LES PASSIONS DANS LE DU A ME
k tour est lait : depuis tantôt deux jours , M. Saint -Marc Girardin est de l’Académie. Devant le rédacteur. des Adresses au roi, devant le collaborateur du Journal (les Débats , devant le membre du conseil de l’instruction publique, pas un concurrent n’a voulu, n’a ose tenir bon. Si le combat se lut engagé autour d un seul fauteuil, M. \ atout peut-être eût fait ferme, et son concurrent aurait pu tomber, comme une victime de la Saint-Barthélemy, sous la mousquetade royale partie d’une fameuse embrasure. Mais les places au concours ne manquaient pas. et M. Vatoiit a mieux aimé risquer le sien; — n’est-ce pas ainsi que le Charivari dirait? — contre la Revue des deux mondes , représentée par M. Sainte-Beuve, que contre le Journal des Débats, dont l’autorité quasi officielle se montre partout redoutable. La suite de ce chassé croisé académique n'est maintenant ignorée de personne. M. Va tout . candidat, exclusivement poli tique, balance M. Sainte- Beuve, qui représente à coup sûr une nuance, si ce n’est un parti littéraire. M. Emile Deschamps et M. Alfred de Vigny sont ex œquo sur le second plan: tous deux indignés, surtout le dernier, de faire aussi longtemps antichambre. Le désespoir de M. Deschamps ressemble à celui du Roi More après la chute de Grenade. Et M. de Vigny est hanté par les bluedevils du Docteur Noir.
Les grands événements sur lesquels le monde entier a sans doute les yeux fixés ne nous empêcheront pas de reprendre paisiblement le cours de notre pacifique examen.
Si l’on n’a pas encore oublié ce que nous écrivions il y a quelques semaines, on a présente à l’esprit la démonstration qui fait le fond du petit
(1) Du: V Usage des Passions dans le Drame, Cours de littérature dramatique, par M. Saint-Marc Girardin. Paris , Charpentier, 1 8iô.
livre de M. Girardin : à savoir que la supériorité du théâtre ancien sur le théâtre moderne provient de ce que le premier est plus spiritualiste et dégage mieux les sentiments de leur alliance intime avec les sensations, tandis que le second matérialise, animalise pour ainsi dire, les diverses affections de l’âme.
Cette vérité, présentée d’une manière assez absolue, pourrait, être combattue par certains collègues de M. Girardin, à l’aide d’un axiome également tranchant, et justifié par autant de preuves qu’il en a rassemblées. Serait-ce à bon droit? c’est ce que nous aurons à juger plus tard. Mais les raisons spéj cieuses ne manqueraient point.
Voici celles que nous placerons, en demandant pardon à ces messieurs de leur donner un très- insuffisant organe, — sur leurs lèvres ou dans leurs préfaces à venir.
S’il est un fait incontesté dans l’histoire littéraire de ces dernières années, c’est qu’elles ont développe peut-être avec excès les germes néo-philosophiques et néo-chrétiens qu’avait enfantés le renouvellement de la société française. Les modifications que la vie des états et celle des individus ont subies, les nouveaux intérêts développant des passions jusqu’à certain point nouvelles, l’oisiveté studieuse plus répandue que jamais et mise a la disposition d’une classe bien autrement nombreuse qu’elle ne le fut jamais, la facilité des voyages, ouvrant à la pensée des horizons inconnus ; lescommunicationsdc peuple à peuple devenueset plus habituelles et plus intimes; bref, toutes les circonstances auxquelles nous devons la douce mélancolie de Chénier, la noble tristesse de Chateaubriand , les effusions lyriques de Jocelyn , les strophes désenchantées de Manfred ou de Childe- Ilarold ; — ces modifications se sont-elles faites au profit des tendancesmatérialistes, ou bien leur sontelles directement contraires ? Telle est la première question à s’adresser.
Supposons-la résolue dans le second sens, — et véritablement, pour un homme sincère, le doute ne nous semble pas possible, — quelle sera la déduction immédiate de ce principe établi ? C’est que le théâtre, n’ayant pu marcher à rebours du mouvement littéraire contemporain, a du être entraîné vers la sphère des sentiments et des idées, plutôt que vers celle des instincts animaux etdes tendances purement sensuelles. Car on n’imaginera pas sans doute un public scindé de telle façon que certaines classes lisent, et certaines autres écoutent, impressionnécsàl’inverseles unes desautres. On ne soutiendra pas que dans le nombre des spectateurs émus par les pompes funèbres de Lucrèce Borgia, ne sesoient pas retrouvés à milliers les lecteurs jadis émus par la mystérieuse douleur de René. Ou si on le soutenait, nous changerions cet exemple pour un autre, plus concluant encore, : nous dirions que les romans de M. de Balzac et ceux de M. de Vigny se sont rencontrés dans les mêmes mains, et que le
Pire Gorïol a été jugé pas les mêmes esprits, apprécié par les mêmes intelligences, qui avaient jugé, goûté, classé Slello. Nous ajouterons que si ces (leux œuvres émanaient d’un principe directement opposé, si dans l'une le matérialisme littéraire éclatait, tandis que l’autre serait l’expression du spiritualisme le plus raffiné, certes, ou la première ou la seconde se serait trouvée en contradiction avec la marche des idées contemporaines, et nécessairement eût succombé. Toutes deux ont été acceptées au contraire; il faut donc revenir sur la première de nos assertions, et supposer qu’il y avait dans le plus réel de nos deux livres assez de sentiment poétique, dans le plus métaphysique assez de vérité positive pour se trouver en rapport avec l’esprit du siècle.
Or, l’esprit du siècle, quel est-il? Ascétique ou mondain , sérieux ou frivole, scrupuleux ou sans principes? Comparé avec celui des siècles précédents, est-il en voie rétrograde ou en voie de progrès? Nous croit-on moins acquis aux spéculations immatérielles que ne l’étaient, par exemple, les contemporains de Voltaire; plus enfoncés dans la vie grossière, dans la fange du sensualisme que ne l’étaient les contemporains de Tallemant des Beaux, ceux-là même pour lesquels écrivaient Corneille et Molière? Les notions philosophiques sont-elles plus ou moins répandues qu’il y a deux cents ans? Questions encore faciles à résoudre, et sur lesquelles nous ne risquons rien d’accepter le témoignage de M. Girardin lui-même. Mais s’il nous accorde ce point essentiel, comment voudra-t-il ensuite soutenir que nous parlons à un auditoire plus raffiné un langage plus barbare ? Comment conciliera-t-il la tendance matérialiste de l’art dramatique avec le développement des besoins intellectuels chez les spectateurs? Quel rapport logique y aurait-il entre un théâtre qui, par degrés, nous ramènerait aux combats de gladiateurs, et un public pour qui nulle combinaison de l’intelligence n’est assez subtile, assez ingénieuse, assez nouvelle?
11 faut donc, ou constater l’anomalie la plus étrange que puisse offrir l’histoire littéraire d’un peuple, ou arriver à reconnaître que M. Girardin s’est trompé en acceptant comme une incontestable vérité ce qui n’est qu’un lieu commun paradoxal. Et, quelle que soit l’autorité de l’ingénieux professeur, mieux vaut peut-être supposer une erreur en lui qu’une inconséquence dans le cours naturel , l’enchaînement nécessaire des faits humains.
Au reste, ce n’est pas tout que d’affirmer cette erreur en l’établissant par une preuve aussi vague. 11 faut encore la définir et l’expliquer (ajouteraient les partisans du drame moderne), et voici comment nous l’expliquons :
Tout drame renferme en lui deux éléments : la pensée qu’il doit exprimer; l’expression active et physique de cette pensée. M. Girardin ne s’est arrêté qu’à cette dernière partie des ouvrages qu’il
anathématise. Ce qui a frappé ses yeux a offusqué son esprit : le mouvement augmenté delà scène, les décors dont l’importance a tout à coup grandi ; les costumes chamarrés, le blason, l’architecture, appelés au secours de l'effet scénique; les acteurs plus nombreux; le jeu des lumières, les ressources de l'optique étudiées comme moyen de produire ou d’augmenter l’émotion; il a cherché le secret de tant d’elforts, et il a cru le trouver dans l'affaiblissement du drame. 11 a dit aux écrivains modernes :
« Vous n’avez plus la pensée, puisque la pensée ne vous suffit pas; vous ne savez pas émouvoir par de simples paroles, puisque vous y substituez des cris; le sentiment vous fait défaut, puisque vous en appelez à la terreur, et à la terreur produite par des moyens puérils et violents, par des fantasmagories, des spectacles, des sons inconnus jusqu’à vous. Vos aïeux, qui n’employaient aucune de ces rubriques déloyales, remuaient bien autrement leur auditoire que vous n’agitez la foule ébahie autour de vos tréteaux. Ils étaient simples et forts. Vous êtes recherchés parce que vous vous sentez faibles. Ils n’agissaient que sur l’esprit et le cœur, vous prétendez agir en même temps sur les sens de vos spectateurs. G’est une invocation à la matière; nous redevenons sauvages. Au bout de la voie où vous êtes entrés, et <pie vous voulez nous faire parcourir, se trouvent le cirque romain, les jeux sanglants de Néron, Jescombats d’animaux, la brutalité sanglante du fait, matériel mise à la place de l’émotion produite sur l’âme par les seules combinaisons de la pensée. »
En parlant ainsi, le professeur est injuste ; il ne se rend pas compte du vrai but de nos efforts. Il s’arrête aux accessoires et ne porte pas l’examen sur la partie vitale de nos œuvres, sur cette pensée mère que toutes recèlent, plus ou moins Lien mise en relief. Cependant, les théories ne nous ont pas manqué. Ce n’est pas faute de nous être expliqués (pie nous sommes ainsi méconnus.
N’avons-nous pas, en effet, prêché la rénovation de l’art dans ses sources les plus secrètes et les plus profondément cachées? N’avons-nous pas déclare hautement que le drame devait être, non pas un récit plus ou moins attachant fait pour tirer des larmes ou pour provoquer le rire, mais la synthèse d’un temps, l’effigie d’un homme, la personnification d’un système historique ou philosophique ? Ne Lavons-nous pas élevé, par conséquent, de plusieurs degrés dans l’échelle des conceptions humaines, au lieu de l’avilir comme on le prétend, et de le faire descendre au rang d’une exhibition purement matérielle?
Que maintenant, désireux de donner toute sa valeur à notre idée, nous l’ayons enchâssée dans une action vive et brillante; que nous ayons sollicité pour elle le mouvement et l’éclat; que nous ayons fait retentir la cloche, allumé l’incendie, ouvert des portes secrètes, multiplié les coups de théâtre, jeté
for à profusion sur les costumes, comme les tropes à profusion sur le style de nos personnages, est-ce là une raison pour nier (|ue nous ayons eu d autres visées plus hautes et plus légitimes ? L amant qui se pare avant de voler aux pieds de sa maîtresse doit-il être assimilé au sot vaniteux qui endosse, pour la plus grande joie de ses propres yeux, un bel habit dont il est tout lier?
Nous mériterions vos reproches, ô rigoureux critique, si nous bornions notre souci à ces détails extérieurs dont vous vous montrez si fort éblouis : si dans le drame nous ne cherchions qu’une occasion de costumes, de mise en scène, etc., maisen y mettant autre chose que cela, nous avons acquis le droit de veiller sans honte à nous donner, en sus des chances de l’admiration raisonnée, celles de la curiosité mise en appétit. Nous reprochera-t-on un soin de plus ? Et vraiment ne sera-t-on pas bien mal venu à se plaindre que nos acteurs soient bien mis, alors que nos vers sont bien faits; que nos palais soient bien bâtis, quand nos actes sont bien charpentés ; que nous apportions quelque recherche dans l’étude matérielle de notre sujet, quand nous donnons de si grands soins à sa splendeur intellectuelle ?
Passons à un autre reproche. 11 est mal à nous, s’il vous en faut croire, d’altérer la grandeur majestueuse et calme que les poètes primitifs portaient aux passions. Ilélas î quecestlà, si c’est un crime, un crime du moins involontaire ! Combien nous trouverions plus aisée une tâche analogue à celle de Sophocleou d’Euripide! Que ne donnerions-nous pas pour conserver à nos héros ces formes simples et directes dont se contentait un auditoire candide et naïf! Mais les temps sont ingrats, le parterre aussi. Nul doute que si nous risquions un dialogue a l’antique mode :
« Pvlade. — Faisons périr Hélène. Ménélas en « sera fâché.
« O a este. — Par quel moyen ? J’y consens, si « cela se peut.
« Pylaüe. — En l’égorgeant. Elle est chez « toi (1). »
On bien encore :
« J’eus pour père Polybe de Corinthe, et pour « mère Mérope née en Doride. J’étais le premier « des citoyens de Corinthe, lorsqu’il m’arriva une « aventure propre à me surprendre, mais peu digne « cependant des inquiétudes qu’elle me causa. Au « milieu d'un festin , certain ivrogne m’accusa « d’être un bâtard. Irrité de ce propos, j’eus peine « à me contenir tout le jour; et, le lendemain, « j’allai trouver mon père et ma mère pour le leur « répéter (2). »
Nul doute, savant professeur, que nous ne fussions si t Hés comme des sauvages incongrus; absolu I.’OresIe d’Euripide.
(2) OEdipe roi.
lument comme si nous nous promenions en chlamyde le long du boulevard Montmartre, et si nous demandions du brouet noir aux garçons du Café de Paris.
Autre temps, autres mœurs, dit le proverbe. Autres mœurs, autre drame, ajouterons-nous. La tragédie de Racine et de Corneille, toute admirable que Vous la voudrez, par cela même qu’elle a été la leur, ne saurait être la nôtre. Et, bien que de tels écrivains aient le privilège d’immortaliser certaines pensées qu’ils ont revêtues d’une beauté impérissable, nous ne pouvons leur reconnaître le pouvoir d’arrêter l’essor intellectuel d’une nation, de repondre en tout temps à tous les besoins d’émotion dramatique, de fermer la carrière parce qu’ils l’ont ouverte avec un éclat incontestable.
Personne, de nos jours, — non pas même un académicien, non pas même un docteur de Sorbonne, — n’oserait prêcher le catholicisme exclusif du siècle de Louis XIV, ni prétendre, par exemple, que la Melpomène de Campistronet de Duché peut renaître, pâle et froide, sur les ruines du drame pittoresque. Il est bien entendu de tous que l’art, ne saurait vivre sans innovations. Mais il y a cette différence entre les professeurs et nous, que nous tirons sincèrement de ces prémisses la conclusion indispensable, et que nous en faisons la régie de notre action littéraire. Eux, en revanche, non- seulement, se garderaient d’émouvoir, soit en théorie, soit en pratique; mais de plus, ils font état de n’accepter aucun changement, si léger qu’il soit, dans les traditions héréditaires.
Sans cela comment combattraient-ils, nous ne dirons pas précisément nos ouvrages, mais la tendance d’affranchissement qui s’y révèle ? Pourquoi M. Saint- Marc Girardin s’irriterait-il en nous voyant essayer de prêter ou plutôt de rendre à la douleur humaine, à la crainte de la mort, à la tendresse paternelle quelques-unes de leurs expressions les plus naïves, les plus familières, les moins académiques, il est vrai , en même temps les plus nouvelles à la scène, bien que les plus vieilles dans la vie réelle et pratique. Mais, dit-il, dans ces façons de dire, c’est l’instinct, c’est le mouvement aveugle qui se révèle, c’est la chair qui parle, c’est la sensation, non le sentiment qui se traduit et s’exprime : — Qu’importe, si nous restons fidèles à la vérité ? — Toute vérité n’est pas dramatique. — D’accord ; mais celle-là, l’est-elle ou non ?
La duchesse de Guise dit à son mari qui lui meurtrit le bras pour la forcer d’écrire à Saint-Mégrin : « Henri, vous me faites mal! » Gerles, elle n exprime qu’une sensation, et des plus vulgaires. Ce mot si simple, en situation commme il 1 est, — abstraction faite de l’invraisemblance de la scène,— n’est-il pas suffisamment pathétique?
Lorsque Blanche dit à Triboulet : « Comme vous êtes bon, mon père, » ce cri naïf d’une reconnais-
LES IJEA l' X-A K T S
sauce purement instinctive n’en va-t-il pas moins remuer au fond du cœur le sentiment filial qui sommeillait peut-être ?
Dans un autre ordre d’idées, la rentrée de la Tisbe, quand elle revient trouver son amant , à peine quitté depuis deux minutes :
— « Je reviens seulement pour te dire un mot : Je l’aime. Maintenant je m’en vais. (Elle sort.) »
Quoi de plus simple? Mais l’instant d’auparavant llodolfo disait à son ami Anafesto Galeofa qui le félicitait de son bonheur :
— « La Tisbe? adorable femme.
— « Adorable, en effet... Je ne l’aime pas. »
Je ne l’aime pas , c’est le supplice de Hodolfo. — Je l'aime , c’est la mort de la Tisbe. Juxtaposées comme elles le sont, ces deux paroles suffisent pour asseoir et le drame d’AngelO, et vingt autres drames, s’il le fallait.
Nous pourrions multiplier les exemples, en les prenant dans Goethe, dans Shakspere , en mille endroits où la passion se sert de locutions les plus vulgaires, sans pour cela s’avilir. Mais M. Saint- Marc Girardin, dont l’exemple autoriserait un grand nombre de citations, en fournit assez pour défrayer en même temps ses adversaires et lui.
D’ailleurs il faut le suivre sur un autre terrain. M. Girardin n’a pas voulu, dans son Cours, faire seulement acte de littérateur, mais aussi de moraliste, et c’est en cette dernièrequalitéqu’il s’est élevé contre les types à deux faces dont le drame moderne a essayé les contours compliqués, au lieu deces profils plus purs , mais aussi plus monotones, qui se dessinent dans la tragédie antique. Il a vivement critiqué celte innovation, qui consiste à racheter par une seule vertu tous les vices et tous les crimes accumulés sur la tête d’un personnage quelconque.
« Autrefois, dit-il, les poètes donnaient à leurs personnages un seul vice ou une seule passion, ayant grand soin, pour le reste, de les faire vertueux afin qu’ils fussent dignes d’intérêt; aujourd’hui nos poètes donnent à leurs personnages je ne sais combien de passions et de vices, avec une seule vertu pour contre-poids. Encore cette vertu, faible et. solitaire , n’est-elle pas chargée de purifier l’âme pervertie où elle s’est conservée par hasard... Elle n’est plus même chargée d’inspirer l’intérêt aux spectateurs, car c’est le vice aujourd’hui qui inspire l’intérêt, parce qu’on lui donne je ne sais quelle allure noble et Hère qui vient des héros de Byron et qui séduit le public... Aimons, j’y consens, ce qui reste encore de bon et de pur dans les âmes perverties, comme un témoignage de la dignité humaine qui ne peut jamais se perdre entièrement; mais n’admirons la ruine qu’en souvenir de l’édifice, n’estimons pas le lambeau plus que l’étoffe... prenons enfin dans le crime ce qui reste de vertu comme une excuse, et ne poussons pas la pitié qu’inspire l’excuse jusqu’au respect et jusqu’à l’admiration »
Nous avons choisi celle thèse parmi beaucoup d’autres, — diraient encore les représentants du drame moderne — pour prouver combien le nouvel académicien est injuste à notre égard. Il nous reproche comme une innovation immorale ce qui est un des plus grands pas qu’on ait fait fianchir à l’enseignement dramatique. Depuis que la tragédie existe, le crime est la base de toute action tragique, et de tout temps, pour donner au crime une valeur héroïque, on a cru devoir le dépouiller de tout ce qui avilirait le criminel. Qu’en résultait-il ? C’est que le crime représenté comme la suite d’un entraînement fatal, quelquefois d’un hasard malheureux, plus souvent d’une passion généreuse, demeurait revêtu d’une sorte de vernis éclatant qui reflétait pour ainsi dire de l’accident à l’espèce, d’un assassinat quelconque au meurtre en général. Dans ce que M. Girardin attaque comme une poétique nouvelle. — et nous ne le chicanerons pas là-dessus, maigre Rodocjunc, — une seule vertu conservée dans un cœur méchant suffit pour le faire revenir à de bons sentiments, pour lui apprendre à rougir de luimême, pour lui inlliger des remords. Mais de là que peut-on conclure en faveur des vices et des crimes ? Changent-ils de nature? Les justifie-t-on? Nullement. On étouffe cent tiges d’ivraie sous nu épi de blé pur. On fait prévaloir un seul messager de Dieu contre cent agents de l’enfer ; et, ce nous semble, rien n’est plus moral. M. Girardin ne renverserait pas volontiers les préceptes chrétiens pour rester fidèle à sa démonstration de professeur, et nous n’aurons qu’à lui rappeler, pour le convaincre, le drame de la Rédemption. Dans ce drame, des millions de crimes sont effacés par un seul acte de vertu surhumaine. D’après la fausse théorie morale de M. Girardin, les péchés de toute une race auraient entraîné la damnation de l’homme-Dieu. Décidément l’Écriture vaut mieux, et en tant que morale, l’école moderne a raison :
Ainsi parleraient les écrivains que M. Saint-Marc Girardin a le plus souvent dénoncés, et dont il a certainement ravivé, par ses attaques, l’auréole déjà pâlie. Il va sans dire que, tout en présentant leurs arguments, nous ne prétendons point les sanctionner. Tout au contraire. Nous voudrions, si celle tâche n’est pas trop au-dessus de nos forces, en vertu de principes plus généraux et plus surs que ceux de M. Girardin, reprendre le travail critique dont il n’a guère donné que l’ébauche.
Cependant, comme il nous manque une chaire et plusieurs volumes que réclamerait une pareille entreprise, nous nous bornerons à en esquisser trèssommairement le projet.