Les beaux-arts illustrés
Lesbcniix-arls, si l'on ose s'exprimer ainsi, sont la i-cyei'béiation de la physionomie des peuples. C'est le miioir il mille faces où chacun d'eux vient tour à tour rédéchir les mille nuances de son caractère, et a l'aide duquel nous le distinguons dans les âges, courbé sons la barbarie ou resplendissant des bienfaits de la civilisation, selon iju'il a négligé les arts on qu'il les a cultivés avec amour.
Grand est donc l'avantage des beanxarls, d'un prix inappréciable est donc leur culture, puisque, après avoir agrandi et embelli l'existence d'une nation, ils la servent encore quand elle n'est plus, en rendant à l'avenir témoignage de son génie, et en portant sa g'orieuse mémoire jusqu'à la postérité la plus reculée.
Les beaux-arts contribuent à établir l'union et à nourrir une estime réciproque entre les divers pays qui les cultivent; — ils ouvrent de nouveaux canaux à la rirliesse publique.
En fffct, les arts sont cosmopolites; ils abuissent les b.in-iei'es qui séparent les empires. U;i artiste est bien venu partout, et, s'il a du talent, et mieux encore du génie, on ne lui demande iioinl à quelle contrée du monde il appartient, el, si on le lui demande, c'est pour admirer et honorer la terre fortunée où il est né. — Les nations s'adonnent aux beaux-arts pour s'embellir d'abord, mais aussi pour se plaire les unes aux autres, et tous les progrés qu'elles font dans cette voie sont, on peut dire, autant de pas vers la philanthropie universelle.
Si l'on pense que les hommes de tous les temps ont éprouvé le besoin irrésistible d'orner de sujierbes décoralions les temples el les monuments publics, de garder dans leurs maisons les portraits de leurs aïeux ou l'image d'actions éclatantes qui les rappellent à la vertu; si l'on ajoute que la musique est et a été regardée comme une nécessité sociale, on voit quelle nouvelle source de forlune est ouverte à l'Etat qui l;rille par les artistes les plus nombreux el les plus éminenls. — La Grèce fui pauvre avant la naissance des aris dans son sein ; quand elle se
prità les cultiver, elle devint riche etpuissante. LaFrance, malgré ses révolutions, n'est-elle donc pas encore, après tout, la plus llorissante de l'univers, depuis surtout qu'elle en est la reine par les glorieux artistes qu'elle enfante?
Si l'on veut moins généraliser, on s'apercevra que les beaux-aris contribuent à la beauté physique de l'homme et à sa beauté morale. — Le genre humain a toujours brillé de ses plus belles qualités dans les contrées où la culture des arts était le plus en honneur. Les Chinois sont disgracieux de corps et d'esprit; je ne m'en étonne point : voyez en quel état grossier se maintiennent chez eux la peiïiture, la sculpture et la musique. Les Européens ont l'esprit plus ardent, le corps mieux fait et plus empreint d'une noble harmonie. On sent que les arts ont passé par la, qu'ils y ont développé l'amour du beau et cette ardeur qui fait rechercher la perfection en tout ; car les arts tendent nonseulement à imiter la belle nature, mais à eniliellir et à surpasser la nature même.
.*i.K\A!Vhi,E HOUIIIER.
ACADËHIEi. — « Couvrez-moi, mon fils, dit un jour d un prêtre nommé Biizile, un cnicilix de bois scandalisé de se voir tout nu. Et le saint prèlre de jeter aussitôt son manteau sur l'image miraculeuse. » Ce fait, qui nous est raconté par Grégoire de Tours, prouve, au moins, i|ue l'Eglise d'alors avait peu de goût pour les académies. Il est vrai d'ajouter que l'art n'avait encore que des titres bien minces au droit de bourgeoisie, si nous en croyons surtout un ancien auteur français qui, voulant louer Apelle, le Dieu de la peinture, nous dit ceci : « 11 ne faisait pas comme ces badauds, qui étaient si niais, que, pour peindre un cheval, ils faisaient nn àne ou un bœuf, et encore si mal fagolé, qu'il fallait écrire en gros caractères : Messieurs, ceci est un buffle, ceci est un âne; encore mentaient-ils: car ils étaient deux : lui, le beau premier, et puis celui qu'il avait peint; et encore, ne sais qui était le plus àne. » — Mais, quand les arts s'élevèrent de terre, et qu'ils se montrèrent, par leurs productions, jaloux d'occuper la place de distinction qui leur était réservée dans nos socintés modernes, les académies ne blessèrent plus c|ue les ignorants; et ce genre d'études anatomiques. indispensable pour former l'élève, nécessaire pour faire connaître la correction du maître et sa capacité, et sans la pratique duquel nos peintres et nos sculpteurs ne produilaicnt encore que des magots plus ou moins curieux; ce genre d'étude, disons-nous, devint comme l'alphabet de toutes les écoles.
L'imitation du modèle vivant, que nous appelons académie, a pour objet d'étudier particulièrement les formes et l'ensemble du corps humain. Dans les écoles publiques, les maîtres de l'art, après avoir convenablement disposé la lumière, placent un nomme nu dans une altitude quelconque, et les élèves dessinateurs, assis sur des gradins comme dans un amphithé.itre, s'exercent à saisir le trait, l'ensemble et l'effet que présente le modèle. Puis, le professeur, qui dirige la totalité de la classe par ses conseils, corrige séparément les études que chaque élève vient so\imetlre à sa censure. — Mais re n'est pas le tout pour l'élève que de bien saisir la forme et les contours ; il lui faut encore supposer dans l'âme de son modèle une affection convenable à l'attitude que présente ce modèle, et la rendre autant qu'il est possible de le faire ; car il n'est pas de position ou d'attitude qui ne soit relative à quelque affection ou à quel(|ue nuance d'affection ; et le jeune artiste doit contracter l'habitude de ne jamais représenter une figure, sans lui donner cette sorte de mouvement intérieur qui seul a le pouvoir de l'animer. — C'est une faute malheureusement trop commune dans nos écoles que de ne poser le modèle que d'une manière pittoresque, sans autre
intciilinn (|ue de développer ou de grouper ses membres pour former un aspect agréable et piquant : on dessine dans une intention semblable, et il en résulte un travail qui. tenant trop du mécanisme, produit des iniitatinnu sans esprit el sans àme. Voyez cependant la nature, dont l'imitation fldele est le but et la gloire des arts ; vovez cet homme s'épanouissant dans sa liberté : la civilisation ne le couvre point de son masque de mensonge; ses .iffections se dessinent par tous ses mouvements; il ne prend jamais une position, une altitude, qu'elle ne soit relative à ses impressions; les dispositions de ses membres, de ses traits même, offrent l'empreinte de son affection morale; son ;inie sort par tous ses porcs ; il pense, il vit extérieurement comme en lui-même. — L'artiste qui mi'diie et qui sent l'étendue de son art, ne perd jamais de vue que l'ànie est le llambeaude la vie; et c'est en s'accoutumant de bonne heure à l'observation de ses effets, (|u'il s'impose l'obligation de ne jamais oublier, lorsqu'il imite le corps humain, que ce corps n'est point un cadavre, mais qu'il est doué ae la vie et du sentiment.
Une académie savamment peinte a autant de droits à devenir un précieux tableau de cabinet qu'un ouvrage de tout autre genre. Les uns et les autres doivent être de belles et fidèles images de la nature, qui servent de modèle, de préceptes sensibles de l'art, et indiquent à quel degré de perfection il a été porté.
ACADKMIE OE: MCKiaue. (Théâtre dc Gram)- Opéra.) — ^'otre Opéra, venant au monde, n'a point été bercé sur les genoux d'un Rossini. 11 y a même loin, fort loin, de l'époque où le poète Baïf. de lyrique mémoire, en couvait l'œuf dans sa maison de la rue Saint-Victor iCharles IX étant roi par la gr;ice de Dieu), voire même du temps où Mazarin appela des acteurs italiens au petit Bourbon, afin de ranimer le chélif nourrisson qui languissait; il y a loin de ces haillons de son enfance à la splendeur dont il se décore aujourd'hui. Mais « petits poissons deviennent grands, pourvu que Dieti leur prête vie. » Il en est de même des opéras : le dieu de la musique le génie musical) prit le nôtre sous son aile ; et, depuis ce fameux cuistre, il signor Mazarino (qui, par parenthèse, faisait coucher Louis XIV, enfant, dans des draps de lit troués, afin d'économniser le raccommodage!, l'Opéra français grandit insensiblement jusqu'à notre temps, où il est, sans contredit, le premier théâtre lyrique et chorégraphique de l'Europe. — Les acteurs italiens mandés par le cardinal se mirent aussitôt ,i l'reuvre, et annoncèrent leur arrivée par la représentation d'une pastorale en cinq actes, de Jules Strozzi, la Festa théâtrale délia Finta Pazza. — G poète Baïf! Tu crus avoir trouvé le dernier mot de l'art, quand, après vingt années de travail et de sueurs musicales, il t'arriva par hasard de représenter un ballet où l'on dansait, et une mascarade où l'on ne se battait
fias; et voilà que, pour insulter sans doute à tes mânes yriques et chon-graphiques (qu'.\ppollon garde en pais) ces mal-appris d'Italie débutent par une pastorale en cinq actes, affichée par un titre d'une aune: la Festa théâtrale délia Finta Pazza! — Toutefois, bien leur en prit: un plein succès couronna leur audace, et, dans l'espace de quelques mois,— ce qui est un prodige, — ils fournirent à l'appétit mélomane des Parisiens le drame lyrique Orphée et Eurydice, et l'Andromède, de Corneille' sans compter les vingt et un ballets de Benserade, dans lesquels la cour de Louis XIV, et Louis XIV lui-même tinrent à honneur de figurer, — Les rois dansaient alors : Mais il est bon de remarquer que ce n'étaient pas les peuples nui chantaient. — Malgré l'engouement de la cour et de la ville, il s'en fallait cependant que ces pièces eussent un grand mérite, et qu'elles fussent surtout convenablement représentées. Nonobstant, c'était merveille pour le temps; et cela suffisait. Et puis, faute de mieux, de quoi ne se contenterait-on pas? iS'ous en savons quelque chose. — Le véritable opéra n'existait point encore : il ne devait même prendre une forme régulière que sous l'abbé Perrin, qui, dit-on, vint de Lyon en Paris tout exprés pour la lui donner. Ce crâne abbé dont Voltaire disait-
Il dine de l'autel et soupe du théâtre
doit donc être regardé comme le créateur de l'opéra français.
C'était un homme actif que cet abbé : conjointement avec le musicien Canibert, il fait jouer, presque aussitôt son arrivée, l'an de gr;'ice -IGoO, une pastorale dont la postérité n'a pas en souci de retenir le nom, mais qui n'en obtint pas moins un succès étourdissant, comme dirait M. Victor Hugo dans son langage imilatif ; un succès ébouriffant, comme ne manquerait pas d'ajouter un Hugolâtre, qui, ne trouvant plus de roses à cueillir derrière le maître, pense qu'il fait encore assez pour sa gloire d'y ramasser les épines. — Dans ce même temps, un certain marquis de Sandréac, seigneur opulent, et, ae plus, grand amateur des arts, perfectionne les machines thé.itrales, et voilà que poëte, musicien et machiniste font un pacte et demandent pour leur triumvirat le privilège de l'Académie de musique, qui leur est octroyé par lettres patentes du roi sous la date de l'année I6(j9. — C'était beaucoup, à coup sûr, que d'avoir en poche le privilège ; mais ce n'était pas le tout: il fallait, en outre, pour l'exploiter, y mettre chacun du sien, et c'était là le diflicile. Rien n'est entier, on lésait, comme un abbé qui se mêle delà danse; rien n'est aussi plus capricieux qu'un musicien, surtout quand il a le malheur de s'appeler Cambert; rien n'est si têtu (pas même un mulet d'Espagne) au'un vieux marquis de France, entiché de ses jeunes machines. — Le moyen de s'entendre avec cela ! — Voilà la guerre allumée : on passe le temps en escarmouches, à se chamailler, à se tirailler; puis on en vient aux injures. Messieurs de la garderobe fourrent le nez dans cette affaire; le roi l'apprend; il s'en faut que Sa Majesté soit de bonne humeur, et le privilège tant désiré, dont on ne s'était servi que pour jouer fomone, passe des maiiis des triumvirs en celles du célèbre Lully. — A quelque chose malheur est bon, dit le vieux proverbe : l'Opéra souU'rit queh|ue temps de ce désaccord ; mais il y gagna Lully. — Le nouveau directeur ne reste point oisif; il arrange en théâtre la salle d'un jeu de paume situé rue de Vaugirard, prés le palais du Luxembourg, et l'inaugure, au commencement de 1673, par les Fêtes de Bacchus et de l'A7nour, pièce de Quinault. Sur ces entrefaites, les lettres ont la douleur de perdre Molière, et le théâtre fondé au Palais-Royal par le cardinal de Richelieu, et qui était celui de l'immortel poëte, est donné à l'Académie de musique. — C'est là que, durant prés d'un siècle, on a vu représenter toutes les tragédies lyriques, tous les ballets héroïques des Quinault, Campiftron. Fontenclle, Lamotte, Danchct, Duché, etc., et mis en musique par Lully, Colosse, Destouches, Campra, Marais, Labarre, Mandonville, etc. — Là chantèrent, pendant quarante ans, la Chassé, la Jélyntte. la célèbre Lemaurc; là dansèrent la Camargo et la Salle, l'une et l'autre immortalisées par les vers de Voltaire, qui n'était pas, à ce qu'il parait, insensible au sourire d'un entrechat. Là aussi parut, dans toute sa majesté, le grand danseur Marcel, qui voyait tant de choses dans un menuet, et qui, digne émule du maître à danser de M. Jourdain, ne cessait de répéter avec lui : « Il n'y a rien qui soit plus nécessaire aux hommes que la danse. Sans la danse, un homme ne saurait rien faire Tous les malheurs des hommes, tous les revers funestes dont les histoires sont remplies, les bévues des politiques, les manquements des grands capitaines, tout cela n'est venu que faute de savoir ilanser. Lorsqu'un homme a commis un manquement dans sa conduite, soit aux affaires de sa famille, ou au gouvernement d'un Etat, on au commandement d'une armée, ne dit-on pas toujours : Un tel a fait un mauvais pas dans une telle aifaire? et faire un mauvais pas peut-il provenir d'autre chose que de ne savoir pas danser'.' » — En voilà un Rataiioil de la danse, messieurs du Charivari, qui, s'il viv.iit de votre temps, ne manquerait pas de faire sentir à votre dos goguenard toute réioqucnce d'un battement de jambe ! — Marcel n'était, toutefois, qu'un héros du genre ; on eu vit lé diou dans la personne de Yestris, qui lui succéda. Mais ([uittons l'Olympe et Ffstris; quittons même la salle Richelieu, que déViueut les llammcs, et installonsnous avec l'Académie lyrique an palais des Tuileries. — A celle é|iii,|iie, l'espi'lt n''volutioiinaire commençait à
souffler sur la France; tout se ressentait de la commotion électrique, hommes et choses; déjà même la musique, violemment attaquée par des chanteurs italiens, venus en \'oi, et, l'année suivante, par le Devin du Village de ce terrible Jean-Jacques, que l'on retrouve à la tète de toutes les révolutions, déjà la musique avait chancelé sur ses antiques hases. Arrivent Gliick et Piccini. qui, secondés par une troupe de bouffes, devancent Mirabeau et la fiévreuse Convention, culbutent, bouleversent tout dans le monde musical, jettent comme défi à leurs ennemis des pièces telles qw'Iphigénie en AuUde, Orphée, Alcestc. Armide, Roland. Athis. Iphigénie en Tauride. réforment l'orchestration, ,1 laquelle ils donnent une vigueur, une énergie, une précision, inconnues jusqu'alors, et fondent une glorieuse république des arts sur l'emplacement même de la royauté vermoulue qui vient de tomber sous leurs coups. Une carrière nouvelle venait de s'ouvrir, et l'on y vil s'élancer avec ardeur et y briller plus d'un talent réel, Sophie Arnould, Rosalie Levasseur, Larrivée, Lcgros, et une foule d'autres artistes, leurs vaillants compagnons.
Cependant, la salle des Tuileries n'était que provisoire. Le théâtre de la Porte-Saint-Màrlin, que l'on construit pour l'Opéra, s'élève comme sous la baguette d'une fée; en un mois il est debout, distribué, décoré, prêt à recevoir ses hôtes. Ils ne s'y font pas attendre, et, le '27 octobre 1781, on fait l'ouverture de la nouvelle salle par une représentation gratis, afin d'essayer, dit un écrivain, si les gens comme il faut pourraient y assister sans danger avec la vile multitude (ignohilevulgus). — C'est une des plus brillantes époques qu'ait traversées l'Opéra. En même temps qu'on y reprenait les meilleures pièces du dernier repertou-e. où y entendit la Caravane du Caire et Pomone, de Créiry; Didon. Pénélope, de Piccini; Renaud, Dardanus, Chimène. OEdipe à Colonne, Erclina. de Sacchini ; les Danaides et V Avare, de Sallieri ; Phèdre et les Prétendus, de Lemoine; les iVocrs de Figaro, de l'immortel Mozart , et nue foule d'autres chefs-d'œuvre qu'il serait trop long d'énumérer. On y vit aussi reiiréseuter les charmants ballets de Gardel, Télémaque, Psyché, Paris. Et le public ne se lassait point d'y revenir, chaque soir, applaudir: dans le chant, Laine, Lais, Adrien, Chardini. Rousseau. Chéron et madame Chéron, madame l'illustre Saint-Huberti ; dans la danse, Vestris II, Didelot, Milon, Coulon, madame Guimard, tant regrettée de nos pères. Rose, Clotilde, Chevigny. Il n'était pas, en un mot, jusqu'à l'orchestre qui n'offrit des artistes de distinction, et qui ne méritât les suffrages des connaisseurs.
Voici 1793. L'Opéra, qui avait successivement passé, en premier lieu, sous le despotisme des gentilshommes de la chambre; en 1777, sous la direction de la ville de Paris; en 1790, sous l'administration de la municipalité; l'Opéra veut sortir de tutelle : — il réclame ses droits d'homme, car il est un homme, lui aussi, bien qu'il soit multiple, et, sous l'iuévilable pression des clubs, il est modestement intitulé, par ses sociétaires. Opéra national, théâtre de la République et des arts. — Le nouveau titre du nouveau citoyen ne lui porta pas bonheur. Délaissé pendant la tempête révolutionnaire; transportant ses pénates, en 1795, de la porte Saint-Martin en la salle de la Montansier, que le gouvernement acquiert et oublie de payer; ballotté par l'océan politique, comme un navire sans voiles, il a. depuis, semblable à ses malheureux concitoyens, change vingt fois de directeur et de nom. Que n'a-î-il pas gémi sous le fouet de chambellans du palais, de gentilshommes de la chambre, et de bien d'autres maîtres, qui, pour afficher plus d'hypocrisie, n'en valaient guère mieux I II est enfin redevenu Théâtre national, et il liabitc, depuis l'assassinat du duc de Rerry, une immeme bicoque de la rue Lepelletier. Dieu ne l'v garde pas I
Malgré l'inconstance de la fortune, l'Opéra n'a cesse, cependant, d'être un ouvrier laborieux, et, sans compter (pour le chant) Nourrit père, Dérivis. madame Branchu. Lavigne, madame Albrrt Him, Adolphe Nourrit, Dabadie, Dupont, mesdames Grassari, Cinti-Damoreau, Lrrnu.r-Dabadie.îi\. /ycrnsscur; pour la danse, Vestris II, déjà cité, Didelut. Milon, Coulon, mesdames Guimard,
ClolilJe, Clmigny, iacrieii Saint-Amand, la Dishayes, mesdemoiselles //ii/oHiiîî, Âlberl qui n'est pas le grand, Ferdinand, Montjoic. mesdames Bios et Gosselin. le matamore Paul, Coulon fils, mesdames MonUssu, Legallois, Julia: sans pariei- non plus de celle foule d'autres arlisles de tout genre, moins célèbres que ces derniers, mais peut-être aussi dignes de l'être, le premier théiitrc du monde nous a fait admirer, sans y metire d'intcrruplion. les chefs-d'œuvre des Grctry. des Haydn, des Mozart, des Lesucur, des Kreutzer, des Lehrun, des Rossini; nous a délectés par la rcprésentalion des charmants ballets : la Dansomanie, les Noces de Gamachc. le Retour de Zèpliirc, le Carnaval de Venise, les Pages du duc de Vendôme. Mars et Vénus, le Pa/jc inconstant, la Somnambule, la Belle au bois dormant, 1 1 par une foule d'autres ouvrages lyriques et chorégraphiques bien plus nombreux, sans doute, que je ne compte avoir de lecteurs indulgents.
Avec Moïse, le Comte Ory, Guillaume Tell, du grand compositeur italien, nous sommes arrives à 1830. — ^^Nous planterons là noire tente, persuadés que nous vous ferions injure en persistant à vous conduire ,i travers les montagnes, les vallons et les sentiers fleuris de cette nouvelle
époque. Toutes les beautés modernes que vous trouverez sur votre chemin vous sont bien mieux connues qu'à nous sans doute. Que vousdirais-je que vous ne sachiez pas de M. Rossini, le soleil de la musique européenne; de ses brillants satellites, qui ont nom Donizctti, Halevy, Auher, Adam, le Diable-Meyerbeer , et de ces milliers détoiles étincelanles qui viennent chaque soir briller mélodieusement au ciel de l'Opéra? Qui ne sait que Vinfortuné Nourrit était un acteur aussi célèbre qu'un admirable chanteur, et que mademoiselle Taglioni était une sylphide'/ Il n'est personne de vous qui n'ait, au moins, ouï parler des deux demoiselles Noblet, les nymphes agaçantes; de Lucile Grahn, celle Heur hongroise trop tôt cueillie par la mort; de la romantique Grisi, de la gracicttse Cerrito. Et ce n'est pas vous, mesdames, qui ne verseriez encore une fois toutes vos belles larmes aux accents sympathiques de notre Vupré. — Allez donc, courez visiter ce qui nous reste de ces merveilles; allez, et la joie vous conduise ! Laissez-Uioi seulement attendre ici votre retour, afln que je goûte ce bonheur (car j'ai le cœur français) de vous entendre tous vous écrier avec enthousiasme : « Dieu protège la France '. Notre patrie esl le llam beau des arts:— Par ses accords divins, notre Académie de musique, comme autrefois Orphée, adoucit les tigres et remue les rochers. »
acadbuie: de pei\tl.'re, sclxp-
TUBE, etc. — [lieu ! les pauvres aili>tes que les noires au bou temps jadis '. Vous allez en juger tout à l'heure. — Parmi les Grecs réfugiés du douzième siècle qui, — vous savez cela, — s'abattirent, comme un nuage de corbeaux affamés, sur la France hospitalière, bon nombre coururent tenter fortune en la vieille Lutèce. se donnant comme sculpteurs et peintres émériles. — Notez qu'ils avaient à peine les premières notions des deux arts qu'ils se vantaient de professer, et que ça devait être en son pays, qui vitrier, qui maçon. Mais, audaces /"ortuna jurât, ce qui veut dire, pour la circonstance, que nos rusés Grecs comptaient bien trouver, à Paris, encore moins malins qu'eux, comme fut en effet. — Les voilà donc barbouillant les tableaux, bigarrant les vitres des églises, estropiant le bois, la pierre et le mnrbre, que c'était un honneur de posséder d'aussi merveilleux artistes, et qu'on ne se lassait point de les admirer! Aussi n'allez-vous point êlre surpris d'apprendre que nos bons vieux pères, jaloux d'admiration, — comme tout Français doit l'être, — s'enrôlent à l'envi sous la bannière des maitres. afin de voler comme eux à la conquête des arts. — L'artistique légion fut bientôt innombrable. Mais, comme il arrive en mainte assemblée considérable que l'on y rencontre souvent dix fripons pour un honnête homme qu'on y cherche, il eût été difficile de trouver dix braves gens dans cette formidable armée. — Par les ailes de Mercure ! c'était une vraie caverne de bandits que l'atelier de messieurs les sculpteurs et peintres des douzième, treizième et quatorzième siècles. Rapine à droite, rapine à gauche : —Chez le tavernier du coin, la moitié de ces feuilles d'argent que l'on m'a données pour faire une ceinlure à Venus; — Le creuset! donne vite le creuset, que j'amincisse un peu la baguette de Moïse et la couronne d'or de ce vieux Jupiter. — Belzébut les écorne I ils dérobaient ainsi chaque jour les trois quarts des matières d'or et d'argent dont alors on couvrait les figures sculptées, et que leur confiaient les moines trop crédules et les trop bonasses gentilshommes. — Je vous laisse à penser quels fameux artistes ce pouvait être !... Bref, il se commit de si nombreuses friponneries, que, pour remédier à tant de désordres, le prévôt de Paris fit assembler, en 1391, les moins fripons d'entre eux, honteux, après tout, d'un pareil compérage; que. d'après leur avis, il rédigea des règlements et des statuts; et qu'il fit établir nue maîtrise de peinture et de sculpture, à laquelle plusieurs rois accordèrent successivement de grands privilèges, témoin Charles VII le Victorieux, qui, l'année )450. i exempta des tailles, subsides, guet et garde, et autres charges. — Telle est l'origine de i'académic de Saint- Luc, connue, durant trois siècles, sous le nom de Société des maîtres peintres.
Cependant, plus d'une brebis galeuse s'était glissée dans le troupeau : les désordres recommencèrent, et les plus habiles de celte compagnie, voyant que les devoirs de la jurande les détournaient de leurs travaux, l'.ibandonnérent à ceux qui étaient sans talent, et, ce qui est pis, sans probité. Ce fut une faute dont ils ne lardèrent pas euxmêmes à subir les plus rudes conséquences. De pareils jurés ne s'attachèrent qu'à persécuter les peintres et les sculpteurs qui voulaient jouir de la franchise si légitimement due aux arts ; ils allèrent jusqu'à les contraindre a se faire recevoir dans leur communauté, et prétendirent, entre mille autres tyrannies, les sssujetlir à leur payer d(s sommes considérables. Ce qu'il y eut , eu un mot , de moins honteux dans tout cela fut" la ridicule manie qui passa par l'esprit de ces messieurs de recevoir leurs enfants maîtres peintres, même dès leur berceau. Les grands artistes, — il v en avait déjà qui méritaient ce nom, — dédaignant d'avoir des associés aussi méprisables, se virent des lors contraints à travailler en secret, comme si les talents étaient un crime. Plusieurs cherchèrent un refnge dans les endroits privilégiés, ou se mirent sous la
Krolection des grands et des princes, et le plus grand nomre réclama l'autorité de nos rois, qui, — je le dis à leur louange. — s'empressèrent de venir à leur secours en leur .iccordant des brevets, avec le litre inviolable de peintre ou de sculpteur de Sa Majesté. — Mais la meilleure chose
a son mauvais colé. Comme il suffisait, pour obtenir les brevets rov^iux, d'avoir accès auprès du favori d'un prince on d'un niinislrc, ou d'être seulement protégé par quelque officier de la chambre, ces sortes de titres, d'abord honorables, tomburenl bientôt dans le mépris inévitable de toute chose prodiguée outre mesure ; on ne respecta plus ces marques de distinction du moment qu'on les vit pleuvoir sur des artistes dénués de tout mérite, capables à peine d'être de bons ouvriers; le titre de peintre ou de sculpteur devint même une espèce d'injure, et les arts allaient périr lorsque l'heureuse idée vint au ministre Desnoyers, secrétaire d'Etat, de former une nouvelle académie de peinture, et de sculpture. Ce fut ce (|ui les sauva. Cette nouvelle compagnie fut en effet créée par Louis Xlli, en 1648, et placée dans l'hôtel Richelieu, actuellement Palais-National. Toutefois, la Société de l'hôtel Cardinal ne reçulde véritable organisation que beaucoup plus tard, et, comme c'est sons l'initiative et d'après les conseils d'un nommé Charmois, chezlequel se réunissaient Lebrun, Sarrazin et autres peintres royaux, que s'élaborèrent les premiers statuts académiques, Charmois est, avec quel(|ue raison, regardé comme l'un des fondateurs de ce nouveau corps.
Ici s'ouvre une ère nouvelle. Nous avons quitté, pour ne les plus revoir, les turpitudes déguenillées de l'âge de fer; voici l'âge d'or qui s'avance. L'Académie, dont Charmois est nommé le premier directeur, signale par un acte de bienfaisance le premier jour de ses assemblées. Au début de la séance, l'un des membres déclare qu'il connaît un peintre infortuné, habile dans son art, qu'un revers imprévu vient de précipiter dans l'indigence. A ce simple exposé, tous les cœurs sont émus ; chacun des assistants s'écrie que ce jour est trop glorieux aux arts jiour que ceux qui les cultivent ne s'empressent pas de secourir un confrère afiligé par l'infortune. Alors tous ces hommes généreux, animés des mêmes sentiments, contribuent avec émulation à la bonne œuvre que la vertu leur fait regarder comme un devoir, et. dans les transports de leur zèle, ils procurent au malheureux peintre une somme considérable.— Combien, depuis, pour n'avoir pas été secourus, sont morts de misère, qui pourtant avaient du t^ènie! — C'est une installation digne d'envie que celle où préside une si touchante humanité ! Mais l'Académie trouve n'avoir pas assez fait pour sa dignité, de donner ce sublime exemple ; elle veut aussi ne pas laisser ignorer qu'au besoin elle saura se montrer sévère. Un gentilhomme reçu dans son école profile de l'absence du m.iitre pour tirer l'épée contre un niodèle dont il vient d'être repris pour une indécence : l'Académie le bannit à perpétuité de ses écoles. Le magistrat, jugeant la punition trop légère, l'ait jeter le noble élève en prison. — Le magistrat Vit bien ; la brutalité doit être bannie de nos monirs. — C'était vraiment un beau caractère que celui de la jeune institution, et l'on devait s'applaudir de la posséder, tellement elle donnait de grandes espérances. Combien ne serait-elle pas glorieuse un jour, — si les vertus mènent à la gloire! — Elle lisait sans doute celte pensée discrète dans 1 attention gérale dont elle était l'obiet, car, loin qu'elle évitât les obstacles, nous la voyons, au contraire, les saisir avec empressement, comme s'il lui tardait de nous avoir dit qu'elle a compris l'importance de sa mission. Une nouvelle occasion de montrer la solidité de ses principes ne larde pas ;i se présenter, et, devant le public parisien, malheureusement peu failli de semblables leçons, elle affiche la plus rare et la plus difficile de toutes les vérins, le courage de sa propre dignité. Voici comment. M. Ralabon, surintendant des liiliiiunts, qui, par sa charge, avait lieu de tout atleiiilii' des artistes, et auquel, d'ailleurs, l'Académie était redevable de faveurs toutes particulières; M. Itatabon se rend ,-» l'une de ses séances, et y expose le tableau d'un peintre auquel il s'intéressait vivement, sans dire pourtant quel était le nom du peintre. L'Académie, par égard pour M. Ralabon, n'osant déclarer tout à fait ce qu'elle pense de la médiocrité de cet ouvrage, garde un respcclueux silence. M. Ratabun voilée que cela signifie; mais, pensant qu'après une légère résislance on ne'pourra f.iire autrement que de passer à la réception de l'artiste dont il
va se déclarer ouvertement le Mécène, il s'exprime ainsi : « J'ai fait apporter à l'assemblée le tableau qu'elle vient d'examiner. Quoiqu'il n'ait pas tout le mérite nécessaire pour obtenir l'entier agrément de la compagnie, si le mérite personnel de l'auteur pouvait suppléer à ce qui lui manque du côté des talents, je garantis ses mœurs et sa conduite par la connaissance (juej'ai de son caractère ; je vous représenterai encore qu'il m'est recommandé par des personnes de la plus haute considération, qui m'ont instamment prié d'engager l'Académie à lui accorder son suffrage. Pour moi, en mon nom particulier, je vous aurais les plus vives obligations des égards oui vous feront céder à mes instances. » C'était clair. Eluaer la réponse n'est pas possible ; il faut choisir entre ces deux partis : ou montrer une lâcheté pernicieuse, en cédant aux pressantes sollicitations d'un chef que tout engageait à respecter, ou fermer la porte aux abus, en s'honorant par un vole négatif, et courir ainsi les risques de s'aliéner un homme puissant. Les académiciens ne balancent point ; le devoir leur a parlé, il suffit, pas un n'y faillira. Les fèves sont distribuées en silence, mises au .scrutin, et il ne s'en trouve aucune de blanche. — Vous devez vous imaginer quel dut être le désappointement de M. Ralabon. Toutefois, en homme de cour familier avec les déceptions, peut-être aussi en homme de cœur qui sait apprécier les vertus d'aulrui, même celles qui l'offensent, le surintendant donne à son visage l'air le plus gracieux, et dit avec un charmant sourire : « Qu'il voit avec plaisir que la faveur des plus grands du royaume ne peut procurer l'entrée à l'Académie, et qu'il est charmé que personne n'ait lieu d'en douter. » La leçon valait bien ce fromage. Remarquons cependant que c'était au moins un homme d'esprit que M. le surintendant des bâtiments du roi; il n'est pas non plus permis d'en douier.
L'Académie venait de s'illustrer par trois actes dignes des plus grands éloges. Elle était glorieuse : il ne lui restait plus qu'à se rendre puissante en appelant dans son sein, en contraignant même d'y rentrer, par les avantages qu'elle attacherait au titre de membre de son institution, tout ce qui pour lors avait quelque mérite. Elle se garda d'y manquer, comme nous allons le voir par un dernier exemple. — Lebrun en était alors le recteur. .Jaloux d'occuper noblement ce poste d'honneur, il va trouver Mignara, dont les enfants bouffis, rosés, musqués et pomponnés alliraient déjà, pour le malheur du goût, les regards de toute la France. Il lui dit qu'il serail'heureux de le voir augmenter le nombre des habiles artistes qu'il dirige, le cajole, le presse, s'y prend de cent façons pour arriver à le décider, et, dans son généreux dévouement, va même jusqu'à lui proposer de se démettre en sa faveur de la place de recteur de l'Académie. Mtgnard n'était pas César: à son exemple cependant, il se dit en luimême qu'il vaut mieux rester le premier en la société des mailrcs peintres dont il fait partie, que d'être, tôt ou tard, le second dans la Rome artistique. Nonobstant, il promet tout ce qu'on lui demande; et Lebrun ne l'a pas plutôt quitté qu'il lui signifie, par un billet, son changement de résolution. — Cette indigne page de la vie de Mignard, ce billet, qui dénote l'impolitesse de son auteur, car il devait au moins une visite à Lebrun, est soigneusement conservé aux archives des Beaux-Arts. — Le recteur, justement irrité, court chez Louis XIV, et n'en revient que muni de l'ordonnance royale qui défend à tout artiste de se qualifier peintre ou sculpteur du roi, s'il n'est membre de l'Académie.
Voilà donc l'Académie qui triomphe, et qui jouit, exclusivement à toute autre société artistique, des plus grands privilèges alors accordés aux arts. — Cependant la communaïuè des maîtres peintres, dite de Saint-Luc, mortellement blessée dans la personne de Mignard, a juré de la tourmenter dans sa gloire, et de ne lui donner aucune trêve. Sans cesse aux aguets de tout ce qui peut lui nuire, elle lui cherche mille (querelles; elle lui suscite mille obstacles, et va même jusqu'à rire au nez du chancelier Seguier qui protège sa rivale : Bref, elle se démène si bien, que, pour avoir la paix, on est obligé de réunir les deux Académies.
Li^ jour de cette réiiiiioii fut un jour fastueux. On voulait frapper les yeux du vulgaire par cet éclat qui impose, nous pourrions dire qui en impose souvent à la foule. La nuit qui précéda, Ratabon fit secrètement décorer la salle d'assemblée d'une façon magnifique. On la tendit entièrement d'une superbe tapisserie de haute iice; une table, posée Vers le fond de la pièce, fut couverte d'un grand tapis de velours cramoisi, ainsi que les carreau.\, et le tout enrichi de franges et de crépines d'or; et trois fauteuils richement ornés et damasquinés furent placés devant la table, aûn de donner à entendre que le cardinal Mazarin et le chancelier allaient en personne tenir la séance, ce qui ne manqua pas de ne pas arriver, comme c'est l'ordinaire, un accident prévu venant toujours jeter un désappointement quelcon(|ue dans les fêtes. Dés le matin du jour annoncé, un immense concours de peuple de tout rang et de toute condition, avide de spectacles nouveaux, se pressait, se culbutait, s'étouffait aux abords de la salle d'assemblée, et jusque bien avant dans les rues adjacentes. L'heure de la cérémonie sonne enOn. Un prodigieux hourra part d'un bout de la foule à l'autre; et le silence qui lui succède tout ,i coup annonce que la fête commence. Aussitôt, en effet, se meut le défilé des membres académiques, qui traversèrent processionnellement. pavement et silencieusement les flots de curieux émerveillés de voir si savar\tes gens habillées de neuf. — Cette procession dura bien une bonne demi-heure. — Puis, — ce qui fut le sujet d'un grand esbahissement et d'une ondulation de tètes et de bras que nous renonçons à décrire, — on vit s'avancer trois carrosses qui carrossaient À l'Académie M. Ratabon et les principaux académiciens, également habillés de neuf des pieds à la tête, en descendre majestueusement ces messieurs, et tous se diriger avec grande pompe vers la salle d'assemblée.
Tout ce faste fut un faste perdu : la jonction entre les deux corps ne dura que peu d'années. Vint enfin Colbert qui assit cette institution sur des bases plus solides, eu lui donnant les statuts qu'elle a conservés jusqu'à nos jours. Elle a concouru, depuis lors, avec ses soeurs les Académies de sculpture, gravure, architecture et musique, à former la brillante société, connue sous la dénomination générale Académie des Beaux-Arts, et que Napoléon, empereur, pour des causes politiques qu'il ne sied pas d'apprécier dans cet écrit, a rendue, comme toutes les autres, dépendante de l'Institut.
ACCESSOIRES — On entend par accessoires les épisodes qu'un peintre ajoute au principal sujet d'un tableau, pour en augmenter la beauté et en renforcer l'expression. — Le démoniaque qui compose un des groupes du tableau de la Transfiguration, peint par Raphaël, est un accessoire ou un épisode. Le saint Joseph qu'un peintre du quatorzième siècle représente fabriquant un confessionnal, pour donner à entendre qu'il était menuisier; la sainte .\nne, peinte vers la même époque avec une magnifique paire de lunettes sur le nez, nous offrent aussi, l'un et laulre, des exemples d'accessoires, mais d'un tout autre goût, par exemple, et que je laisse au bon sens du lecteur le soin de ridiculiser. — Le grand talent de l'artiste est donc, non-seulement de ne pas commettre d'auachronismes de cette force dans le choix de ses accessoires, mais aussi de les prendre avec goût, de les coordonner ,à l'ensemble de son œuvre, de ne jamais sacrifier l'un à l'autre, et de les introduire avec tant d'adresse dans sa composition que leur présence y paraisse nécessaire. Il faut aussi que les accessoires" soient cherchés dans les circonstances du temps et du lieu ; et l'on ne doit, en outre, employer que les plus capables de caractériser le sujet que Ion traite, çiue les plus jiropres à indiquer le moment qu'on a choisi, le lieu que l'on représente, et à contribuer par l;i au plus grand avantage de la composition poétique, par les moyens qu'ofl're la composition pittoresque. — Les épisodes sont aussi allégoriques, et, dans ce cas, c'est l'imagination qui se charge des trois quarts de l'enfantement; aussi, n'est pas besoin d'ajouter que si parfois elle a donné le jour ,i des enfants pleins de vigueur, de grâce et de poésie, elle en a mis au monde d'excessivement bizarres, que, par respect pour les arts,
elle eut cerlaincmcnt bien fait d'étrangler dans leurs berceaux. Il faut que je vous montre une paire de ces rejetons (|ui firent, — comme bien entendu, — l'admiration de leur époque : — Sur les murs du Campo Santo, à Pise, entre autres peintures du goût de celles que nous allons citer, on en remarquait iine qui représentait la Mort et ses Rava.ges. La mort était une femme vieille et laide, qui volait avec de grandes ailes noires, tenant une énorme faulx à la main. Une foule de gens de tons rangs, princes, mendiants, papes, étaient renversés pêle-mêle sous la faulx destructive, et l'es anges travaillaient comme des nègres a tirer les âmes de la bouche des bons, lesquelles âmes sortaient sous la figure de petits enfants; mais ce qu'il y avait de plus saillant était un combat acharné d'un ange et d'un diable qui se disputaient un gros moine : ils le tenaient en l'air, et, chacun tirant de son côté, ils le déchiraient en pièces plutôt que de lâcher prise. — A côté, et comme pendant, un autre peintre non moins habile avait représenté la Naissance de Jésus ; et, non content de montrer le sauveur du monde entre un àne et un bœuf, le malheureux s'était avisé de représenter r,iae pieusement à genoux, et dans l'attitude de braire, comme s'il adressait son hommage au fils de l'Eternel. — Le bœuf était sans doute un hérétique, car il broyait, d'un appétit féroce, uce poignée de feuilles sèches, tandis que son compagnon récitait aévetement ses patenôtres.
ACCIUE^TS DE E.U3UIÈRE. — Accidit. il arrive : de là vient accident, et son dérivé, le terme accident de lumière. — L'éclatante lumière du soleil n'a rien qui nous étonne, parce que nos regards y sont accoutumés. Mais, quand la volonté du Créateur chassant les ténèbres, sa main toutc-pnissaate attacha le flambeau du monde au firmament, le chaos tout entier dut tressaillir d'étonnement et d'amour. Accidit, il arriva (jue Dieu fit ce merveilleux contraste du jour avec la nuit. — 11 arrive aussi que l'artiste philo.sophe, connaissant le besoin qu'ont les hommes de sensations nouvelles, et leur invincible penchant pour tout ce qui interrompt l'uniformité; il arrive qu'il combine dans ses ouvrages aes effets extraordinaires, et qu'il cherche à nous frapper par des oppositions mai-quées, telles que le contraste des rayons avec les ombres. Cette singularité nous plait ; cet imprévu nous captive; ces surprises nous émeuvent; et quand, pour y arriver, les moyens sont convenablement employés, leur succès ne saurait être trompeur.
Les accidents de lumière sont de diverses natures, suivant les sujets auxquels ils sont adaptés : les uns plaisent seulement aux regards; les autres joignent à la surprise des émotions fortes, quelquefois pénibles, et par cette raison même plus attachantes. Un exemple : — De rares étoiles scintillent au ciel. D'épais nuages, pressés les uns contre les autres , courent en silence vers l'orient, comme une pieuse caravane. Une tiode haleine rasant la terre agite l'herbe frémissante, et baise le calice des fleurs qui s entr'ouvent. C'est l'heure des amours. — Distinguez-vous, là-bas. au versant du coteau, ces fantômes de pierre, plus noirs que la nuit qui plane sur leurs tètes? C'est l'antique manoir des Capulet, mortels ennemis des Mnntaigu. Une nouvelle Juliette, à demi véuie d'une simple trame aussi blanche que son âme, ses belles épaules noyées dans les anneaux d'ébéne de ses longs cheveux, retient à ce balcon, que vous apercevez à peine au milieu des ténèbres, son cher Roméo pressé de s'enfuir : — « Veux-tu donc déjà me quitter? Le jour n'est pas encore près de paraître: c'est le rossignol, et non î alouette, dont les sons perçants ont pénétré ton oreille inquiète ; toute la nuit il chante là-bas sur ce grenadier. Crois-moi, cher amour, c'était le rossignol. — Non, non. ma bien -aimée, c'est l'alouette qui proclame le matin et non le rossignol.» — .Mais qu'importe au brûlant Montaigu. alouette ou rossignol! Que lui fait à lui que les traits de lumière qui traversent les nuages entrouverts à l'orient, soient les traits d'une lumière jalouse, ou quelque météore exhalé par le soleil pour lui servir de llambeau cette nuit, et l'éclairer dans sa route vers Mantoue. « Qu'on le surprenne ici, qu'on le mette à mort, puisque Juliette le veut ainsi 11 dira que cette teinte grisâtre n'est pas celle du matin, mais
le pille relli't du IVonl ilr Lyiilliie, cl çinc ce n'est pas l'iiioiicllc doiil les accciUs, d'iiii point si élevé au-dessus de leurs tètes, vont frapper la voùle des cievix. Il a bien plus (le penchant à rester que de volonté de partir. » — Un jeune chénc, orgueil des forêts, étend ses rameaux touffus sur les deux amants : un lierre fidèle l'enlace amoureusement depuis son pied jusqu'à la naissance de sa tcle. C'est ainsi que la tendre Juliette enlace son Roméo. — Tout à coup, la pâle gardienne des nuits, prèle à s'enfuir devant l'aurore, jette entre leurs baisers le plus rapide de ses rayons, comme pour les avertir qu'il ne sera bientôt plus temps de se séparer. — « C'est le jour, c'est le jour, ii,ite-toi (le partir, va-t'en. »
Qclaccidcnt de himitrr est, je crois, agréable ; il frappe et attache les regards. Mais s'il nous montre en même temps, dans l'épaisseur des ténèbres, le sombre visage du vieux Capulet tirant son épée du fourreau, nous serons
renaiés jusqu'au fond du cann'. — La mer est un des théâtres où ces sortes ^'accidents sont )ilus unmlirenx et plus varies. Une tempête se préiiare-t-cile? mille accidents l'annoncent dans le ciel et sur les eaux. Le soleil voilé, projette, sur les nuages qui s'amoncellent, les couleurs tes plus variées, quelquefois même les plus éclatantes. 11 perce encore les montagnes aériennes qui l'environnent. Enlin, lorsque le ciel, entièrement couvert, enveloppe la nature comme un linceul de plomb, les sillons tortueux tracés par la foudre laissent entrevoir au milieu des lueurs accidentelles, dont les nuances varient sans cesse, des malheureux vaisseaux luttant contre la tempête, et qu'on ne voit qu'.i l'aide d'affreux éclairs prêts a les embraser. Plus ces accidents méritent le nom q\ii les désigne, plus ils sont dilliciles à représenter; car la promptitude de ces effets (littorcsques. la difficulté d'en faire des éludes, les émotions i(u'ils causent, les bornes des moyens
Le JIoul n, d'nprcs Itemlrandt
del'arl. tout suppose le l'i'é([uent usage qu'en feraient sans cela les artistes.
ACCORD. {Ti;r..ME dk peimiire.) — Nous n'entendons point parler de l'accord entre les hommes : c'est une vertu presque introuvable. Il s'agit seulement ici de l'accord en peinture, qui est une chose presque aussi rare. — Remarquez bien que ce n'est pas Vaccord entre les peintres que nous entendons dire : la fraternité est un mythe; et nous qui n'avons pas ,-i prétention de créer le moiiulrc personnage mythologique, comuient diable nous y prenarions-nous pour enfanter, comme cela, tout d'nn coup, et sans modèle encore, le plus ravissant de ses dieux'.' Ce serait, à coup sur, une folle entreprise, et qui, rénssitelle, n'amènerait, à coup bien plvs sûr, aucun résultat. Ah I si nous avions la cuisse de Jupiter, avec un peu de son froncement de sourcil ! — Nous allons donc tout sim- [ilement essayer de dire quelque chose sur l'accord en peinture. — t'accord d'un tableau consiste dans l'elTet général et satisfaisant (]ui résulte principalement de la disposition des couleurs, du choix (\w. l'on en fait, de leur dégradation, et de l'harmonie du clair-obscur combinée avec celle du coloris. Il faut à l'artiste, pour cela, qu'il ait une grande intelligence de toutes les parties de son art, des connaissances acquises par une obscrvalion constante, de la fidélité dans la mémoire, de la force dans l'imagination, des études innombrables, et, pour couronner le tout, un sentiment vif et habiluel de ce merveil-
leux accord que la nature offre sans cesse à nos yeux. — La nature! toujours la naturel — Il peut cependant y avoir un accord sntisfaisnnt pour les yeux dans un ouvrage de peinture, sans qu'il soit bien conforme à celui que" la nature offrirait; et nous avons nombre de preuves convaincantes que des artistes célèbres, hasardant des coloris factices, en ont fait résulter un accord sntisfaisnnt. Toutefois, ces sortes d'accorrfs ne sont que des illusions et des prestiges ; le sens physique de la vue s'y prèle, mais la réilexion, la com|jaraison, la connaissance de la nature et de l'arl les condamnent. Tout coloriste de celte espèce est, dans les arls, ce qu'est un romancier dans les lettres: on cxcu.se ses mensonges autant qu'ils plaisent; on applaudit même à l'art de ses fables; mais il n'occupe, après tout, (|u'un rang inférieur. Tandis qu'il se trémousse sur la terre, l'historien trône dans les cicux. L'un est Tacite, l'autre es! J'en aurais trop à citer, et encore loul
le monde ne serait-il pas content : n'en jiarlons plus.
ACCOnO EN MUSIQUE. — Le sang d'.Vbel a rougi la terre. Les maux déchaînés sortent de leurs anires profonds. I.a douce fraternité s'est enfuie vers les cicux.
— Ouels sont ces cris'? (luelle caverne horrible a vomi les monstres qui s'avancent'? Leur Iroupc marelie comme un vent d'orage; le bruit de leurs pas ressemble au roulement du tonnerre.
— llorreur 1 ces monstres sont des hommes. La haine agile à leurs colés son fouet de serpents. La colère lève cl
Li:S BEAUX-ARTS ILLUSTRÉS.
aliaissi' leuij br.is ensiiii;laiilés. Aii-Jessus de leurs télés plaiie la mort, avide d'un splendide festin. Derrière en.^ ronlenl des chaines plus hideuses que la mort.
— Grâce pour mon époux I Je le chéris depuis que mes veii.'i ont pu le voir. 11 n'est mon linnré que d'hier; et iiion jeune sein n'a point encore fiémi sous ses b.nisers.
— Infortunée! Ils n'ont point eu de sràee pour toi! II."! ont chargé de chaines celui que tu chéris depuis que tes yeux ont pu le voir. Il n'est ton liancc que d'hier; et ton jeune sein ne frémira pas sous ses baisers.
— Un roc escarpé, demeure des aigles, s'élève au-dessus des plus hautes futaies des coteau.i voisins. Des crevasses de sa tcle colossale s'échappe en bouillonnant une
onde tourmentée qui s'élance, boudit, et se précipite en écumes d'argent au fond du gouffre qui rugit i ses pieds.
— t'est sur ce roc désert, norci par le temps cl ks orages, que l'épouse est venue gémir. Les derniers rayons du soleil couch;\nt dorent la cime de ses cheveu.^, qui s'a • gilent en désordre au caprice d'un vent plaintif, avantcoureur de la nuit. — Elle est n demi penchée sur le gouffre. Que son bien-nimé ne l'appelle-t-il du fond de l'abime ! Elle aurait t.-.nt de joie d'aller l'y rejoindre!
— Prés d'elle, un pûlmicr solitaire, qui' la veille encore élevait aux cicui sa taille c!ancce, et qui venait d'être frappé par la foudre, incline ses rameaux désolés. Par intervalles, une de ses feuilles, détachée par la brise, tombe. en tournoyant, au fond du gouffre. L'épouse désolée v laisse aussi tomber ses larmes. Et le torrent emporte larmes et feuilles.
— L'alouette maliniilc, voltigeant dans les airs, a siffl.' depuis longtemps sa première hymne. Le .soleil rajeuni s'élance dans la carrière.
— Quelle est cette mélodie qui, tout à coup, me ravit et me transporte?... Est-ce la nature tout entière qui bénit son Créateur? ou la voix de mon amant qui m'appelle? — C'est lui; c'est mon liien-aimé.
— Ils volent dans les bras l'un de l'autre. — C'est au fond de la vallée, sur les bords d'une claire fontaine, entourée d'arbres et de verdure, qu'ils se livrent à tous les transports d'un bonheur inailenau... — Les premiers moments d'enthousiasme passés, ils se contemplent en silence : — ils sont bien ht. pressés l'un contre l'autre, tellement confondus dans leurs erabrassemenls que l^urs deux cœurs ne font entendre qu'un même battement sourd et saccadé. Us sont heureux, et pourtant ils ont envie de pleurer! Une ineiïable tristesse les entoure. Le rossignol, sous son donie de feuillage, dit à la nature l'épopée de
ses amours; mais ses modulations prolongées ressemblent .1 des gémissements. Le ruisseau murmure ci et là sous l'herbe, eu sautillant en cadence autour d'un grain de sable ; la feuille hruitsous les caresses d'un doux zéphvr; et ces mille petits sons qui s'échappent des feuilles "qui frémissent, et des gouttes d'eau qui sautillent, forment, en se réunissant, un concert rempli de vague et de mélancolie. Autour des deux amants, la rature respire ses m"lodies les plus attendrissantes. — L'homme ne peut résister à tant d'harmonie : les sanglots l'élouffent ; son cœur va briser sa poitrine; il faut qu'il ouvre un passage à celle ardente émotion : il chante. — Les yeux remplis de larmes, et noyés dans ceux de son amante, il lui chante qu'il l'aime, il lui chante sa joie de la revoir. Mais le souvenir du passé, la crainte de nouveaux malheurs, traversent ses chants qu'ils rendent pleins de soupirs, et tous les moii- \ements irréguliers dont son ànie est agitée entrecoupent sa voix. — Sa douce compagne frémit haletante sous tant d'amour. Sa poitrine bondit sous les battcmenis de son cœur avec la violence des ilols soulevés par un volcan sous-marin. Electrisée par ce nouveau langage qui retentit jusqu'au fond de son être, elle veut aussi parier à son amant; elle veut lui répondre de la même manière : elle exhale les mêmes sons; elle forme les racmes cris; pour réunir les sons qu'elle enjploie avec la voix qui lui est si chère, elle les élevé instinctivement .i l'octave de celle voix qui la ravit et l'enchanle : et le premier accord vient émerveiller la terre.
ADORATION'. — « Jésus étant donc né dans Bethléem, viile de la tribu de Juda, du temps du roi Hérode, des mages vinrent de l'Orient en Jérusalem.
« El ils demandèrent : Où est le roi des Juifs qui est
nouvellement né ; cnr nous avons vu son étoile e.i Orient, et nous sommes venus l'adorer?
« Ce que le roi Hérode ayant appris, il en fut troublé, cl toute la ville de Jérusalem'avec lui.
« Et ayant assemblé tous les princes des prêtres et les scribes ou docteurs du peuple, il s'enquit d'eux où devait naître le Christ.
K Et ils dirent que c'était dans Bethléem, de la tribu de Juda. selon ce qui a été écrit par le prophète:
« Et toi. Belhléeni, terre de Juda, tu n'es pas la dernière d'enlre les principales villes de Juda, car c'est de loi que sortira le chef qui conduira mon peuple dans Israël.
« .\lors llérode ayant fait venir les mages en particulier, s'enquit d eux'avec grand soin du temps que l'étoile leur était apparue;
« Et, les envovanl à Bethléem, il leur dit: Allez, infor-
mez-vous exacleinenl de cet enfant; et, lorsque vous l'aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que j'aille aussi l'adorer moi-même.
« Ayant ouï ces paroles du roi, ils [larlirent. Et. en niémetemps, l'étoile qu'ils avaient vue en Orient allait (levant eux, jusqu'à ce qu'étant arrivée sur le lieu où riait l'enfant, elle s'y arrèla.
« Lorsqu'ils virent l'étoile s'arrêter, ils furent tous transportés de joie :
« Et, entrant dans la maison, ils trouvèrent l'enfanl avec Marie, sa mère, et, se prosternant en terre, ils l'adorèrent. Puis, ouvrant leurs trésors, ils lui offrirent pour présents de l'or, de l'encens et de la myrrhe. »
C'est la représentation de ce fait, raconté d'une manière si touchante, que l'on appelle adoration. — Ainsi l'on dit : l'adoration des mages de Rubnis, de Jouvenet, etc.
ADUIiTÈRB. — Je prendrai encore dans la Bihle le récit qui doit me servir ri l'explication de ce mot, et je nie garderai bien, comme tout à l'heure, d'y rien ajouter ou retrancher, convaincu qu'il y aurait un grand ridicule à toucher à ce langage d'une naïveté sublime.
« Alors les scribes et les Pharisiens lui amenèrent (à Jésus] une femme qui avait été surprise en adultère : et, la faisant tenir debout au milieu du peuple,
« Ils lui dirent : Maitre, cette femme vient d'être surprise en adultère.
« Or, Moïse nous a ordonné dans la loi de lapider les adultères : Quel est donc sur cela votre sentiment?
« Ils disaient ceci en le retenant, afin d'avoir de quoi l'accuser. Mais, Jésus se baissant, écrivait avec le doigt sur la terre.
« Comme donc ils continuaient de l'interroger, il leur dit : Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre.
« Puis, se baissant de nouveau, il continua d'écrire sur la terre.
« L'ayant entendu parler de la sorte, ils se retirèrent l'un après l'autre, les vieillards sortant les premiers ; et ainsi Jésus demeura seul avec la femme qui était au milieu de la place.
« .Mors Jésus se relevant, lui dit : Femme, ou sont vos accusateurs'? Personne ne vous a-t-il condamnée'.'
« Elle lui répondit : Non Seigneur. Je ne vous condamnerai pas non plus, reprit Jésus, .\llez-vous-en, et ne péchez ]ilus, »
— Entendez-vous, artistes qui déshonorez les arts par une basse envie, écrivains jaloux de la considération accordée à vos confrères, serpents à face humaine qui bavez sur toutes les réputations et sur toutes les gloires; calomniateurs et médisanis de toute es|ièce, entendez-vous? « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre.v La plupart des grands peintres ont traité ce sujet de la femme adullirc, et presque tous avec un grand charme. AGRKABLiE. — Imaginez, s'il est possible, quelque chose d'aussi mobile que la nation française, d'aussi variable que ce grand peuple, d'aussi versatile dans ses actions, dans son maintien, dans toute sa façon d'être; d'aussi noble etd'aussi mesquin, d'aussi sublime et d'aussi rampant, d'aussi délicat et d'aussi grossier, d'aussi simple et d'aussi maniéré, d'aussi attrayant et d'aussi repoussant tour ;i tour; représentez-vous (les modèles en cela ne vous manqueront pas), représentez-vous une individualité ressemblant an caméléon, changeant vingt fois le jour de caractère et d'aspect ; prenant une couleur nouvelle sous vos regards, une nouvelle f(unie dans vos mains, se métamorphosant suivant les lieux, les événements, les circonstances, selon les nid-urs et les goûts du moment ; qui s'installe chez vous quand vous ne voudriez pas d'elle, qui vous échappe dès que vous croyez la retenir; et vous n'aurez peut-être (|u'nne idée bien imparfaite de ce que l'on entend par le {pialilicalif ngreab/e.
S'il est presque iuipossiblc de saisir le sens de ce terme dans le langage ordinaire. — tellement nous varions dans notre manière de voir individuelle, lellemeut surtout dans nos affections générales qui deviennent de plus en plus affaires de circonstance, — à plus forte raison nous sein-
blera-t-il difficile de lui en assigner un bien précis dans les arts, .aujourd'hui surtout que nous sacrifions si aveuglément les restes du bon goût sur les autels de la mode, nous ne trouvons, pour ainsi dire, agréables que les objets de délassement et de fantaisie, les formes de caprice, les expressions et les tours affectés, les figures seulement spirituelles et voluptueuses, parce que telles sont nos mœurs, en attendant qu'elles soient autre chose. Ce n'est pas le génie, ce mâle enfant de la nature, qui nous guide et qui nous soutient; c'est à l'éphémère idole de notre temps que nous obéissons. Voyez plutôt celle Vénus: paraitelle animée par ce sentiment primitif dont l'expression est la siniplicité, la vérité, l'abandon naïf et charmant an vœu si naturel de tout ce qui respire? Non : elle est maniérée, artificieuse, d'une volupté de chair, bien plus occupée du projet de plaire que du sentiment d'aimer. C est une femme galante, une lorette du quartier d'Antin. Fil messieurs ! votre goût impudique a défloré voire déesse, et les amours se sont envolés. Allez, remportez votre femme, qui ne saurait tenter que les inlelligences grossières: nous n'avons que faire de votre pomme : — Pas.<:e encore si c'était du fruit défendu...
Le grand, le beau, l'invariable, l'éternel, le véritablement agréable existe cependant: mais il se cache au sein de la nature, et c'est au talent de l'artiste à l'y chercher. C'est l.i qu'est l'inépuisable mine à laquelle les grands hommes Qe tous les temps ont emprunté leur richesse; qui, sans en être altérée, a fourni tant de grâces au Paradis perdu de l'immortel Milton, a donné tant d'agrément aux romanesques Jardins d'Armide; qui ne cesse de répandre des charmes sur tout ce qui l'approche, sur les conceptions les plus sérieuses et les plus badines, sur la Transfiguration de Raphaël et sur les Fêtes de Watteau; sur le cèdre superbe et sur ces jolies fleurs, sur vous surtout, madame, quand vous montrez votre âme dans un sourire, et sur ce bel enfant blond, fruit de votre innocent amour et le plus doux gage de votre félicité. — Artistes, qui voulez vivre dans l'avenir, allez puiser à cette source intarissable; éloignez toute idée d'affectation; suivez la simplicité de votre ànie; consacrez-vous h un travail raisonné; appréciez, comme elles mérilenl de l'être, ces erreurs sociales, ces extravagances des modes; ne soyez point esclaves de toutes cesïolies qui n'ont qu'un jour; du fond de votre atelier voyez, sans en être ému, tourner le monde. C'est ainsi qu'oiit fait les Zenxis, les Phidiis, les .\pelle, et tous ces demi-dieux de la Grèce artistique, dont les noms immortels seront l'éternelle gloire des arts. AliLiïCCiORIEs. — L'ardeur d'embellir le langage, le besoin de rendre vive et sai>issante une pensée qu'il eût été difficile de faire comprendre autrement, donnèrent naissance à l'allégorie. Les qualités bonnes et mauvaises, les vertus et les vices, les passions violentes, devinrent autant de personnages divers qui, dans les gestes et dans les discours, ou sous des traits hardis, laissaient entrevoir l'idée morale qu'ils devaient représenter.
Il n'est pas de source plus fi'conde en heureuses et brillantes allégories que la mythologie païenne. On peut dire que les anciens, plus rapprochés des commencements de la nature, eu ont d'autant mieux senli 1 élégance, les grâces et la beauté. Tandis que des biens en abondance se répandaient au milieu d'eux, un torrent de maux arrivait à la suite. A qui attribuer ces derniers? aux dieux ou au hasard? Terrible question métaphysique! L'imagination des Grecs s'en empara, et, s'ils ne dénouèrent pas la difficnllé, du moins ils désarmèrent la raison par le plaisir qu'ils firent .i l'esprit. — Une fille . chef-d'œuvre des dieux, était heui-euse autant que belle. Tous les biens l'environnaient. Elle ignorait les maux et n'avait rien i craindre de leur souille empoisonné, car ics dieux les avaient enfermés et les tenaient enchaînés dans une boite mystérieuse. Mais qui en sera le dépositaire? Ce sera la personne le plus inlèressée à ce qu'elle ne s'ouvre point. Ce fut donc Pandore elle-même, l'aninnv de la terre, cl du ciel, à qui les dieux confièrenl la garde de l'objet précieux et fatal. Barbare curiosilé, c'est par toi que le malheur a frappe les hommes ! c'est par tes pressantes insinuations que Pandore s'oublia et voulul connaître ce que renfermait
la funeste boite! Elle l'ouvrit, et soudain tous les maux, n'étant plus enfermés, se répaudirent sur la surface Je la terre.
Parmi les passions qui troublent le cœur de l'homme, la plus difficile à guérir est l'envie. — Qu'en diroiis-uoiis? que c'est un vice dégradant celui qui en est atteint, et voilà tout ; mais écoutons la voix de l'allégorie :
Là, de serpents nourrie et dévorée, Veille l'envie honteuse et retirée, Monstre ennemi des mortels et du jour.
Qui de soi-même est l'éternel vaulour, Et qui, traînant une vie abattue, Ke s'entretient que Hu fiel qui le lue : Ses yeux caves, troubles et clignotants. De feux obscurs sont chargés en tout tomps. Au lieu de sang, dans ses veines circule Un froid poison qui les gèle et les brûle, El qui de là, porte dans tout son corps. En f.iit mouvoir les horribles ressorts. Son front jaloux, et ses lèvres éteintes. Sont le séjour des soucis et des craintes. Sur son visage habite la pâleur; Et dans son sein triomphe h douleur.
Qui, sans relâche, à son âme infectée h'jit éprouver le sort de Prométhce
J.-B. ROI'SSEAD.
Les artistes de tous les temps ont moissonné larirement dans le champ de l'allégorie. On sent quelles brillantes productions elle peut inspirer à ceux qui joignent l'habileté à l'imagination. Qui n'a admiré le sublime tableau de Prudhon représentant le Crime poursuivi par la justice et la vengeance?
AUATEUB. — 11 faut bien aue tout le monde vive, sans en excepter les brocanteurs ae tableaiu. Or. je voudrais bien savoir comment ils s'y prendraient, si la plupart des amateurs auxquels ils vendent et vendront éternellement desoriginaux de Raphaël, du Titien, du Correge, de notre grand Poussin et de tant d'autres artistes célèbres de tous les pays, si la plupart de ces amateurs, disons-nous, étaient un tant soit peu connaisseurs. — On peut donc être amateur sans être connaisseur, ce qui, fort heureusement, n'empêche pris d'être un homme de bien, ni même un bon général d'armée. — Quand Mummius, qui commandait, en Grèce, les légions romaines, eut pris et pillé Corynthe, il embarqua pour Rome les chefsd'œuvre de peinture et de sculpture dont celte malheureuse ville était si riche, et dit à ceux qui devaient les transporter : « Songez surtout qu'aucune de ces pièces ne se perde, car, à mon arrivée à Rome, si je m'aperçois qu'il en manque quelques-unes, je vous déclare que j'en ferai faire de pareilles à vos dépens. — L'honorable général pouvait être un grand amateur, mais il n'était, vous en conviendrez, qu'un bien mince connaisseur.
a:VACHRO:viS.HE. — Le ridicufe est, en France, le plus abominable de tous les crimes. Dame Fortune passe assez complaisammenl son éponge sur tous les autres; mais du diable si vous lui faites jamais effacer celui-là; et je serais même étonné, je vous l'avoue, qu'on ne mit pas aux galères les scélérats de celte espèce, si je ne savais que, de tout temps, ce sont les plus forts qui ont fait la loi. — Toujours est-il, en attendant, qu'autant vaudrait avoir martgé l'herhe d'autrui. — Que de crimes de ce genre messieurs les artistes n'ont-ils cependant pas sur la conscience ! Que de fois leur est-il arrivé de n'avoir aucun respect pour la vraisemblance et la chronologie, comme s'il était quelque chose au monde plus ridicule que de montrer les trous de son instruction ou les cordes de son habit! Si encore on ne trouvait des pécheurs que dans le vulgum pecus, cette vile multitude qui ne vaut guère qu'on s'occupe d'elle; mais il semble que les grands maîtres ont eux-mêmes éprouvé des délices à commettre cet affreux péché. Voyez plutôt :
Dans son tableau d Hèliodore battu de verges par les anges et chassé du temple de Jérusalem, cent soixanteseize ans avant Jésus-Christ, Raphaël a peint le pape Jules 11, qui se fait porter dans le temple. — Anachronisme.
Le Tintoret, dans une peinture qui représente les Israélistes ramassant la manne dans le désert, arma les Hébreux avec des fusils. — Anachronisme.
Lanfranc. ne craignant point de manquer au costume et à la vraisemblance, a peint aux pieds de Jésus, encore enfant, un des Pères de l'Eglise en surplis; et Paul Véronèse, ayant été chargé de rendre les Noces de Cana. ou le miracle de l'eau changée en vin. introduit parmi les conviés les religieux bénédictins pour lesquels il travaille.
Voici des anachronismes d'une assez belle force, et, cependant, combien en trouverions-nous plus de ridicules encore, si nous descendions dans le bas étage des artsl En est-il un seul de cette populace artistique qui, après l'invention de la poudre, ait représenté le siège de Troie sans y joindre quelques bonnes pièces de notre artillerie? Croirait-on qu'on a même vu un peintre assez dépourvu de jugement pour représenter un confesseur, le crucifix en main, exhortant le bon larron? — Ah ! par ma foi, messieurs, si vous n'étiez en compagnie de Raphaël, du Tintoret et de Paul Véronèse, nous ne poumons nous empêcher de crier, comme les nobles animaux du bon la Fontaine : Haro sur les baudets !
A^'TIQUE (Corp d'oeil scr les mosumems amiques). — Ce qu'on appelle l'antique comprend toutes les productions de l'art des anciens en peinture, sculpture, gravure, architecture, etc. Marquons cependant cette difl'érence, . que l'on restreint la signification antiques aux figures antiques seulement, et que 1 on dit antiquités pour tout ce qui concerne l'architecture.
Les figures antiques se distinguent des modernes, en cela surtout qu'elles offrent des modèles scrupuleux de tout ce que la nature a fait de plus excellent. 11 s'est trouvé cependant des sculpteurs qui ont si bien contrefait Vantique. qu'ils ont surpris le jugement des plus experts. Entre autres exemples, Michel-.\nge fit une statue dans le goût antique, en cassa uu morceau qu'il garda, et fit enterrer la statue dans un endroit qu'on devait fouiller. Ayant été tirée hors de terre, tous ceux qui la virent la jugèrent antique, et ils n'en furent détrompés que lorsque Michel-Ange remit à sa place le morceau qu'il en avait ôté. — Ce fait prouve-t-il en faveur du merveilleux artiste florentin, ou contre les juges de son temps? Cette question n'est point celle qui nous occupe.
L'époque de l'origine de Vantique est indéfinie. Quant à sa fin, c'est-à-dire au temps ou il convient de fixer la démarcation qui sépare l'art antique de l'art moderne, on ne l'a pas unanimement déterminée. L'activité nouvelle de la peinture et de la sulpture au temps ou les cultivaient nos habiles artistes du seizième siècle fut telle, qu'on crut devoir appeler cette époque la renaissance de l'art, et la considérer comme séparant naturellement le caractère antique du caractère moderne.
Cependant, comme il est évident que l'art antique ne s'est pas prolongé immédiatement jusqu'au quinzième siècle, on a été forcé de reconnaître et de distinguer un intervalle assez long, qu'on a appelé intervalle du moyen âge; mais cette démarcation est encore restée incompl'^te, parce que les productions du moyen âge, vers sa fin, prirent un caractiîre particulier et nouveau qui devenait différent du caractère antique, et qui n'était pas néanmoins celui qui .s'introduisit plus tard. Il faut donc distinguer, dans l'art du moyen âge. sa fin pour désigner le temps ou l'art participe encore évidemment du goût et du ■-tyle antique, et le temps moins éloigné ou il participe beaucoup plus du goût et du style des écoles modernes. Or, c'est ce dernier temps qui est celui de l'école primitive moderne.
Enfin, pour mieux s'entendre sur ce point on doit, pensons-nous, assigner la fin de tout l'art antique à l'époque de Ciinabuë, vers l'an \-260. et fixer le commencement de la période du moyen âge à l'époque de Constantin, dans le quatrième siècle , temps ou se multipliaient déj i les monuments chrétiens. En effet, jusque dans le onzième, le douzième, et même le treizième siècle, on trouve des productions dont le caractère est toujours celui de l'nntique, malgré la faiblesse et la pauvreté de l'exécution, et malgré l'abandon des études relatives à la correction et a la vie des figures, lundis c|ue, vers le quin-
ziéme siiicle, c'esl-à-dire vers l'qio,[iif de la civilisation cl de la reiinissauce des lettres en Italie, on aperçoit déjà dans l'art une marche indépendante des doctrines antiques, un certain çoùt, tantôt monastique, tantôt Uoi-entin, tantôt ultramontain,plusou moins barbare, enfin un abandon du costume et du caractère aniique, et un style dont l'époque aurait l'té mieux nommée peut-être la naissance de la dégradation, ainsi que le veut absolument M. de Montabert. Vinrent, en effet, dit ce judicieux critique, les Guirlandaio, les Verocchio, les Perugino, les BeUini, qui surpassèrent, il est vrai, leurs devanciers en exécution, en imitation et en combinaisons, mais qui faiblirent déjà sur le style, et qui, au lieu de ressaisir celui de la belle antiquilé, mirent en vos;ue une certaine manière sauvage que le mérite de l'exécution ne fit qu'accréditer de plus en plus, et qui, passant ensuite par des mains {ignorantes dans des pays du Nord, produisit plus tard le style qu'on a n].|iL'lé goiliiqw, bien qu'il n'eût aucun rap-
illiiqilP.
port avec les Goths, snr le compte desquels il ne convient point de reporter ce mauvais goût d'alors.
Les monuments antiques qui, après avoir résisté à l'effort des siècles, sont restés debout au milieu de tant d'empires anéantis, brillent encore aujourd'hui d'un vif éclat ; la sculpture et quelquefois même la peinture en font l'ornement. Dans l'Inde, dans l'Egypte, en Grèce, en Italie, en deçà des Alpes même, on trouve de magnifiques ruines dont la contemplation élève majestueusement les esprits. Les temples de l'Egypte sont encore tout émaillés des vives couleurs de la peinture; leurs sculptures, presque impérissables, offrent aujourd'hui la même richesse qu'aux temps si reculés où ces immenses édifices furent admirés pour la première fois. Dans l'Indostan, dans la Perse, des monuments imposants arrêtent le voyageur, le surprennent par leur conservation. Mais c'est sur le sol de l'antique Grèce que l'architecture et la sculpture étalent toute leur jeunesse et leur beauté. Aussi les moindres débris de l'art ,itti((ue sont-ils recueillis comme de véritables trésors. — Mais que sont devenus les fameux ouvrages des Praxitèle, des Lysippe, des Phidias? Quels lieux recèlent les célèbres peintures des Apclle et des Eupliranor? Ces statues fameuses restent-elles encore enfouies dans le sein do la terre, et doit-on espérer de jouir plus lard de quel- (Ities-uncs de ces œuvres incomparables?— Nulne saurait répondre à ces questions.
Des chefs-d'œuvre inimitables embellissaient la Grèce de toutes parts, quand la puissance romaine vint lui dicter des
lois, l'asservir et la dépouiller sans pitié. Les merveilles de la peinture et de la sculpture devinrent des trophées dont Rome guerrière, mais barbare, voulnt décorer ses triomphes. Athènes, Corynthe, Sycione, et toutes les autres villes fameuses par leurs tableaux et leurs statues, se virent enlever cesobjetsde leur affection, ces monumentsde leur gloire. — Le luxe de Rome conquérante ne pouvait, il est vrai, épuiser tant de richesses; mais ce qui. après trois siècles d'enlèvement, put échapper à la cupidité des spoliateurs et au faste insatiable de celte nouvelle maîtresse du monde, péril à la fin par les guerres et par tous les désastres des cités. Cependant la terre recueillit plusieurs restes précieux, et quelques monuments restés dcbiul firent admirer pendant longtemps l'art de la Grèce ; mais les artistes s'exilèrent à la'fin et portèrent à Rome des talents inutiles à leur patrie. — Rome devint donc une autre Athènes: cét-iil donc à Rome qu'il f.illait aller pour étirdicr les Phidias et les Polvcléte; c'clait à Rome qu'Apclle
Arcliilcclure égyptionne.
et Zeuxis recevaient un nouvel encens; c'était dins cette ville enfin que le ciseau des statuaires et le pinceau des peintres trouvaient surtout à s'exercer. Les Grecs captifs, pour ainsi dire, à Rome, y fondèrent une école et y apportèrent leur idiilosophie. leur science profonde, leurs documents précieux; mais les artistes n'y recevaient plus ces couronnes immortelles d'Olympie; ce n'était plus l'air natal de l'Attique; ce n'était plus la gloire nationale qui inspirait leur génie. Ils y produisirent toutefois queli|ucs nouveaux chefs-irœuvre, et tous les ouvrages sortis de leurs mains ne furent j.imais indignes de leur antique célébrité. Néanmoins, les Romains, qui goûtaient de plus en plus les doux fruits de tous les arts, ne surent jamais honorer les hommes habiles qui les exerçaient, cl, si la reli gion n'eût pas oppose un frein au goût fastueux et nouveau des conquérants, si leurs idées de noblesse et de somptuosité ne les eussent pas ramenés, malgré eux, aux modèles simples et majestueux des Grecs, les arts, chez les Romains, fussent lombiN dans une complète dégradation. Toutefois, maliîré cette inlliicncc des modèles grecs, malgré les lumirres rr-iprnnièes à l'Attique, la peinture et la sculpture sonlïrirent dans ce sol étranger et trop grossièrenienl cultivé, et ces monuments innombrables |irodigués dans tout l'empire romain par les Césars, qui rivalisrrent surcessimeiit de magnificence, tout en oll'rnnl de grandes beautés, firent toujours regretter, même sous les règnes de Trajan et d'Adrien, le siècle à jamais fameux de Périclcs et d'Alexandre.
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L'an 500 environ rie Tére cliiélioniie, les llonmiiis virent leur empereur Constantin changer le sié^'e de son empire, et le transporter à Bysance, ville à laquelle il donna son nom. Constanlinopolis (Constantinople), séjour du prince et de la cour, devint une nouvelle Itomc, décorée aux dépens de l'ancienne. Ces mêmes chefs-d'œuvre ravis jadis aux contrées d'outre-mer furent embarqués de nouveau, et non-seulement cette capitale causa la spoliation de Rome, mais ce qui avait échappé dans la Grèce à l'insatiable avidité de ses maîtres fut recherché avec plus d'ardeur encore, et enlevé pour embellir la nouvelle résidence de Constantin. On y admira donc les tableaux et les statues des ijrands artistes de la Grèce, en sorte que celle ville devint le dernier dépôt des beaux-arts, dont malheureusement elle devint aussi le tombeau.
Constantin et plusieurs de ses successeurs, loin de né-
pligcr les arts, surent au contraire les apprécier et les emplover tous avec mattnilicence. Mais il semble (|ue le Ciel ,iit voulu, dans sa colère, priver les générations futures de la vue de ces immortels chefs-d'œuvre. Un llèau destrucleur, et commandé par ses ministres, porta, en différents temps, des coups terribles ,i toutes les productions de la sculpture et de la peinture.
Le zèle des premiers chrétiens proscrivait les idoles, et, comme ils ne savaient point concilier le respect dû aux beaux-arts avec l'aversion qu'ils ne devaient nianifestcr que pour le paganisme, il arriva que la destruction des faux dieux et des idoles devint l'objet d'une sainle émulation. A différentes époques, des princes iconoclastes (ou briseurs d'images), en les prohibant, excitèrent partout ce mépris dévastateur qui nous a privés des plus çrécieux modèles. Enfin arriva la catastrophe finale qui devait anéantir toutes ces merveilles antiques encore en grand nombre: Mahomet s'empara de Constantinople. l'an I {."iâ de Jésus-Christ, et en un instant il ne resta aucun vestige de tant de belles choses. La destruction fut telle, qu'aujourd'hui même l'ancien sol de cette ville n'offre presque rien aux curieux avides de ces sortes de découvertes.
Ainsi périrent des milliers de statues toutes surprenantes parleur vie et leur beauté; ainsi furent brisées ou devinrent la proie des Uammes tant de peintures exquises et toutes divines! Plus de Vénus de la main de Praxitèle; plus de Jupiter Olympien ; plus d'Uélène, plus de Vénus, animées par les immortels pinceaux d'Apelle et de Zcuxis; plus de chefs-d'œuvre dePrologène et de Polycléte.
Cependant Rome conservait un nombre immense d'ou-
vrages du second ordre; on n'en avait enlevé que les objets les plus précieux, et l'on ne pensa jamais à reporter .i Constantinople tout ce qu'on avait retiré de la Grèce. .Mais ces restes, encore si nombreux, d'ouvrages exécutés par les maîtres grecs ou romains qui se succédèrent pendant une si longue période de conquêtes et de prospérités, tous ces trésors essuyèrent eux-mêmes toutes espèces de ravages. D'abord les peintures et les sculptures éprouvèrent, comme dans l'Orient, la fureur des iconoclastes, fureur qui se renouvela fréquemment. Ensuite, Rome ellemême fut saccagée, briilée, dévastée plnsieurs fois aux époques où les barbares du Nord inondèrent l'Italie, ne laissant après eux que des ruines.
Cette même Rome, malgré la fureur des guerres, malgré les flammes dévorantes des incendies, malgré les ébranlements causés par les volcans, nous a conservé des restes pleins de grandeur et de charme. Rome est donc la terre classique qui produira longtemps le plus grand nombre de fragments antiques, et sera, pour cette raison, longtemps aussi le pèlerinage de bien des artistes.
ARCUITECTE. — Voulez-vous devenir architecte'? Je vous préviens qu'il faut d'abord savoir lire et écrire. Pensez-vous que cette difficulté ne vous rebutera pas '.' Non. J'en augure bien ; car il n'y a que le premier pas qui coûte. Vovons cependant ceux qui vous restent à faire. — Pythius, ce fameux artiste de l'antiquité, qui s'illustra par la construction d'un temple de Minerve ,i Priennc, exigeait
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Temple de Minerve.
de l'archilecto qu'il eût une connaissance plus profonde de chaque science en particulier qu'elle ne serait nécessaire à chacun de ceux qui en exerceraient une seule. 11 est vrai que Vitruve, l'architecte d'Auguste, était plus accommodant. « Il n'est point absolument nécessaire, dit-il, qu'il soit aussi bon grammairien (\uÀristarque , aussi grand musicien qu'Àristoxène, aussi excellent peintre qu'.4/jcf;f, ni aussi bon sculpteur que Myron ou Polyclite, ni aussi grand médecin qu'i/ippocrafe; c'est assez qu'il ne soit pas ignorant de la grammaire, de la musique, de la sculpture, de la médecine; qu'il soit instruit dans la géométrie; qu'il ait la connaissance de l'optique; qu'il ait appris l'arithmétique; qu'il soit rempli de l'histoire; qu'il ait bien étudié la philosophie; qu'il sache la jurisprudence et les coutumes des lieux; qu'il ait une teinture d'astronomie; et qu'à ces talents généraux et particuliers il joigne un grand travail et un grand désintéressement. » — Vous allez m'objecter sans doute que vous ne vous souciez guère d'aller travailler avec Vitruve. Je conçois, jus-
■ (u'à un certain nuint, iiue vous n'ayez pas cette envie. Mais voyons aussi si le genre île la construction moderne exige beaucoup moins de science. — L'astronomie et la musique sont peut-être, il est vrai, moins nécessaires aujourd'hui qu'autrefois; mais, en revanche, les connaissances littéraires et celles de l'histoire sont bien plus indispensahles; et l'on a bien plus besoin aussi des secours de la mécanique et de la géométrie. La géométrie n'est-elle pas en effet la première école des proportions? Qui facilite en outre les moyens de tracer et de mesurer toutes les figures et les corps solides, en enseignant les diverses propriétés lies courbes que l'on peut employer dans les voûtes, dans les arcs de tout genre, dans la cbupe des pierres, dans la structure même des divers instruments nécessaires à la pratique? n'est-ce pas la géométrie? Qui, si ce n'est encore la géométrie, met à portée de remédier à l'insuffisance lies matériaux, et d'en tirer tous les résultats nécessaires aux combinaisons qu'exige la solidité? Et. pour ce qui est lie la mécanique, pourrait-on. sans son secours, mettre en équilibre les forces qui agissent avec celles qui soutiennent? n'apprend-elle pas à proportionner l'épaisseur des murs à leur charge, à la poussée des voûtes, et ;i celle des terres qui tendent à renverser les terrasses par leur poids ? ne fournit-elle pas le moyen d'employer des machines pour suppléer à la force des bras, bien plus nombreux qu'autrefois, sans doute, mais que l'on ne saurait pourtant employer en aussi grand nombre? — Et l'hydraulique, cet appendice de la mécanique, qui donne des lumières pour la conduite des eaux et pour la construction des ponts, des digues, des chaussées, des écluses, des aqueducs, des moulins ; l'hydraulique, qui nous apprend à régler le cours des fleuves et des rivières, à les rendre navigables et à les faire passer où il est nécessaire ; l'hydraulique, qui fournit des ressources nombreuses dans la décoration des jardins par l'ingénieux emploi des eaux et leurs effets variés; nous ne saurions non plus négliger l'étude de cette science.
Qu'en dites-vous? Tenez-vous toujours à devenir architecte? Oui? A l'œuvre donc, artiste courageux; bâtissez de somptueuses demeures pour les prétendus heureux de la terre; élevez des palais superbes pour y loger leur néant ; construisez de merveilleux jardins pour leurs délices d'un jour; érigez des temples majestueux aux divinités, dont les pauvres sont les enfants de prédilection, et ijui promettent lies récompenses à la vertu militante; faites d'inipéii'- Irables ceintures de pierre à nos villes ; jetez des cl;. !iii;.-j vuspendus sur ces rivières; tracez des voûtes oIj- ;ires sous ces fleuves; joignez les Ilots de ces deux mers; abaissez les raonts, élevez les vallées ; changez, bouleversez la iri'alion, rendez-la docile aux besoins des hommes : vos Iravaux délicieux ou gigantesques seront l'étonnement et l'admiration de l'univers; vos œuvres, plus durables que l'airain, braveront les rigueurs du temps et chanteront éli'niellenipnl votre gloire.
ABCUI'rECrijRB.— Considérons l'homme dans sa première origine, sans autre secours, sans autre guide que l'instinct naturel de ses besoins. 11 lui faut un lieu de repos. Au bord d'un tranquille ruisseau, il aperçoit un gazon; la verdure naissante en plait à ses yeux; son tendre duvet l'invite; il vient, et, mollement étendu sur ce tapis émnillé, il ne songe qu'à jouir en paix des dons de la nature ; rien ne lui manque, il ne désire rien; mais bientôt l'ardeur du soleil qui le brûle l'oblige à chercher un abri : il aperçoit une forêt qui lui offre la fraîcheur di- ses ombres; il court se cacher dans son épaisseur, et le voilà ,î* content. Cependant, mille vapeurs élevées au hasard se rencontrent et se rassemblent; d'épais nuages couvrent les airs, une pluie effroyable se précipite comme un torrent sur cette forêt délicieuse. L'homme, mal couvert à l'abri de ces feuilles, ne sait plus comment se défendre d'une humidité incommode qui le pénètre de toute part. Une caverne se présente, il s'y glisse; et, se trouvant à sec, il s'applaudit de sa découverte : mais de nouveaux désagréments le dégoûtent encore de ce séjour; il s'y voit diiiis les lénébres, il y respire un air malsain, il en sort résolu de suppléer, par siui industrie, aux inattentions et aux iiégligcni-i-s do l.i iinhii'i'. l.'liniiiiiir vciil se fiiirc un lii^jrnu'iil
qui le couvre sans l'ensevelif. Quelques branches abattues dans la foirt sont les matériaux propres à son dessein. Il en choisit quatre des plus fortes, qu'il élève perpendiculairement et qu'il dispose en carre. Au-dessus, il en met quatre autres en travers; et. sur celles-ci, il en élève nui s'inclinent et qui se réunissent en pointe des deux côtes. Cette espèce de toit est couverte de feuilles assez serrées, pour que ni le soleil ni la pluie ne puissent y pénétrer ; et voilà l'homme logé. 11 est vrai que le froid et le chaud lui feront sentir leur incommodité dans sa maison ouverte de toute part; mais alors il remplira l'entre-deuxdes piliers, et il se trouvera garanti.
Cette petite cabane, dit Laugier, qui nous fournit une partie de ce qui précède, cette petite cabane est le modèle sur lequel on a imaginé toutes les magnificences d'architecture. C'est en se rapprochant, dans l'exécution, de la simplicité de ce premier modèle, que l'on évite les défauts essentiels, que l'on saisit les perfections véritables. Les pièces de bois élevées perpendiculairement nous ont donné l'idée des colonnes. Les pièces horizontales qui les surmontent nous ont donné l'idée des entablements. Enfin, les pièces inclinées qui forment le toit nous ont donné l'idée des frontons. Voilà tout ce que les maîtres de l'art ont reconnu.
L'architecture, tjui a pour objet la composition et l'exécution tant des édifices publics que des édifices particuliers, se divisa, dans la suite, en trois grandes branches que l'on nomme architecture civile, architecture militaire et architecture navale. La première est l'art de construire les édifices propres aux usages de la vie, et ceux de magnificence, comme les maisons clés particuliers, les hôtels, les palais, les châteaux et les maisons de plaisance, les églises, les chapelles, les ponts, les qiiais, les places publiques, les Ihé.itres, les arcs de triompne, les pompes, les aqueducs. Dans la seconde, on projette et l'on construit les différentes parties de l'enceinte d'une ville, de manière à la mettre à couvert des entreprises de l'ennemi et de l'effort des bombes et des boulets. Cette même branche renferme aussi l'art d'attaquer et de défendre les villes fortifiées, et de plus les parties de l'architecture hydraulique qui regardent la construction des forts, jetées, digues, écluses, et que pour cette raison l'on nomme communément art des fortifications. — L'architecture navale enfin nous enseigne à dessiner et à construire les bâtiments de mer, soit pour la guerre, soit pour le commerce, et comprend en outre, elle aussi, les parties de l'architecture hydraulique qui ont rapport à la construction des ports de mer, des fanaux, des moles, des formes, etc.
Vous dirai-je maintenant que depuis plus de trente siècles l'art architectural n'a cessé d'accomplir des prodiges, et que ses œuvres semblent être seules durables? Les débris de l'Orient, les pyramides d'Egypte, encore inébranlables sur leurs bases, les majestueuses ruines de la Grèce, les [irécieux monuments qui couvrent de toutes parts le sol de la vieille Italie, vous le diront mieux que moi. Thèbes, Ninive, l'antique Memphis, Sparte, Athènes, la grande Rome, qui gouvernait jadis l'univers, toutes ces fameuses capitales, autrefois si pleines de force et de majesté, ont vu tour à tour crouler leur formidable puissance sons le fléau des guçrres, sous les révolutions des peuples, sous l'inexorable faux du temps qui détruit tout. Il ne reste déjà plus trace de ces glorieux empires : quelques siècles encore, et l'on doutera s'ils ont existé ; vienne un de ces cataclysmes épouvantables qui rajeunissent le inonde en le bouleversant de fond en comble, et l'on aura tout oublié de ces dominations, tout, jusqu'à leur souvenir. Certains iravaux, au contraire, certains monuments, ouvrages de leurs mains, témoins silencieux de leur grandeur, de leur décadence et de leur néant, restés debout au milieu des solitudes, muets fantômes du passé, témoigneront des splendeurs de notre civilisation qui ne sera plus : seuls peut-être ils indiqueront aux raciis nouvelles que le monde est plus vieux qu'on ne pense, qu'il pourrait bien même être éternel, que. (lar delà le noilvehige qu'ils lui iloiiiiciil. des éircs d'une nature supérieure, des diuii-dicu\ sans diiule, habitaient la terre; et nos arrièrepclils-neveuv. s.'piiri's à jamais de iinlri' li'iiips |i,u' la nuit
(l'un nouveau chaos, ne rendront un certain hommaire aux grandeurs évanouies qu'en allant invoquer le sombre j;énie des ruinci.
ATTRAPER. — M. de Montabert veut qu'on dél.iisse rellr exiircssion comique, dit-il, en ce sens que tres-souvoiit les mauvais peintres de poriniils, qui ne savent pas attropir la ressemblance de leur moilde, savent très-bien atlidjKr son ai-genl.
AAliIiET. — Ce mot vient du vieux français, haller, (insL-r, chanter, se rejouir, le terme ialler, dérivé luirtiême du grec iy.'/'iM, qui signifie je danse.
Le ballet est une action théâtrale qui se représente au moyen de la danse guidée par la musique. La musique qui l'accompagne doit avoir encore plus de cadence et d'action que la musique vocale, parce qu'elle est chargi'e de signifier plus de choses; que c'est à elle seule d'inspirer au danseur la chaleur et l'expression que le chanteur peut tirer des paroles, et qu'il faut, de plus, qu'elle supplée, dans le langage de l'âme et des passions, tout ce que la danse ne peut dire aux yeux des spectateurs.
(les haUets contiennent le plus souvent d'autres ballets qu'on appelle direrlissements, pour les distinguer des premiers, et que l'on introduit assez fréquemment dans les opéras français et dans les drames à grand spectacle. Ce sont des suites de danses qui se succèdent sans sujets ni liaisons entre elles, ni avec l'action principale, dans lesquelles les meilleurs danseurs font des pirouettes effroyables, et où les danseuses les plus habiles viennent vous débiter un petit discours avec leurs jambes, ce qui ne laisse pas d'être charmant quand les mouvements oratoires ne sont pas trop échevelés, et que les jambes sont assez jolies.
Les ballets qui, de notre temps, ont eu le plus de vogue, sont la Sylphide, dans lequel mademoiselle Taglioni à déployé tant de gr.ices et tant de distinctim; Ijiselle ou les Willis, remarquable par sa musique d'Adam, et dont l'action mimique est si bien rendue par madame Carlotta Grisi; la Firniidière, dansée d'une fiçou si spirituelle par madame Cerrito et par M. Saint-Léon," son mari, qui brille dans ce ballet par son double talent d'excellent mime et de violoniste distingué.
BAHBOCUADESi. — Si vous voulez bien prendre la peine d'écouter la petite histoire que je vais vous conter, vous allez savoir d'où nous vient ce terme bamhochades que nos artistes puristes répugnent encore à franciser, ce dont je m'étonne fort, tout ce qui renferme une parcelle d'esprit étant français de droit. Je commence :
\ ers le milieu du dix-septième siècle, vivait un peintre
hollandais, nommé Van Lurr. Il s'en fallait de tout qu'il fut beau le peintre dont je vous parle. La nature l'avait même si mal charpenté, ipie je ne sais trop par (|uel bout je dois vous offrir son portrait. Heureusement madame de Sévigné vient me tirer d'embarras : « Il est permis à l'homme d'être laid, dit cette femme aimable; mais il ne faut pas qu'il abuse de la permission » Eh bien ! cher lecteur, celui que je vais vous montrer en abusait. Il avait les jambes hautes comme les pattes de devant d'une girafe, le busie de la longueur de deux fois votre m;iin. ime tête énorme et enfoncée jusqu'au milieu des épaules, des yeux de bœuf capables d'effrayer les petits enfants au retour de l'école, une bouche qui eut fait deux ou trois fois le tour de sa tête si elle n'eut été arrêtée par ses oreilles, et un nez... (parlez-moi de ce nez!) vous ne supposerez jamais un nez semblable, je vous assure, quand bien même il vous serait donné de voir celui de cet ancien ministre qui, dit-on, s'en servait, à son bon plaisir, pour faire des éclipses de soleil et de lune, si bien que. s'étant jeté luimême dans l'obscurité la plus complète, il a fini par casser en plusieurs endroits ce prodigieux instrument de sa physionomie. On n'avait point encore eu, que je sache, l'idée de pareil animal à deux pattes et sans plumes. Ce pauvre diable enfin était si baroque en toute sa personne, que, mis en pn'sence du Quasimodo de M. Victor Hugo, l'affreux entant de notre poëteeùt bien certainement, près de lui, passé pour un Adonis. Bref, il ne pouvait lui-même se l'egarder sans rire.
Quoique cela, notre homme (permettez-moi de lui donner ce nom à cause de sa bonne humeur qui racheta bien de ses difl'ormités), quoique cela, notre homme avait de l'esprit comme un démon, un esprit vif, pétillant de saillies, capable de faire oublier sa laideur, dont il savait tirer un merveilleux parti pour divertir ses compagnons. — Fort jeune encore il partit pour la France, aliu d'y étudier, plus largement qu'en Hollande, les principes de' son art, pour lequel il montrait déjà de surprenantes dispositions, d'où l'on augurait que le monstre pourrait bien devenir un jour un artiste de distinction. Mais, soit qu'il ne trouvât pas à Paris des peintres émériles, que sans doute il v venait chercher, soit pour toute autre raison (pi'il nous importe peu de connailre. il y fit un séjour de courte durée, et prit au plus vite la route de l'Italie, qui brillait alors de tout l'éclat des arts, fréquentée qu'elle était par les hommes de talent de toute la terre. — C'étaient de joyeux compères que ces messieurs peintres, sculpteurs et architectes des quatre parties du monde, qui se donnaient rendez-vous à Rome, pour y faire assaut d'esprit et de génie ; et s'ils étaient ardentspour la gloire, ils ne l'étaient pas moins pour le plaisir : Ions menaient laborieuse et joyeuse vie; nul ne s'échaufi'ail la bile à se plaindre des rigueurs du sort : on riait en commun de tout ce qui pouvait tomber à portée d'un quolibet; on riait de soi-même, quand il ne se présentait personne. — Ils n'eurent doue pas plutôt aperçu notre Van Laer avec ses jambes, sa bouche et son nez, qu'un rire étourdissant, désopillant, général, retentit d'une frontière à l'autre de l'ex-empire romain. Je dis général, parce que tout le monde riait à se briser les poumons, et que Van Laer lui-même, avec sa grande bouche, riait à lui tout seul plus fort que tout le monde. Dans la suite il ne fut même pas de farces qu'il n'inventât pour entretenir chez ses nouveaux amis cette vive hilarité dont il raffolait. Tantôt il se déguisait en singe, afin d'essayer (chose impossible) de se rendre encore plus laid; tantôt il s'affublait de la peau de quelque animal; c'était, en un mot, un vrai baladin qui, chaque jour, inventait de nouvelles jongleries. Enfin, il se moqua si bien de sa propre personne, que son caractère enjoué et son humeur toujours charmante lui valurent bientôt toutes les sympathies de ses camarades.
Cependant on ne jugeait pas décent de conserver un nom d'homme à la caricature hollandaise; et la gent artistique s'assembla pour la baptiser convenablement. Van Lncr voulut en être: il çrésida gravement l'assemblée, et, à l'unanimité, — car lui-même donna sa voix, — il fut haplisi' Bamhoi-he.
linmhorhe (puisque Ramboche il y a) n'en continua pas
LES BEAUX-ARTS ILLUSTRIlS.
moins (le rive comme de coiiUiine; et il avait altoiiit sa soixantième année, sans avoir connu le souci autrement que lie nom , lorsque tout à coup sa gaieté disparut, sa santé s'altéra, et une sombre mélancolie s'empara de son Ame.
Ali ! nous n'aurons plus affaire à noire héros de tout à
l'heure; et c'est une tragique aventure, je vous assure, que celle qui métamorphosa subitement le joyeux Bamboche en un Bairiboche à mine d'ermite. — Un jour (c'était en carême), un jour qu'il mangeait de la viande avec quatre peintres de ses amis, survint un ecclésiastique. Or, ce prêtre était malheureusement un fanatique. Non content de leur avoir fait, une première fois, de vifs reproches sur leur peu de respect pour les commandements de l'Eglise, il retourna le lendemain leur en fiire de nouveaux, et menaça de plus les pauvres pécheurs des chevalets de l'inquisition. Le surlendemain, et les jours suivants, il revmt encore à la charge, et continua de proférer de si terribles menaces, que les cinq amis résolurent de tout tenter pour échapper a son inexorable colère. —
Canibûclu
Une nuit donc, que l'image terrifiante de cet infâme tribunal, nommé sans doute par ironie la sainte inquisition, une nuit que cette image leur apparut plus menaçante que jamais, leur esprit se troubla ; ils coururent arracher le prêtre de son lit, et ils le noyèrent.
Ils avaient compté sans le remords, les malheureux ! Le pauvre Van Laer surtout en fut agité d'une façon terrible. Il cherchait en vain ;i oublier son crime dans les plaisirs ; il appelait la joie, si docile autrefois à son appel : la joie ne venait plus; le spectre seul du ministre de la religion qu'il avait assassiné lui apparaissait pâle et liviJe. — Le désespoir lui rongeait les entrailles. Une idée subite lui vint : « S'il retournait en sa patrie dont il se souvient peut-être, hélas ! pour la première fois depuis qu'il l'a quittée... S'il allait demander au toit paternel, au foyer même qui l'a vu naitre, cette tranquillité de l'àmedont il est abandonné, et sans laquelle il n'est point un homme heureux I » Il s'enfuit en toute hâte, sans même prévenir personne de son départ. Il arrive en Hollande. — Déjà son cœur bat plus à l'aise sous le ciel de la patrie : « Que sera-ce donc quand il entrera dans le village où il est né, où son enfance s'est écoulée si douce et si tranquille, entourée des soins inappréciables de sa tendre mère ! Oh ! alors, il aura tout oublie, se dit-il, et, protégé par les souvenirs si chers de son jeune âge, il renaîtra sans doute à nue nouvelle existence, exempte de fiel et d'amertume. » — L'y voilà de retour. Il court, il vole à la maison de son père. — Dieu! le spectre l'y attendait! — Sa tèle s'égare: il veut en finir avec celte liorrilde vision qui jure d em-
poisonner toutes les heures de sa vie : il a résolu de se donner la mort, et se précipite dans un puits. — Pauvre Bamboche!
Malgré ses comiques aventures, malgré la terrible catastrophe qui le fit se suicider, Bamboche, dont les œuvris grotesques ont si peu de prix aux yeux des connaisseurs, n'en fut |ias moins un peintre habile, et n'en créa jas moins un nouveau genre de peinture. Il était en outre un personnage extraordinaire, ainsi que vous l'avez dû voir; et comme les artistes italiens trouvèrent sans doute qu'il serait assez plaisant de perpétuer le nom de leur singulier camarade, on appela, d'un commun accord, du nom deCombocciatc toutes les productions qui se rapprochaient de cette bizarre manière de peindre. Cette appellation s'est continuée depuis lors; et de l'italien Bajnbofciate nous avons fait Bambochadcs.
Voilà comment nous nous trouvons en possession do ce ternie.
BARCAROliIiE. — 0 Venise! autrefois, quand le soleil dissipait dans les airs les vapeurs du matin, tu nous apparaissais ruisselante de marbre, d'or et de diamants : on te comparait aux Naïades antiques, et l'on t'appelait ta belle. 0 Venise! autrefois, lu commandais en souveraine sur les mers; tu fai>ais gémir l'Adriatique sous le nombre de tes vaisseaux accourus, sur un signe, des plus lointaines jiarties de l'univers : et l'on t'appelait la puissante. — Ta beauté s'est fanée ; ta puissance s'est évanouie ; mais il te reste, ô Venise, ton ciel d'azur, tes barcaroUcs et les gondoliers. Chaque nuit, n'est-ce pas. les étoiles scintillent eacore comme des milliers de perles attachées à la voûte de ton firmament ; et la lune au disque argenté vient se mirer dans les flots qui clapotent autour de tes palais? Chaque nuit, dis-le-moi, la sentimentale barcarotle berce ton sommeil ou t'invite à l'amour : elle court en notes rêveuses de l'une à l'autre de tes lagunes, et s'évanouit en sons mélodieux dans leurs échos'? l'haque nuit, tes gondoliers, nonchalamment étendus sur leurs barques, se renvoient en tiilles enivrantes les doux chants de la Jérusalem délivrée? — 0 Venise, la part est encore belle, car lu n'as cessé de réchaulTer dans ton sein le l'eu sacré des mélodies : garde, garde toujours, pour les joies du monde, ton ciel bleu, les gondoliers et tes barcarolles.
BAS-REIilEF. — Ce terme, qui nous vient de l'italien Busso rilievo. signifie une sculpture relevée en demibosse, et qui est attachée à un fond d'où elle ne sort qu'en parlic. — L'expression Bosse n'est pas heureuse, dit M. de Monlabert.
Les bas-reliefs ont été très-multipliés chez tous les peuples de l'antiquité qui ont cultivé l'art de la sculpture. Les Egyptiens surtout en surchargèrent leurs monuments, parce qu'ils les employaient comme un langage propre à éterniser de grands faits historiques, des maximes religieuses et politiques, et même certains axiomes physiques et astronomiques : aussi, leur prévoyance pour la conservation de ces signes était-elle fort remarquable; car, lors même qu'ils faisaient servir à leurs bas-reliefs les matières les plus dures, telles que le granit et le basalte, ils ne formaient le relief que dans des incrustations, en sorte qu'aucune partie de la sculpture n'élait réellement saillante en dehors, mais saillante seulement dans la profondeur de celte incrustation. — Les Indiens, les Persans, les Etrusques et beaucoup d'autres peuples employèrent aussi les signes en df mi-6oss« comme des signes sacrés et comme un langage mystérieux ; cl leurs temples se trouvaient décorés de toiilcs sortes de symboles exprimés par des sculptures de toute espèce. — (gluant aux Grecs, il parait qu'ils en firent un usage plus particulier pour les faits mythologiques et héroïques ; car le plus grand nombre de leurs figures en 6ns-rc/if/'on'reiit, ainsi que leurs peintures sur vases, des personnages de leur histoire ou de leur religion. Les Romains, qui prirent toutes les richesses de celle brillante nation, jusqu'à son goût dans les arts, représentèrent de même, à son exemple, des faits mythologiques, héroïques cl historiques; et comme l'orgueil les faisait, on outre, ajouter volontiers leur propre' histoire à celle de l'antiqiiili', ils multiplièrent ce genre à l'infini. Mais la principale
cause (lu nombre presque il croyable des bas-reliefs doni ils avaient décoré, pour ain .i dire, tous les lieux de leur vase empire, c'est l'usage d' s tombeaux. Aussi, rien n'est plus conmiun à Rome que 1( i sarcophages ornes de sculptures en relief.
Et si maintenant l'on \ eut établir une comparaison entre le mérite attiqne et c?lui des Romains et des autres peuples, de combien les Grecs ne sont-ils pas supérieurs ! De combien ne l'cniiiorter/ ils pas en cette partie, comme dans toutes celles, au reste, ijui constituent les beaux-arts ! Quelle beauté, quelle simplicité de style ! Quelle vie dans ces dessins! Quelle science, quelle énergique naïveté dans les plans et dans les mouvements I Que' ensemble parfait ! — Disons cependant que certaines œuvres de Rome n'en sont pas moins frappées au coin du génie, et que l'on rencontre tous les jours des bas-reliefs romains dans lesquels l'art est merveilleux.
BASSE (terme de musique). Voyez voix humaine.
BOUTADE. — Nos pères appelaient ainsi certain petit ballet qu'on exécutait ou paraissait exécuter impromptu. — Dieu soit loué I ce n'est pas nous qui avons inventé ce tour de force artistique.
Les musiciens ont aussi quelquefois donné ce nom aux pièces ou idées qu'ils exécutaient de même sur leurs instruments, et qu'ils appellent plus communément aujourd'hui cajirice, fantaisie. — Heureux ceux qui les ont assez longuement apprises, ces boutades ou fantaisies.
mTfTTîrriiiÇiiiïTjTn i r i II 11 U 1 1 IPïïHiriTinTlïïii.lilïlÛIT"'' Bas-roliof.
pour les improviser de mànoire, et sans le secours de leurs cahiers!
BRAIL.L.ER. — Un braille à l'Opéra ; on braille au lutrin; on braille malheureusement aussi dans les rues; on braille partout où l'on croit (|ue bien chanter c'est excéder le volume de sa voix: et, — chose déplorable ! — on a la fureur de se briser les poumons presque partout.
0 marguilliers de village, on vous a volé votre antique et si juste renommée !
BRAiVL,E. — Nous venons de chanter. Si nous dansions un peu maintenant ^
La boulangère .-> des écus
Qui ne lui coulent siiiio.
J'eu suis bien sur : je (m «t nus...
— J'ai vu, la lioulnuirùrp,
J'ai vu, la boulangère!.
Voilà coqu'on appelle un brou.'e, le branle desbrai^les, celui où tout le monde, se tenant par les mains, d.i ise, en formant un grand rond, sur l'air court et en ront leaii
Imp. Schneider, nie iVIirlutlIi, I.
Le brailleur.
que vous connaissez. — Les paroles sont de nos grands pères, qui, dit-on, y entendaient malice.
Voulez-vous un échi^llon d'une anire espèce , un branle à deux, plus gai. plus sautillant que le premier, et que les belles tilles de .Marennes savent si bien chanter et danser?
A la pùclic lies moules,
Non, je n'irai plus.
Maman ; A la pèche des moules, -
Non, je n'irai plus ; Les-"SSrçDns de Marcnres
'M'ont pris mon panier, , M.anian ; Les garçons de Marennes
M'ont pris mon panier '.
Quelle ricliesse de rimes! — Désirez-vous que je vous enchante (pardon! à part que je ne sais pas chanter, il y a là un fort mauvais quiproquoi. Désirez-vous en criniiaitre un dernier qui fait encore les délices des bons paysans de la vieille Saintonge, et que l'on danse ordinairement avec une vieille femme, en sautant autour d'elle avec un grand démanchement de hanches, comme le pourrait faire un homme boiteux des deux jambes'.' — Vous remarquerez, je vous prie, que, le plus souvent, on chante ce branle pour festoyer ses invités. Ecoutez bien ■
Coum^e a saule la veitle; Coumme a Iraînc son bot!
Le lourdcau qui h mène K>[ h n eiicar pus sol.
Je vous demande grâce pour la rime... et pour la raison.
BROXKE. — Ou donne ce nom généralement à toutes les ligures jetées en un raélangc de métaux où le cuivre domine absolument. On dit aussi des bronzes antiques dans le même sens, quand il s'agit des monuments, des
figures antiques qui sonl parvenues jusqu'à nous. Cependant* il ne nous reste guère que des bustes et de petits ouvrages dans ce genre, d'où l'on a conclu, avec raison pcnt-clrc, que les anciens artistes ignoraient l'art de jeter les grands morceaux, an moins d'un seul jet. La statue éi|uèslrc de Henri IV, l'une des plus anciennes de l'Europe, i|ui. elle-même, fut fondne à plusieurs reprises, nous en parait une preuve assez convaincante. C'est donc depuis deux siècles au plus que l'on a fait des essais dans ce genre, et qu'on y a réussi, puisque la statue de Louis XIV, ce clief-d'(ruvre île la fonderie, qu'on voyait autrefois sur la place Venilônie, ;i Paris, est, encore de nos jours, regardée comme l'une des premières qui aient été jetées d'un seul jet. — Ce groupe colossal pesait plus de soixante mille livres de bronze. (Voyez le mot Eqiesthe pour la statue de Henri IV.)
Bl S'aRî. — Ce terme ne regarde point la peinture : il est exclusivement réservé à sa sœur, la sculpture. C'est le demi-corps d'une figure en marbre ou autre matière, c'est-à-dire la tète, les épaules, et la poitrine, où même il n'y a pas de bras. — A ce propos, rap])clons-nous une singularité qu'on n'a point encore expliquée. L'on voyait à Londres, et l'on y voit peut-être encore parmi les statues des grands bomniés, le buste du pape Clément XIV, qu'on y avait même placé do son vivant. Lorsque le Saint-Père apprit la distinction incroyable que lui accordait une ville protestante, il s'écria : Utinmn quod fariunt pro personna, facercni î» favorcm religioni!:! (Plut à Dieu qu'ils fassent pour la religion ce qu'ils font pour moi !)
C'ArOPll«:\'ÏE. — Kazo; (mauvais) et omi, (son) engendrèrent aiilnfois fflro;)/innrc. 11 est donc bien ridicule que certains artistes s'obstinent à dire fornpbonie.
t'A.MICE.S. — Qui ne connaît, qui n'a point connu ces délicieux bas-reliefs, d'une si petite dimension (|ii'ils sont exé'utés sur les sardonix, les agates, les onix, et sur louti's les pierres fines de différentes couches colorées? Les femmes grecques faisaient leurs délices de ces bijoux. Les empereurs romains en ornaient jusqu'à leurs ciiaussures. Nos d.unos françaises les portent sur leur poitrine, et avec t^iiil de grâce vraiment, que l'artiste le plus amaleur ne s:,it fort souvent lequel il doit admirer le plus, on le bijou (jui pare la femnio, nu la femme qui pare le
bijnu.
4',i:\''rj%TI-;. — Cette sorte de petit poiùne lyrique, (irdiuaircnienl composi' dç trois récitatifs etd'aulanf d'airs, se rlianlail avec des accmiipagnemeuts, et, bien ipie fait pour lu salon, recevait cepenJant du musicien la clialeur Cl les grâces de la musique imitalive, — Les meilleurs
étaient ceux où, dans une situation vive et touchante, le lirincipiil personnage parlait lui-même; car nos cantiites étaient conimunénient a voix seule. 11 y eu avait pourtant quelques-unes à deux voix en forme de dialogue, et celleslà étaient encore agréables, quand on y savait introduire de l'intérêt.
Ce genre est aujourd'hui passé de mode en France, — c'est-à-dire à Paris, — car la province, qui suit toujours la capitale à cent années de distance, savoure encore, ;i l'heure qu'il est, toute la nouveauté de la cantate. — 11 y a si loin, fort souvent, de la tête à la queue.
CASilC'.lTliBB. — C'est le portrait ressemblant de bien des gens.
t'.4iB^'ATI©X. — Ce terme signifie, eu général, tout /f Mit des figures, et non, — remarquez-le bien, — chaque partie considérée en particulier. — Dans ce dernier cas, l'usage est de dire : « Ce bras est d'une belle chair ou de belle chair. » Ainsi, quand il s'agit de toutes les parties prises ensemble, on doit s'exprirner ainsi : « Cette figure est d'une belle carnation, les carnations de ce peintre sont admirables, » pour signifier que l'artiste a parfaitement imité la couleur naturelle de la chair.
Le Titien, Rubens, Van Dick, et assez généralement tous les peintres do l'écrde vénitienne, étaient d'excellents coloristes |)our les fnn!n(io)i.s.
C.%5SîATïDK«. — Les habitants de la Carie s'étant ligués avec les Perses contre les autres Grecs, ceux-ci subjuguèrent la Carie, passèrent tous les hommes au fil de l'épée, et ayant emmené les femmes en esclavage, on contraignit les malheureuses de garder, en expiation de ce crime, leurs longues robes et leurs ornements. Dans la suite, quelques architectes, dans leur indignation contre les traîtres, substituèrent, aux colonnes ou pilastres, des statues de femmes habillées comme les Cariâtes, afin de conserver à la postérité la mémoire de leur captivité et de l'infâme trahison qui l'avait occasionnée. — Honneur aux arts ! Jamais punition (dus sévère no vint donner au monde plus terrible leçon de patriotisme!
Telle est l'origine du terme Cariatides que l'on applique, depuis lors, en sculpture comme en architecture, à toutes les statues de femme, vêtues en tout ou en partie, que l'on place, au lieu de colonnes, pour soutenir un entablement.
C'IIAWSOSÎ. — Enlever aux pauvres leur nécessaire, est le plus lâche des crimes. Enlever au riche son superflu, ce n'est, à bien prendre, que lui faire un emprunt forcé, — prétendent les voleurs. — Je vais donc emprunter un peu de cette façon, — car il est probable que je no serai jamais en état de restituer, — je vais donc emprunter à Villustre citoyen de Genève les trois quarts, et une grande partie de l'autre quart en sus, du petit article qui va suivre. On y gagnera trop pour me garder rancune.
« La chanson est une espèce de petit poëme lyrique fort court, qui roule ordinairement sur des sujets agréables, auquel on ajoute un air pour être chanté dans des occasions familières, comme à table, avec ses amis, avec sa maîtresse, et même seul, pour éloigner, quelques instants, l'ennui si on est riche; et pour supporter plus doucement la misère et le travail si l'on est pauvre.
« Partout où l'on parle, on chante. L'usage des chansons semble être une suite naturelle de la parole. Aussi les anciens n'avaient-ils point encore l'art d'écrire qu'ils avaient des chansons. Leurs lois et leurs histoires, les louanges des dieux et des héros, furent chantées avant d'être écrites. Et delà vient, selon Arislotc, que le même nom grec fut donné aux lois et aux chansons.
« Dans les premiers temps, disent les écrivains, tous les convives chantaient ensemble et d'une seule voix les louanges de la Divinité. Ainsi ces chansons étaient de véritables péans ou cantiques sacrés. Les dieux, ajoute le malin liousseau. n'étaient point pour eux des trouble-fétcs; et ils ne dédaignaient pas de les adiiiellre dans leurs plaisirs. — Dans la suite, les convives rhantaieiit successivement, chacun à son tour, tenant une branche de niyrthe, qui passait de la main de celui qui venait de chanter à celui (|ui venait après lui. Enfin, quand la musique se per-
Les oeai^x-arts h^lusthés.
fectionna dans la Grèce et nu'oii employa la lyre dans les feslins, il n'v eut plus que les habiles gens qui fussent en étal de chanter à table, du moins en s'accompagnant de la Utc. Les autres, contraints de s'en tenir à la tranche de inyrthe, donnèrent lieu à un proverbe grec, par lequel on disait qu'un homme chantait au mijrthe, quand on voulait le taxer d'ignorance.
«Ces chansons, accompagnées de la lyre, et dont Terpandre fut l'inventeur, s'appellent scoUes, mot qui signilic oblique ou tortueux, pour marquer, soit la difficulté de la chanson, soit la situation irrégulière de ceux qui chantnicnl, car, comme il fallait être habile chanteur pour chanter ainsi, chacun ne chantait pas à son tour, et la lyre, faisant le tour de la table, ne s'arrêtait qu'aux mains de ceux qui savaient la musique.
« Les sujets des scolics se tiraient non-seulement de l'amour et du vin, ou des plaisirs en général, mais encore de l'histoire, de la guerre, et même de la morale.
« fjcs Grecs avaient aussi des chansons pour les diverses professions : la chanson des bergers, appelée BucoUasme, dont la pastorale était l'agréable imitation ; la chanson des moissonneurs, appelée le Lytiersc, du nom d'un fils de Midas, qui s'occupait, par goiit, ,i faire la moisson ; la chanson des meuniers, appelée Hymee; la chanson des tisserands, qui s'appelait £/iiif," la chansnn l'u/e des ouvriers en laine; celle des nourrices, qui s'appelait Catabaucalcse ou Nunnie; la chanson des amants, appelée A'omion," celle des femmes, appelée Calycc ; celle des filles, Harpalyce. Ces deux dernières, attendu le sexe," étaient aussi des chansons d'amour.
« Pour les occasions particulières, ils avaient la chanson des noces, qui s'appelait Hymcnéc. Epithalame; la chanson de Datis, pour les occasions joyeuses ; les lamentations, VlaUmc, et le Linos pour des occasions funèbres et tristes. Ce Linos se chantait aussi chez les Egyptiens, et s'appelait par eux Mancros. du nom d'un de leurs princes, au deuil duquel il avait été chanté.
« Enfin, il y avait encore des hymnes ou chansons en l'honneur des dieux et des héros, telles étaient les Iules de Cérès et de Proserpine, la Philctic d'.Xpollon, les Upinges de Diane, etc.
« Ce genre passa des Grecs aux Latins, et plusieurs odes d'Horace sont des chansons galantes ou bachiques. Mais cette nation, plus guerrière que sensuelle, fit durant longtemps un médiocre usage de la musique et des chansons, et n'a jamais approché, sur ce point, des grâces de la volupté grecque. Il paraît que le chant resta toujours rude et grossier chez les Romains. Ce qu'ils chantaient aux noces étaient plutôt des clameurs que des chansons, et il n'est guère ,i présumer que les chansons satiriques des soldats, aux triomphes de leurs généraux, eussent une mélodie fort agréable.
« Les modernes ont aussi leurs c/ianson^ de différentes espèces, selon le génie et le goût de chaque nation. Mais les Français l'emporlent sur toute l'Europe, dans l'art de les composer, sinon pour le tour et la mélodie des airs, au moins pour le sel, la grâce et la finesse des paroles ; quoique, pour l'ordinaire, l'esprit et la satire s'y montrent bien mieux encore que le sentiment et la volupté. Ils se sont (ilu ,i cet amusement et y ont excellé dans tous les temps, témoin les anciens troubadours. Cet heureux peuple est toujours gai, tournant tout en plaisanterie : les femmes y sont fort galantes, les hommes fort dissipés; le moyen de n'y pas clianler sans cesse? — Nous avons encore d'anciennes chansons de Thibault, comte de Champagne, l'homme le plus galant de son siècle. Marot en fit beaucoup qui nous restent. >'ous en avons aussi plusieurs de la Pleyade de Charles IX. Dans tous les siècles, il y a eu une foule de poètes chansonniers. La Provence et" le Languedoc n'ont point non plus dégénéré de leur premier talent. On voit toujours régner dans ces anciennes provinces un air de gaieté qui porte sans cesse leurs habitants au chant et A la danse. Un Provençal menace, dil-on, son ennemi d'une chanson, comme un Italien menacerait le sien d'un coup de stylet; chacun a ses armes. »
Que dire après ce résumé, digne eu tout point de son
immortel .luteur, si ce n'est que soixante-dix années se sont écoulées depuis la première impression de ces pages, que, dans cet intervalle, nous avons eu les chansons du célèbre Dèsaugicrs et du Carvau, et que la France jouit encore du bonheur de posséder M. Bérangcr, l'un des plus grands chansonniers, que dis-je, l'un "des plus grands poêles lyriques dont une nation ail jamais, à plus juste titre, tiré vanité.
ClitlR-OBSC'l'B. - Le ffnir-nbscur est, suivant de Piles, la science de placer les jours et les ombres ; ce sont deux mots que l'on prononce comme un seul, et au lieu de dire : le clair et Vobscur, on dit: le clair-obscur, à l'imitation des Italiens qui disent r/iiaro-scuro.
Pour exprimer qu'un peintre donne à ses figures un grand relief, et une grande force ; qu'il débrouille et qu il lait connaître distinctement tous les objets de son Ubieau, pour avoir fait choix de la lumière la plus avantageuse, et pour avoir .su disposer les corps de telle sorte que, recevant de "randes lumières, ils soient accompagnés de grandes ombres, on dit : Ce peintre entend fort bien le clair-obscur. Le f/air-o6<eur est donc l'arl de dislribner les lumières et les ombres, non-seulement sur les objets particuliers, mais encore sur le total du tableau.
Cet artifice, qui n'a été connu que d'un petit nombre de peintres, est le plus puissant moyen de fan-e valoir les couleurs locales et toute la composition du tableau; et l'on peut dire, avec vérité, qu'il est la base du coloris. Il faut toutefois se garder de confondre ces deux termes, qui sont essentiellement distincts l'un de l'autre. « La teinte colorée, dit le judicieux M. deMontabert, doit souvent être, à la vérité, en rapport avec le ton et avec l'intensité du ton donné par le c((!ir-ob.<îfi(r, mais la justesse de la teinte comme couleur, c'est-à-dire comme énergie colorifique, est indépendante du clair-obscur, en sorte qu'une excellenle estampe peut être très-mal enluminée, sans que l'effet du clair-obscur soit réellement dérangé : les chairs peuvent être trop jaunes, trop roses, trop vertes; les terrains, les ciels, les arbres, faux de teintes, et cependant à peu près justes de clair-obscur ou de ton. En un m;)l. un peintre peut, comme Vanderwerf. avoir un clair-obsciir assez ingénieux, assez juste, et un coloris très-faux et Irés-vicieux, c'est pour cela qu'on a dit que Tiziano entendait mieux les teintes que Corregio, et que Corrcsio entendait mieux certaines parties du clair-obscur que Tiziano, c'est-à-dire la rondeur des corps pris individuellement, ainsi que la suavité du clair-obscur par rapport au relief. Il y a donc la teinte qui. en théorie, est de l'essence du coloris, puis le ton qui est de l'essence du clair-obscur. C'est ce qui n fait dire à quelques observateurs que Tiziano était coloriste, et que Rubens était peintre d'efl'et, ce qui voulait dire plus vTai, plus remarquable par les tons que par les teintes. »
La pre.sque totalité de l'illusion produite par la peinture réside dans le clair-obscur. En effet, un peintre, ayant a travailler sur nne superficie plate, ne saurait faire paraître la rondeur et le relief, et presque le mouvement des objets naturels que par une dégradation ménagée des teintes, et par l'opposition des clairs et des bruns répandus artistement sur cette superficie plate du subjectile.
Certains artistes accordent aux anciens la connaissance du clair-obscur qui arrondit et fait fuir les objets, mais ils leur refusent le clair-obscur beau de combinaisons, et qui est propre aux effets agréables à la vue et convenables au sujet. C'est une gi-bssiére erreur. Pline, en parlant du peintre Euphranor, ne dit-il pas : « Et il apporta tons ses soins A ce que ses peintures fussent saillantes et proéminanles sur le tableau! «Philostrate s'explique aussi très-clairement sur la dégradation des tons dans l'imitation des objets vus à travers l'eau. Pétrone, di.scourant sur les tableaux d'.Vpelle, ne manque par de remarquer que la manière délicate dont étaient traités les contours, donnait aux figures un air de vérité tel, qu'on croyait voir aussi leurs Ames respirer sur la toile. .Mengl^ accorde aux peintures d'IIercnlanum la qualité du clair-obscur relatif A la per.spcclive aérienne: « Cotte peinture, dit-il, fut parfaitement entendue par les anciens, comme on peut lobserver dans les peintures d'Uerculanum, même les plus
LES DEAITX-AlVrs ILLUSTRÉS.
communes : ce (|ui nous fait assez coimaUre que celte finalité était démontrée dans les écoles. »
Il semble aussi que la pi-alique do la plastique, si usiléc iKiniii les peintres anciens, dit encore M. de Montalicrl, devait les rendre an moins aussi habiles que les nôtres en fait de clair-obscnr ; et, comme presque tous étaient sculpteurs ou )dasticiens, ils en retiraient deux avantages : le premier était l'habitude de rendre sensibles les formes, de les caractériser sans équivoque, enfin de les rendre iires((ue palpables; le second était d'obtenir de ]ielils moilrlcv ou fluniines de lerre ou de cire, servant à répéter facilement l'effet général du chiir-obsciir, produit l'ar les objets réunis dans toute la composition de leurs tableaux. Nous savons que Zeuxis faisait des modèles en argile-, on transporta à Rome ceux qui représeutaicnt les Muses. De même, Corregio, qui est cité comme le premier
CoiTC2;io.
dans l'art du clair-obscur, ne man(puiit jias de iiiodelcrde petites figures préparatoires. On conserve à Parme les marquettes qu'il fit pour sa fameuse peinture de la coupole de la cathédrale de celte ville.
Peut-on, du reste, se faire une iilée des figures admirables iiue concevaient, dans le même esi)rit'que Phidias et Praxitèle, les peintres contemporains do ces grands statuaires, sans se représenter l'art étonnant avec'le(]uel loinpinceau faisait naitre le relief, et rendait en cela la peinture semblable à la réalité? Ce n'étaient donc pas seulement des masses principales bien dis|iosées, des caractères, des expressions indiquées avec sentiment; c'élaient les beautés d'une figure dans tous ses détails, exprimées par le clair-obscur avec la même délicatesse et le même rendu que leur donnait le ciseau du sculpteur; c'étaient toutes les finesses des passions de r.-ime manifestées par les travaux les plus ingénieux du pinceau, coinmc sur le marbre le plus fini.
('OI..OK1K. — Le coloris est l'ait d'associer à l'imitalioii du ridii'f l'imitation des teintes des objets naturels, telll■^ rjiidli's iiaraissent selon les distances, les situations et posiliiMis, sons tel ou tel luminaire, et dans (piflque espèce d'air que ce soit; c'est aussi l'art de ne choisir dans la nature que des couleurs suscc])tlbles de plaire au sens de 1,1 vue par la beauté de leur caractère et de kiirs combinaisons sni-le tableau, et à l'esprit par leur beauté intellectuelle ou leur convenance avec le sujet adopié.
F.c beau coloris n'est pas toujours celui qui, par de brillantes couleurs et d'heureuses associations de teintas,
charme les yeux, surprend et allire la vue. Il est souvent, au contraire, celui qui, en s'adressani à l'esprit, ne lui présente que des teintes trancpiilles et compose une harmcmie triste, sombre, pathétique, et par cela même conforme au sujet. — Le beau coloris est un coloris beau pour l'esprit, pour l'intelligence, pour le cœur. Le beau coloris est le coloris convenable au mode du tableau, et, de même qu'il doit presque toujours former un concert qui plaise aux yeux, de même il doit former un accord moral et parfait entre son caractère et celui du sujet, en sorte qu'il dispose a cette même harmonie l'àme de celui qui contemple le tableau.
Le beau coloris est essentiellement un des fondements de l'art; il est aussi indispensable pour la vue de l'esprit que pour la vue du corps. Qui pourrait contester sa puissance? qui peut y être insensible? Où est l'homme qui n'éprouve point une agréable, une bienfaisante émotion en présence d'une peinture qui, comme un concert expressif et délicieux, charme ses sens, émeut et toucha son esprit! — Ces couleurs, ces combinaisons, composent un langage qui a son éloquence particulière, et la peinture nous surprend, nous instruit tout autant par la beauté et la convenance que par la vérité de son coloris. Oui, les teintes tristes, lugubres et terribles du déluge de Poussin; les teintes si gaies, si pures, si fraiches, des matinées de Claude Lorrain; les couleurs magniBques et pompeuses des scènes royales de Rubens; oui, ces différentes beautés font de l'art du peintre un art magique vraiment plein de puissance.
C'était la beauté du coloris qui rendait parfaite l'expression pudique de VHrIine de Zeuxis ; c'èl.iit la beauté du coloris qui divinisait la Vénus Anddynminc d'Apelle. Cette même beauté attendrissait et serrait l'.àme devant la représentation de la Mère mourante peinte par Aristide; elle animait d'une ardeur héroïque ceux qui contemplaient les Hoplites de Parrhasius, ou le Guerrirr de Théon de Samos. — Enfin, c'est la beauté du coloris qui, comme un parfum délicieux, embaume les campagnes de Claude Lorrain ; c'est elle qui enrichit les fêtes do Paul Véronose, les hais et les assemblées galantes de Walteau, et qui inspire l'ivresse à la vuedesBàfc/iana/esdu Titien.
La beauté du coloris se divise en beauté intellectuelle et en beauté optique. — En voyant un tableau, on ne se demande pas seulement ce qu'il représente ; on se demande aussi quel est le caractère exprimé par ces teintes. — Au premier aspect d'un tableau, le spectateur doit déjà entrer dans le sujet, et mettre son ànie à l'unisson du spectacle. A la première vue d'un sujet peint, et sans distinguer encore les formes de tous les objets qui le composent, sans saisir leurs rapports et leur expression particulière, on doit, si le peintre a bien entendu la partie philosophique du sujet, entrer dès l'abord dans le monde du sujet, et se trouver déjii disposé à le comprendre et à s'identifier avec lui. Mais le génie seul possède ce précieux secret. Aussi, quoique le coloris soit d'une si grande importance, voit-on peu de iieinires qui y réussissent; les plus entendus dans celle partie touchent ;i peine au point nui nous laisse encore quelque chose à désirer, et fort heureux sont ceux qui approclient même du Titien, du Corrége, de Rubens, de Van-Dick, les meilleurs coloristes de l'école moderne.
Imiter les couleurs de la nature, telle est la règle; peu importe la voie qu'on ait suivie pour arriver à ce but. Mais cette règle devient inutile pour qui lA pas Vœil pictural, dans lé même sens qu'on dit avoir l'oreille musicale; car il ne suflil pas de bien voir, il faut roir bien ; il faut avoir une délicatesse particulière, par rapport à la beauté, à la vérité et à la variété des couleurs et de leurs teintes.
Plusieurs causes physiques rendent même souvent l'œil malade, .sans qu'on le sonpçoime tel, à cause de l'habitude du mal. La difi'érence de la conformation de l'œil fait que les uns voient mieux les objets qui sont éloignés que ceux qui sont rapprochés ; clic produit un effet contraire dans d'autres, et ces différences, qui sont infinies, ne sont pas sensibles à celui qui voit de telle ou telle manière, parce que, peu instruit (le son organisation particulière, et de ce eu quoi elle diffère des autres, il pense que tous les hom-
nu's voient comiiio lui. — Le teiinjoramenl y conlrihiic aussi |iour hc.incoup. Un artiste bilieux ou niolancolique tendra naturellement ;i un certain coloris jaune, ou verclàtre et plombé, ou tirant sur le charbon. Le Hegmatiipie donnera dans un coloris fade, dans le Ion de la craie. Le sauij'uin anime ses carnations, les rend vives cl brillantes. Une personne malade de la jaunisse voit une partie de cette humeur répandue sur tous les objets qui l'environnent. — Et les mauvaises habitudes donc, cette manière de voir particulière, ces vices d'optique aue l'on puise souvent dans l'école du maître, de combien de défauts dans le coloris ne sont-ils pas la source !
La science du coloris est sans doute aussi plus difficile (ju'on ne pense, puisque, depuis environ quatre cents ans que la peinture est, comme l'on d'il. rcssuscitce, à peine si nous comptons huit à dix grands artistes en ce genre. Le Titien avait-il de meilleurs yeux que tant d'autres, ou doit-il la supériorité de son talent à l'observance de règles particulières? Combien de peintres l'ont copié mimbro d'années, en y faisant même toutes les rcllexions dont il.s étaient capables, et n'ont jamais compris les finesses et les délicatesses du coloris de ce grand homme? Us sontdenieurés de malheureux copistes, conservant toujours la détestable manière qu'ils avaient (irise dés leurs commencements, ou sous la férule ridirulenuMit systématique de mauvais maîtres, ou d'aprrs Imns mauvais yeux, qui leur faisaient voir les objets naturels, colorés comme ils avaient coutume de les peindre. — Le peintre, né pour l'art, vole de ses propres ailes ; il sait s'affranchir de la tyrannie des habitudes; son génie surmonte les obstacles; mais, il faut l'avouer, un grand maître coûte autant, et peut-être même plus, à la nature qu'un héros.
Il nous reste à examiner une dernière question, à sa-
voir si les anciens ont connu et pratiqué toutes les beautés du coloris, comme bon nombre de gens sembleraient le nier. Nous laisserons répondre M. «le Montabert, qui est, à couj) sur, en fait d'arts, le juge le plus compétent de notre époque.
« C'est une chose assez remarquable, dit cet artisteeerivain, que cette unanimité de prévention contre le coloris des anciens, dans les personnes qui cependant n'ont jamais vu de peintures antiques. Elles se persuadent sans preuves que les peintres de l'antiquité ignoraient les arti-
lices et les cliarnies du coloris, et qu'ils ne parvinrent jamais à porter cette partie de l'art au degré do perfection 011 l'ont portée depuis les Tiziano. les' liubens, les Teniers. Cette prévention provient uniquement du raé|iris assez commun dans les hommes pour ce qui les a précédés de très-loin.
« Une autre cause de malentendus dans ces critiques, c'est l'habitude de confondre le clair-obscur avec le coloris, deux parties cependant bien distinctes, en sorte que.
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Altéon tlLin^é en cerf.
comme le plus grand nombre des fragments antiques ne représente guère que des figures d'ornement souvent isolées, et peu liées par les combinaisons du clair-obscur nécessaire dans un tout un et circonscrit, on en a conclu, puisqu'il y avait absence de clair-obscur, qu'il y avait absence de coloris. Mais les teintes peuvent être très-justes, très-vraies, trcs-harnionieuses.lrès-raagiques, sans que les calculs du beau dans les clairs et les bruns soient trésremarquables. Cependant, les observateurs et les artistes d'un vrai mérite discernent toujours la vérité, et, malgré quelques préjugés ou quelques goûts exclusifs, ils lui i;endent toujours hommage.
« Menghs, qui a vu et copié beaucoup de peintures antiques, nous dit positivement qu'il s'imagine que Zeuxiset Apelle furent non-seulement vrais, mais encore très-beaux dans celte partie. Il ajoute qu'ils doivent avoir eu une idée exacte du coloris : m Le choix des couleurs locales de leurs « draperies, dit-il, a été très-bon, et la Rama du palais « Barbcrini est d'un tres-bon ton de couleur. » — Le père Zarillo, directeur des fouilles d'Uerculanum, écrivait en iSM : « Outre le faune et la nymphe, qui sont d'un ex- « cellent coloris, spécialement pour le nu, qui peut le « disputer en ce genre au Tilien, on a découvert un ta- « bleau de Diane et Endymion. La déesse est d'un bon « dessin et d'un excellent coloris. » — En 1803, pareilles expressions furent employées par les journaux, lorsqu'on découvrit à Pompéï une peinture représentant Diane surprise par Acléon. « Le coloris de Diane égale [Journal des « Débats, 29 germinal an xni) tout ce que le Titien a ja- « mais produil de plus beau dans ce genre. Acléon. déjà « assailli par des chiens, fait des contorsions par douleur, « et cherche a se défendre avec un bâton. Le coloris d'Ac- « téon forme un contraste heureux avec la délicatesse de « celui de Diane. Les accessoires de ce tableau sont d'une
« beauté au-dessus de toute expression, et le paysage surce prendrait luênie Claude Lorrain. En £,'énéral, cette pein- « turc disjiule le rang au Thésée, au Cliiron et à tout ce « qu'on a vu jusqu'ici de plus parfait dans nos musées. »
Pline dit que Parrhasius jieignit un héros nu, et que, dan« ce morceau, il semblait avoir défié la nature ellemême. — Mais l'éloge que Properce fait d'Apelle est le plus délicat et le plus propre à donner une idée juste du mérite de ce peintre dans le coloris. Ce poêle doue, voulant dissuader sa maîtresse de se farder, lui vante la beauté vraie et naturelle de son teint, cl le compare à la couleur des tableaux d'Apelle, comme si tout ce que la nature \iouvait faire de plus était de mériter la concurrence avec l'arl de ce peintre. Je ne puis résister, avant de vous citer la traduction de quelques-uns de ces vers, à la démangeaison que j'ai de vous dire un mot de cette charmante iVmme qui rendait fou d'amour le tendre Properce. — Elle se nommait Iloslia ou llostilia ; mais notre poëte l'avait surnommée Cynlhie, à l'exemple de TIbulle, qui donnait à sa maîtresse le surnom de Délie, surnoms que tous deux empruntaient à la chaste Diane, sans doute pour engager ces dames à resrsembler en quelque chose à cette déesse, du moins par la fidélilé, sœur de la chastclé. D'une naissance illustre, car on la faisait descendre do Tullus Iloslilius, troisième roi de Rome, cette dame, alors si vantée par sa jeunesse, sa beauté, son éducation brillante, sa sulu'riorité dans tous les beaux-arts, et surtout dans la poésie, comptait parmi les adorateurs de ses talents et de sa beauté Cornélius Gallus, Horace et Virgile, qui ne rougissaient pas, tant s'en faut, de la consulter sur leurs ouvrages. - Telle était cette dame. Voyons maintenant les vers traduits du galant Properce :
0 mon âme! ù mn vie ! à quoi Ijou tes cheveux Sous les liabilcs mains formenl-ils tant de nœuils .' Pourquoi les inonder des parlums de 1 Oronte ? L'or paya ces atours : Ampur voil-il sans hoiUe Les fils brillants de Cos tissus pour tes appas, En robe éblouissante ondoyer sur Us pas? N'csl-cc point là te vendre à de vaincs richesses? Sois belle par toi-même : avec tant do largesses Cythérée a sur loi répondu ses trésors ! Oui, l'art pour t'embeilir perdrait tous ses efforls. L'Amour veut être nu : vois la terre riante ; lin liberté le lierre avec grâce y serpente. L'arbousier fleurit mieux aux antres écartés. Le ruisseau, sans erreurs, suit des bords indomptés; Les Ilots, en se brisant, de brillants coquillaiîes D'eux -mûmes sans mesure émaillent leurs rivages ; Aux doux chants des oiseaux nos chants cèdent toujours. Télaire cl Phoibé, par d'étangers atours. Des enfants de Léda n'embrasèrent point l'âme ; (Juaud Idas et Pliœbus, en leur rivale flamme, Se disputaient entre eux la tille d'Evénus, Ses appas n'étaient dus qu'aux bienfaits de Vénus; , Sur le char de Pélops, à s'enfuir toute prèle, llippodanjie au lard ne dut pas sa conquête; Son front, libre du poids de l'or, du diamant, Soiia le pinceau d'Apelle etU été moitis brillant, etc. Desne-BaiiOn.
Non-seulement les anciens attribuaient à la couleur le pouvoirde réaliser les objets, mais ils la regardaient même comme l'âme de la beauté. — Et qui donc, au reste, permettez-moi de me répéter, — qui donc est insensible aux charmes de la couleur? Ce n'est pas le gracieux Tibiille, assurément, (|uand il dit : « Sa blancheur ressemblait au doux éclat de l'astre des nuits ; une légère teinte pourprée colorait une iicau qui le disputait.'i la" neige; les joues les )ilus fraiches étaient animées par ce vif incarnai que donne la puileur à une jeune épouse au moment où elle est conduite dans les bras de son jeune époux. Vous lui compareriez aussi ces guirlandes que les jeunes lllles forment en mariant les lis avec l'amarante, ou bien encore le verniillun dont une pomme blanche se pare à l'entrée de l'aiit II'. »
l'nrrliasius avait peint deux guerriers, l'un marchant au combat (on voyait la sueur sur son corps), l'autre venant de quitter son armure (il paraissait toul haletant). — (^Iiiclle
]missance! quelle finesse de pinceau! Qui croirait que la peinture peut exprimer cette moiteur, ces émanations imperceptibles qui proviennent d'une transpiration violente? Les notions que nous avons de la perfection sont trop limitées pour notre propre expérience. — Artistes de la Grèce! artistes divins! ils voudraient jiouvoir effacer le souvenir de votre génie, dans leur desespoir de jamais vous égaler!
CoSiTRAIiTO. —Terme de musique. (Voy. Voix uu-