‹ Les Beaux-Arts (volume 2)Chapitre 114 sur 150 · CHRONIQUE PORTUGAISE · texte numérisé non relu

CHRONIQUE PORTUGAISE

OUA lez commençait à désespérer, quand, un matin, en s’éveillant, il entendit sa fille dire à quelqu’un, sur le seuil de la porte :

— Oui, senor, c’est ici qu’il demeure ; mais il ne porte point le litre que vous lui attribuez. Il s’appelle non don Juan Moralez, mais simplement Juan Moralez, pilote côtier de son état.

— Quelle que soit sa condition, seîiora, répliqua l’étranger, c’est un homme de mérite, honoré de l’estime de l’infant, an nom duquel je me présente.

— Soyez le bienvenu, senor , s’écria le pilote, accourant à demi vêtu. Que Dieu protège don Henri et le récompense d’avoir enfin songé à son fidèle serviteur. Pépita, débouche une bouteille de notre vieux porto, et achète une mesure d'avoine pour le cheval de ce seigneur. Eh bien, l’infant est donc rendu à la santé, et disposé à m’accueillir ?

— Pas encore, malheureusement ; avant de vous accorder audience, il désire avoir quelques éclaircissements sur ce que vous demandez, et il m’a député vers vous pour m’informer de l’objet de votre pétition.

— Hien de plus facile, senor; je vais vous la remettre, et si vous voulez consentir à la lui porter...

— Telle est ma mission, senor; donnez- moi votre requête, et aujourd’hui même elle sera sous les yeux de don Henri.

— Est-il possible? s’écria le pilote.

— Rien de plus positif; et dans trois jours, je vous apporterai moi-même la réponse.

— Dans trois jours! L’entends- tu, Pépita? Dans trois jours, l’infant connaîtra mon projet, il m’accordera un vaisseau pour l’accomplir; je partirai avec le titre de capitaine; je prendrai possession de l’île au nom de Sa Majesté don Juan Ier, et, à mon retour, je serai comblé d’honneurs et de richesses. Ah ! senor, vous êtes mon bon génie !

— Vous ne me devez aucuns remerciments, répliqua tranquillement l’étranger; je ne fais qu'obéir aux ordres de mon maître. Où est votre placet?

— Le voici.

— L’avez-vous relu attentivement?

— Je le sais par cœur.

— \ ous n’avez rien à y ajouter?

— Je ne le pense pas ; nous pouvons d’ailleurs, scîior, le parcourir ensemble.

— C’est, inutile; l’infant m’a bien chargé de recueillir de votre bouche quelques renseignements succincts, mais il n’appartient qu’à lui seul de pénétrer votre secret, et d’en apprécier les particularités. Lui seul a le droit de briser le cachet qui scelle votre requête. Adieu, senor Moralez, vous me reverrez dans trois jours.

Le cavalier s'éloigna rapidement, laissant Moralez ivre d’une joie que partageait toute la famille: mais, à leur grande surprise, le messager de don Henri ne reparut pas le troisième jour.

— Le prince, dit Juan Moralez, n’aura pas eu le temps d’examiner mon griffonnage; n’importe, je suis accoutumé à la patience.

Une semaine s’écoula sans que le messager revînt. — Il faut, dit Pépita, l’aller chercher à Ternaubal.

— Sans doute, répondit Moralez; mais j’étais si troublé quand il m'est apparu, que j’ai oublié de lui demander son nom

— Imprudence facile a réparer ; il doit être connu; il suffira de le désigner par son signalement, de raconter ce qui s’est passé.

Moralez courut à Ternaubal. Eu approchant, il entendit le son des cloches et le bruit des arquebusades, et apprit que Juan l°r et sa royale épouse, la duchesse du duc de Lancaslre, venaient de Lisbonne rendre visite à l'infant don Henri , et se dirigeaient vers le château , accompagnés d'une suite nombreuse et d'une escorte d’archers. Le pilote perça la foule qui se rangeait en bâte sur le passage du cortège, et chercha des yeux son homme, qu’il aperçut auprès du roi, sur un palefroi magnifique.

— Comment, dit-il à l’un de ses voisins, appelezvous ce cavalier qui porte une toque à plume rouge, et qui est décoré de l’ordre du Christ?

— C’est un nouveau venu à la cour ; il s’appelle Nuuez d’Alvadro ; il a servi comme lieutenant de vaisseau dans l’expédition de Ceuta, et paraît en grande faveur depuis quelque temps, sans que l'on s’explique pourquoi.

Moralez n’eut pas le temps d’en demander davantage; le cortège ayant défilé, les deux haies de spectateurs se rompirent, et la foule se précipita dans la

cour de Ternaubal. Entraîné par le tourbillon, le pilote pénétra au milieu des gardes, s'approcha de N 11 fiez qui descendait de cheval, et le saisissant par le bras, lui cria :

— Et ma pétition, senor?

Nunez se retourna brusquement, et sou visage se couvrit d’une pâleur que le pilote attribua à la colère.

— Pardonnez-moi, reprit-il, de vous importuner ainsi; mais vous m’aviez promis de me rendre visite au bout ‘de trois jours, et je vous ai vainement attendu.

— Je ne vous ai cependant [tas oublié, répliqua .N niiez , se remettant de son trouble : le prince connaît votre affaire, et j’espère (pie la journée ne s’écoulera pas sans (pie vous lui ayez parlé.

— Que faut-il faire pour cela? Le peuple, suivant l’usage, sera admis dans les appariements «à l’heure du repas. Dois-je attendre cette occasion? dois-je vous suivre dès à présent.

— Venez avec moi, dit Nuîiez, comme s’il eût pris une résolution soudaine.

Tous deux, après avoir monté quelques marches du grand escalier, entrèrent dans un long corridor, et pénétrèrent dans une chambre dont Nunez avait la clef.

— Voici, dit-il , la chambre que j’occupe à Ternaubal ; entrez y jusqu’à ce que je vous appelle. Vous trouverez dans ma bibliothèque des manuscrits curieux, qui vous aideront à prendre patience.

— Que je vous sais gré, seîior, d’avoir daigné employer votre crédit pour moi !

— J’en ai moins que vous ne pensez ; mais puisque quelques services m’ont valu l’estime de don Henri, il est de mon devoir de profiter de ma position pour faire fructifier des projets utiles à l’État. Je vous laisse, senor Juan Moralez. Mais, j’y songe, vous avez fait une longue course; vous êtes à jeun ; désirez-vous quelques rafraîchissements?

— J’accepte volontiers, quoiqu’il soit assez maussade de dîner seul. En buvant à la santé de don Henri, je trouverai moins longues les heures qui vont s’écouler jusqu’à celle de l’entrevue.

Nunez d’Alvadro sortit, se dirigea vers les écuries du château, et y trouva son domestique occupé à panser son cheval. Ce domestique était un Maure d’Afrique, qui lui était échu en partage après le siège de Coula.

— Ben-Hamed , lui dit-il, tu auras ta liberté et deux cents piastres fortes, si tu exécutes mes ordres.

Le Maure poussa un cri de joie.

— Il y a dans ma chambre, continua Nunez, un homme dont la mort m’est nécessaire.

— Maître, donnez-moi votre épée.

— Non : ses cris seraient entendus; son corps porterait des traces de violence; il faut qu’on puisse attribuer sa mort à un accident ou à un suicide. Je veux que tu m’en défasses sans risque et sans éclat.

Ecoute : tu demanderas de ma part au maître d’hôtel quelques mets et un flacon de vin, que tu porteras dans ma chambre. Avant d’entrer, lu verseras dans le vin le contenu de celle fiole; c’est un narcotique puissant , auquel il ne résistera pas. Au bout d’une heure, pendant laquelle lu auras soin de le montrer pour détourner les soupçons, tu reviendras auprès de l’homme, qui dormira d’un profond sommeil, et tu le jetteras par la fenêtre dans le fossé du château.

— Et vous me jurez, senor, que j’aurai ma li-

hcrlé ?

— J’en fais serment sur la croix de mon ordre. Demain, à la pointe du jour, la caravelle dont j’ai obtenu le commandement appareille pour une île voisine des côtes d’Afrique. En passant, je relâcherai à Tunis, et je t’y laisserai. Avec la somme que je t’ai donnée, il te sera facile de retourner en ta patrie.

— Maître , dit Ben - llamed , vous m’avez toujours traité honorablement. Nous allez me rendre à mon pays , et pour vous prouver ma reconnaissance, il suffit de tuer un chrétien î Je vous promets qu’avant minuit cet homme . n’existera plus.

« Compte donc sur ma foi, comme je compte sur la tienne.

Nunez d’Alvadro courut au rivage de la mer, sauta dans une barque, se rendit à bord de sa caravelle , et donna l’ordre aux matelots de se tenir prêts à mettre à la voile. Comme il revenait à Ternaubal, un page lui apporta une lettre de don Henri. — C’est ma commis sion î s’écria Nu¬

nez avec joie; maintenant le gaindemacause

LES BEAUX- A ItTS.

f»si assuré! J'ai réparé l’erreur du hasard ; c’est a moi que reviendra la gloire qu’un misérable allait usurper.

Il retourna à bord pour réitérer ses instructions ; puis il s’empressa de regagner la salle du festin, où la royale famille était déjà assise. Autour de ia table circulaient en grand nombre les habitants de Sagres et des villes environnantes, admis à contempler leurs souverains, selon la coutume observée dans les banquets d’apparat. La multitude s’écoula un peu avant le dessert, alors Jean Ier fit approcher Nuîiez, el le félicita sur la découverte réservée à son courage.

— Mon intention, ajouta-t-il, est d’assister au départ de votre caravelle, et nous allons nous retirer dans nos appartements pour être levés avant l'au rore.

— lis sont situés, dit l’infant, dans l’aile opposée de Ternaubal; permettez, mon père, que je vous y conduise.

Tous les convives se levèrent et descendirent le grand escalier. Don Henri, qui marchait le premier, s’arrêta brusquement en apercevant un homme endormi sous l'hélice que formaient les degrés, et Nuîiez d’Alvadro fut frappé d’étonnement et de terreur en reconnaissant Juan Moralez. Il était paisiblement étendu, comme un buveur dompté pailles libations abondantes; il respirait avec peine, mais sa figure empourprée ne decelait aucune émotion.

— Quel est cet homme ? demanda le roi.

— Sans doute quelque misérable ivrogne, dit Nuîiez. Voulez-vous que je le fasse emporter hors du château?

— Non, senor, dit l’infant; qu’on le réveille, et je l’interrogerai.

Plusieurs des assistants s’approchèrent de Juan Moralez, et le secouèrent rudement à diverses reprises sans réussir à l’éveiller.

— Prince, dit le médecin qui accompagnait toujours le roi , cet homme n’est pas ivre ; seulement il a pris une forte dose d’opium , mais je sais le moyen de le tirer de sa léthargie.

— Occupez-vous-en tout de suite, repritdon Henri.

Le médecin se retira pour préparer un antidote dont il tenait la recette des Arabes, et qui consistait simplement en une forte infusion de graines de café. Cependant l’un des domestiques de Ternaubal dit à l'infant : — Prince , je connais cet homme ; il s’appelle Juan Moralez, pilote lamaneur de son métier, et surnommé l 'Homme de Madère. Pendant votre maladie, il s’est maintes fois présenté aux portes du château, prétendant qu’il avait une requête importante à vous soumettre, et qu’il savait la route d’une île inconnue, où il avait abordé avec un Anglais nommé Masham.

— Que signifie cela? demanda l’infant en se tournant vers Nuîiez d’Alvadro.

Mon prince, je ne sais, balbutia celui - ci ; cet homme était peut-être un matelot de notre équipage ?

Le docteur revint pendant ce colloque, et fit boire sa liqueur a Juan Moralez, qui ne tarda pas à ou- ' 1 ii les yeux. L’infant lui adressa la parole, et le pilote lui raconta fidèlement ce qui s’était passé.

— J'attendais le seigneur Nuîiez, dit-il en terminant; un domestique maure est venu m’apporter des vivres et du vin ; puis il m'a laissé seul. Altéré par la chaleur du jour, j’ai vidé complètement le ilacon que le Maure m avait servi. En peu d’instants, ma vue s’est obscurcie; j’ai senti le sang me monter au cerveau ; mon visage s’est couvert d’une sueur abondante. Etourdi, hors de moi, sentant le besoin de marcher et de respirer, j’ai ouvert la porte, je me suis précipité dans le corridor ; mais bientôt mon vertige s est accru; ma tête est devenue pesante, et je suis tombé sans connaissance à la place où vous m’avez trouvé.

— Ainsi, dit l’infant, Nuîiez s’est présenté à vous comme mon messager?

— Oui, mon prince, et je lui ai remis la pétition dont voici le double, avec les cartes que j’avais tracées, et dont je porte également une copie sur moi.

— Remettez-moi ces pièces; je présume, senor Moralez, que vous avez été victime d’un odieux abus de confiance; mais vous en serez amplement dédommagé. Vous coucherez ce soir au château ; je vais envoyer deux de mes gardes pour rassurer votre famille, et demain nous éclaircirons celte affaire. Où donc est Nuîiez d’Alvadro?

Voyant son complot découvert, Nuîiez avait profité de la confusion causée par cet incident pour disparaître. Don Henri ordonna qu’on cherchât le fugitif. Le gardien des portes vint annoncer que Nuîiez n’était plus à Ternaubal, et qu’il était sorti à cheval, avec son esclave Ben-Hamed.

— Monterez, dit l’infant au capitaine des gardes , mettez-vous à leur poursuite, et si l’obscurité vous les dérobe, prenez du moins des mesures pour les atteindre demain matin. Vous , docteur, je vous confie Juan Moralez, et vous enjoins de considérer sa vie comme aussi précieuse que la mienne.

A ces mots, les princes s’éloignèrent, laissant le pilote sous l’empire d’une espèce d’hallucination. La vérité qu’on lui avait révélée lui apparaissait encore confusément. Son caractère répugnait si énergiquement à la trahison, qu’il n’en concevait pas la marche sinueuse; sa destinée avait des mystèies qui confondaient son entendement. Ln naufrage lui avait ouvert une source de fortune ; les manœuvres dont le but était sa perte avaient précisément son triomphe pour résultat, et son ennemi même l’avait mis en présence de 1 infant. Le cours de ces événements lui semblait dirigé par une main invisible, et il s’agenouillait avec reconnaissance devant la toutepuissance divine.

Le soir même, il reçut de l'infant le présent de cent ducats et d’un habit magnifique. Le lendemain, Don Henri lui remit des lettres de noblesse et le brevet de capitaine de vaisseau.

— Moi noble! moi capitaine! s’écria Moralez; Pépita ne le croira pas, et c’est pourtant la vérité, •attestée parla signature de Jean 1er, revêtue du sceau royal. Prince, j’espère un jour me faire tuer à votre service.

— Trêve de compliments, senor , dit 1 infant; pendant que vous reposiez, j’ai veillé, j’ai pris des informations, j’ai appris tout ce qui vous concernait. Nunez d’Alvadro, abusant des pouvoirs (pie je lui avais délégués, a mis à la voile celte nuit même; il s’agit d’enlever à ce traître la gloire de la découverte. Partez donc; deux caravelles sont mouillées dans la rade de Sagres ; l’une sera commandée par don Juan Gonzalvo Zarco , l’autre par vous. Je vous ai adjoint ce brave gentilhomme, parce que, il y a deux ans, il a reconnu l'île de Puerto-Santo, située , selon toutes probabilités, dans le voisinage de celle que nous appellerons Madère. Allez faire vos adieux à votre famille, et tenez vous prêt à monter à votre bord dans trois heures.

Allez; j’ai donné ordre de mettre un cheval à votre disposition.

Trois heures après, la femme et les enfants de Moralez suivaient des yeux le navire qui l’emportait vers des pays inconnus. Les deux caravelles arrivèrent à Puerto-Santol, où ils trouvèrent des Portugais que Juan Gonzalvo Zarco avait laissés dans son précé¬

dent voyage. Moralez consulta ses cartes et reconnut que Pile de Madère devait être au sud-ouest. Aucune terre n apparaissait dans celte direction; seulement on voyait des nuées compactes, persistantes, s’élever de la mer jusqu'au ciel.

- Madère est la, dit le pilote à Juan Gonzalvo; ces nuées ne sont que les émanations de ses bois immenses.

Les deux aventuriers mirent courageusement à la voile, et, domptant les terreurs des matelots, ils abordèrent à Madère, dont ils prirent possession le 8 juillet U2I, jour de la Sainte-Élisabeth, au nom du roi Jean 1er et du prince don Henri, chevalier et grand maître de l’ordre du Christ. Ils débarquèrent auprès d’une langue de terre qu’ils nommèrent la Pointe Saint-Laurent , et leur premier soin fut d’aller faire leurs dévotions au tombeau de Masliam et d’Anne Dorset.

Cinq jours après l’arrivée des Portugais, le temps, qui les avait favorisés durant toute la traversée, éprouva une variation soudaine. La mer devint houleuse et battit avec fracas les rochers delà côte, et de gros nuages chargés de tonnerre couvrirent les deux d’un voile épais.

— Nos caravelles sont dans une baie sure, dit Moralez, mais malheur aux bâtiments qui naviguent à cette heure sinistre! Nous avons abordé ici les premiers ; la caravelle de Nunez d’Alvadro doit être en mer, et, malgré son infamie, je ne puis m’empêcher de le plaindre et de prier pour lui.

En ce moment, les vigies placées dans les hunes signalèrent un vaisseau en vue. Les deux commandants quittèrent la cabine où ils étaient réunis, et. en arrivant sur le pont, distinguèrent à peu de distance un navire que ballottait l’ouragan.

— Ce ne peut être que la caravelle de Nu nez, s’écria Zarco.

— Portons-lui secours, dit Moralez.

— C'est impossible, reprit Zarco; nous ne pourrions mettre les chaloupes au large sans exposer la vie de nos hommes. D’ailleurs, voyez , le navire a touché un récif, et voici les naufragés qui se disputent les débris de la quille et de la mâture.

— Peut-être sauverons- nous quelques victimes, dit Moralez. Au rivage, mes enfants ! Apportez des câbles, des planches, des tonneaux vides! Et, se jetant dans sa chaloupe avec plusieurs matelots,

il débarqua à l’endroit ou les lames qui déferlaient devaient pousser les restes de l’équipage et du vaisseau. Mais ses el fort s furent infructueux, la mer avait tout englouti ; et le seul cadavre qu’il parvint a retirer des Ilots lut celui de Nunez d’Alvadro.

Émile de la Béoollikrre,

LES BEA UX-A BTS.

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