‹ Les Beaux-arts et les arts décoratifsChapitre 72 sur 135 · I.’EX POSITION CKNTEN XAI.K · texte numérisé non relu

I.’EX POSITION CKNTEN XAI.K

LA SCULPTURE AU XIXe SIECLE

Le xixe siècle touche à sa fin et nous pouvons, sur quelques points, en comprendre assez bien l’esprit. L'Exposition Universelle nous a rendu ce service. Grâce aux sections rétrospectives qu'elle a organisées, elle a présenté, particulièrement en ce qui concerne les arts français, une sorte de résumé qui permet d'apprécier l'évolution accomplie par chacun d'eux depuis cent ans. Les œuvres des artistes parlent, et, d'accord

avec les monuments écrits et les légendes, elles apportent à l'histoire une contribution certaine.

Au cours de cette période séculaire, on voit que la sculpture a joué chez nous un rôle important, aussi bien à cause des grands artistes dont elle s’honore qu’à raison de Linfluence qu’elle a, par moments, exercée autour d'elle. On sait assez que la statuaire antique a été l’inspiratrice d'une école qui, pendant la Révolution et le premier Empire, avait proscrit et fait oublier les arts du siècle précédent.

Alors on n'avait pour eux qu’un mépris extrême. On les considérait comme l’expression d'un régime aboli et d’un goût corrompu. Pour le choix des sujets comme pour la forme, on voulait revenir aux anciens et surtout aux Romains.

Ces idées s’étaient développées en même temps que celles qui avaient triomphé dans la politique. C'était comme un humanisme d’un nouveau genre. Le promoteur de cette réforme, qui fut aussi une révolution, Louis David, avait une conviction ardente. Conséquent avec ses principes, il avait transporté dans la peinture le mode de représentation qui, chez les anciens, était le propre du bas-relief. Par la manière de figurer les scènes historiques, ses élèves et lui tendaient à restreindre le domaine pittoresque, tandis que, par l’étude des statues grecques et romaines, ils introduisaient dans leur art un idéal de la forme humaine emprunté à des types dont ils ignoraient la signification.

Ce fut le privilège du génie hellénique de s’être affranchi d’un symbolisme grossier pour créer, à la ressemblance des mythes infiniment variés déjà façonnés par les poètes, tout un monde de divinités. Elles remplissaient le ciel et la terre. Les artistes, aussi longtemps que dura l’autonomie de leur pays, travaillèrent à perfectionner l'image des dieux. Au moyen d'un effort persévérant, ils en avaient fait des individus véritables et si bien caractérisés qu'on ne pouvait les confondre entre eux. Alors même que, pour répondre à des croyances qu'aucune orthodoxie n'enchaînait, ces représentations devaient être modifiées, chacune d'elles n'en conservait pas moins des traits fondamentaux qui la faisaient reconnaître et en maintenaient le sens profond. Et ce sens embrassait aussi bien des conceptions naturalistes que des abstractions intellectuelles et morales de l'ordre le plus élevé. C'était donc une erreur de ne voir dans la statuaire des anciens qu’un répertoire de formes ; et c'était encore se tromper que de ne considérer dans l'antique que les dieux et de donner à de simples mortels les dehors réservés à des entités divines.

Cependant, à bien prendre, la tentative était de grande conséquence. Peut-être même celui qui en était l'instigateur n'en comprenait-il pas absolument la portée. En effet, composer des sujets sur un petit nombre de plans, et cela parallèlement au plan du tableau, présenter les formes sans raccourcis et, autant que possible, dans leur développement géométral en les limitant d'un contour précis, enfin analyser ces mêmes formes tournantes par des méplats, c'était un principe qui pouvait passer de la sculpture à la peinture sans inconvénient pour celle-ci. Mais ce n'était là qu’une partie de l'objet qu'il fallait poursuivre. Le résultat considérable qu'il s'agissait d'obtenir, c’était de ramener tous les arts à une entente architectonique. Celle-ci avait été la règle et la force de l’art antique ; elle en avait constitué l’unité. Par malheur, l'auteur de la réforme n'était que peintre et n’avait souci que de la peinture. S'il eût été un artiste plus complet, si ses idées eussent embrassé l'art tout entier, la véritable Renaissance eût daté de lui. Car, il faut le reconnaître, la différence qui existe entre l’art des anciens et celui des modernes vient de ce que le premier relevait tout entier de l'architecture, tandis que le second est subordonné à la peinture et en suit les errements.

Quoi qu’il en soit et en écartant ces considérations un peu générales pour n apprécier dans la réforme inaugurée par Louis David que ce

L’EXPOSITION CENTENNALE

qu'elle embrassait, on observe que les défauts inhérents à un enseignement réellement borné n'échappaient point à des esprits clairvoyants. On n’aura pas oublié, je pense, l’étude que lit M. Guizot sur le Salon de 1810. Il est intéressant de connaître l'esprit qui a présidé à cet examen. I/auteur, qui devait donner si peu de place aux arts dans son Histoire de la civilisation en France , les traite ici avec une sorte de prédilection. Après s'être applaudi avec scs contemporains de voir les ouvrages des artistes offrir ce beau choix de formes dont les anciens nous ont laissé l'exemple, il en vient peu à peu à critiquer le système qui produit cet effet; il en montre les imperfections. Pour la peinture elles sont manifestes : dessiner longtemps d'après le marbre ou le plâtre conduit à négliger la couleur, puisque tout se réduit au clair-obscur, c'est-à-dire à l'emploi du noir et du blanc. De plus, la recherche du contour engendre la sécheresse : l'oubli de la perspective aérienne et du milieu coloré dans lequel toute représentation pittoresque doit nous apparaître en est la conséquence. Quant à la sculpture, l'inconvénient n'est pas de moindre importance. Le souci de la belle forme, la crainte de la troubler par des accents individuels empruntés à la nature, ôtent aux statues le mouvement et la vie. Ces observations, d'un caractère pédagogique, étaient la critique de l’enseignement lui-même ; mais si l’on se souvient de ce que nous avons dit précédemment, elles n'allaient pas au fond des choses. Néanmoins, elles étaient fort justes. D'ailleurs, M. G uizot poussait plus loin encore : il conseillait de prendre des sujets dans les littératures étrangères et. à l'appui de son opinion, il citait quelques passages délicieux de Milton et de Pétrarque. Avis imprudents ! car tout cela avait, en quelque sorte, un caractère prophétique ; tout cela, sans que l'auteur s'en doutât, tendait au romantisme.

En résumé, on était tellement préoccupé de la statuaire antique au commencement du siècle, que l'on devrait, ce semble, commencer l'examen de la sculpture de notre temps par une étude sur la peinture. Des tableaux tels que le Serment des Horaces , le Brutus , la Mort de Socrate de Louis David, tels aussi que YAtala de Girodet ou que le Cinion prenant les fers de son père Miltiade d’Anatole Devosge et d'autres encore, ne sont-ils pas de véritables bas-reliefs ? On pourrait les admirer ou les critiquer comme des œuvres du ciseau. Ne disait-on pas, pour louer le Bélisaire de Gérard, qu’il y avait là tous les éléments d'une belle statue ? Enfin, en voyant deux arts tendre à s'identifier,

n’est-on pas porté à les juger d'après les mêmes règles ? et n'y a-t-il pas en cela une tentation à laquelle on aurait envie de céder ?

Mais, quoique cette idée se présente naturellement à l'esprit, elle ne mérite pas qu'on s'y arrête. La sculpture était alors riche de son propre fonds et on peut l'apprécier à part. Néanmoins, dans un temps où l'on ne jurait que par la sculpture antique, la sculpture contemporaine avait un rôle secondaire, parce que la grande personnalité de David absorbait tout.

La statuaire est d'essence architectonique, et nous en avons la preuve dans ce fait que ses plus beaux ouvrages décorent des monuments. L'époque du premier Empire vit s'élever ou se compléter plusieurs édifices dans lesquels la sculpture tient une place importante. L'arc de triomphe du Carrousel est une œuvre parfaite. Les soldats de différentes armes, placés sur les colonnes, sont représentés à la fois tels qu'ils étaient et tels qu'on les voyait. Le groupe placé au sommet est d'un arrangement postérieur et ne doit pas être compté. Mais les basreliefs répartis sur les différentes faces du monument sont excellents. Dans ces ouvrages, il y a encore quelques restes du goût qui avait précédemment régné : cela se remarque dans les fonds où l'on observe des traces de perspective. Mais l'entente en est d'une clarté qui ne laisse rien à désirer. La distribution des personnages sur un petit nombre de plans permet d'embrasser et de comprendre le sujet sans peine. Cependant, qui se souvient des auteurs de ces beaux ouvrages ? Les noms de Ramey père, de Cartellier, de Bridan, de Lesueur, d’Espercieux, d'Edme Dumont, de Chinard et de bien d’autres sont presque oubliés. Cependant ces artistes ont eu, dans leur temps, une réputation méritée. En vérité, il faut s’étonner de l'indifférence aveugle avec laquelle on passe devant cet arc du Carrousel, d'une conception décorative qu'on dirait de nos jours et d’un travail achevé. Les sculpteurs qui l'ont orné ne pouvaient tous être représentés dans la galerie séculaire, si bien organisée d ailleurs au Grand Palais des Champs-Elysées. Mais leurs ouvrages extérieurs ont le bénéfice d'une exposition permanente et constituent un très légitime apport au travail que nous entreprenons.

Ç a été un honneur pour l'école de ce temps de nous avoir ramenés au vrai bas-relief. A la fin du siècle dernier, il tournait absolument au tableau. Certes, au Carrousel, on voit que la décoration des édifices romains avait été étudiée avec fruit. Les architectes Percier et Fontaine

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