REMBRANDT
n refaisant, aujourd'hui la biographie d’un artiste universellement. connu, notre but est de réfuter les assertions mensongères de plusieurs écrivains, qui, par erreur ou par mauvaise foi, ont présenté Rembrandt sous un aspect défavorable. Né dans le peuple, on lui a fait un crime d’avoir aimé le peuple. Enrichi par ses travaux, il a été en butte à l’accusation d’insatiable avarice. Nous montrerons dans Rembrandt une organisation puissante, un esprit d’allures indépendantes et bizarres, mais exempt de ces vices ignobles qui sont incompatibles avec le véritable talent.
Paul Rembrandt ne nous est connu que sous ses prénoms, et sous le sobriquet de Van Rhijn, qu’avait reçu son père, riche meunier des bords du Rhin. Il naquit le 4 5 juin 1606, entre les villages de Leyerdorp et de Koukerck, à peu de distance de Leyde. Il était fils d’IIerman-Gerretsz Van Rhyn, et de Cornélie-Willems Van Zuitbrock. On l'envoya à Leyde pour apprendre le latin, mais sa vocation se manifesta de bonne heure avec tant d’évidence et de ténacité, qu’on dut renoncer à en faire un bachelier pour le consacrer exclusivement à l’étude de la peinture. En peu de temps, il usa quatre maîtres, Vanzwaanenburg , Pierre Latsman d’Amsterdam, Jacques Pinas et Georges Schooten. Leurs niées estétiques ne satisfaisaient pas sa précoce intelligence ; il voyait au delà ; il se débattait sous le joug de la routine pédagogique. Las de leçons infructueuses, il rentra au moulin de son père, et s’efforça d’oublier ce qu’il avait appris pour s’attacher à l’imitation attentive de la nature. L'un de ses amis l’engagea à porter un tableau à la Haye; Rembrandt en reçut J 00 florins, qu’il se hâta d’emporter au moulin
natal. Dès lors les commandes lui arrivèrent en foule ; les amateurs le recherchèrent , et il fut obligé de s’établir à Amsterdam. Là il rencontra des protecteurs qui voulurent le lancer dans le grand monde; le bourgmestre Six lui proposa un mariage avantageux; Rembrandt répondit aux sollicitations des mécènes hollandais: « Ce n’est pas l’honneur que je cherche, c’est le repos d’esprit et la liberté ; » et il épousa Saskia Van Uylenburg, paysanne du village de Ransdorp. Pendant que sa renommée s’étendait au loin, pendant qu’on le comparait avec enthousiasme aux plus grands maîtres, il vivait paisiblement et sans éclat, sans autres plaisirs que ceux du foyer domestique.
On cite de Rembrandt des traits nombreux d’avarice. « Ses élèves, dit Descamps, peignaient des pièces de monnaie sur des cartes, et Rembrandt se baissait avec empressement pour les ramasser. Le «îoiiDetéûttonî» £c^tcon assure que « la soif de l’or le porta à changer sa manière et à moins finir ses tableaux. » Des documents irréfragables démentent ces calomnies, recueillies par Fabien Pillet dans la Biographie universelle. Il est vrai que Rembrandt aimait l’argent; il a même employé, pour s’en procurer, des moyens qu’une stricte probité réprouve. Tantôt il faisait vendre des gravures par son fils, qui disait les lui avoir dérobées; tantôt il annonçait son prochain départ pour l’Angleterre ou le Nord, afin de contraindre les amateurs à compléter promptement leurs collections de ses planches. Il retouchait et remaniait ses gravures pour pouvoir les vendre plusieurs fois; il a daté trois Têles orientales de Venise, où il n’est jamais allé, afin d’en augmenter la valeur. On a même prétendu que, de concert avec sa femme, il s’était fait passer pour mort; mais est-il admissible qu’un homme célèbre, un homme qui fixait tous les regards, ait pu abuser par une
Iraude grossière les habitants d’une grande ville comme Amsterdam ?
Si Rembrandt désirait de l’or, ce n’était point pour l’enfouir dans un caveau ; la richesse était nécessaire au développement de son talent, à l’exercice de son art. 11 dépensait considérablement en armures, étoffes précieuses, meubles antiques, curiosités, costumes d’Europe et d’Orient. Deux actes authentiques, dont les originaux sont conservés à l’hôtel de ville d’Amsterdam, établissent sa prodigalité. Le premier est un inventaire de ses meubles, dressé par le juré-priseur Ilaring le jeune, qui les vendit par autorité de justice, les 15 et 16 juillet 1656, a la requête des créanciers de Rembrandt. Il possédait, à cette époque, douze portefeuilles de gravures italiennes, cinq d’après Raphaël, et les sept autres d’après Michel-Ange, le Titien, les deux Carrache, etc. Par le second document, « Titus Van Rhyn, fils unique de Rembrandt Van Rliyn et de Saskia Van Uylenburg, reconnaît avoir reçu de MM. les commissaires de la chambre des biens insolvables, sous la caution d’ Abraham Franz, marchand et amateur d’arts, la somme de 6,952 ilorins et 9 sols, pour solde, tant de la maison de son père située dans le Breestaat, prés du pont Saint-Antoine, laquelle a été vendue en 1658, que du reste de la succession paternelle et maternelle.
Cet acte, daté du 9 septembre 1665, peut servir à préciser f’époque de la mort de Rembrandt , que Descamps place en 1674. 11 avait eu pour élèves Cérard Dow, Govert Flinck, Ferdinand Roi, Gerbrand Van Das, Eeckout, Arnold de Gelder, Samuel <‘t. Philippe de Koning, Van Vliet, Samuel Van lloogstraten, Jean Van Renesse, Nicolas Maas et Godefroi Kneller.
Les artistes s’accordent à regarder Rembrandt comme un coloriste au moins égal aux peintres vénitiens, soit dans sa première manière léchée, soit dans la manière large qu’il adopta par la suite. Il l’emporte sur tous par l’effet, par l’entente du clairobscur, par la richesse des tons. Ses figures communes se ressentent souvent de sa naissance et de son entourage -, mais ses compositions ont une poésie vigoureuse, un sentiment vrai et profond ; ses portraits sont des trompe-l'œil.
Il avait pour atelier un vaste magasin divisé par îles cloisons en compartiments, dont chacun était éclairé d’une manière différente. Il faisait successivement passer son modèle de cabinet en cabinet, jusqu à ce qu il eût trouvé un jour en harmonie avec la physionomie de la personne. 11 a produit une quantité innombrable de tableaux dont nous indiquerons ici les principaux. Au Louvre : Tobie et sa famille prosternés devant l’ange du Seigneur ; le Samaritain, tableau qui a appartenu à M. Van der Linden Van Slingelandt, à Dort; Jésus àEmmaiis; le même sujet , Saint Matthieu, évangéliste , écrivant sous l’inspiration d un ange; deux tableaux représentant des
Philosophes en méditation ( ils sont de sa première manière; il les exécuta à vingt-quatre ans, et ils ont fait partie de la collection du comte de Vence); le Ménage du menuisier; Vénus et l’Amour; quatre portraits de Rembrandt, trois portraits d’homme ; un portrait de femme.
A la Galerie nationale de Londres : la Femme adultère, tableau capital et très-fini; le portrait d’un Juif; une Baigneuse.
A Amsterdam, Citai commissaires de la halle au.t serges autour d’une table (1661) ; Etude de lions; le Professeur d’anatomie.
A Dresde : le Festin d’Assuérus , Gangmcdc ; un Pagsage; le portrait de sa mère et de sa fille, connu sous le nom de la jeune fille à l’œillet.
A Munich : Agar, une Sainte famille, une Descente au tombeau, une Descente de croix , son portrait.
A Vienne : son portrait et celui de sa mère, la Présentation au temple, V Apôtre saint Paul.
A Brunswick : une Descente au tombeau ; un Paysage; Paul et David; Tobie guérissant son pire, provenant, du marquis de Voyer; la Circoncision, Rembrandt cl sa famille.
Dans la galerie du cardinal Fesch : Moïse sauvé des eaux, la Prédication, une Tète de Christ, deux portraits d’homme, deux portraits de femme, un portrait de Rembrandt, id. de sa femme, id. de sa mère.
Chez le comte de Schonborn, à Vienne: Laissa venir à moi les petits enfants.
En diverses collections : un Saint François, une Nuit, une seconde composition de Tobie rendant la vue à son père, la Chaste Suzanne, la Bargue de saint Pierre, un Docteur qui lit (1643), une Bohémienne tenant son enfant endormi, un Religieux franciscain (1660), Sainte Anne montrant à lire d la Vierge, le Portrait de son père, une Fuite en légypte (1624), un Vieillard vu de face (1660), Verlumne et Pomone, le Reniement de saint Pierre, le Prisonnier furieux. Portrait de l’amiral Tromp, Samson et Dalila , Portrait de Jansénius, Portrait du corsaire Barberousse.
M. Gault de Saint-Germain, dans sa Balance des tableaux, indique les prix suivants à la suite du nom de Rembrandt : 18,000, 13,700, 10,800, 14,000, 10,900, 5,450, 6,000, 2,051 , 1,400, 1,204. 1,500, 10,000 1 i v. Catalogues de Boisset, du comte de la Guiclie, de Boileau (année 1779), du prince de Conti, du duc de Choiseul, de Gaignal, de Blondel de Gagny (1770). 15,005 li v. , vente de M. de la Ferrière, avril 1817.
La fécondité de Rembrandt est d’autant plus extraordinaire qu’il a gravé un nombre considérable d’eaux-fortes. Le catalogue qu’en a publié Gersaint (1) comprend trois cent soixante-cinq numé-
(1) Catalogue raisonné de toutes les estampes qui forment l’œuvre de Rembrandt, par Gersaint. Belle, G. Lamy et P. Yvor; nouvelle édition considérablement augmentée par le chevalier de Claussin. In-8. Paris, Firmin Didot, 1824.
ros, et il n'est pas complet. S'il s’était spécialement adonné à la gravure, Rembrandt pourrait encore passer pour un grand peintre. 11 avait étudié avec soin les vernis, les acides, les ressources de la gravure, et il n’a pas eu de rival pour la liberté de pointe, la facilité d’exécution, la vigueur et la hardiesse du trait, la largeur et la vérité des effets.
Les plus rares de ses eaux-fortes sont ses paysages. Le Pont de Six, le Paysage aux trois arbres, le Paysage à la tour carrée , le Canal , le Bouquet de bois , le Paysage à la vache, le Grand arbre à côté de la maison , sont des morceaux presque introuvables, et que les collectionneurs payent très-cher.
Un jeune artiste, M. Louis Marvy, vient d’entreprendre la reproduction complète des cinquante paysages de Rembrandt. Nous appelons l’attention des hommes de goût sur ce consciencieux travail . nous les invitons à s’assurer, par l’examen des livraisons parues, de la fidélité avec laquelle M. Marvy a rendu le caractère des épreuves originales. Cet habile graveur a donné assez de preuves de talent et d’expérience pour qu’on ne puisse l’accuser d’une imprudente témérité; la tâche à laquelle il se dévoué n’est pas au-dessus de ses forces; il est digne de copier Rembrandt
Heures d’obscurité qui paraissez trop lentes Quand l’esprit interroge un douteux avenir,
Peut-être quelque jour dans les fêtes brillantes J’évoquerai tout bas votre doux souvenir.
Comme un riche trésor méconnu par son maître,
Moi qui vous accusais, je vous regretterai ;
Et je voudrais alors vous revivre peut-être,
Vous qui ne passiez point assez vite à mon gré.
C'est qu’à l’heure où l’on souffre, où l’on espère encore, Le monde semble grand, car il est inconnu ;
C’est qu'un éclat lointain l’embellit, le décore,
— Oasis qui s’enfuit laissant le sable nu.
C'est qu'à l’heure où la gloire a séduit la jeunesse,
Le cœur ambitieux fait taire la raison;
C’est que l’espoir nous tend sa coupe enchanteresse Que la réalité doit remplir de poison.
Ab! gardez vos ennuis et votre impatience.
Enfants qui vous pressez vers l’arbre du savoir :
11 faut par le bonheur payer l’expérience;
C’est à travers les pleurs que nos yeux peuvent voir.