‹ Les Beaux-arts et les arts décoratifsChapitre 58 sur 135 · ÉLEAZAR PRÉFÈRE LA MORT AL' CRIME DK VIOLER LA LOI, PAR A. -J. GROS · texte numérisé non relu

ÉLEAZAR PRÉFÈRE LA MORT AL' CRIME DK VIOLER LA LOI, PAR A. -J. GROS

Musce de Saint-Lô.)

préfère la mort au crime de violer la loi en mangeant des viandes défendues. Gros passionna de son mieux ce sujet peu passionnant. 11 y mit toute la gesticulation dont les académiciens du xviii0 siècle, grands admirateurs de Pietro da Cortona, rapportaient d’Italie les procédés faciles et le goût. La gravure qui accompagne ces lignes suffira pour montrer au lecteur comment est réglé et mis en scène ce finale d'un

acte de tragédie mouvementée. Si la tète d’Eléazar n'est qu'une adaptation du Moïse de Michel-Ange, l'influence de Rubens — mais d'un Rubens édulcoré — se fait sentir dans l'allure générale et la distribution de la couleur. Autour du grand manteau blanc du prophète, les rouges vermillonnés et les verts, les bleus et les jaunes d'or, sont largement

distribués et font une musique plus brillante qu’expressive ; du moins y reconnaît-on le doigté d'un praticien habile et incontestablement doué. Il n'eut pourtant pas le prix, qui fut décerné au sage et froid Landon, qui, lui, avait ajouté à sa boîte de couleurs le tube à empois indispensable à tous les nouveaux « sectateurs de l'antique », comme on peut le constater dans un petit tableau de sa façon : La Peinture et la Poésie (musée d'Agen), exposé dans la salle voisine.

Nous retrouvons, une dizaine d’années plus tard, Gros, non plus élève, mais prenant, par un coup d’éclat, pleine possession de lui-même avec l’esquisse du Combat de Nazareth. Jusque-là, il avait cherché sa voie; tour à tour tenté, comme tous ses jeunes camarades, par la poésie ossianesque, ébauchant une Malvina pleurant , aux accords de la harpe d’Ossian qu’elle touche de scs doigts , la mort d’Oscar, son époux, étendu à ses pieds , ou revenant aux thèmes plus classiques avec cette Sapho à Leucade sur laquelle il comptait pour sa gloire et qui n'obtint aucun succès. Mais, au cours de sa vie errante et glorieuse, il avait été, à Gènes, accueilli par Joséphine, et, bientôt hôte assidu de la casa Serballoni , il avait eu l'honneur d'être présenté à Bonaparte, la joie d'être attaché par le général à son état-major avec le grade assimilé de lieutenant, à côté des colonels Junot, Marmont, Duroc et de Louis Bonaparte, frère du général en chef. Autorisé à faire le portrait de celui-ci, il se mit aussitôt à l'œuvre, et l'un des premiers qu'il peignit, le plus beau, le Bonaparte au pont d’Arcole, lui révéla sa véritable vocation. Il assistait, témoin privilégié, jeté en pleine action et en pleine épopée, à l'histoire vécue jour par jour et bataille par bataille ; la réalité et le drame, la vie et la vérité s’ofFraient à lui tout à coup au sortir des conventions laborieuses de 1 atelier et lui faisaient comprendre qu il trouverait dans la peinture des choses vues ses plus fortes inspirations et son plus grand plaisir.

En même temps, les galeries des palais de Gênes lui permettaient de pénétrer plus intimement dans la connaissance d’un maître qu'il

avait entrevu et du premier coup compris et aimé : Rubens. Aussi, quand un arrêté des consuls mit au concours l'exécution d’un tableau commémoratif de ce combat de Nazareth, dans lequel Junot, à la tête de cinq cents hommes d infanterie et de cavalerie, avait défait six mille I urcs et Ai abes, il céda sans peine aux conseils de Denon et aux instances de son ami Junot, qui le pressa de concourir et lui fournit tous les rensei-

L’EXPOSITION CENTENNALE

gnements stratégiques, un plan du champ de bataille, des croquis du village de Cana et les profils du mont Thabor. Le jury, présidé par le citoyen Vien, comprenait cinq membres élus par les concurrents et dix nommés par Chaptal, ministre de l'Intérieur : Vincent, Chaudet, Moitte, David, Régnault, Pajou, Hubert Robert, Vernet, Huet, y représentaient les artistes; Monge, le Sénat; le général Junot et le général Andreossi, l'armée. L’esquisse de Gros fut, à Tunanimité, classée la première, et, sans connaître celles de Taunay, d'Hennequin, de Caraffe et des autres concurrents, on a le droit de dire que, par une exception singulière dans l'histoire des concours et des jurys, ce jugement était inattaquable. Dans aucune œuvre de Gros on ne sent à un degré égal la spontanéité et la verve. Sans doute, on trouve bien çà et là, au premier plan, quelques figures d'atelier aux gestes appris et aux attitudes « nobles» (le soldat qui vient de tomber et vise encore l'ennemi comme il déclamerait une tirade; la pose et le regard d'un Turc rendant ses armes; etc.), mais ces « épisodes», la plupart imposés par le programme officiel, ces traces de la mauvaise rhétorique du temps, n'enlèvent rien au mouvement général de sa fougue, à la composition de sa clarté expressive, à la couleur de son éclat. Sur les fonds clairs du vert paysage, sous la splendeur douce du ciel où monte la fumée des fusillades, les masses colorées se distribuent largement; les étendards font vibrer leurs notes de lumière; autour du général tricolore éclate de toutes parts, dans la symphonie simple et sonore des rouges et des ors, l'allégresse héroïque du combat, tandis qu'aux quatre coins de l'horizon s'allongent les blancheurs effilochées des longs burnous en fuite.

Ce n'est pas de l'atelier de David, ce n'est pas du Serment des Horaces ni de la Mort d'Ugolin que sort cette peinture; quelque chose y frissonne du génie lyrique de Rubens, et quelque chose s'y fait pressentir de ce que Delacroix cherchera bientôt. Aussi, avec quelle admiration il en a parlé : « Il est presque impossible, écrivait-il dans sa Notice sur Gros ( Revue des Deux Mondes , ier septembre 1848), de donner à ceux qui ne connaissent pas cette admirable composition une idée de la vigueur, de l'éclat, de la fougue et en même temps de la science de la composition qu'elle révèle. Le peintre s'y montre un maître complet. Tout ce qu'il a depuis fait briller d'invention et d'habileté dans la peinture des chevaux s'y trouve déjà dans la multitude et la hardiesse des poses et dans les divers accidents de la couleur et de l'effet. Les

chevaux de Gros tranchent tout à fait pour le caractère et pour l'exécution avec ce que les peintres avaient fait jusqu'alors dans ce genre. » Suit une comparaison entre les chevaux de Rubens et ceux de Gros : « ceux-ci, comme leurs cavaliers, semblent respirer l'amour du danger et de la gloire...; ce mélange si rare de la force et de l'élégance est sans doute le dernier terme de l'art. »

Gros rêvait d'exécuter sur une toile de quarante-quatre pieds de longueur le tableau dont l'esquisse venait d'être acclamée. Le ministre Chaptal, sur sa demande, avait mis à sa disposition la salle du Jeu de Paume; déjà le châssis était en place, les lignes générales de la composition dessinées au crayon blanc, la tête de Junot entièrement peinte; « il avait même, raconte M. Tripier Le Franc, répété dans l'atelier du Jeu de Paume l'expérience qu'il avait faite dans son atelier de Paris, d'un globe de feu suspendu au plafond pour éclairer des maquettes vêtues en soldats, selon la manière dont le soleil projette en Syrie les ombres sur la terre à l'heure où s'était livré le combat, lorsque M. Yivant- Denon lui apporta tout à coup l'ordre verbal et mystérieux de ne pas continuer son tableau. »

Que s'était-il donc passé ? Tout simplement que Bonaparte commençait à trouver qu'on avait trop parlé du combat de Nazareth et de la gloire de Junot. On promit au peintre désolé « une ample compensation », et plus jamais il ne fut question de Nazareth, du concours institué par les consuls et du tableau rêvé.

Le portrait, qui suivit de près, de Bonaparte premier consul passant une revue après la bataille de Mar en go et distribuant des sabres d'honneur à ses soldats les plus dignes fut-il un moyen de rentrer en grâce? Le morceau, en tout cas, sent 1 effort et reste d'une froideur officielle. La tête maigre et ardente du Premier Consul n'est d'ailleurs pas sans beauté, et le regard noyé d attendrissement du grenadier sentimental, serrant sur sa poitrine le sabre d'honneur qu'il vient de recevoir, sera bientôt répété a satiété par 1 imagerie populaire... Les Pestiférés de Jaffa , au Salon de 1804, allaient renouveler pour Gros l'éclatant succès du Combat de A a^arct/i et le faire définitivement rentrer en grâce auprès du Maître. L Empire d ailleurs était tait; Napoléon n'avait plus à redoutei la concurrence et la gloire des anciens compagnons d armes et émules du général Bonaparte, devenus ses maréchaux et ses ducs.

Maisl Empire est tombé. L'homme tragique, « vaincu par le destin,

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