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Lorsque l'étranger, le provincial et même le Parisien arrivent sur les bords de la Seine et contemplent le spectacle à la fois grandiose et gracieux de l'Exposition qui marque la dernière année du xixe siècle; lorsqu'ils ont passé cette première minute de stupeur et, pour ainsi dire, d'irréflexion que cause à tout homme la vue des choses inattendues et inaccoutumées, ils laissent presque tous échapper l'expression d'un regret ainsi formulé : «Quel dommage que toutes ces merveilles disparaissent si vite ! Ces palais, résultats et témoins de tant d'efforts, ne dureront que six mois. Ces produits, ces machines, ces objets d’art, seront dispersés aux quatre coins du monde. Leur souvenir s’effacera peu à peu dans les cerveaux de ceux qui les ont contemplés ».
EXPOSITION UNIVERSELLE de 1900
Et la plupart ajoutent, se rappelant qu’aucun homme ici bas ne peut compter sur la vie : «C’est la dernière Exposition que nous voyons. »
C’est pour répondre au premier de ces deux regrets qu'est publié le présent livre. Les écrivains et les artistes ont le privilège de triompher du temps, de fixer la vie et de vaincre la mort. Leurs œuvres, fragiles dans leur substance, participent à l’immortalité de la pensée et des formes.
Il ne reste presque plus rien des monuments massils et oigucillcux autour desquels circulait l’humanité dans les temps passés. 11 faut des prodiges de divination et d ingéniosité poui 1 econstituci Es temples et les palais dont les débris gisent sur la terre. Et voilà qu’au lond de leurs ruines, dans les souterrains qui les supportaient, un lambeau de papyrus, un rouleau de parchemin nous mettent en contact avec ceux qui les habitaient. Du Parthénon il ne reste plus qu’un squelette; du Capitole, du Forum et du Palatin il ne reste plus que des démolitions; mais les comédies d’Aristophane, les tragédies d’Eschyle, les discours de Cicéron, les pamphlets de Tacite ou de Juvénal sont aussi vivants, aussi jeunes qu’au jour où ils furent écrits, et nous apportent, dans leur fraîcheur native, des rires éteints depuis des milliers d’années, des larmes séchées depuis des siècles et des colères calmées dans des tombes tellement vieilles qu’elles ont elles-mêmes disparu.
Grâce à la littérature, grâce à la gravure, grâce aux arts reproducteurs et évocateurs, 1 Exposition, qui n’aura duré que six mois, durera autant que l’humanité et survivra même à ceux de ses organes qui sont destinés â la commodité ou à la distraction des générations futures, comme le pont Alexandre et les deux Palais.
Quant a la seconde réflexion mélancolique des visiteurs, elle procède, je crois, de cet instinct de la vie, de cette horreur du néant qui servent de base a toutes les religions et qui empoisonnent, ou tout au moins assombi issent toutes les joies de 1 homme, dès qu’il a pris conscience de sa fragilité. C est ainsi que toutes les époques charmantes, tous les moments délicieux de l’existence, portent en eux, comme une petite goutte amère, le regret de leur accomplissement et la certitude que jamais plus on ne les revivra.
Alais,^cn fait d Expositions, je crois tout de même que l’on aurait tort de mêler si vite aux saveurs du présent le regret du passé. Nous reterrons des Expositions, et nous en reverrons en France. Nous en
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reverrons, parce que les Expositions sont devenues non seulement un besoin pour les industriels, pour les artistes, un moyen puissant d’instruction pour tout le monde, un outil d'apaisement et d'élargissement pour la pensée, une période de distraction et d’amusement, mais aussi en quelque sorte une fonction nationale pour la France.
Aujourd'hui, nous nous trouvons un peu dans la situation d’une maîtresse de maison qui a décidé de réunir ses amis et de leur offrir une fête. Après s'être réjouie du plaisir qu'elle leur causait et de l'éclat qui en rejaillirait sur sa famille, lorsqu'elle voit toutes ses habitudes renversées, tous ses bibelots familiers dérangés, son mobilier détérioré, son domicile envahi, elle jure de ne plus jamais se laisser reprendre par des calculs ambitieux. Puis le temps passe, tout rentre dans l'ordre, et la dame rêve bientôt d'une nouvelle réception, pour retrouver le plaisir des louanges que lui a attirées la première.
Ainsi de nous. Quand l’Exposition sera terminée, pendant quelques mois, quelques années peut-être, nous aurons oublié ses avantages pour ne plus voir que ses inconvénients. Ees ouvriers, habitués à un surcroît de commandes et de gains, reverront avec mauvaise humeur les prix de la main-d'œuvre ramenés en arrière par l'excès de l'offre sur la demande. Le commerce, qui a connu les vaches grasses, maudira les vaches maigres. On mettra tout ce qui nous arrivera de désagréable sur le dos de l'Exposition. Et puis, au bout de quelque temps, on éprouvera le besoin d'en organiser une autre. Et ce besoin est d’autant plus naturel qu'il fait partie des traditions de ce pays-ci.
Si l'on examine le rôle de la France à travers l'histoire, on trouve qu'à peine constituée en nationalité distincte elle a eu, en quelque sorte, une mission providentielle internationale. Elle a pris la tête des Croisades; elle lésa menées, elle les a inventées. Or, que furent les Croisades, sinon des entreprises éminemment internationales ? La France y gagna, outre la liberté intérieure, qui résulta de l'affranchissement des communes, la noble et glorieuse mission de représenter l'Europe entière vis-à-vis de la grande force asiatique, et de la représenter à ce point qu'aujourd’hui encore, en Orient, on appelle Francs tous les Européens.
Les luttes séculaires contre l'Anglais, la grande rivalité française contre la Maison d’Autriche, qui représentait presque toute l'Europe civilisée, puisqu’elle s’étendait en un cercle immense des bouches de l’Escaut à celles du Tage, à travers les Pays-Bas, les pays du Rhin,
les pays d'Italie et ceux d’Espagne; la protection accordée, a travers le monde, à tous les petits États contre les grands; les rêves de fédération universelle caressés par Henri IV et les rêves de domination universelle presque réalisés par Louis XIV, n est-ce pas la une série d’entreprises essentiellement internationales ? Et ne voyons-nous pas la France, pendant des siècles, amenée par son génie et les lois de son existence à se mêler de ce qui se passe chez ses voisins, alors qu’aucun de scs voisins ne songeait et ne pou \ oit songea a se mêlci de ce qui se passait chez elle ?
Nous retrouvons au point de vue intellectuel le même curieux privilège. Aux xvii0 et xvmc siècles, la pensée française ne fut-elle pas essentiellement internationale, elle qui alimenta les cerveaux de toutes les aristocraties humaines ? On pensait partout ce qu'on pensait en France, et on le pensait si bien que, pour l'exprimer, il semblait nécessaire d'emprunter à la France sa langue avec .ses idées, sa langue à la fois si fluide et si précise, si souple et si solide, sa langue qui sait tout dire et surtout qui sait tout sous-entendre. Fc français était la langue internationale, et l'on peut dire qu'il l'est resté.
Ne fut-ce pas encore une entreprise internationale que ce concours prêté à l'affranchissement de l'Amérique, terre nouvelle où allaient affluer des représentants de toutes les nations civilisées i
Et la Révolution française! Peut-on rêver quelque chose de plus international, non seulement dans son essence, mais dans ses résultats ? Son essence, c'était le rêve d'affranchir le genre humain. Ses résultats ont été réellement l'introduction de la liberté politique ici-bas, la naissance de 1 égalité civile et la pénétration de tous les peuples par une f 1 aternité encore obscure, Grâce a elle, partout, en Europe du moins, en Amérique, en Australie, sur la plus grande partie de la terre habitée, les gouvernants ont compris les devoirs de leur mission et ont contracté le respect des gouvernés. Grâce à elle, on ne reverra jamais ici-bas, dans le monde chrétien du moins, ces familles de despotes pervertis par le pouvoir sans contrôle, qui se croyaient investis de tous les droits et affranchis de tous les devoirs. Grâce à elle, ce siècle qui huit voit installes sur tous les trônes des braves gens, qui accomplissent leur besogne souveraine en toute conscience.
Mais ia France ne s’est pas contentée de fournir au reste du monde les richesses de sa littérature, les découvertes de sa science, les prestiges
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de ses arts, de ses modes, de son mobilier, la douceur de ses manières, et jusqu'aux terribles inventions de ses ingénieurs militaires; elle est allée jusqu’à s immoler elle-même à sa mission vis-à-vis du reste de 1 Europe. Elle a été internationale jusqu’à travailler à la fondation des nationalités, qui fatalement, pour obéir aux mêmes lois qu’elle, aux lois du développement, devaient l’entourer, l’étreindre et lui ont enlevé sa primauté matérielle.
Au commencement et au milieu du xixe siècle sont apparus deux hommes de la même famille, quoique absolument dissemblables, qui, inconsciemment, ont accompli le rôle international de la France, en la sacrifiant et en rassemblant en de grandes nations les peuples que sa politique séculaire avait maintenus dispersés. Ces hommes s’appelaient Napoléon Ier et Napoléon III.
Chef de guerre, ne pouvant vivre et se maintenir que par la guerre, Napoléon Ier commença par révéler l’Europe à elle-même, à force de la maltraiter. On peut dire que sous Louis XIV et même sous Louis XV il n'y avait pas, à proprement parler, d'Europe continentale. Y en avait-il même une sous Louis XVI, alors que les armées de la Coalition venaient, en 1792, se faire battre par des conscrits et se dissoudre en Champagne?
Mais il y avait une Europe en 1814, et une Europe qui portait dans ses flancs le germe des combinaisons actuelles. Ce germe, déposé par son oncle, il était réservé à Napoléon III de le féconder. Des considérations personnelles le poussèrent à créer le royaume d'Italie et la nationalité italienne. Il ne fut pas précédé dans cette entreprise par le sentiment populaire, mais il y fut suivi avec ardeur par ce pays qui trouvait là une occasion d’exercer son instinctive mission internationale. Ce n’est un secret pour personne que la création de l'unité italienne a été le prélude et la cause occasionnelle de la création de l'unité allemande.
En résumé, aujourd’hui, comme agglomération humaine, la France, qui pendant des siècles avait tenu le premier rang, n'est plus qu’au quatrième. En même temps, par le phénomène naturel qui rend les
fermentations plus intenses au sein des masses plus grandes, les nations voyaient se former dans leur sein des écoles littéraires, artistiques, des centres industriels, un style, un goût, et obtenaient chez elles, spontanément, ce qu’elles étaient habituées jadis à venir chercher en France.
Mais si la primauté matérielle échappait à ce pays-ci par 1 agran-
exposition universelle DE iooo
dissement de ses voisins, il lui restait encore, et il lut reste toujours une sorte de primauté morale devant laquelle les autres nations s inclinent, sans même s'en douter. Et cette primauté est faite de tout notre passé accumulé, de nos qualités, de nos défauts eux-mêmes, des sct\iccs que nous avons rendus aux autres pays. Elle est faite de notre rôle inter-
national.
Pour obéir à cc rôle international, lorsque, dociles aux lois de 1 évolution, les autres peuples ont passé de la péiiode aristoci utique a la période démocratique, et de la période militai! e a la péiiode industrielle, la France a été amenée à les convier à ces grandes revues du Commerce, de 1 Industrie, des Beaux-Arts et des Sciences, qui s appellent les Expositions universelles. Et les peuples l'ont toujours récompensée de cette fidélité à son rôle international transformé, en accourant à ses invitations. De sorte que, sans vanité, on peut dire que la France a le monopole des Expositions universelles qui réussissent.
D’autres nations ont essavé d’organiser des Expositions universelles. Le succès, même chez les puissantes, même en Angleterre, a toujours été restreint. Tandis qu’au contraire presque toutes nos Expositions universelles ont remué le monde civilisé. C'est qu'il a depuis longtemps l’habitude de prendre intérêt à ce qui se passe chez nous, à ce point que le même fait survenu en France et survenu dans un autre pavs passionne les étrangers ou les laisse indifférents. Nous sommes un pavs sonore, et nous avons eu récemment une preuve très suggestive de cette sonorité. La France n’est pas le seul pays du monde où la Justice se trompe, où les préjugés, où la méchanceté, où l'esprit de corps aboutissent à d épouvantables erreurs judiciaires et au supplice de l'innocence. Mais elle est le seul pays où l'injustice paraît tellement invraisemblable et monstrueuse au reste du monde, que tous les peuples se passionnent pour les péripéties du drame de la réparation.
Quand ils voient les étrangers ainsi attentifs à ce qui se passe chez nous, quelques-uns de nos esprits faibles sont tentés de dire : « Mais de quoi se mêlent ces gens-là? Est-ce que ça les regarde? Est-ce que nous nous occupons de ce qui se passe chez eux? » Ces esprits faibles ne comprennent pas que, précisément, notre gloire et notre originalité consistent a ètic toujours en représentation, a fixer sans cesse l'attention de I Europe, comme les artistes et les hommes publics fixent l'attention de leurs concitoyens. D’ailleurs, nous n’avons à souffrir de cette attention
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que dans nos fautes. Nous en bénéficions, au contraire, lorsque, fidèles à notre destinée, nous ouvrons nos portes au monde entier, et nous l'invitons aux pacifiques comparaisons, aux instructifs examens et aux apaisantes relations qui résultent d'une Exposition universelle.
L’Exposition qui s’est ouverte le 14 avril 1900 est la cinquième Exposition universelle organisée à Paris. Sans doute, l'idée d'accumuler sur un même point les produits de l’industrie humaine doit se perdre dans la nuit des temps, et nous pouvons en voir les premières réalisations dans les grandes foires de Beaucaire, de Francfort, de Leipzig, de Venise, de Nijni-Novgorod. Mais aucune arrière-pensée de synthèse, aucune méthode scientifique ne présidaient à ces exhibitions, qui avaient pour but d’augmenter les transactions commerciales et de suppléer à l’insuffisance des moyens de communication.
Nous trouvons déjà, cependant, au xvn° et au xvmc siècle, des expositions de Beaux-Arts. A la fin du xviii0, en 1798, nous trouvons la première exposition industrielle nationale, organisée par le Directoire au Champ-de-Mars. Cent dix exposants. Douze médailles, et, parmi les lauréats, Didot pour ses éditions, Conté pour ses crayons, Bréguet pour son horlogerie.
En 1801, nouvelle exposition dans la cour du Louvre. Deux cent vingt-neuf exposants. Soixante-dix-sept médailles. Il y eut ainsi dix expositions jusqu'en 1849. La dernière eut pour théâtre les Champs-
Elysées et dura six mois. Elle réunit quatre mille cinq cent trentedeux exposants, qui se partagèrent trois mille sept cent trente-huit médailles. Et, parmi ces médaillés, il faudrait citer les noms de Montgolfier pour sa papeterie, de Ternaux pour ses draps, d'Oberkampf pour ses indiennes, d’Erard pour ses pianos, de Kœchlin pour ses cotons, de Pleyel pour ses pianos, de Vicat pour ses ciments, de Farcot pour ses machines, de Japy pour ses pendules, de Ruolz, de Daguerre, etc., etc.
A ce moment, les machines à vapeur commençaient à fonctionner, les chemins de fer débutaient, les paquebots s’essayaient sur les mers, les peuples étaient mis en communication les uns avec les autres, l'ère des expositions internationales pouvait s’ouvrir.
La première de ces grandes fêtes du travail et de l'industrie fut tenue en 1 85 1 , à Londres, dans le Palais de Cristal, construit à son intention. Les autres s’éparpillèrent un peu partout. Elles furent presque
exposition universelle de .900
toutes en déficit, à l'exception de deux, qui eurent lieu à Londres, et de deux autres, sur les quatre, qui eurent lieu a Parts, et qui donne! ent des bénéfices. La plus énorme, à tous les points de vue, a etc celle do Chicago en 1893. Elle couvrait deux cent soixante-onze hectares. Elle était donc la première comme surface. Elle a été également la première comme nombre d'exposants : soixante-dix mille. Comme nombie de visiteurs : vint-sept millions cinq cent trente-neuf mille cinq cent vingt et un; comme prix d'entrée : deux francs cinquante, et comme déficit . quarante-sept millions cinq cent quatre-vingt-ncul mille huit cent quarante-six francs.
Puisque en réalité on peut dire que Paris est le lieu d’élection des Expositions, qui ne réussissent à peu près que la, on me peimcttia pie ne mentionner que les quatre Expositions parisiennes de cette dernière moitié du siècle.
Celle de 1 855, organisée sur le modèle de Londres, eut elle aussi un palais particulier : le Palais de l'Industrie, dont les travaux commencèrent en mai 1 853. On lui adjoignit deux annexes : l'une, pour les machines, la métallurgie et les mines, et l'autre pour les Beaux-Arts. Il y eut dix mille six cent quatre-vingt-onze exposants français, et dix mille cent quarante-huit exposants étrangers. Inaugurée en grand gala, par l'Empereur et l'Impératrice, le ier mai 1 855, la première Exposition universelle française eut un succès beaucoup plus considérable que celui de l'Exposition de Londres. Du côté industriel, la curiosité fut pour les machines, et le public fut littéralement abasourdi par les quatre grandes locomotives qui décoraient l'entrée de l'annexe. Aux Beaux-Arts, grand succès pour Ingres, qui avait quarante tableaux, pour Delacroix et pour l’école anglaise. Prix d'entrée: le jour de l’inauguration, dix francs; les jours ordinaires, un franc; le dimanche, vingt-cinq centimes; le vendredi, cinq francs. Il y eut quatre millions cinq cent quatre-vingt-treize mille cinq cent soixante-seize visiteurs.
La seconde Exposition universelle est de 1867. Elle eut pour commissaire général M. Le Play, pour ingénieur en chef M. Krantz, et pour jardinier en chef M. Alphand. Elle couvrait soixante-quatre hectares au Champ-de-Mars et vingt-deux dans Pile de Billancourt, ces derniers consacrés plus particulièrement aux produits agricoles.
Dans une Exposition universelle, la grande difficulté pratique, c’est ia classification et 1 arrangement méthodique d'objets disparates. A la