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LA GRAVURE EN COULEURS

Mais où la lithographie s'est relevée, c'est dans l'estampe en couleurs. La polychromie gouverne la fin du siècle, comme Paqua-tinte avait gouverné celle du siècle précédent. M. Bracquemond écrivait, dans son rapport officiel de 1 88g : « Le fait dominant, la tendance caractéristique de la gravure actuelle, c'est la recherche de la couleur », mais il entendait ce terme à la façon des graveurs, pour qui il signifie une grande variété dans les valeurs du noir au blanc. Il aurait pu l'entendre autrement, car déjà Manet avait lithographié son Polichinelle ; la chromolithographie s’était établie depuis longtemps dans le livre avant de sévir commercialement ; enfin, Chéretavait constellé nos murs de ses éblouissements. Il était inévitable que l'estampe s’emparât d'un moyen d'art qui donnait satisfaction à ce goût immortel de la couleur, que l'on satisfaisait précédemment par le coloriage gommé des lithographies de Daumier et de Gavarni, ou par l'aquarellage, plus acceptable, des dessins à la plume d Henri Monnier. A l'heure actuelle, la lithographie en couleurs jette un vif éclat, par Chéret, cette lumière et cette joie ; par Toulouse-Lautrec, ce grand simplificateur; par Lunois, ce dessinateur ferme et ce coloriste rude ; par Dillon, chantre des pavés miroitants ; par

L’EXPOSITION CENTENNALE

Dulac, mort jeune, poète mélancolique et religieux des soirs; par Henri Rivière, décorateur plein de charme; par Jossot, décorateur plein de verve bouffonne; par Grasset, décorateur plein de science ; par Veber, caricaturiste de grande lignée ; par Steinlen, sobre et puissant ; par Jeanniot, par Hermann Paul, par Ibels, par de Heure, par Auriol ; par Moreau-Nélaton, toujours simple ; par Maurice Eliot, toujours fin ; par d'autres artistes encore, innombrables, car la mode commande et il y a parfois un grand « tintamarre de crayons et de cervelles ».

Mais il n'y a pas que la lithographie qui ait abordé la couleur : il y a aussi l'eau-forte, il y a le bois, il y a même le burin ! Oui, M. Barbottin a fait quelques intéressants burins en couleurs, mais il est le seul. Pour le bois, l'abondance n'est pas, non plus, ce qui gêne : M. Henri Rivière, M. Repère, et un tout jeune, M. Maurice Delcourt. Nous n'avons pas le pendant, en France, de William Nicholson et de ses hardies simplifications : M. Jeanniot, un autre débutant M. Marçais, M. Eugène Vibert, M. Jacques Beltrand, ont rehaussé d'aquarelle leurs bois au canif — car tous ces bois sont au canif — mais n’ont pas fait de gravure en couleurs proprement dite, ce mot devant être réservé aux tirages avec plusieurs planches superposées. Ce serait presque encore de la couleur que le tirage de deux planches noires, dans le but de donner plus de profondeur aux ombres, qu'ont pratiqué M. Florian et quelques autres. Cette année même, M. Froment, interprétant M. Steinlen dans Y Histoire du chien de Brisquet , a gravé des bois en quatre tons — et pas au canif. Enfin, M. Lucien Pissarro a fait, à Londres où il s'est fixé, un petit nombre de bois originaux en couleurs, dans une facture moins sommaire que celle de nos xylographes et moins fine que celle qu'on a coutume d'obtenir avec le burin. C'est de ce dernier instrument qu'il se sert. Le bois en couleurs n'est qu'à son début, bien qu'il remonte à Brévière, et que l'œuvre de MM. Repère et Henri Rivière soit des plus importants. Il serait bien surprenant qu'il n’entrât pas dans la ronde où tourbillonnent la lithographie et l’eau-forte.

Car celle-ci compte, en couleurs, un nombre de plus en plus grand de partisans. 11 y en a de fort médiocres. « Cet art d'exception, pour lequel il faut être né, auquel tant de peintres excellents ont touché pour y renoncer sagement, sentant d’abord qu'ils n'y donneraient rien de nouveau, a sombré dans la banalité du métier, brassé par des mains mercenaires, expéditives et indifférentes, pour un public payant et servi

selon ses goûts. » Ce que Poulet-Malassis pensait de la gravure en noir, on peut le penser — et avec combien plus de raison ! — de la gravure en couleurs. Celle-ci, disons-le, est souvent un attrape-nigauds. Le coloriage est un moyen de plaire « à un public servi selon ses goûts ». Il faut donc faire un choix sévère dans l'amoncellement de la production.

Il faudrait aussi, en meme temps que les tempéraments, étudier les techniques, qui sont compliquées et diverses : on peut dire que toutes les manières d'attaquer le cuivre sont mises en usage : acide, aqua-tinte, manière noire, pointe sèche, burin, roulette, selon l'effet à obtenir. Si l’on voulait diviser les graveurs en deux camps — ceux qui couvrent toute la planche et ceux qui réservent le papier, ou encore ceux qui préfèrent le trait et ceux qui préfèrent la teinte, — on éprouverait souvent de l'embarras, tellement il y a encore d'incertitude et de mélanges. SaufM. Ratfaëlli, dont les pointes sèches en couleurs sont nettement faites de tailles, et M. Hclleu — on peut y ajouter Henri Guérard, Duez, Louis Legrand, mais pas toujours — les autres tantôt se servent du papier et tantôt le couvrent, tantôt usent de la pointe et tantôt du grain. On ne peut que signaler les meilleurs : Jeanniot, Ch. Maurin. F. Liet, Steinlen, Mlle Marie Gautier, Mme Yoruz, Robbe, Delatre, Francis Jourdain, Houdard, Ranft, van Muyden, Roy, et, parmi les graveurs de reproduction, Gaujean, Bertrand, Lalauze. Lne mention, pour finir, à ce chercheur de sensations neuves. M. Pierre Roche, dont les gypsographies avoisinent le bas relief et la peinture et sont, pour cette cause, cataloguées à la gravure. « Estampes de sculpteur, » a dit M. Roger Marx : le mot a déterminé l'attribution.

De cette étude, trop longue sans doute, et trop brève à coup sûr, il se dégage : i° que la recherche du coloris domine l'estampe contemporaine, dont l'ambition est de décorer, d'une façon moins sévère que le blanc et le noir, l'appartement; 2° que les procédés de gravure en noir ont subi un fléchissement : la reproduction par suite de la concurrence photographique, la gravure originale par suite de la concurrence de la couleur; mais la gravure originale de maître, meme en noir, n'a rien perdu ; 3° que le burin libre renaît; que le bois a une tendance marquée à reprendre, au moins dans le livre, et que la lithographie seule, à part un léger mouvement, demeure dans le statu quo.

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