‹ Les Beaux-Arts (volume 2)Chapitre 1 sur 150 · Les Beaux-Arts · texte numérisé non relu

Les Beaux-Arts

>0 l va dans l'architecture, plus encore que dans les autres arts, 'deuxpartiesdistinctes, l’une fixeet invariable, l’autre mobile, et, pour ainsi dire, élastique; hi première basée sur les règles positives du raisonnement, la se¬

conde livrant carrière à tous les caprices de l’imagination. L’architecte est astreint à des lois mathématiques qu’il ne saurait enfreindre sans compromettre la solidité de ses œuvres; mais, tout en les respectant, il peut déployer dans ses combinaisons une puissance créatrice presque illimitée. N’est-il pas, en effet, maître de l'espace et de la matière? Ne commande-t-il pas en souverain aux arts, qu’il emploie comme accessoires, aux sciences

exactes dont il possède les immuables axiomes? N’a-t-il pas des ressources suffisantes pour réaliser les plus larges conceptions, traduire en monuments les pensées, et grouper dans une synthèse toutes les forces dont l'homme dispose?

Aujourd'hui, malheureusement, la partie que les professeurs enseignent prime celle qui dépend du génie; la science a tué l’art. La construction d'un édifice s’accomplit comme un problème de géométrie, avec des lignes et des quantités données. Qu’on ait à bâtir une église ou un musée, ce sont toujours les mêmes procédés, les mêmes additions de colonnes, de frontons et de blocs massifs; point d’invention, point de style, point d’à priori. L’architecture se réduit à un petit nombre d’éléments constitutifs qu’on retrouve toujours et partout.

Nous en avons la preuve dans le concours actuel , dont l’exposition a eu lieu les 20, 21 et 22 septembre. MM. Tétaz, le premier prix. Dupont, premier

T. II

second prix, André, second second prix , Delaage, Desbuissons, Lecœuvre, Dubois et Louvet semblaient s’être calqués les uns sur les autres. Leurs plans avaient tous un air de famille; tous reproduisaient des parallélogrammes compacts, un loui. dôme central, des colonnes corinthiennes ou doriques espacées à distance égale; tous étaient unilorme-

ment dénués de style, de caractère et d’originalité ; adroitement lavés d’ailleurs, corrects comme épurés, lins de tons comme aquarelles, et annonçant de l’expérience dans le maniement du tire-ligne et du

compas. .

Le sujet du concours était un Palais de l Institut

destiné h recevoir les cinq grandes académies. « L edilice, avait dit le programme, comprendra cinq salles des séances précédées d’antichambres, des salles de commissions, des cabinets pour les secrétaires perpétuels, une bibliothèque commune avec cabinet du biliothécaire, plusieurs galeries où seront places les objets soumis à l'examen de l’Institut, un secrétariat et plusieurs bureaux, une salle pour les commissions administratives; enlin, à la suite de plusieurs vestibules, une salle des séances publiques pouvant contenir quinze cents personnes, avec des places réservées aux académiciens et un orchestre pour l’exécution des prix de musique. Dans une parlie de l’édilice qui pourra être séparée, on disposera tout ce qui peut être relatif au grand prix des beauxarts, les loges, deux salles de concours, une salle d'exposition des envois de Rome. L édilice sera entièrement isolé et entouré d'une enceinte avec des plantations. 11 portera un caractère de gravité qui ne devra point exclure l’emploi d’une noble ri-

Ces données étaient propres sans doute à exciter la verve des concurrents; ils pouvaient proportionner à la grandeur du but celle de leurs compositions, et innover en architecture, afin de loger dignement un corps d’organisation toute moderne. Ils ont préféré suivre les voies tracées; ce ne sont point des artistes aux conceptions hardies, ce sont des élèves qui s’attachent à répéter lidélement leur leçon.

Le plan de M. Tétaz (I) était simple et sage. Son portique corinthien , sans fronton, son dôme surbaissé, sa grande salle circulaire, formaient un ensemble qui ne manquait pas de noblesse. M. Dupont (2) avait cherche davantage Ja qualité recommandée en second lieu par le programme. Sa composition était feuillue, luxuriante, embarrassée. Un avant-corps d’ordre corinthien masquait la façade, et le toit triangulaire répétait disgracieusement le fronton. L’inleneur semblait mieux entendu, et, de 'ouïes les salles de séances publiques, celle de

(0 Jacques-Martin Tétaz, de Paris, âge de vingt-cinq ans et demi, elève de MM. Huyot et Lebas.

(~J ' ierre- Joseph Dupont, de Dijon, âge de elève Ue .M. Debret.

M. Dupont, coiipeeen hémicycle comme un tlicatic, était la seule où les assistants conservassent le facile usage de leurs facultés visuelles et auditives.

Nous louerons dans M. André (I) le dôme élégant dont il avait coiffé le corps de logis principal, el la colonnade dorique du mur d’enceinte ; mais pourquoi avoir posé une Minerve en sentinelle devant le grand escalier, perpendiculairement au centre de U édifice? Plusieurs critiques ont reproche à M. André d’avoir placé sur les murs de la salle des lirait ■> - Arts l’elégie de Gilbert: Au banquet de la vie. Le seul but de l’artiste a été d’indiquer que certains panneaux devaient recevoir des inscriptions, et il y avait écrit provisoirement les premiers vers qui lui sont venus entête. Dans l’exécution, l’idée décrire des devises rimées sur les murs échouerai! devant la difficulté de trouver des poètes assez capables el des

sentences assez significatives.

Les projets couronnés n'avaient pas sur les autres une supériorité marquée. Comme M. Dupont. M . Delange avait caché sa façade par un avant-corps; son enceinte n’était pas en harmonie avec les lignes de l’édifice , et sa grande salle, en forme de croix latine, ressemblait trop à une cathédrale. Gomme M. Tétaz, M. Desbuissons s’était affranchi du fronton, mais il n’en avait pas su dissimuler aussi habilement l'absence; ses constructions présentaient des lignes roules et sèches , et son enceinte avait d autant plus d’analogie avec celle d’une forteresse, qu il avait oublié d'y ouvrir des portes. Sa salle des séances était un parallélogramme. Celle de M. Lecomvre. par sa forme octogonale, avait influe d une manière fâcheuse sur la distribution des autres pièces Nous ne féliciterons pas M. Dubois d'avoir amalgamé des colonnes corinthiennes avec des details gothiques, des croisées cintrées de la Renaissance avec des fenêtres rectangulaires. A l’instar de M. André, il avait placé au-devant du péristyle une statue, celle de Napoléon fondateur. D’où vient celte qualification ? L’Institut national fut établi par une loi du 25 octobre 1795, la veille du jour où les conventionnels se séparèrent; Napoléon y demeura aussi étranger qu’a la pensée première du code civil, dont on lui attribue généralement l’honneur. Rendons à César c.c qui lui appartient, mais n’accaparons pas toutes les gloires à son profit.

Le fronton de M. Louvet portait un groupe au sommet et une statue à chaque angle; son dôme reposait majestueusement sur de larges assises de pierre ; un bâtiment régnait autour de l'édifice principal , .sans en atténuer l’effet imposant. M. Louvel, classé par les concours d’essai au dernier rang de la hiérarchie, est en droit d’espérer une meilleure place à la prochaine occasion.

E M I LE I) E I. A B K 1) O L L I E It II E.

(1) Louis-Jules André, de Paris, âgé de vingt-quatre ans, elève de MM. Huyot et Lebas.

LES H K A IX- A RTS.

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> ce temps-là, — c’est-à-dire en l’année I7S3, — le Paiais- Royal était loin d’être ce qu’il es! aujourd’hui. Il y avait dans le jardin, entre autres constructions, un café nommé le café du Bosquet, en l’honneur des arbustes qui l’environnaient et du berceau de verdure sous lequel ses habituésvenaienl respirer dans les beaux jours. Parmi les fidèles pratiques de cet établissement, on comptait un assez grand nombre d’artistes et quelques originaux célèbres à cette époque. C'était là que se débitait la chronique du jour. Aucun endroit de Paris n était aussi fertile en nouvelles véritables ou apocryphes.

Entrons au café du Bosquet. — Il est huit heures du matin, et déjà plusieurs tables sont occupées. La reine du lieu. Mme Thibaut, vient prendre place sur son trône de velours d’Utrecht. Mme Thibaut est une veuve de trente-six ans, douée de riches et volumineux attraits. Plus d’un amateur voudrait la faire convoler en secondes noces : la belle veuve est toute décidée, et son choix est fait. — A la table la plus rapprochée du comptoir, un petit homme rond, jmifllu , le nez penché sur un cahier de papier et la plume à la main, s’abandonne à une chaleureuse improvisation. La bavaroise que le garçon a posée devant lui est intacte; mais en revanche cinq ou six feuillets sont couverts d’une écriture fine et serrée. Ce petit homme se nomme l’abbé Godin ; c’est un des gazetiers de l'époque. — De l’autre côte du trône de Mme Thibaut, un grand jeune homme de vingthuit à trente ans, large moustache, air impertinent, toilette débraillée, se tient nonchalamment étendu sur une banquette; les quatre garçons qui font le service du café semblent n’être la que pour lui; ils ne le perdent pas un instant de vue, prêts à obéir

miwiw iiiÉtHfti—iotI-1

au moindre signe; à chaque instant leur zèle est mis à l’épreuve. Après s’être fait verser un sixième verre de liqueur, le grand jeune homme dit à l’un de ses serviteurs :

— Va me chercher la gazette que lit Préhignac.

Le garçon s’élance aussitôt à l’extrémité du salon, et s’adressant à un monsieur qui paraît prendre un grand intérêt à sa lecture, il lui demande son journal.

— Je n’ai pas fini .

— C’est égal ; c’est pour M. de Lamorlandière.

— Ah! c’est différent !

Et le complaisant Préhignac lâche le journal que le garçon se disposait a lui prendre de force s’il avait fait mine d’opposer la moindre résistance.

— Pardon, mon cher! s’écrie Lamorlandière; désolé de vous déranger, mais je suis pressé; une affaire importante me réclame; je n’ai plus qu’un quart d’heure à rester ici.

— Ah ! vraiment ? dit à demi-voix et avec un sourire pincé, la majestueuse Mme Thibaut... On vous attend ? Quelque galant rendez-vous sans doute ?

— Allons donc! Bérénice; pensez-vous que quand on porte vos chaînes on puisse faire le métier de papillon ?

La reine du café du Bosquet répondit à ce compliment par un second sourire, autrement pincé <pie le premier.

Sur ces entrefaites un nouveau venu entra dans le café. C’était un homme d’une haute taille et d’une tournure élégante ; il était mis à la dernière mode et avec une recherche qui approchait de la prétention. Une profusion de bijoux étincelait sur sa personne ; mais ce qu'il y avait de plus remarquable en lui, c’était la couleur de son teint. — Il était mulâtre au premier chef; — on l’appelait le chevalier de Saint-Georges.

Le chevalier se présenta (J un air délibéie, la tèt< haute, le sourire railleur; il adressa un léger salut à deux ou trois personnes de sa connaissance, lança quelques mots assez lestes à Mme lhibaut, et s approchant de la laide où 1 abbé Godin continuait a écrire, il prit sans façon deux ou trois feuillets et se mit en devoir de les lire.

L’abbé leva la tête avec un mouvement d’impatience et de colère qu’il réprima dès qu’il vit à qui il avait affaire.

— Pardon, chevalier, dit-il, rendez-moi ces papiers; c’est ma correspondance.

— Secrète, je le sais. Mais comme après tout ces lignes sont destinées à la publicité, qu’importe que je les connaisse un peu plus tôt que le commun des martyrs ?

— Mais vous vous trompez, chevalier !

— Allons donc ! Pensez-vous me donner le change7 Ne savons-nous pas que vous êtes le correspondant mystérieux de la Gazelle île Hollande. Rassurez-vous; je dis cela tout bas, et je ne vous trahirai pas, car il pourrait vous en mésarriver. Vous êtes parfois très-mordant et d’une indiscrétion qui va jusqu’au scandale, l'abbé! Où prenez-vous donc toutes, les anecdotes que vous contez? Vous êtes un vrai furet, mon cher Godin, et il n’y a pas dans les ruelles de Versailles et de Parisun abbé mieux informé que vous.

L’abbé tendait toujours la main pour reprendre le feuillet...

— Non, non, continua le chevalier, laissez-moi me mettre au courant; j'ai quelques frais d’esprit a faire aujourd’hui, souffrez que je vous emprunte de quoi subvenir à cette dépense.

— Mais, reprit Godin avec une agitation visible, je vous assure que cette fois il n’v a rien dépiquant, absolument rien.

— Comment donc! s’écria Saint-Georges, mais voici qui me donne le droit de lire votre factum... Mon nom! vous parlez de moi, l’abbé?... Voyons cela !

— Oh! de grâce!... Cela ne mérite pas votre attention.

— \ous me permettrez d ’en juger par moi-même.

Et le chevalier, repoussant les mains de l’abbé

Godin, lut les lignes suivantes, destinées à la Gazette de Hollande:

« Le chevalier de Saint-Georges vieillit... »

l n coup d œil oblique lut lancé à l’abbé plus mort que vil ; le chevalier fronça le sourcil, mordit sa lèvre et reprit avec assez de sang-froid :

« Vieillit ; c’est toujours la première lame de < Paris, le plus vaillant champion de France eide -< Navarre, mais sa faveur commence à baisser au- « près du beau sexe. Depuis quelque temps il pour- « suivait de ses hommages Mlle Laforest de l’Opéra-

Comique; celte demoiselle, qui pourtant ne passe

* l)as, I)0ur élre inflexible, lui a ferme sa porte assez « rudement, dit-on. »

— Dit-on est un sot , ajouta Saint-Georges eu tournant la page. Mais ce n’est pas tout, et je poursuis :

« Le fait est que l’aimable chevalier a dépassé la ,, quarantaine. Sa taille encore svelte et la couleur « ténébreuse de son teint dissimulent assez bien sou « âge, mais les femmes ne s’y trompent pas. Lu « poésie et en musique, Saint-Georges n’est pas «( plus heureux que dans les sentiers fleuris de la « galanterie. Après son Menuet, qui était un joli « ouvrage, vif, original et mélodieux, il a voulu se « lancer au théâtre; il a compose et fait jouer deux « petites pièces que le public a froidement accueil- « lies; aujourd’hui il ne peut plus parvenir aux « honneurs de la représentation. Ln acte de sa « façon, intitulé : le Têle-à-tête , frappe vainement « a la porte de l’Opéra-Comique.

« Heureusement pour lui, Saint-Georges n’attend « pas après les profits du théâtre pour vivre large- « ment et mener un train que nul mulâtre ne s’était « permis avant lui. Le chevalier a d’autres res- « sources, plus certaines et plus productives. Capi- « taine des chasses de monseigneur le duc de Char- « très, il fournit à son maître toute espèce de gibier. n Ou parle d’une jeune biche panneautée derniére- « ment dans la rue Saint- Honoré, — exploit qui -a valu, dit- on, au capitaine, un magnifique « brillant. »

— Dit-on est un menteur et un calomniateur infâme! s’écria le chevalier en foudrovant du reuard le malencontreux abbé qui se renversa vivement eu arrière et se laissa couler sous la table, aplati par la terreur.

— Pour cette fois, — continua Saint-Georges après WA mvtJævA. \Ve ^iVerrce . — je mt <. ..v 1-

déchirer votre ignoble libelle; mais, je x -

préviens, si jamais mon nom se trouve cite . -

Gazelle de Hollande, je me donnerai le pas-e-t-mp* de prendre avec ma canne la mesure exacte de vo> épaules.

Gela dit, le chevalier, recomposant son visage, et chassant une impression fâcheuse avec celte mobilité pai ticulière aux créoles, se retourna vers Lamoilandiére et lui dit de I air le plus dégagé :

— Voulez-vous faire une partie de billard?

Mu ci, 1 épondit Lamorlandiére, je n’ai pas le temps.

— Dites plutôt que vous avez peur!

— 'oilà un mot qui n’est pas dans mon dictionnaire, je vous prie de le croire, chevalier!

—Osez donc prendre votre revanche des cinq parties que je vous ai gagnées hier. Voyons, je vous rendrai sept points.

Le sciait a\ee empressement que j’accepterais ce de h ; mais j’ai une partie plus sérieuse à faire ce matin ; — un duel.

— Ah!... Et votre adversaire est-il un homme connu ?

— Non... Un jeune freluquet qui m’a tout l’air d'un provincial nouvellement débarqué à Paris... Il m’a dit son nom, mais, ma foi, je ne m’en souviens plus. Je ne me rappelle que le lieu et l’heure du rendez -vous. Figurez-vous la plus sotte affaire du monde! J’étais hier à l’Opéra-Comique. Vous savez que je ne puis pas supporter Mlle Laforest.

— Oui ; nous en savons même le motif. Elle a eu le mauvais goût de ne pas écouler vos galanteries.

— Plaît-il?... Vous êtes dans l’erreur, chevalier; je trouve Mlle Laforest minaudière, prétentieuse, et médiocre comédienne ; voilà tout.

— Alors vous êtes difficile!

— C'est mon droit, et lorsque j’ai payé mon billet au bureau, je crois être libre d’exprimer tout haut ce que je pense d’une pièce et de ses interprètes. Or j’ai adopté une manière assez originale de témoigner mon mécontentement à Mlle Laforest. Chaque fois que l’actrice entre en scène, chaque fois qu’elle prend la parole, je lui adresse un bâillement ostensible et bruyant. Hier donc, pendant le spectacle, j'étais placé au balcon, tout à fait en vue, et. je bâillais avec fureur. Mes bâillements obtenaient le plus grand succès, et Mlle Laforest était toute décontenancée, lorsqu’un jeune homme se lève à l’orchestre et m’apostrophe à haute voix en ces termes : « Monsieur, vous paraissez avoir sommeil; allez vous coucher! »

— Ah! c’est charmant ! j’aurais voulu être là.

— De nombreux éclats de rire et quelques applaudissements accueillirent cette impertinence. Pétrifié de tant d’audace, je demeurai un instant muet de colère. Le jeune drôle profita un instant de cet avantage; il se plaça debout sur sa banquette, et répéta sa plate plaisanterie d’un air presque menaçant et en me disant qu’il tenait beaucoup à m’offrir un bonnet de nuit. Alors ma fureur trouva une issue, et je ripostai par une provocation. Si le jeune homme m’avait connu, il aurait tremblé ; mais il ne me connaissait pas, et il eut l’inconcevable témérité de me jeter son gant qui m’effleura le visage. Je m’élançai dans le couloir, il en fit autant; j’aurais pu le briser comme un frêle roseau; onme retint et je me modérai en songeant qu’il était beaucoup plus convenable et plus digne de moi d’ajourner ma vengeance et de châtier l’insolent par un bon coup d’épée , comme je sais les donner. Le rendez-vous fut pris pour ce matin, à midi, porte Maillot.

— Eh bien, si ce n’est que pour midi, vous avez bien le temps de faire quelques parties de billard; il n’est que neuf heures et demie.

— Oui, mais avant de me rendre sur le terrain, je veux passer à la salle d’armes et m’exercer une heure ou deux.

— Vous voulez donc absolument que votre adversaire n’en réchappe pas?

— Oui , je tiens à le tuer.

— A votre aise, mon cher!

Le chevalier prit un journal, et Lamorlandière se penchant à l’oreille de Mme Thibaut, lui dit à voix basse: — Soyez sans inquiétude; ce duel sera un jeu pour moi; vous connaissez mon talent; je suis parfaitement sûr de mettre mon adversaire à l’ombre.

Et le bravache sortit, la tète haute, la taille cambrée, le poing sur la hanche et le chapeau sur l'oreille.

Mme Thibaut, qui n’était pas entièrement rassurée, interrogea Saint-Georges sur le danger que pouvait courir une tête si chère.

— Je gagerais volontiers dix louis qu’il reviendra sain et sauf, répondit le chevalier d’un ton légèrement ironique. Lamorlandière est une fine lame, et puis il ne se risque jamais qu’à coup sûr. Son adversaire d’aujourd’hui n’est probablement qu’un écolier.

Mme Thibaut, tout à fait rassurée, demanda au chevalier s’il ne voulait pas se faire servir à déjeuner.

— J’attends quelqu’un , répondit Saint-Georges, et je vous prie de faire mettre deux couverts dans le petit salon. Comme Lamorlandière, j’ai eu hier au soir une aventure, mais celle-ci doit se terminer plus gaiement que la sienne. Je rentrais chez moi vers minuit, lorsque, en traversant le boulevard, j’entends appeler au secours... Je m’élance du côte d’où venaient les cris : un pauvre diable était eu proie à trois malfaiteurs. Je mets l’épée à la main et je tombe sur les bandits; au même instant un jeune homme arrive sur le terrain et nous mettons en fuite l’ennemi. Après avoir conduit notre protégé en lieu sûr, je remercie le jeune allié qui m'a si vaillamment secondé, et je manifeste l’intention de faire plus ample connaissance avec lui. « Impossible pour ce soir, répond-il. J’ai affaire. — Du moins me permettrez-vous de vous accompagner pour faire face aux mauvaises rencontres ? — Merci ; je vais chez une dame, et je ne veux pas la compromettre. J’aimerais mieux me battre seul contre les trois voleurs de tout à l’heure que de commettre une indiscrétion. » Ces paroles chevaleresques achevèrent de me gagner le cœur, et je ne quittai pas l’aimable et brave jeune homme sans lui avoir fait promettre qu’il viendrait me retrouver ici ce matin... Et tenez, je l’aperçois dans le jardin; je cours au-devant de lui.

Un instant après, Saint-Georges et son jeune ami étaient installés dans le petit salon du café du Bosquet ; on leur servait à déjeuner, et l’entretien s’engageait entre eux :

— Plus je vous regarde, moucher... Comment vous appelez-vous?

— Marcelin.

— Mon cher Marcelin, et plus il me semble que votre visage ne m’est pas inconnu.

L KS li K A U X- A H T S.

— C’est pourtant la première fois que je viens a

Paris, et je n’v suis que depuis un mois.

A votre âge, un mois à Paris c’est une lune «le

— Vous avez raison! Que 1 délicieux séjour. Des plaisirs a chaque pas, â chaque heure ! Iles femmes ravissantes !

— Une surtout, n’est-ce pas?

— Oh ! celle-là est un ange !

— Je le crois bien ! Mais comptez-vous rester encore quelque temps dans ce paradis terrestre?

— Je pars demain... avec elle!

— Avec l’ange?

Oui ; elle fait un voyage, et je l’accompagne.

\\x çà mais, mon cher ami, il me semble que

vous êtes bien jeune pour être ainsi maître de vos actions? Nous n’avez donc plus de paient s.

— Je suis orphelin ; mais j ai un oncle qui nie

sert de tuteur?

— Et le brave homme vous a mis la bride sur le cou ?

— Non; il m’a envoyé à Paris pour solliciter un em ploi.

— Avez-vous réussi dans vos démarches?

— Non; j’ai été promené, leurré, et puis enfin éconduit. Cela m’a fait de la peine d’abord, parce que cette place devait décider mon mariageavec ma cousine Marguerite. Mais mon parti est pris; plus de province, plus de mariage. J’ai d’autres idées, d’autres goûts et un autre amour, et je suis enchante maintenant de n’avoir pas pu parvenir à être présenté au duc de Chartres, de qui dépend 1 emploi en question : lieutenant de ses chasses en Lorraine.

— Vraiment ? c’est au duc de Chartres que vous aviez affaire? Le prince me veut quelque bien, et j’aurais pu d’autant mieux vous être utile, que je suis son capitaine des chasses.

— Merci ; je pars demain... c’est-à-dire le dépari est subordonné à deux conditions essentielles. D'abord il me faut de l’argent, niais j’en aurai : on m a mis en rapport hier avec un capitaliste que j’ai aperçu tout à l’heure en entrant dans la grande salle du café, près de la fenêtre.

-- Prébignac! un usurier maudit !

— C’est cela même. Je lui ai conlie quelques bijoux qui ont appartenu à ma mère, et il me prêtera là-dessus vingt-cinq louis. L’autre condition est plus chanceuse : il s’agit de n’être pas tué dans un duel que j’ai aujourd’hui. . A propos, mon cher monsieur, j’ai compté sur vous pour me servir de témoin, si cela ne vous dérange pas ?

— Comment! vous allez vous battre ?

— Mon premier duel! je ne suis pas fâché de lavoir, mais je ne l’ai pas cherché. Imaginez-vous que j’étais hier au soir à l’Opéra-Comique...

— Ah ! mou Dieu !

— On jouait une très-jolie pièce, et il y avait en

scêne une actrice adorable, la perle des comédiennes

de Paris.

— Mlle Laforest.

— Je l’avais nommée. I n grand flandrin , nu

sot. un insolent...

— Bâillait au balcon.

— Quoi ! vous savez ?...

— Je sais tout, et je devine le reste. L ange que vous aviez peur de compromettre est l'adorable actrice de l’Opéra-Comique! Ce ne serait rien encore, mais savez-vous que votre adversaire est un homme très-redoutable? Malheureux jeune homme! dans quelles mains êtes-vous tombé ! Prébignac, Lamorlandière, Laforest ! Prébignac, l’usurier qui vend l’argent au poids de l’or ; Lamorlandière, le spadassin qui ne se bat qu’avec les gens qu’il est sûr de tuer; Laforest, que ses adorateurs les plus dévoues ont surnommée la foret de Honda !

— Halte-là, monsieur, je ne soulîrirai pas...

— Bon ! n’allez-vous pas me chercher querelle a moi aussi ? C’est déjà beaucoup trop pour vous d'avoir Lamorlandière sur les bras! Allons! buvez encore un verre de ce vin de Champagne. La 1 1 mu landiere est insulté, il a le choix des armes ! Savezvous seulement tenir une épée, jeune homme '

— Mais oui ; j’ai six mois de salle.

— Belle avance! six mois! c'est tout autant qu'il faut pour n etre bon a rien.

— J’avais pour maître le meilleur professeur de ma province, la Lorraine... Ce vin est fort gentil; versez-m’en s’il vous plaît.

— Vous êtes Lorrain? c’est singulier! J’allais vous demander si vous n’étiez pas né dans les iies. H est des nuances imperceptibles a l’œil d un Européen, mais qui n’échappent pas au regard exerce d’un créole. J’aurais parié tout a 1 heure qu’il y a du sang mêlé dans vos veines.

— Vous ne vous y connaissez pas, cher ami. A votre santé !

— Ne buvez pas tant. Vous n’auriez plus ni bras ni jambes sur le terrain.

— Laissez donc! Je suis solide! Ma réputation est faite. Je tenais tête aux plus forts buveurs de Méricou rt.

— Méricourl, dites-vous?

— Eli oui ! c'est le nom de l’heureux bourg qui se félicite de m’avoir vu naitre.

— Votre âge ?

— Dix-huit ans.

— Et vous vous nommez?

— Ne vous 1 ai-je pas dit ? Marcelin Desormes.

— Désormes ! dix- huit ans! Méricourl! sang mêlé! Oh ! c'est bien cela! je n’en saurais douter! Comment ne 1 ai je pas deviné tout de suite a sa ressemblance avec cette pauvre Gabrielle?

— C’était le nom de ma mère !

— Morte il y a quinze ans !

— Vous savez cela, vous?

LES IÏEAUX-AUÏS.

— Et je retrouve cet enfant, dans quel instant, grand Dieu!... Pas moyen d’éviter ce duel ! ce serait une lâcheté !... Allons, Marcelin, debout! 11 y a ici «les fleurets ; voyons ce que tu sais faire, mon enfant !

L’épreuve fut désespérante. Marcelin n’était qu’un débile écolier incapable de lutter avec un jouteur comme Lamorlandière. Au bout de quelques passes, Saint-Georges jeta son fleuret, et le jeune homme, insouciant et le sourire aux lèvres, alla se remettre a boire. Attirés par le bruit des armes, Prébignac et un autre habitué du café étaient entrés dans le petit salon. Cependant le chevalier n’était pas homme à demeurer longtemps abattu devant une situation critique. Le sentiment si vif et si nouveau qui venait de se révéler dans son âme devait exciter une imagination toujours prompte et féconde eu ressources. Helevant la tète avec une expression d’ironie mordante, il adressa à Marcelin quelques sarcasmes qui d’abord le trouvèrent indifférent; mais il connaissait le défaut de la cuirasse et l’endroit faible où l’aiguillon pénétrait aisément. Le nom de Mlle Laforest réveilla la susceptibilité de l’amoureux jeune homme, qui repoussa l’attaque avec colère. Saint-Georges redoubla d’ardeur; ses plaisanteries devinrent bientôt. des injures, et Marcelin s’emporta jusqu’à lui donner un soufflet.

C’est ce que voulait Saint-Georges.

Les assistants effrayés, connaissant la vivacité de

jeune homme mort. — Saint- Georges développa toute sa grâce et tous ses moyens; il fit briller avec une adresse inimitable les faibles moyens de son adversaire; il employa tout son talent, toute la science «le son jeu, pour lui faire soutenir avec éclat une lutte inégale. Le plus lin s’y serait trompé.

— C’est étrange, dirent les assistants.

— Etrange en effet, reprit Saint-Georges avec un «lepit bien joué. Je crois eu vérité que ce jeune drôle a la prétention de se défendre !

— Je vous avais prévenu que je suis de première force, répondit Marcelin avec un aplomb qui servait merveilleusement la ruse du chevalier.

Le combat dura dix minutes. — Puis, voyant que son adversaire commençait a fléchir, Saint-Georges,

! par un nouveau prodige d’habileté, reçut un coup I d’épée dans le bras droit.

— Je suis blessé ! s’écria- 1- i 1 ; et le fer s’échappa de sa main.

Les assistants étaient stupéfaits.

— A voire tour, monsieur, dit Marcelin en se tournant vers Lamorlandière... Allons! en garde! je vous attends.

Lamorlandière n’était plus l'homme de tout a l’heure. Son air fanfaron s’était évanoui. L’épée «pii venait de blesser Saint-Georges lui donnait des vertiges. Une pâleur livide s’était répandue sur son visage, et ce fut d’une voix tremblante qu’il répondit a l’invitation de Marcelin :

son caractère, s’attendaient à une scène terrible. Le chevalier demeura calme et se contenta de dire :

— Votre vie me payera cette insulte. Nous allons nous rendre au bois de Doulogne avec des épées. Ces messieurs voudront bien nous servir de témoins.

— Partons, répondit Marcelin. Cela me fera deux duels.

Il était midi moins quelques minutes lorsqu’on arriva à la porte Maillot. Lamorlandière s’y trouvait déjà, et, croyant (pie Marcelin venait pour lui seul , il se prépara immédiatement au combat.

— Vraiment! s’écria Saint-Georges d'un air profondément étonné; ce petit monsieur est votre adversaire? Il a donc le diable au corps! Mais je réclame la priorité. L’insulte qu’il ma faite est plus grave que la vôtre. 11 s’agit d'un soufflet. J’en appelle à ces messieurs.

— M. de Saint-Georges est dans son droit; c’est a lui de commencer, répondirent les témoins.

— En ce cas, reprit Lamorlandière, je n’aurai rien à faire, car avec le chevalier, ce jeune homme sera infailliblement mis hors de combat.

— C’est, ce qu’il faudra voir ! s’écria Marcelin d’un air superbe.

Les fumées du vin de Champagne h* rendaient à la fois téméraire et goguenard. Il se plaça bravement devant l’invincible champion et croisa son fer avec la première lame de France.

Les témoins regardaient déjà Marcelin comme un

— Vous êtes peut-être fatigué, et je ne voudrais pas abuser...

— Moi l’aligné? reprit Marcelin ; pas le moins du monde !

— Et puis, continua Lamorlandière, n’est-il pas j absurde de se battre pour un enfantillage?

— C’est vous (pii m’avez provoqué.

— J’ai eu tort. Je suis si impétueux, que je me laisse toujours emporter trop loin. Quand on a fait ses preuves comme moi, on peut bien excuser une petite vivacité de jeune homme. D’ailleurs, je crois J «pie votre gant ne m'a pas touché. Ainsi, terminons i ce différend par un accord sincère et une franche réconciliation.

— Comme il vous plaira. Mais à une condition pourtant, c’est que vous me promettrez de ne plus bâiller à l’Opéra-Comique.

— C’était une simple plaisanterie ; mais puisque cela vous désoblige, je m’en abstiendrai désormais.

Combattants et témoins remontèrent en voiture et reprirent le chemin de Paris.

— Ma ruse a réussi, disait tout bas Saint-Georges en étanchant le sang qui coulait de sa blessure. Le lâche devait reculer en voyant ma défaite. Ma bléssure est légère, mais j’ai joué ma réputation ; ce soir, tout Paris saura que Saint-Georges a trouvé son maître, l’épée à la main !... Eh bien ! c’est une expiation que ['offre à la mémoire de celle qui n'est plus; c'est un sacrifice qu’il m’est doux d’accomplir

LES BEA

pour sauver cet enfant a qui je dois tendresse et protection... Mais ce n’est pas tout encore; il faut que j’achève mon ouvrage et que j’éloigne d autres dangers qui menacent Marcelin.

Le stupide abbe Godin , continua le clievalici, prétend que je vieillis et que les femmes dédaignent mes hommages, Mlle Laforest entre auties! la moment est venu de donner un éclatant démenti a ces mauvais bruits que font courir les jaloux.

Le chevalier se rendit chez Mlle Laforest. La sémillante actrice fut très-étonnée de cette visite.

— Je viens vous offrir un traité de paix , lui dit Saint-Georges. Je dépose à vos pieds le rôle que j’avais eu l’aveuglement de vous refuser dans mon opéra du Tête-à-tête , qui est reçu, quoi qu’en dise l’abbé Godin, et qui, grâce à vous, obtiendra, je l’espère, un brillant succès.

— Je n’en doute pas, chevalier; le rôle est charmant et la pièce excellente. J’oublie donc voire refus et j’accepte votre offre.

— Vous ne m’avez pas laissé le temps d’achever. Il va une condition dont je ne vous ai pas encore parlé. C’est que, pour ne pas être distraite des études que réclame ce rôle important, vous ne recevrez désormais aucun autre adorateur que moi.

— Accordé!... Vous faites de moi tout ce que vous voulez !

— Vous allez donc écrire une lettre de congé au petit jeune homme d’hier soir.

— Ah! vous savez cette aventure ?

— Je sais qu’il devait vous accompagner dans un prochain voyage.

— Oui, quinze jours de vacances que je voulais passer au Havre.

— Et que vous passerez à Paris pour étudier votre rôle nouveau.

— C’est convenu.

La lettre fut écrite et expédiée sur-le-champ. Telle était Mlle Laforest; prompte à chasser le souvenir de la veille et à détruire le projet du lendemain. En sortant de là, Saint-Georges se disait: — Encore un sacrifice ! Laforest sera détestable dans son rôle, et ma pièce tombera. Mais mon amour-propre saura boire ce calice d’amertume.

Et le chevalier, donnant carrière à sa généreuse activité, se transporta chez le duc de Chartres.

-Monseigneur, lui dit-il, je n’ai pas besoin de vous rappeler le léger service que j'ai eu le bonheur de vous rendre le mois dernier. Votre cheval s’emporte, je l’arrête en me foulant le poignet, et dans exagération de votre reconnaissance, vous me promettez de m’accorder la première faveur que je vous demanderai.

- Je m'en souviens, répondk le prince, et je suis

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