PERSPECTIVE SUR I.A SEINE, VUE PRISE DU PONT ALEXANDRE III
Cliché Neurdein frères
exposition UNIVERSELLE DE i 9°°
rigueur, s'il s'agissait d'un seul pays, la difficulté ne serait pas insoluble. Mais quand à la diversité des spécialités se joint encore la diversité de leurs provenances, il faudrait, pour satisfaire a la lois les amateurs de la nomenclature spécifique et ceux de la nomenclature géogiaphique, disposer d'espaces immenses, qu'on ne rencontre pas dans des capitales comme Paris.
Dans son rapport sur l'Exposition universelle de i855, dont il était président, le prince Napoléon avait indiqué une idée, un projet, que M. Le Play parvint à réaliser en 1867. et qui d'ailleurs aujourd hui redeviendrait inexécutable, à cause de 1 extension énorme prise par les expositions. Il construisit au milieu du Champ-dc-Mars un palais elliptique, formé par sept galeries concentriques. La plus interne de ces galeries contenait les Beaux-Arts : tableaux, statues, etc., et la plus externe, qui était, par conséquent, la plus spacieuse, contenait les machines. Chaque galerie renfermait les produits de même nature appartenant à tous les pays. De sorte qu’en faisant le tour d’une galerie, on avait l’exposition d’un groupe, tandis qu'en allant de l’intérieur à l'extérieur, et en traversant les galeries perpendiculairement, on avait l'exposition d’un pays. Le centre de ce pays était occupé par des jardins, et la septième galerie, ou galerie extérieure, était réservée à l'alimentation, aux restaurants et aux cafés. Un parc, où l’on avait installé des constructions exotiques, entourait le palais. On fermait le palais à six heures, et le parc restait ouvert jusqu'à minuit.
L’Exposition de 1867 fut une féerie, bille fut inaugurée le ter avril. Elle marqua une ère de prospérité matérielle considérable, l'apogée de 1 Empire. Elle fut visitée par plus de cinquante souverains. Il y eut cinquante-deux mille deux cents exposants, dont quinze mille neuf cent soixante-neuf français. Il v eut neuf millions deux cent trente-huit mille neul cent soixante-sept entrées, qui produisirent dix millions sept cent soixante-cinq mille quatre cent dix-neuf francs. La dépense s'éleva à pies de vingt-trois millions et les recettes dépassèrent vingt-six millions.
La troisième Exposition universelle eut lieu en 1878. Sa préparation dura deux ans. Cette fois-ci l’on avait annexé au Champ-dc-Mars la colline du I rocadéro, qu'on surmonta d'un palais semi-circulaire, llnnque de tours carrées, destiné à prendre place dans les monuments parisiens. De ce fait, l’espace dont on disposa en 1867 fut doublé. Les pentes du Trocadéro se couvrirent de jardins et de constructions exotiques, et en
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face, de l'autre côté de la Seine, un immense palais rectangulaire s'éleva, précédé, sur le Champ-de-Mars, d'une sorte de parc et d'une terrasse grandiose. Nous n’eûmes pas encore les pavillons étrangers, mais nous eûmes, sur la partie droite du palais, réservée aux nations, des façades caractéristiques, reproduisant l’architecture de toutes les nations représentées, c'est-à-dire de toutes les nations civil isées . à l’exception de l'Allemagne.
Les visiteurs lurent au nombre de seize millions, pavants ou gra-
tuits. On distribua un million d'entrées gratuites aux ouvriers, aux
soldats et aux élèves des écoles, et la recette des entrées dépassa
douze millions et demi. La dépense de l' Imposition était de cinquante-
cinq millions et lut couverte par des subventions de I'Ltat et de Paris.
La capitale reçut, pendant l’Exposition, près de six cent mille visiteurs.
Les principaux « clous » furent la galerie du Travail, où l’on fabriquait
les objets sous les veux du public; les Beaux-Arts, qui séparaient, dans
le centre du Grand Palais, les sections françaises des sections étran-
gères; l'Exposition japonaise, qui fut une révélation, et l'exposition rétrospective du Trocadéro, où toutes les grandes collections françaises étaient représentées.
L’Exposition de 1889 n'avait pas seulement pour but de réunir les produits artistiques et industriels du monde; elle devait encore célébrer l’anniversaire séculaire de la réunion des Etats-Généraux à Versailles. Cette commémoration révolutionnaire écarta d'elle les nations monarchiques étrangères, dont quelques-unes permirent pourtant à leurs nationaux d'exposer.
L'Exposition de 1889 couvrait, comme l’Exposition de 1878, le Trocadéro et le Champ-de-Mars; mais on lui avait adjoint l'Esplanade des Invalides et les quais qui l'unissent au Champ-de-Mars. L'Esplanade des Invalides était consacrée à 1 Exposition coloniale et à l'Exposition militaire; les quais, à 1 Exposition d horticulture, avec, à leur jonction au Champ-de-Mars, une série de pavillons destinés à rappeler l’histoire de l'habitation. Les pentes du Trocadéro reçurent, comme en 1878, des restaurants et des pavillons exotiques. Mais de l'autre côté de l'eau, à l’entrée du Champ-de-Mars, s'éleva, imposante dans l'enchevêtrement de ses poutrelles mécaniques et dans l'élancement de ses huit mille cinq cent soixante-deux tonnes de 1er, la Tour Eill’el de trois cents mètres, qui fut une des grandes attractions de l'Exposition.
A Lautre bout du Champ-de-Mars, en lace de 1 Ecole militait e, la Galerie des Machines, élevée par l’architecte Dutert, était peut-être plus extraordinaire encore; car jamais on n’avait édifié un hall semblable : quatre cent vingt mètres de long, cent quarante-cinq de laige et quarante-cinq de haut. Surface couverte : cinq hectaies. 1 ne galet ie de trente mètres de large lui servait de vestibule, et de chacpic cote s'avancaient des constructions, destinées à recevoir 1 exposition des Arts libéraux et celle des Beaux-Arts.
Ces differents palais laissaient au milieu d eux un espace converti en parc, entourant la fontaine de Coutan et les lameux jets lumineux. Les rez-de-chaussée, des deux côtés, étaient garnis de restaurants, et du côté de l'avenue de Sufl'ren, des façades orientales composaient la rue du Caire, pleine de bruit et d’entrain, avec ses ânes, ses bazars, ses distractions de toutes sortes.
Le succès de l'Exposition fut considérable, malgré l'abstention des puissances. Il y eut près de soixante-huit mille exposants, plus de trentedeux millionsde visiteurs, produisant v ingt et un millions et demi de droits d entrée. La dépense totale fut de quarante-six millions et demi et les recettes dépassèrent cinquante millions. Cette fois-ci, le ministre du Commerce s’était nommé lui-même commissaire général et avait divisé l'administration de 1 Exposition entre trois directeurs : M. Alphand pour les travaux, M. Berger pour l’exploitation, et M. Grison pour les finances.
1 outes ces Expositions ont eu un point de ressemblance : c'est qu aucune d éliés n’a été prête le jour de son inauguration. Aussi, le 14 avril dernier, je ne pouvais m empêcher de rire un peu, quand je voyais les gens protester avec la dernière vigueur contre 1 inachèvement des travaux, et quand je lisais dans les journaux des tirades indignées sui le passage de M. Loubet à travers les gravats et sur la criminelle eflionterie du gouvernement, qui osait ouvrir l'Exposition avant qu’elle fût complètement achevée.
In décret du i3 juillet 1892 avait décidé que, le 14 avril 1900, sommait a Paris, poui célébrer la fin du siècle, une Exposition universclle, et des décrets postérieurs, organisant son administration, confièrent le commissariat général à M. Alfred Picard, avec M. Stéphane Dervillé, comme directeur général adjoint, la direction de l’architecture a M. Bouvard, la direction de l’exploitation à M. Delaunay-Belleville, et la direction des finances à \I. Grison.
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Les dépenses prévues furent évaluées à ioo millions et les recettes à cent cinq millions, ainsi décomposés : vingt millions comme part contributive de l’Etat, vingt millions de subvention de la Ville, et soixante-cinq millions d'entrées.
On a créé trois millions deux cent cinquante mille bons, portant au talon vingt tickets chacun, et donnant droit à des réductions, soit sur les prix des attractions, soit sur les prix de transport pendant l'Exposition.
Le plan général de cette Exposition, que nous voyons aujourd’hui réalisé sous nos yeux, a été conçu dans des conditions à la fois gracieuses et grandioses, et dans une pensée profondément artistique. Je n'ai pas la prétention de la décrire. Cependant, je voudrais, pour ainsi dire, recueillir le lecteur dans cette préface comme dans un fauteuil roulant, et le conduire à travers ces merveilles.
Je le prendrais à la porte Binet, à la porte d’entrée de l’Exposition, dans cette espèce de niche byzantine, flanquée de deux obélisques, surmontée d'une statue de la Parisienne en robe, la seule de l’Exposition qui soit habillée, et éparpillant par une ingénieuse disposition les foules à travers ses trente-six guichets. Le soir, avec ses milliers de lampes électriques, elle a l'air d'une porte de rêve, taillée dans du saphir. Le jour, elle est encore gaie, sous ses badigeons bleu clair.
La porte franchie, nous voici dans un parc planté d’arbres, semé de massifs, de plantes fleuries et décoré de statues, et bientôt nous arrivons à la voie triomphale d’Alexandre III. A notre droite, la large avenue mène aux Champs-Elysées. Elle est bordée par les deux palais qui s’élèvent sur l’emplacement du Palais de l'Industrie, témoin évanoui de la première Exposition universelle, de l'Exposition de 1 85 5 . Le Grand Palais, imposant avec son immense colonnade peuplée de statues, contient, dans son rez-de-chaussée et dans ses salles du premier étage, les expositions décennale et centennale des Beaux-Arts. En face, le Petit Palais, qui doit revenir à la Ville, la merveille de l'Exposition, de l’avis unanime, avec sa ravissante cour intérieure, contient l'Exposition rétrospective de l'art français et réunit des richesses enfouies dans les églises et les collections particulières, qui ne se trouvèrent jamais ensemble, et que jamais plus, très probablement, ne contemplera l'œil de l’artiste.
Et maintenant, entrons sur l’admirable pont Alexandre III, dont la première pierre fut posée par l’empereur Nicolas 11 lui-même. 11 est large comme une place publique, sur son arche immense, que pré-
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Cèdent, à chaque bout, des pyramides, des lions et des pylônes d où semblent s’envoler des Pégases d’or. Arrêtons-nous un instant, posons nos coudes sur la balustrade de cuivre martelé, et regardons la Seine qui fuit, la Seine qui est devenue un des éléments et une des attractions de l'Exposition, avec ses quais fleuris, découpés en aicades, a\ec. a gauche, le prestigieux allongement des palais étrangers; a droite, le pavillon de la Ville de Paris et les grandes serres; au fond, le Trocadéro, avec se> dômes orientaux et son palais byzantin, et. par-dessus le tout, 1 élancement grêle delà tour Eiffel. Maintenant, arrachons-nous à ce spectacle et reprenons notre route.
Nous avons en face de nous l'Esplanade, avec deux files de palais séparés par une rue dont la perspective est bornée par le dôme des Invalides. Le palais de gauche est consacré aux manufactures françaises, le palais de droite aux sections étrangères des manufactures, l in vestibule, en quelque sorte, à chacun des deux palais, nos manufactures nationales. Tout cela est surmonté de dômes où le staff' a revêtu toutes les formes possibles. Tout cela chatoie dans la blancheur des plâtres, la richesse des ors et l’enjouement des couleurs, lin dehors de chaque palais, enchevêtrés dans les arbres qu'ils ont respectés, s'étalent des pavillons supplémentaires, des restaurants de France ou de l'étranger.
Nous avons parcouru les deux palais ; nous nous sommes laissé entraîner aux deux étages par les tapis qui grimpent. Nous pourrions sauter sur la plateforme roulante, qui est un des grands succès de curiosité de 1 Exposition et qui, du matin au soir, promène les foules. Mais notre préface, pardon ! notre fauteuil roulant nous attend, et nous voila partis sur les quais de la rive gauche. Nous côtoyons les admirables pavillons de 1 etranger, dont quelques-uns renferment des merveilles ai tistiques incalculables, — car, cette fois-ci, ce n'est plus comme en 1889 : les étrangers sont venus. L’Allemagne a donné le signal et tous 1 ont suivie avec une docilité qui s'est tranformée en sympathie profonde pour nous. Nous enjambons, sur des passerelles décorées, les avenues. Nous dépassons le palais de LHygiène, celui des Armées de terre et de mer, le Creusot, la Marine, et nous entrons au Champ-de- Mars, en côtoyant le Tour du Monde, le Palais du Costume.
En négligeant toutes ces constructions pittoresques, qui ont l'air d etre venues se grouper autour de la Tour Eiffel et de ses petits lacs nous avons au fond, en face de nous, le Château d'eau et son gigan-
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tesque diadème d’électricité. Le Château d'eau, c’est-à-dire une sorte d’arc de triomphe de pur style Louis XY, du sommet duquel sort une rivière qui tombe de vasques en vasques jusqu’à ce qu’elle arrive dans le dernier bassin, d'où jaillissent des fontaines, écumeuses le jour, lumineuses la nuit.
Derrière cet écran ciselé et colossal, d’où s'envolent des quadriges, et sur lequel plane une étoile dont le noyau est un corps de femme, des machines, dont quelques-unes sont énormes, produisent silencieusement les milliers de chevaux de force nécessaires à l’éclairage et au mouvement.
Au-dessus d’elles, toutes les industries qui touchent à 1 électricité. Derrière elles, le grand hall des machines de 1889, réservé à l'Alimentation et à l'Agriculture. Des mosquées, des fermes, des moulins, des églises, des constructions de toutes sortes, parmi lesquelles semble entrer un vaisseau à trois ponts construit sur quelque dessin de Puget, remplissent la nef, au milieu de laquelle on a réservé pourtant une salle des fêtes babylonienne.
De chaque côté du Château d'eau, allant du Champ-de-Mars à la Seine, des palais, coupés de loin en loin par des coupoles variées, renferment la métallurgie, les tissus, les métiers, les machines-outils, d'un côté, et, de l’autre, les produits chimiques, les moyens de transport, le génie civil, les instruments de précision, les instruments de musique et les différents procédés des lettres, des sciences et de 1 en¬
seignement.
Et si maintenant, tournant le dos au Château d'eau, nous nous engageons sur le pont d'Iéna et gravissons le Trocadéro, nous aboutissons à l'Exposition coloniale, française et étrangère, aux pavillons de la Russie, de la Chine, du Japon, et, reprenant notre route vers la rive droite, que nous remontons, nous rencontrons la meunerie et la pâtisserie. Nous parcourons le Vieux Paris, plein de rires et de bruits joyeux, pour arriver à la rue de Paris et à ses théâtres, aux serres de l’Horticulture, au pavillon de la Ville de Paris, et retrouver l'avenue Alexandre III, les deux Palais et la porte Binet.
Voilà ce qu’est l’Exposition, à vol de fauteuil roulant.
Nous sommes quelques-uns, nous sommes meme très nombreux, qui l'aimons, parce qu'elle est belle, parce qu'elle est instructive, parce que nous y voyons le tableau des progrès accomplis par notre pays et
des succès qu’il remporte, parce que nous y voyons la synthèse des progrès réalisés jusqu’à ce jour autour de cette force mystérieuse et moderne qui s’appelle l'électricité, parce que nous y surprenons en quelque sorte l’âme de l'humanité, qui tend à s'unifier, comme s'unifient les goûts artistiques des peuples, pénétrés les uns par les autres, mais sur tout parce que nous lui attribuons un rôle moral considérable. Nous croyons qu elle rapproche les Français les uns des autres, et nous croyons qu’elle rapproche les autres peuples de la France.
Et alors, dans notre amour d’hommes civilisés pour la paix sociale et pour la paix internationale dont nous croyons qu'elle est un facteur, nous la saluons, nous la bénissons, l'Exposition pacificatrice, lit si nous ne pouvons pas contribuer puissamment à son succès, nous lui apportons au moins le faible concours de nos plumes, de nos crayons, et le tribut de notre enthousiasme.