MM. ROBERT-FLEURY — HAFFNER — MARCHAL — TRAYER
Certes, H. Robert-Fieury a droit au titre de maître; il a fait des ouvrages excellents et qui resteront; mais depuis quelques années il est moins heureux dans ses expositions. Ce n'est pas que son talent baisse,.seulement l'artiste est arrivé aux dernières conséquences de sa manière ; il se copie et s'exagère lui-même de façon à faire ressortir davantage ses défauts, sans augmenter ses qualités. Arrivé à un certain point de sa vie, sous peine de se répéter, le peintre doit changer de point de vue, et, monté haut, embrasser un plus vaste horizon. C*est là, nous en convenons, une époque climatérique, un passage dangereux qu'on doit redouter de franchir. Cette sorte de rénovation est surtout utile aux artistes qui se sont volontairement enfermés, comme H. Robert-Fleury, dans un cercle restreint de motifs et d'effets. H. Robect-Fleury n'a presque jamais regardé la nature à l'air libre ; il a toujours aimé les intérieurs sombres baignés de ténèbres rousses, où se glisse par quelque soupirail
étroit un avare rayon de lumière. Nous ne contesterons pas eegoût; avec de tels éléments, on peut produire de prestigieux chefs-d'œuvre.
n y a d'ailleurs de quoi charmer un coloriste dans ces toDs rancis de vieux tableaux, ces blondes fumées devançant le travail du temps, ces sourdes chaleurs du bitume et de la momie, ces vernis d*or, qui rappellent le clinquant fauve des harengs saurs, et que Rembrandt semble avoir dérobés à l'atmosphère des poissonneries d'Amsterdam. Le Benvenuto Cêlliniy la Scène (ï inquisition, le Colloque de Poissy en 1561, les meilleures toiles de H. Robert-Fleury, pourraient être antidatées d'un siècle, car l'artiste y a mis d'avance cette patine que les années étalent lentement sur la peinture; cependant la couleur, quoique ardente, n*y est pas brûlée, et l'œil se plaît à celte harmonie sobre, vigoureuse et chaude ; mais depuis l'auteur a fait cuire ses tons jusqu'à les calciner, et produit des tableaux à l'état de carbonisation. Nous le regrettons fort, car M. Robert-Fleury possède une qualité bien précieuse en art, môme lorsqu'on en abuse, — la force; — c'est une nature robuste et mâle : qu'il sorte de cette chambre voûtée d'alchimiste ou de torsionnaire, où il se confine, et il verra qu'il existe du bleu, du rose, du vert, du lilas et d'autres charmantes nuances bannies de sa palette rougie aux braseros de l'inquisition.
Le Benvenuto CeUini dans son atelier est resté une chose parfaite en son genre; le grand ciseleur florentin est assis une jambe repliée sur l'autre, le coude au genou et la main an menton, au milieu de plats, d'aiguières, de statueties.
Digiti
de coffrets et de riches orfèvreries, dans une pose pleine de style. A Texpression contractée de sa figure Hâve et féroce, il est douteux qu'il médite un nouveau sertissage de picrrerie; il songe plutôt à dresser quelque embuscade à un rival détesté; car Cellini tenait autant du spadassin que de Tartiste, et ne maniait pas moins bien Tépée que te ciselet.
M. Robeft'Fteury a bien compris et rendu ce double caractère : il est difficile de se figurer autrement Benvenuto qu'il ne Ta représenté.
La foule se pressait au salon de 1841 devant la Scène de rinqûisition. En effet, ce malheureux, dont les pieds Ués par des ceps tendaient leurs plantes aux flammes rouges d'un brasier qu'avivaient des fantômes aux noires cagoules, devait impressionner fortement les esprits naïfs. M. Robert-Fleury lui-même croyait avoir trouvé la suprême expression de l'horreur. S'il lisait l'étrange récit d'Edgard Poe intitulé le Pendule, il verrait que le génie des Torquemada était bien autrement inventif en fait de supplices, et eût laissé aux vulgaires chauffeurs ce grossier moyen de torture. .Notre observation n'empêche pas le tableau d'être peint avec une ardeur sombre et une. énergie farouche dignes du sujet.
Il y a dans le Colloque de Poissy plusieurs tètes d'un dessin ferme et d'une couleur forte qui ont bien le caractère du temps; les costumes pittoresques et sévères des assistants sont d'une grande exactitude, et rendus avec une finesse magistralement sobre. — C'est peut-être l'ouvrage le plus
irréprochable de Tautear, et il rappelle sans trop de désavantage le Congrès de Munster de Terburg.
La Jane Shore, figure de grandeur naturelle, montre le danger qu*il y a pour les peintres habitués aux cadres de petite dimension de sortir de leurs proportions ordinaires; les défauts grandissent et sautent aux yeux; à force de vouloir être solide, H. Robert-Fleury se pétrifie et perd complètement la souplesse de la vie : sa Jane Shore n'est pas en cUair, mais en porphyre, et semble avoir été faite moins par un peintre que par un graveur en pierre dure. Voilà où peut mener Tabus d'une qualité.
Nous n'insisterons pas sur les Derniers moments de Montaigne, et nous arriverons au Pillage d'une maison dans la Giudecca de Venise, au moyen âge. Sous le moindre prétexte, dit le livret, on courait au quartier des juifs, on entrait dans leurs maisons, on pillait leurs richesses, et les débiteurs reprenaient les titres de leurs dettes. C'est là un motif qui prête à la peinture. Quelle belle occasion d'eflondrer des baËuts, d'ouvrir des cassettes et d'en faire ruisseler le contenu en cascades étincelantes de joyaux, de perles, de monnaies, de buires, de colliers, d'étoffes d'or et d'argent, et d'étaler dans un beau désordre ces mille accessoires, amour du coloriste! M. Robert-Fleury en a profité trop modestement peut-être, et il a fait se ruer au pillage de la maison d'un confrère de Shylock une foule de chrétiens à mines patibulaires et barbouillés d'un bistre fort intense; au milieu du groupe pillard, une belle fille aux longs yeux orientaux, une Rebecca ou une Jessica, un de ces soleils qui
Digiti:
reluisaient au fond de ces antres d'usure, se toid les nains dans une pose de désespoir. Sur le devant, des débiteurs déchirent des billets et des- cédules, moyen commode de solde; au fond, l'on aperçoit au delà du eanal un coin du palais des doges. Il y a des morceaux vigoureusement peints dans <»tte toile; mais cette atmosphère de fournaise a-velle le moindre rapport avec ce léger ciel d*azur d*où tombe une lumière d*argent, et sur letpiel Paul Véronése découpe les blanches colonnades de ses architectures? Pourquoi donner ce ton d'incendie à Venise, la ville nacrée et rose, et faire une mulâtresse de la fraîche Vénus de TAdriatique? M. Robert-Fleury connaît pourtant Venise : il fout croire qu'il Ta vue par un verre jaune.
M. Haffner, lui, est tout l'opposé de M. Robert-Fleury : il aperçoit la nature comme à travers un prisme et nuancée des couleurs les plus brillantes; les teints d'ivoire jauni, les costumes noirs et les fonds de bitume lui feraient peur, et, tout en peignant des bohémiennes ou des paysannes, il fripe leurs haillons épais et les fait miroiter comme des jupes de taffetas; si la joue est trop brûlée par le soleil, il y pose une touche de fard, et jette un peu de poudre de riz sur le bras ganté de hâle. Sa manière rustique a des grâces d'Opéra. Mais comme c'est un charmant coloriste, on lui permet volontiers ces petits mensonges, qui ne nuisent à personne.
La Récolte du tabac en Alsace a un aspect bizarre et qui vous désoriente d'abord. Les larges feuilles de la plante, s'épanouissant sur le sol rougeâtre, semblent indiquer un site
PEINTURE» SCULPTURE. 9i
tropical ; une fiUe, Tente d*uii costame aux couleurs vires et portaut sur la tête un paquet de feuilles cueillies, occupe le cMitre de la composition, et se détache d'un ciel dair dont quelques tons de tnrquobe verdissent Tazur; d'autres, courbées vers la terre, avec des attitudes gracieuses, s'occupent à la récolte qui va s'entasser dans un chariot à bœufs placé un peu plus loin. Une cruche en grés, historiée d'or- nements bleus, et quelques provisions, s'étalent au premier plan. Tout cela est frais, vif, jeune, heureux, et réjouit Tœil comme un bouquet.
Noos devrions réserver pour une autre catégorie les Chevreuils surpris, le Sanglier ravageant un champ de mais. Mais comme M. Haffner n'est pas un animalier de profession, nous réglerons tout de suite nos comptes avec lui, sans le mettre avec les Rosa Bonheur, les Jadin, les Palizzi, les Troyon, les Rousseau, autres illustrations du genre. Ses chevreuils surpris ont un mouvement vif et brusque, admirablement saisi; ils s'élancent si tremblants, si effarés, qu'il semble voir leur cœur palpiter sous leur pelage. Le sanglier fait une belle ventrée dans le champ de maïs ; il renverse, il broie, il dévoYe les tiges plantureuses en véritable gourmet; et nous n'avons que des éloges à donner au peintre ; mais, pour Dieu! qu'il n'aille pas abandonner les jolies filles pour les vilaines bétes. Nous aimons mieux un visage rose sous un papillon de dentelle noire, qu'une hure relevée par des crocs formidables, fût-ce celle du sanglier de Calydon.
Nous ne diercherons pas de transition pour passer de
n LES BEâUX-ÂRTS en EUROPE.
H. Haffner à M. Marchai; ils se ressemblent si peu que ce serait peine perdue; mais le lecteur voudra bien nous pardonner ces sauts perpétuels de pensée dans la revue de tant d'individualités différentes. M. Marchai cherche l'idée phi- . losophique — et nous montre un Retour de bal masqué, épisode du carnaval de 1 8S4. D'autres se seraient contentés de faire gambader une troupe de masques dans un joyeux tumulte de couleurs et de costumes. Ce n'est que la moitié de sa composition. Au fol essaim du carnaval, aux pierrots et aux débardeurs, il a opposé une grave procession de soeurs de charité qui, les coiffes rabattues, les mains dans leurs manches, sortent deux à deux pour accompagner le Saint-Sacrement qu'on porte à un malade. La lueur blafarde d'une aurore d'hiver commence à bleuir les rues et à faire pâlir les jaunes réverbères, et, à travers la froide atmosphère du matin, les pieuses filles se rendent à leur saint devoir; les masques s'arrêtent interdits et frappés de respect; rivresse qui jasait sur leurs lèvres épaissies se dissipe; ils rentrent en eux-mêmes et rougissent de leurs accoutrements ridicules : la sonnette du Saint-Sacrement a fait taire le grelot du carnaval.
Si nos souvenirs sont fidèles, M. Trayer a débuté au salon de 1850-51 par un Shakspeare à la taverne, dont le mérite attira notre attention. H. Trayer n'a pas menti aux espérances qu'il faisait naître, mais il semble avoir quitté les sujets épisodiques et fantasques pour rendre la vie réelle moderne dans ses côtés humbles, familiers et doux : — Y Atelier de couture, une Mère^ le Bain de pieds, Excès de
Digiti:
travail, tels sont les tableaux exposés par M. Trayer. Les sujets, coimme on le voit, n'ont rien de bien compliqué, et, poor les trouver, il n*a fallu feuilleter ni histoire, ni légende ; mais l'artiste a su y répandre de l'intérêt. L'Atelier de cmturc représente plusieurs jeunes filles remplissant en silence leur tâche monotone; l'une coupe, Tautre assemble, une trobiéme coud, celle-ci enfile son aiguille, celle-là rabat une couture, d'autres repassent ; à la muraille nue sont accrochés des robes faites, des patrons, des baleines et autres menus ustensiles du métier ; les tètes, la plupart jolies, ont une grâce triste et fatiguée, et Ton s'attendrit au sort de ces pau^ vres filles, qui ne porteront jamais les belles robes qu'elles font. Tout cela est peint avec une morbidesse mélancolique et une vérité qui n'a rien de trivial. Une Mère offre un tableau plus riant : dans un intérieur où se fait sentir une modeste aisance, une jeune femme ouvre le pli de son corsage, et, madone du foyer domestique, donne le sein à son petit Jésus; rien n*est plus chaste, plus tendre et plus charmant; il y a dans cette toile comme un parfum de pudeur et d'honnêteté. Le Bain de pieds est une de ces petites scènes familières qui égayent la maison ; l'enfant, soutenu sous les bras par sa mcré, retire avec vivacité du baquet son petit pied que Teau un peu trop chaude a botté de rose, et fait une grimace mutine la plus adorable du monde. V Excès de travail est un petit drame très-touchant, sans la moindre emphase, et qui en dit plus que bien des scènes mélodramatiques. Dans une mansarde nue, froide et propre, près d'un flambeau dont la chandelle a brûlé jusqu'à la bobèche.
U LES BSAUX-ÀRTS BN BUaOPE.
une pauvre filie s'est midwoiie de Iêt^;«e sur sou ouvrage ; Taiguille a glissé de ses doigts, et ses paupières roogies, où depuis bien des heures le sommeil jetait son saUe, se s(ttl abaissées après une dernière palfûtation; les trûts de la jeune ouvrière sont délicats et purs» quoique réputsemenl se trahisse sous leurs linéaments amaigris, sa mince robe de toile n'a ni déchirure, ni tache : c est la misère résignée et laborieuse qm lutte courageusement jusqu'au bout. En regardant cette petite toile si simple et si navrante, nous son* gions que, si elle était gravée, elle ferait une excellente il* lustration pour cette chanson de la chemise : The Sang of the skirty de Thomas Hood, dont le succès fut si prodigieux en Angleterre, et qui résumait en quelques strophes toutes les souffrances et les mélancolies du travail féminin. Dans le tableau comme dans la chanson, pas une seule touche exagérée, pas un seul mot déclamatoire ; Thomas Hood, qui était aussi peintre, s*amusant un jour à dessiner un projet de tombeau pour lui*mème, «rayonna une simple dalle avec cette inscription : tllfUla chanson de la diemise. i — Nous ignorons si H. Trayer connaît le Sang af the shiti, mab s'il ne Ta pas lue, il s*est merveilleusement rencontré avec Tauteur anglais, qui, du reste, ne retrouva plus une pareille inspir^ttion.
PUNTOBS, SCULPTURB.
NH. ISABBT — VBTTER — CELESTni NAMTEUIL — AKTIGIIA
C'est un charmant peintre que M. E. Isabey : il a une oouleur chaude, une facilité pétillante, un ragoût piquant; sa moindre esquisse, sa plus légère pochade, décèlent Tartiste véritable, et n^ont pas besoin de nom pour être reconnues : ehaque coup de pinceau les signe. M. Isabdy est original, et il a créé de toutes pièces le microcosme où se déploie son talent; aussi a-t^ii eu de nombreux imitateurs. Son cachet distinctif est l'esprit, non qu'il ait jamais fait des calembours en peinture ou cherché des sujets ingénieux et littéraires; loin de là, H. Isabey se cont^te du premier motif venu : une barque tirée sur la plage, une falaise assaillie par la mer, une vieille rue aux maisons qui surplombent, une officine d'alchimiste, une sortie d*église, un départ pour la chasse, lui Suffisent pour produire des tableaux que les ssnateurs se disputent; mais sous sa touche alerte et vive tout s'anime, tout scintille; rien de gauche, rien de lourd, Hen d'épais, rien de bète, tranabons le root : peints par
Isabey, un alambic, une pierre, un canot, ont rairspiriluel. Sa traduction de la nature n'est jamais plate; il la relève de fantaisie, de caprice et d'entrain. 11 a dans sa façon d'appliquer la couleur un brio éblouissant, une verve entraînante, un mordant bizarre; il brûle la toile; sa touche rapide et nerveuse a la certitude d'un parafe è main levée, et donne à chaque objet sa valeur propre, tout en lui piquant une étincelle. Nous insistons beaucoup sur cette qualité de H. Isabey, car elle tend à devenir rare : aujourd'hui une méthode différente a prévalu, et Ton cherche, autant que possible, à faire disparaître le travail du pinceau sous un fini minutieux; nous aimons cette libre et franche manière, où la main de Thommc se sent à travers la reproduction des choses.
Le Combat du Texel, avec ses lourds navires hollandais aux flancs rebondis, aux châteaux énormes, attaqués par les légères frégates de Jean Bart, son ciel emmêlé de mâts, de banderoles et de cordages, sa mer clapotante et brisée, ses nuages de fumée bleue crevant sur les flots, son fourmillant tumulte de matelots et de soldats, est une des meilleures marines qu'on ait jamais peintes. H. Isabey sait faire vivre ces Léviathans de la mer et donner de l'expression à ces masses de bois.
Connaissez-vous l'église de Delftî C'est une de ces blanches églises néerlandaises, dont Peter Neef aime à reproduire les hautes ogives à nervures côtelées, les piliers massifs habillés par le bas de brunes boiseries de chône, les tombeaux historiés de sculptures, les blasons à lambrequins gigantesques, les bannières diaprées suspendues à la voûte et que fait
onduler le vent de Torgue, le pave luisant composé d*une mosaïque de dalles funéraires, les autels lointains devinés à travers les découpures des jubés et les serrureries à volutes des grilles de chœur.
Dans un intérieur ainsi fait, dont le centre est occupé par une grosse colonne autour de laquelle tourne un escalier en colimaçon à la rampe festonnée et découpée, M. Isabey nous montre une Cérémonie du seizième siècle. — Quelle est cette cérémonie? Nous ne saurions le dire; mais cela importe peu. Jamais peintre n'étagea sur les marches d'un escalier un monde de figurines plus pimpant, plus coquet, plus luxueux; c'est une cascade de satin, de taffetas, de velours, de brocart, dont les dentelles et les guipures forment l'écume; cela miroite, chatoie, reluit, envoyant à droite et à gauche de folles bluettes de couleurs et comme des scintillations de diamants. Lorsqu'on s'approche, on distingue des têtes fines et hardies de cavaliers posées sur des fraises à tuyaux, de charmantes figures de femmes encadrées de cheveux blonds et de perles, des mains fluettes qui jaillissent des manchettes comme les pistils du calice des fleurs; des tournures d'une élégance cambrée, des corsages garnis de pierreries, des toiles d'or et d'argent égratignées de lumière à leurs cassures, toute l'opulebce d'un tableau d'apparat vénitien sur une échelle de quelques centimètres.
C'est aussi une charmante chose que le Départ de chasse sous Louis XIII. Dans la cour d'un manoir seigneurial, dont les combles d'ardoise, terminés à leurs angles par des girouettes, se découpent sur un grisâtre ciel d'automne, s'agite
. II. e
98 LES BRADX-ARTS^N BUROPfiL
la joyeuse cobae des chasseurs se mettant en selle, des piqueurs et des valets de chiens contenant leurs meutes. Sur le perron sont debout les femmes faisant des signes d'adieu, ou s'apprétant à partir en amazones intrépides. M. Isabey a tiré un excellent parti des feutres à plume, des bottes à chaudron, des manteaux courts, des pourpoints laissant voir le linge, des nœuds de ruban, des cors en bandooillére et de tous les pittoresques détails du costume de Tépoque, un des plus élégants que Thomme ait portés. Nous reprocherons à Fartiste d*av(nr peut-être un peu abusé des tons gris; ce n'est pas son défaut- cependant, lui qui métamorphose tout ce qu'il touche en jaspe, en onyx, en rubis, en saphirs, et qui semble peindre avec une palette de pierreries. Il n'a pas be> soin de ces sacriGces pour rester harmonieux.
La VuepriseàGranviUe montre que M. Isabey est incontestablement notre meilleur peintre de marine, et fait le paysage aussi bien que personne. Nous r^ettons que Far*' tiste, à cette Exposition où chaque maître se résume et place son œuvre aussi entier que possible sous les yeux d'un public universel, n'ait pas mis cet AlchimiUe lisant quelque traité de Paracelse, de Raymond LuUe ou de Nicolas Flamel, au milieu du plus prodigieux entassement de fourneaux, de ccHrnues, de creusets, de matras, d'alambics, desyphons, de serpentins, de bocaux, de fioles, de grimoires, de bouquins, d'animaux empaillés et autres ustenâles cabalistiques que la fantaisie d'un peintre ait réunis autour d'un vieux souffleur hermétique cherchant dans un laboratoire de magicien la femme blanche et le serviteur rouge. Certes,
PBINTUM, SCULPTURE. 99
si quelqu'un a d& trouver la pondre de projeetion et l'ëlixir de longue vie, ee ne peut-être que ralchimiste de M. Isabey ; il était assez bien outille pour cela : rarement nous avons vu on tableau d'un r^al plus exquis; c'était blond, chaude transparent, et dans une ombre diaphane papillotaient mille détails curieux, touchés avec une prestesse et un esprit ineroyables. M. E. Isabey était tout entier dans cette toile, la plus caractéristique de son cauvre, à coup sûr.
Rabelais semble être Tauteur favori de M. Yetter; il nous Fa déjà fait voir sous une brindille de treille et se chauffant le loDg du mura ce doux soleil d'automne qui mûrit la sagesse dans la grappe. Ce n'était pas le Rabelais vulgaire, au rire égueulé, l'ëgipan monacal qu'on donne ordinairement pour Fauteur de Gargantua et de Pantagruel^ mais une sorte de Socrate bouffon se reposant de ses plaisanteries. H nous le montre maintenant dans Tauberge de Lyon et se livrant à cette facétie qui donna naissance à une locution restée proverbiale, « le quart d'heure de Rabelais. » Voici Tanecdote, telle que la raconte le bibliophile Jacob dans une notice biographique sur maître Alcofribas Nasier : a Arrivé à Lyon et n*ayant plus d'argent, Rabelais se déguisa et fit prévenir les médecins de la ville qu'un docteur étranger avait des révélations à leur faire. Quand ils furent réunis et qu'il les vit attentifs, il leva une fiole, disant qu'elle contenait du poison pour le roi de France. Dénoncé immédiatemement, il fut arrêté et ramené à Paris aux frais de la ville de Lyon. » L'histoire, vraie ou fausse, a fourni à M. Vetter le prétexte d'une composition charmante. Rabelais, debout contre la fenêtre
iOO LES BEAUX-ARTS E« EUROPE.
et maimenu par un lansquenet, rit sous cape du succès de son stratagème ; les gens de justice io^trumentent, les médecins analysent avec précaution le contenu dés fioles ; la maigre valise du voyageur est fouillée jusque dans ses plus intimes profondeurs ; un peu en arrière, Ton voit Thôtelier et sa femme stupéfaits d avoir hébergé un si grand scélérat; des marmitons curieux se pressent au vitrage du fond. M. Heissonnier seul pourrait dessiner avec autant de finesse et d'exactitude, et il n'aurait peut-être pas cette harmonie de couleur délicate et voilée. Le Qmrt d'heure de Rabelais est un des meilleurs tableaux de genre de l'Exposition; le Maître d* armes est admirablement campé; quel beau pantalon rouge à pieds et quel plastron sur la poitrine ! Le portrait de madame B... représente une jeune femme en noir dans un cadre de petite dimension ; — c'est un tableau autant qu'un portrait : la tète, peinte avec un soin parfait, vaut un Gaspard Nctscher ou un Metzu. — M. Vetter n'a pas, selon nous, toute la réputation qu'il mérite.
Un homme, plutôt vieilli que vieux, est assis, dans un intérieur misérable, sur un fauteuil délabré, et fourgonne quelque reste de braise sous les cendres : il rêve.
Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe V
non pas à Tavenir, à cet âge on ne regarde guère devant soi, -— mais au passé, et l'essaim des souvenirs secoue ses ailes dans la brume vaporeuse. La vie écoulée se reconstruit en tableaux fantastiques : l'école buissonnière, les premières
PEINTURE, SCULPTURE. iOi
amours, la jeune fille séduite et abandonnée avec son pauvre enfant, Torgie au cabaret, le duel, les scènes de la vie militaire, tout ce drame si usé, si rebattu, qu'il ne vaut pas la peine d'être conté, et que pourtant chacun trouve neuf. Cette ingénieuse composition, que la pensée philosophique n'empêche pas d'être peinte très-grassement et d*un très-fin sentiment de couleur, est de M. Célestin Nanteuil, un de ces artistes qui ont dépensé la monnaie d'un riche talent dans la lithographie et l'illustration, sans pourtant s'appauvrir par celte prodigalité. — H. Célestin Nanteuil a exposé, en outre, deux très-beaux dessins : Phœbé et le Baiset' de Judas. Phœbé apparaît, avec -la blancheur d'un marbre grec, sur un fond de verdure sombre, dans une vallée de Tempe, au haut du rocher, d'où filtre une eau claire. Son cortège virginal l'accompagne. En face de ce dessin d'un pur sentiment antique, ces vers d'Alfred de Musset vous voltigent sur les lèvres :
Oh I le ;5oir dans la brise, Phœbé, sœur d'ApoIlo,
Surprise A l'ombre, un pied dans l'eau.
Le Baiser de Judas est une copie du superbe Yan Dyck qu^on admire au musée de Madrid. Il serait à désirer que les chefs-d'œuvre des galeries étrangères fussent reproduits avec cette fidélité intelligente, ce soin scrupuleux et cette puissance d'effet. H. Célestin Nanteuil est plus à même que tout autre d'accomplir cette tâche difficile : il lithographie aussi bien qu'il dessine.
iOi LES BËÂUX-ARTS Bm EUROPE.
Lft liste des ouvrages exposes par M. Antigaa tient beaueoup de plaee sur le livret. Nous n'afialysermis pas une à une les seize toiles qu*el le renferme; cela nous mènerait trop loin. M. Antigna répète peut-être avec trop de facilité des moiifs analogues et habilleen tableaux de simples études. Il appartient à Fécole rustique, et sa peinture épaisse, solide, un peu lourde, convient bîe» au sujet qu'il traite. Il ne cherche pas systématiquement la laideur comme M. Courbet, mais il ne la fuit pas lorsqu'il la rencontre; la nature sans choix lui suffit, et il la rend avec conscience et sincérité : Tartest si multiple qu'on peut l'accepter dans ces conditions. Le haillon ne nous fait pas peur, et nous épluchons sans dégoût la vermine^ du mendiant espagnol devant VEnfant aux crevettes de Murillo. Pourvu qu'un rayon de soleil dore les guenilles, nous les admettons comme le velours et la pourprr. Par malheur, M. Antigna ne peut verser que la grise lumière du nord sur les misères de ses personnages, et les tons de suie et de terre glaise qu'il affectionne finissent par attrister l'œil. La Ronde d'enfants, plus égayée et plus lumineuse de couleur, n'est pas dépourvue d'une certaine grâce campagnarde, et montre que l'artiste est capable d'autre chose que de peindre des mansardes, nues, sinistres et froides. Vlncendie a des qualités robustes que nous avons déjà appréciées; IHiver^ ÏÉté, la Pluie, la Gamelle, le Vieux Pêcheur de truites de RotfOM sont de bonnes toUes ; la Halte forcée, dont la couleur terne et désagréable diminue l'effet^ est une des meilleures compositions de 11» Antigna* Une pauvre famille en voyage a vu tomber mort de fatigue,
PEINTURE, SCULPTUBE. 105
entre ses brancards, le vieux cheval qui traînait la charrette chargée du mince mobilier et des plus jeunes enfants; le lieu est désert, la nuit descend froide et pluvieuse ; le chien étique flaire quelques loups dans le lointain, et le groupe inquiet se resserre autour du père de famille. Quelle triste halte au bout d*une longue étape 1 et que vont devenir ces malheureux? — Auront-ils froid jusqu'au matin, sous leurs minces haillons, et Taurore, avec son frisson glacial et sa lumière bleue, les trouvera-t-elle encore vivants?