un ciel comme H. Paul Uuet sait les faire, inondé d'air, rutilant d'or et de pourpre, sans tomber dans ces excès de cinabre et de mine orange auxquels se livrent de moins fins coloristes pour exprimer cette heure spiendide. Le Calme du matin se distingue par la sérénité limpide de

i36 LES BËAUX-ARTS EN EUROPE.

la couleur; la nature s'éveille aux premières lueurs de Taube, reposée et fraîche comme une jeune fille qui entrouvre les rideaux de gaze de son lit. La rosée nocturne s*évapore, les eaux fument comme des encensoirs, les brumes matinales s*envolent, et les prés étincellent sous les réseaux des fils de la Vierge. — On retrouve dans le Fourré de forêt cette densité touffue, cette luxuriance de frondai* son, cette fraîcheur opaque (frigus opacum) dont Tartiste a le secret. Les mélancolies d'octobre assombrissent la Soirée d'Automne, tandis que le soleil brille joyeusement de son éclat méridional dans les Environs d'Antibes:]e Jlfarat^ s'endort paresseusement sous son manteau de joncs, de roseaux et de sagittaires, et ses eaux plombées, miroitantes par place, reproduisent un ciel gris et brumeux; quelle bonne halte pour les sarcelles, leâ canards et les hérons !

M. Français a pu faire impunément le voyage d'Italie. La vue de ces grands horizons, de ces terrains rouges mamelonnés de chênes verts, de ces collines sculptées dans le marbre, de ces herbages d'où se soulèvent les buffles cuirassés de vase, n'a pas troublé son œil à tout jamais. Heureux homme! la maFaria du style ne l'a pas atteint; sans doute son nom le protégeait, et au retour de Rome il a su peindre encore les paysages de France. Le Sentier dans les blés n'a rien de poussinesque; d'un côté, une tranche de blés mûrs, piqués de bluets et de coquelicots; de l'autre, un revers de fossé ombragé de quelques touffes de buissons; au milieu, le sentier; par-dessus, un ciel taché de deux ou trois gros nuages qui font se hâter le moissonneur. — Rien

n'est moins historique; mais qael accent de nature! quelle touche libre et franche, sans négligence et sans minutie! Le Souvenir d'Italie se fait remarquer par la simplicité de la ligne et la largeur de Teffet. — Un coteau, derrière lequel s'éteint le soir, découpe sur le ciel son arête que bossellent deux arbres sombres; son flanc est rayé d*une route que suit un voyageur à cheval. Comme couleur, la Fin dellnver . est peut-être ce que Bf . Français a fait de plus ardent et de plus riche; un soleil rougeâtre scintille dans les braises des nuées, à travers des arbres encore privés de feuilles, et sème de paillettes étincelantes une eau où des pêcheurs plongent leurs filets.

Nous aimons beaucoup la Vv£ prise au ravin de Xepi, près de Rome. L'on se figure d'ordinaire les pays chauds incendiés de tons flamboyants; c'est une erreur : l'intensité de la lumière décolore les horizons, découpe les lignes, donne des nuances bleues aux ombres et fait paraître presque blancs les objets éclairés; c'est ce qu'a parfaitement compris M. Français : cette eau encadrée de collines d'un gris d'ardoise, et rayée comme une vitre par un diamant d'un mince filet argenté, ces feuillages noirs et ce ciel de plomb rendent avec une vérité extrême, malgré leur froideur apparente, l'heure embrasée de midi aux plus chauds jours d'un été romain. Souvent les paysagistes ne savent pas faire les figures; pour ne citer qu'un exemple illustre, Claude Lorrain empruntait le pinceau ami de Paul Brill pour animer ses tableaux. M. Français n'en est pas réduit là. Le Paysan rabattant sa favx montre qu'il en sait

aussi long qa'Adolpbe Leleux, Hédoain, Millet, Brion ou tout autre rustique : la pose est naïve, ie geste vrai et la couleur charmante.

Ne pouvant rendre compte de toutes les toiles de M.Jules André, qui en a exposé quatre, nous choisissons le Pont du Tatiron, sur le Torrion, prés de Bourganeuf; — la ririère serpente au milieu du paysage en s'enfonçant à Thorizon avec une fluidité rare et une étonnante illusion de perspective aérienne: au premier plan, sur chaque rive, se dressent quelques bouleaux au tronc satiné, feuilles et peints à merveiHe; au delà, la plaine se déroule lumineusement sous un ciel clair, et le pont enjambe la rivière de ses arches chancelantes. Il y a beaucoup d air et d'espace dans ce cadre.

M. Fiers a eu Tingénieuse idée de symboliser les quatre saisons, non pas comme les faiseurs d'impostes, au moyen de figures allégoriques, mais, ce qui est bien plus naturel, par quatre paysages indiquant le printemps, l'été, Fautomne et Thiver; les amandiers fleuris, les blés mûrs, les feuillages jaunissants, la neige, ne sont- ils pas aussi significatifs et plus neufs que Flore, Gérés, Pomone, et ce vieux qui se chauffe la main à un feu de marbre?

Nous retrouvons dans les onze toiles de M. Paul Flandrin: Montagnes ie la Sabine^ une Nymphée^ Gorges de VAUas, la Lutte, Bords du Ge^on, Solittide, Paysage, les Tireurs d'arCy Vallée de Montmorency, le Verger, Paysage, toutes les qualités sobres et sérieuses du maître.

Quoiqu'il n*étudie pas la nature d'assez prés, et que trop souvent la convention dirige son pinceau, nous aimons la

PfiINTURE, SCULPTURE. 159

talent de M. Paul FUndrin: s'il n'est pas toujours vrai, il n'est jamais commun. Ses paysages ont quelque chose d'éUigant, do poétique, de littéraire; ses arbres manquent peut-être de sève, mais iU ont leurs racines dans l'antiquité 6t Ton sent que les bergers de 1 eglogne ont lutté sous leurs rameaux en stropfaes alternées : ce sont des êtres érudits qui ont fait leurs classes et se souviennent de Tityre ; n'est-ce donc rien que la noblesse, le choix, le goût? Sans doute, il suffit d'aller se planter devant un bouquet de chênes ou de châtaigniers, et de le copier juste; mais pourquoi ne pas admettre aussi la composition, le style, Tarrangementt pourquoi ne pas encadrer des rêves antiques dans des sites idéalisés? La noblesse, la distinction, sont les qualités de H. Paul Flandrin. llalheureusement ses paysages, avec leurs masses de verdure sombre, ont l'air d*être vus au miroir noir ; la touche est mince, et le manque d'épaisseur de la pâte leur donne l'aspect de peintures sur porcelaine.

On peut rattacher encore H. G. Saltzmann à l'école des stylistes, bien qu'il ne dédaigne pas la couleur. Les ToftPbeaux étrangers dans les environs de Nepi offrent des lignes sévères, une certaine recherche antique; mab ils sont peints avec une solidité et une vigueur qui rappellent les procédés de Decamps. Quels ossements recouvrent ces énormes pierres pareilles à des dolmens eeltiques, et dont les fissures ont donné naissance à de grands arbres? desPélasges, des Étrusques, des Galates? On ne sait. — Il suffit que le site ait une majesté mystérieuse; l'artiste n'^est pas si eurieox que l'antiquaire. Le Sawifenir de Prwence joint à

!40 LES BEAUXrARTS EN EUROPE.

un dessin sévère une couleur chaude et lumineuse.

Lui aussi, H. de Curzon, semble rêver Talliance de Tidéal et de la nature; son Détnocrite témoigne d*une préoccupation du Poussin qui ne saurait être nuisible au jeune artiste, car il est ftt^ton^ue par tempérament; il n'accepte pas les arbres comme ils se présentent; il leur donne du style, de Télégance, de la noblesse, et il doit professer pour la végétation de la banlieue un dédain tout aristocratique ; il va demander à la Grèce, où nous l'avons rencontré, de plus hautes inspirations. Sa Vue de V Acropole prise du Virée nous a remis en mémoire cette matinée, une des plus belles de notre vie, ou, du tillac du bateau à vapeur autrichieD, nous aperçûmes la silhouette ébréchée du Parthénon, dorée par un rayon de soleil, entre le Parnès et FHymette. M. de Curzon a très-bien rendu les lignes magnifiques de ces terrains, qu'on croirait modelés par Phidias. Comme s'il ne pouvait se rassasier de cette scène admirable, le jeune artiste a peint une autre Vue de la Citadelle d'Athènes prise de Vllissus; les superbes colonnes du temple de Jupiter, la porte d'Adrien, forment les premiers plans, et au fond s'élève le Rocher sacré. — Les Bords du Céphise prouvent encore l'amour de H. de Curzon pour cette noble terre, berceau et tombe du beau !

L'Orient n'est pas représenté à cette Exposition par un aussi grand nombre de croyants qu'à l'ordinaire : la caravane, sans doute, n'a pu arrivera l'ouverture du Salon; cependant, voici M. Berchère qui nous apporte une Yne prise à Matarieh, aux environs du Caire. Dnc lumière

éblouissante crible le feuillage métallique des caroubiers, et sème le sable jaune de rayons semblables à des pièces d'or; c'est là que, selon la tradition du pays, fit halte la sainte famille. Avis aux peintres qui voudront faire de la couleur locale ; ils pourront consulter comme document le tableau de H. Berchére.

Nous ne pensons pas que H. J. Thierry se soit jamais juehé sur la haute selle d*un dromadaire, ce qui n'empêche pas la Route des Caravanes de poudroyer sous Tardent soleil du désert avec une vérité toute locale. — Adrien Guignet n'avait pas vu TÊgypte, et cependant, qui Ta peinte plus exactement que lui? L'œil de l'âme, chez quelques na* tures privilégiées, voit aussi juste que Toeil de la chair. La Lisière de forêt, quoique M. J. Thierry ait pu Tétudier sur place, n'est à coup sûr pas plus réelle que ces sables blancs où l'artiste n'a pas laissé la trace fugitive de son pied. Puisque nous en sommes à M. Thierry, disons quelques mots de sa Ronde du guet ramassant un homme ivre. La scène rappelle un peu par sa disposition la Mort de Valentin, par Delacroix. Le groupe nocturne est pittoresquement éclairé, et le fond, composé de maisons moyen âge aux pignons aigus, aux toits denticulés, aux étages surplombants, montre une science de perspective et d'effet qui trahit dans l'artiste un de nos premiers décorateurs de théâtre.

Nous nous sommes souvent étonné que les peintres de paysages n'aient pas demandé à la nature d'hiver des aspects nouveaux. On dirait que pour eux tout finit à Tàutomne. Lorsque la dernière feuille tombée, ils referment

in LES BËÂUX-ARTS SN EUROPE.

leur boite et rentrent à la ville ; la eampagoe est cependant eneore bien belle pendant cette saison, en apparence déshéritée, où les prairies et les arbres déposent leur verte parure. M. Lavieile parait être de notre avis; il aime à profiler sur un ciel gris le squelette menu des ormes et des bouleaux, à dessiner les pas étoiles des corbeaux sur la nappe blanche de la neige : c'est ainsi qu'il a peint, au mois de janvier, ce Barbi%an où les peintres vont par bandes étudier au mois de juin. Il y est resté malgré les frimas, et il a fait un bon tableau. Nous en dirons autant de M. Lafage; sa meilleure toile est certes cette longue allée d*arbres dépouillés où sautillent des pies; Teffet est original el vous transporte bien au milieu des bob à la fin de novembre. .

H. Nason a peint un Troupeau de dindons au milieu d'un champ coupé d'un mur contre lequel s'appuie la dindonnière; eh bien, ce motif si vulgaire est rendu avec tant d'esprit, qu'on s'arrête devant ce troupeau stupide et qu^os le regarde longtemps.

Pour finir cette revue, citons MM. Lambinet, Lapierre, Desjobert, Bodmer, Pron, Brissot deVarville, Leroy, Brest, Wagrez, qui tous ont fait preuve de talent, et dont nous regrettons de ne pouvoir apprécier les œuvres une à une.

La marine se rattache au paysage au moins par la rive, et nous placerons ici HH. Williams Wyld et Ziem, qui continuent à courir en gondole sur les canaux et les lagunes de Venise avec un talent toujours égal: La Régaie au seizième siècle est un des tableaux les plus importants de H .Wyld : la mer est couverte de gondoles, de barques et

PEINTURE, SGULPTURB. 145

de vaisseaux pavoises; à droite, le palais du doge élève sa façade rose; au fond, s'arrondissent les coupoles blanches de Santa-Haria-della-Salute. Cela brille et fourmille d'une façon extraordinaire. Le Grand Canal, les Environs de Ktrnie, le Château d'Heidelberg, sont des choses charmantes. M. Zeim a fait une Fête à Venise flamboyante comme une queue de paon : le ciel resplendit, Teau scintille en écaille^ lumineuses; les banderoles se déroulent avec des frissons de soie, et les barques traînent dans la mer les beaux tapis de Perse.

Mil. WnfTEBHALTKB — ED. DDBUFE — RICARD — ROOAEOWSKT AVAORY-DDVAL — PÉRIGMOR

Les Anglais ont eu de tout temps des peintres de high life consacrant leurs pinceaux à la représentation des individualités aristocratiques. Quand leur île ne leur en fournissait pas, ils faisaient venir du continent des maîtres célèbres, tels que Holbein et Van Dyck, dont les ouvrages peuplent les galeries des palais et des mnnoirs. Plus tard parurent Lesly,

Reynolds ot enfin sir Thomas Lawrence, le pins fashionable, le plus homme du monde, le plus élégant de tous. Aujourd'hui, Grant, Uayter, Hacnee, Boxall et plusieurs autres continuent cette tradition ; ils savent allier une ressemblance suffisante aux exigences de la mode, et conservent avant tout à leurs modèles Tair comme il faut; leurs portraits de ladies seraient reçus dans les salons les plus exclusifs; ces vignettes de livres of beauties se présentent admirablement, font bouffer le satin de leur jupe, tournent du doigt le bout de leurs spirales lustrées, remontent Tépaulette de leur corsage et s'asseyent avec une nonchalance dédaigneuse sur un fauteuil à pieds dorés, près d'une console rocaille ou d'une colonne qu'enveloppe un rideau de pourpre. L'ombre ose à peine effleurer leurs carnations de nacre de perle, leurs teintes de rose pétries avec du lait; autour d'elles les étoffes miroitent opulemment, les bijoux scintillent de tous leurs feux, les dentelles^palpitent comme des ailes de colombe, l'hermine ducale étend sa neige mouchetée de noires virgules; elles baignent dans l'atmosphère dorée des hautes sphères; l'orgueil de la race et du luxe respire à travers leur grâce, dans leurs prunelles d'azur et sur leurs lèvres de cerise, que plisse le sneer anglais.

Certes, il y aurait beaucoup à dire, au point de vue de l'art séri'iux, sur ces charmantes et frivoles représentations mondaines; un critique chagrin pourrait y reprendre des anatomies impossibles, des yeux trop grands, des bouches trop petites, des extrémités effilées outre mesure, un coloris . fardé, un papillotage fatigant. Mais pourquoi le monde de

PEINTUHB, SCULPTURE. 145

TélëgaDce n'anraît-ii pas aussi son idéal en dehors de Tantique et des types éternels de beauté? La Vénus de Milo habillée paraîtrait singulièrement lourde dans un drawing TOùtn à Buckinham-Palace ou à un bal des Tuileries, eûtelle même retrouvé ses bras.

La France a toujours été moins romantique que rAngleterre. — L'art des Grecs et des Romains lui sert de prototype, et les peintres de notre pays ont de la répugnance pour représenter les physionomies, les mœurs et les costumes de • leur temps. — Lorsqu'ils font des portraits de femme, ils tachent de les ramener autant que possible à leur idéal, et les ajustent en camée ou en médaille. Nos modes féminines sont pourtant charmantes, et il ne serait pas difficile d'en tirer bon parti ; malheureusement la draperie prévaut encore sur la robe, et les bandelettes antiques sur les chapeaux de Baudrand ou de Lucy Hocquet; Paris n'a pas comme Londres des peintres fashionables, par suite de cet esprit classique ; on a d'ailleurs ici un dédain profond pour le gracieux, le joli, Félégant : tout le monde veut être sublime.

Ces réflexions nous sont suggérées par le grand tableau de M. Winterhalter, llmpératrice entourée de ses dames d- kmneur. H. Winterhalter a toujours cherché la grâce, et il Ta souvent trouvée ; sa manière coquette et brillante se rapproche de celle des peintres anglais dont nous parlions tout à Theure. Son Décaméron, quoique les qualités sévères de l'art y manquassent, avait un charme qu'on ne peut nier ; ce charme existe avec les mêmes défauts dans la toile qu'il a exposée cette année, et qui est une de ses plus importantes : II. 9

146 LES BEAUX-ARTS EN KïïiOPE.

rimpératrice, au milieu d'un paysage épanoui et fleuri, forme le camée d'un bracelet de femmes posé sur un gazon de velours comme sur un écrin; elle occupe le centre de la composition, et préside avec une majesté affable et pleine de grâce le cercle groupé à ses pieds en des attitudes d*un abandon respectueux. C'eût été un sujet admirable pour un coloriste que cette guirlande de jeunes femmes assises ou penchées dans leurs riches toilettes parmi Therbe et les fleurs; mais, peut-être un peu trop préoccupé de Télégance, H. Winterhalter n*a pas tiré tout le parti possible de ces étoffes aux nuances fraîches et claires, de ces chairs satinées, de ces chevelures brunes ou blondes ; il n'a pas donné assez de souplesse aux plis, assez de solidité aux tons; il a fait abus du luisant et de la transparence. Gravé, son tableau produirait une estampe charmante ; le burin lui prêterait de Tharmonie; — c'est une ressemblance de plus qu'a l'artiste avec les Anglais, dont les œuvres doivent tant aux Finden, aux Cousins et aux Robinson. Le portrait de l'Impératrice de forme ovale est ainsi devenu populaire.

H. Edouard Dubufe, dont nous n'avons pas oublié le charmant portrait de femme en rose exposé au Salon de i 850-51 , sacriGe, lui aussi, aux grâces mondaines : si les artistes loi reprochent l'afféterie et le maniérisme, assurément ses modèles ne se plaignit pas de lui ; il est frais, soyeux, transparent; sous son pinceau, toute ride et toute fatigue disparaissent: ilfait joli; — il vaudrait mieux faire beau; maisc'est toujours cela. Nous ne pouvons jufer de la ressemblance de ses portraits, ne connaissant pas les originaux; seulement

PIINTUBB, SCULPTURE. 447

nous voyons dos tâtes gracieusement souriantes, des étoffes aux reflets miroitants, des fonds d'une riche fantaisie; et notre œil est séduit, s'il n'est pas convaincu.

Nous avons salué dans H . Ricard un petit-fils de Van Dyck : ce n'est pas un imitateur, c'est un descendant du peintre qui a laissé tant de chefs-d'œuvre à Windsor et à Gênes. M. Ricard fait le portrait en artiste et en maître, et ses cadres pourraient figurer aux galeries anciennes sans désavantage; il a une couleur exquisem^t vieillie, sur laquelle le temps semble avoir déjà mis sa patine, et qui, empêchant ses portraits d'être trop crûment actuels, en fait des tableaux que tout le monde r^arde avec intérêt. Celui de madame A. S. est une chose magnifique : la tête a une puissance de relief extraordinaire ; Tœil étincelle, la narine respire, la bouche va s'ouvrir et parler; et quel ton splendide I quelle fleur de vie ! comme la lumière joue dans ces beaux cheveux ondes, sur cette poitrine superbe et ces mains fines noyées dans les soies d*un bichon de la Havane ! quel goût romanesque et bizarre d'ajustement dans cette robe noire aux crevés cerise, qui rappelle les toilettes des portraits de Bronzino!

N'y a-t'il pas quelque chose de mystérieux et de profond dans cette tête de madame *** qui fait penser à la Joconde de Léonard de Vinci ? L'œil est noir comme la nuit, la bouche semble fermer son pli sur un secret railleur que l'on vou* drait deviner, maison vain; les cheveux glissent silencieusement en bandeaux sombres le long d'un front d'ivoire qui renfenne une pensée impénétrable. Madame la comtesse ***, dont la blancheur hy perboréenne a été célébrée par les poëtes

d'Allemagne et de France, et qui est sans doute une de ces femmes-cygnes des légendes du Nord, offrait à H. Ricard une occasion de tons laiteux, opalins, nacrés, dont il^ a profité en coloriste consommé qu*il est. Tout est blanc; aui joues seulement, deux petites taches roses, comme le reflet du soleil de minuit sur la neige du pôle. Nous aimons beaucoup le portrait de H. Chenavard, Fauteur des cartons du Panthéon. C'est une belle tête fine et songeuse de philosophe antique, peinte avec une grande largeur. M. P*** sort de la toile, tant la lumière rayonne vivement sur son front poli.

Le portrait du général Dembinski, de H. Rodakowski, produisit une grande sensation au Salon de 1852, et on Tadmire encore beaucoup maintenant; ce vieux général, avec son teint. Lâlé et sa moustache blanche, méditant quelque plan de bataille sous sa tente, avait un accent superbe et une fierté toute magistrale ; cela sortait de la facture des portraits ordinaires et s'élevait aux sévères conditions de Thistoire. Quelle simplicité et quelle vérité dans cette figure de femme âgée, croisant sur sa robe noire des mains si souples, si moites, si vivantes! quelle fine couleur blonde martelée çà et là de tons vermeils! quelle pénétrante bonhomie d'expression! quelle intimité cordiale de ressemblance! — Les Flamands ni les Hollandais n'ont rien fait de mieux. Le portrait de M. Yillot, conservateur du Musée, est excellent.

Est-ce une cpigrarame contre la Tragédie qu'a voulu faire H. Âmaury-Duval en représentant mademoiselle Rachelsous des couleurs si pâles, avec un aspect si mort, au milieu d'un intérieur pompéien, couvert encore de la cendre grise de

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réraption? — Certes la Tragédie est sobre de tons, elle admet à peine la tache noire des pranelles dans son masque de marbre; cependant l'artiste aurait bien pa hasarder quelques nuances plus vives. II a vraiment outré le sérieux et la solennité delà chose; mais, lorsque les yeux se sont ac* coutumes à cette gamme volontairement éteinte, on admire la noblesse et la pureté du dessin, le modelé si délicat dans son relief effacé, le goût parfait de l'ajustement, la science archaïque des détails, toutes les qualités fines et sévères du maître. — Le portrait de M. L. B. nous semble jusqu'ici le chef-d'œuvre de H. imaury-Duval. Avec quelle fermeté précise se découpe ce noble profil, et quelles admirables mains se croisent sur cette robe d'un bleu si vif et si hardi! — M. *** est une merveilleuse étude de vieillard ; on a rarement rendu avec plus de conscience et de vérité les rides, les méplats, les dépressions et les ravages de la sénilité.

Nous ne parlons pas ici des quatre dessins Redemptio, Verbumy Misericordia, HumanitaSy cartons d'un fragment des peintures murales exécutées à fresque dans l'église de Saint-Germain-en-Laye, nous réservant de faire plus tard un article séparé sur ce travail, un des plus importants qu'un artiste français ait entrepris, et que nous suivons depuis longtemps avec toute Tattention qu'il mérite. Dans le style religieux, M. Âmaury-Duval a retrouvé l'inspiration des maîtres du Campo Santo, des Orcagna, des Simmone Memmi, des Benozzo Gozzoli, et il se sert de leurs procédés matériels; les peintures murales de Saint-Germain-en-Laye sont les seules véritables fresques que nous connaissions en France, c'est-

150 LES BEAUX- ARTS BN BÏÏBOPE.

à-dire eiéctitées sur mortier frais, si Ton en excepte les peintores da porehe de Sahit-Gennaiii-l'Aiixerrois par de Kmez.

M. Périgoon a plusieurs boi» portraits. Il possède cette él^anee ^ celle netteté d*exécation que recherchent les gens du immde, et qui lui ont valu son succès. Cette année, il ne s'es^pas hcTBé à reproduire les modèles aristocratiques qat posaient devant M, il a fait un tableau représentant des paysans des Abruzzes, dont les types sauvages sont très-bien compris et rendus.

Si M. Chaplin ne laissait pas ses toiles à Tétat d'ébauche, il serait un portraitiste tout à fait remarquable. Son portrait de femme en noir et son portrait de femme en Manc ont une simplicité de pose, une aisance d'attitude, une sincérité de physionomie, qu'on ne saurait trop louer; mais ce ne sont que des préparations; le champ de la toile est à peine couvert, et les coups de brosse s'entre-croisent visiblement, comme des mailles de tricot; un peu de pfité sur ce frottis spirituel, ce serait charmant.

Arrivons au pastel. Le Galilée à Yelletri de H. Harëehal semble plutôt un fragment de fresque détaché d'une muraille qu'un dessin fait avec des crayons de couleur; le pastel, sous le doigt de M. Maréchal, atteint à des vigueurs incroyables et vaut les plus robustes peintures ; le Galilée a une force de tons que ne dépasseraient pas Tintoret, Guerchin, Ribeira et les plus fougueux coloristes. — Le vieillard est là, suivant par Tétroite fenêtre le mouvement des astres dans le bleu noir de la nuit; des pensées cosmogoniques s'agîtebt dans les plis de son front : •— e'est la veille du génie. — Le Lrisity

PBIIITUEE, S60LPTURi. IM

rejiféstttté par uBe bdie fémiiie élendae dtas les herbes d'uneebôrière, rappeUe, avee sa griee abandoniiëe et molle^ la délkieiise Madeleine taiêckée Au Goirëge à la galerie de Dresde. Le Pâère effmgé par t» tupic; VEtuiimU, sibs avoir rimporlance du Galilée et du Lmir, portent la griffe du maître.

M. Bida ne fait pas de peinture; il est vrai qu*il n'en a pas besoin. Ses dessins orientaux sont colorés comme des Decamps et des Harilhat. Avec du noir et du blanc il est parvenu à rendre la lumière, la chaleur ardente et Téclat de ces brties contrées aninéee du soleil : le Retour delà Mecque, la Cérémonie du Dossehy le Barbier arménien, la Femme fellaky vous font entrer mieux qu'un voyage dans l'intimité des mœurs de TOrient. H. Bida dessine avec beaucoup de style et de pureté, et fait ressortir les nobles types de l'Islam .

Holbein est mort depuis des siècles, sans cela on pourrait croire que le portrait de H. Bracquemond est de lui, tant ce dessin se découpe sur son fond d'or avec une patiente finesse et une vigoureuse élude de la nature! Il faut une singulière puissanee pour s'incanier à ce point dans Toriginalité d'un aujre.

Depuis que madame de Mirbel est morte, c'est madame H^belin qui oceupe le premier rang parmi les miniatnristes^ dont Tinveiition du daguerréotype semble avoir diminué le nombre. Voici cependant madame Isbert, une jeune femme, qui arrive avee un eadre contenant trois portraits et deux eopies : Marguerite au rouet, d*après Ary Scheffer ; Airieime Leœwrettr, d'après Tanloo, d'un ton charmant et

15S LES BEADX-ARTS BN BVROPE.

d'une délicatesse extirème d'exëcotion ; il est diffeiledepotii' tiUer l'ivoire avec plus de finesse et d*esprit. Le portrait de madame A... est d'une ressemblanoe parfaite : les mains, mérite assez rare, sont très-fines et très-bien dessinées.

MM. 0. TASSABRT — COURBET — HILLEMÀGHER — HERBSTHOFFER

— JOLIM GARIOT — LANOOE — HERVIER —

CALETTI — TH. FRÈRE — FLANDIN — LADRENS — COLOKtiA

D'iSTRIA — GDILLEMIM — PLUYETTE —

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