‹ Les Beaux-Arts (volume 2)Chapitre 131 sur 150 · EN I · texte numérisé non relu

EN I

( ôe article. )

k a vu , dans l’article précédent , que nous

estimions à 5 millions

à peu près par an , pendant six ans, les sommes qu’il faudrait consacrer aux monuments historiques poulies mettre en bon état -dX*) d’entretien.

Nous demandons maintenant aux esprits éclairés de quel poids pèseraient ces 20 millions dans la balance de six budgets? La France doit-elle s’arrêter devant un sacrilicequi peut avoir tant et de si beaux résultats?

Celte insuffisance qu’on remarque dans les fonds attribués au bureau des monuments historiques se fait également sentir dans les autres branches du service de la division des beaux-arts. Les grandes collections nationales, les musées et la bibliothèque du roi ont des revenus qui suffisent à peine à leur entretien . De cet état de choses fâcheux il résulte que

toutes les lois qu'une vente publique a lieu, le gouvernement ne peut entrer en concurrence avec les riches amateurs, et surtout les amateurs étrangers. Que de belles et curieuses collections n’ont pas été perdues pour la France parce que le gouvernement s’est trouvé sans ressources pour les acquérir!

Pour démontrer combien une telle pénurie est regrettable, surtout dans un pays qui se pique d’aimer et d’encourager les arts, etqui a amplement les moyens de rivaliser avec les finances étrangères, on nous permettra de signaler quelques-unes des pertes que la France a faites dans ces derniers temps.

La collection de M. le baron Denon s’est divisée, sans qu’aucun de nos établissements scientifiques s’en soit enrichi.

La bible d’Alcuin, mise en vente a Paris, n'a pu trouver d’acheteurs et a été vendue en Angleterre.

La statue en bronze trouvée à Lillebonne a été également portée en pays étranger.

La collection de portraits historiques de M. Alexandre Lenoir a été achetée par un libraire de Londres.

Les tableaux précieux de Mme la duchesse de

T. II

Berry, la collection de M. Sallies, d’Aix, celle de M. Mimant qui renfermait un monument historique inappréciable, la table d’Abydos, ont passé en Allemagne et en Angleterre. La table d’Abydos a été vendue, à Paris, 1 4,000 fr., et le gouvernement n’a pas pu l’acbeter!

La vierge au candélabre de Raphaël, et le Francia que les amateurs ont admirés à Paris, où ils ont été exposés en vente, ont été achetés pour un prix peu élevé en Angleterre.

La collection de M. Aguado, ou l'on remarquait quelques précieux Murillo et surtout la fameuse Madeleine de Canova, s’est dispersée sans que le gouvernement ait pu prendre part aux enchères. La Madeleine orne aujourd’hui une villa de la rivière de Gènes.

Les objets les plus remarquables qui enrichissent les musées de Londres, de Berlin, de Munich, dont l’existence ne remonte qu’à quelques années, ne proviennent-ils pas de la France où ils n’ont pas trouvé d’acheteurs ?

Pour parer à cet inconvénient, disons mieux, à ce vice de notre organisation, la commission des monuments historiques a pensé que la création d’un fonds de réserve serait le moyen le plus efficace de garantir à la France la possession des objets d’art mis en vente. Cefonds permettrait de saisir les occasions qui sont toujours rares et de conclure rapidement les marchés. Une somme de 200,000 fr. suffirait peut-être, dit M. Mérimée, ajoutée annuellement aux fonds des beaux-arts, pourvu qu’il fût possible de reporter toujours au budget d’année en année le reliquat dont on n’aurait pas trouvé à faire l’emploi.

Cependant, toutes les fois qu’il le peut, le gouvernement intervient, et son intervention assure toujours au pays la conservation d’un monument précieux.

Quand la destruction de l’hôtel de la Trémouille lut résolue, M. le comte Duché tel, dans l’impossibilité où il était de disputer aux spéculateurs la possession de cet édifice , l’un des derniers qui rappelât dans Paris les souvenirs du moyen âge, obtint du moins la cession de toutes les façades ornées. Une somme de -1 3,000 fr. fut consacrée a l’achat des parties sculptées, non compris la tourelle. L’empressement que mit le ministre à sauver d’une ruine imminente ces précieux débris lui a mérité la reconnaissance des amis de Part.

MM. Yiollet-Leduc et Lassus, à qui l’on doit un projet pour la construction d’un archevêché, ont propose de faire servir les façades de l’hôtel de la Trémouille à décorer une des cours du nouvel édifice. Rien n’a encore été décidé à ce sujet.

L’acquisition de quelques arcades ornées de basi eüeis attribués au ciseau de Jean Goujon, et provenant de 1 ancien hôtel de Torpanne, a été également faite par les soins de l’administration. Elles ont

trouvé une destination convenable dans une des cours de l’école des Beaux-Arts.

Plus récemment encore, l’achat de l’IIôtel de Cluny où M. Dusommerard avait réuni une si précieuse collection d’objets rares, a rassuré les inquiétudes des amateurs et des artistes qui craignaient de voir s’anéantir le musée le plus complet élevé à l’art gothique et à la renaissance. Désormais ces richesses, fruit du goût le plus éclairé et de longues recherches, appartiennent au pays. La chambre a mis à voter les fonds nécessaires à cette acquisition et à celle du palais des Thermes de Julien autant d’empressement que M. le comte Duchâtel en a mis à présenter le projet de loi. 300,000 fr. ont été consacrés à l’achat de l’hôtel, et 200,000 fr. à celui de la collection. L’un et l’autre viennent d’être livrés au public.

L’intervention de la commission des monuments historiques a peut-être sauvé d’une ruine imminente un des rares débris de Part gothique subsistant à Paris. Le cloître des Rillettes, situé rue des Bi 1 Jettes, n° 18, se trouvait sur le plan d’alignement. M. le comte de Rambuteau, qui connaissait ce charmant édifice, avait lui-même manifesté les regrets qu’il éprouverait a voir sa destruction. L’insistance et les vives réclamations de la commission ont fait ajourner les projets du conseil municipal ; le plan d’alignement sera sans doute modifié, et tout fait espérer que le cloître des Bi Nettes nous restera.

Si la ligne droite, celte fatale ligne qui soumet toutes les rues à son cordeau, cède enfin, la commission des monuments historiques aura remporté la plus mémorable des victoires.

Cette commission est encore intervenue au sujet des travaux entrepris au palais de justice, en ce qui concerne l’isolement de la Sainte-Chapelle. 11 ne lui paraissait pas que les travaux eussent une direction convenable et propre a assurer la conservation de ce précieux monument. Elle a dû réclamer. Pendant près de deux ans, les constructions et les démolitions ont été suspendues. Une longue correspondance a été échangée avec le conseil des bâtiments civils; plusieurs projets ont été tour à tour examinés pour sauvegarder tous les intérêts. Après de longs débats, une décision définitive est sur le point d’être prise; elle est de nature à répondre à tous les besoins et à satisfaire toutes les exigences.

En soumettant au ministre le règlement qui fixe les honoraires des architectes employés par le departement de l’intérieur aux travauxdes monuments historiques, la commission a pensé qu’il convenait de donner à des artistes estimables un témoignage honorifique de la satisfaction du gouvernement. Le ministre a sanctionné ce projet de son approbation, et il a bien voulu accorder une médaille à quelques architectes pour les soins qu’ils apportent à des travaux toujours longs et pénibles, et dont les honoraires sont souvent insignifiants.

LES I5E A l \ - ARTS.

Les correspondants qui ont le plus contribué à faire connaître ou a conserver des édifices remarquables, grâce aux renseignements utiles ou aux mémoires archéologiques qu’ils ont adressés au ministère, ont obtenu la même distinction; elle doit être également décernée aux personnes qui, par des sacrifices généreux, ont sauvé de la destruction des monuments dignes d’intérêt.

A la fin de tS42, le nombre des médailles accordées s’élevait à vingt-trois seulement.

Aucune nouvelle médaille n’a été accordée depuis cette époque.

Nous croyons qu'on ne lira pas sans intérêt le tableau des personnes qui ont obtenu celte honorable distinction.

MM. l’évêque de Meaux (Seine-et-Marne). — De Gaumont (Seine-Inférieure). — De la Saussaye (Loiret-Cher). — Henouvier (Hérault). — F. Le Roy (Indre). — De Chergé (Vienne). — Thevenot (Puy-de- Dôme). — Duverel (Somme). — Tournai (Aude). — Bonnin (Eure). — Bâtissier (Allier). — Casimir Gaumont (Seine-Inférieure). — Clair (Bouches-du- Rhône). — Requien (Vaucluse).

Architectes : MM. Rénaux (Vaucluse). — Van Cleemputle (Aisne). — Grégoire (Seine-Inférieure).

— Joly (Maine-et-Loire). — Questel. — Viollet- Leduc. — Delton. — Lion.

Des mentions honorables ont été accordées à MM. Long (Drôme). — Joubert de Passa (Pyrénées- Orientales). — L’abbé Audierne (Dordogne). — Aymar (Haute-Loire). — Pelet (Gard). — L’abbé Tournesac (Sarthe). — De Caumarmont (Rhône). — Calvet(Lot). — Hubert (Ardennes). — Gros (Aude).

— De Gerville (Manche). — Vicomte de Bec de Lièvre (Haute-Loire). — L’abbé Champenois, curé de Châlons (Marne). — L’abbé Chambon , curé de Souvigny (Allier).

Architectes : MM. Ramée. — Carrez. — Danjoy.

— Bourguignon. — Boissonnade. — Mallay. — Segretain.

On a pu remarquer que dans la liste des secours accordés aux monuments historiques classés parles soins de la commission ne figuraient ni les cathédrales ni les autres édifices diocésains qui, pour la plupart cependant, se distinguent par la noblesse de leur architecture et l’importance des souvenirs qu’ils rappellent. C’estque, par une bizarrerie qu’on a peine à s’expliquer, l’entretien de ces édifices appartient au ministère de la justice et des cultes.

De graves inconvénients résultent de cet état de choses qui a tout d’abord pour effet de diviser les ressources du gouvernement et de priver celte partie il ii service de la direction méthodique qui distingue les autres branches de l’administration publique.

Des considérations qu’il ne nous appartient pas d’examiner ici déterminent sans doute le département, de la justice et des cultes à ne pas se dessaisir de la répartition et de l’emploi des fonds affectés à

j l’entretien des édifices diocésains. Ces fonds s’élèvent j annuellement a J, 600, 000 fr. qui sont divisés entre les cathédrales de France sur la demande des évêques et des chapitres métropolitains. Mais dans cette répartition le ministère ne consulte (pie les besoins s matériels du service sans s’arrêter aux considérations d’art ou d’histoire. L’antiquité ou la beauté des monuments ne pèsent d’aucun poids dans ces décisions. Il résulte de cet état de choses que le plus souvent aucune garantie n’est offerte sous le rapport de la direction intelligente dans les travaux ! qui sont entrepris annuellement. La commission des monuments historiques ne s’est pas lassée de reclamer contre ce système qui peut à la longue produire des résultats fâcheux, mais ledéparlement descultes lient à des prérogatives où il trouve sans doute un moyen d’action sur le clergé et ne veut point en faire l’abandon. Il ne serait peut-être pas impossible de remédier aux inconvénients artistiques que nous avons signalés. Sans intervenir dans la répartition des fonds, et laissant au ministère de la justice et des cultes toute son indépendance à cet égard, la commission des monuments historiques ne pourraitelle pas , lorsque l’administration a décidé l’emploi de ses fonds, en recevoir le tableau, et ne pourraiton pas encore lui laisser la direction des travaux? Au ministère appartiendraient la partie financière et les questions d’opportunité; à la commission le soin de diriger les réparations et d’en assurer la bonne execution. L’action de l’une commencerait là où l'action de l’autre finirait. Tout à la fois les intérêts de l’administration et les intérêts de l’art seraient sauvegardés.

Nous ne savons ce qu’il adviendra de ce projet qui nous a été communiqué par l’un des membres les plus éclairés de la commission; mais M. Dessauret, qui tient, dans sa division, au ministère des cultes, la répartition des fonds affectés au service des édifices diocésains , a trop de lumières pour ne pas comprendre que là aussi, pour nous servir d’une expression familière, il y a quelque chose à faire. Nous croyons pouvoir affirmer, d’ailleurs, que, l’un des premiers, l’honorable député a senti qu’il y avait à s’entendre là-dessus, et que dans ce moment il élabore un projet qui donnera, nous l’espérons, satisfaction à toutes les exigences.

Alors du moins la commission n’aura-t-elle plus à regretter la direction donnée à certains travaux, tels, par exemple, que ceux qui ont été exécutés à la cathédrale de Saint-Denis pendant ces dernières années, à la suite desquelles elle dut adresser des observations officieuses à M. le comte Duchâtel.

Afin d’assurer la bonne exécution du service , M. le comte Duchâtel a pris soin d’adresser aux préfets, à la date du 1 9 février 1841, une circulaire qui détermine le mode d’instruction des affaires relatives aux monuments historiques. Par cette circulaire, le ministre rappelle que pour qu’une4 affaire

puisse être mise utilement sous les yeux de la commission, il est nécessaire de joindre aux dossiers les pièces suivantes :

1° Un exposé des besoins du monument et de son état actuel ;

2o Une notice historique et une description ;

3o Des plans, coupes, dessins, ou du moins des croquis et un plan avec des mesures;

4o Un devis rédigé par un architecte , aussi détaillé que possible des travaux.

Ces travaux eux-mêmes devront être divisés en trois catégories.

La première comprendra les travaux très-urgents, qui ont pour objet la consolidation immédiate de l’édifice;

La seconde, les travaux moins urgents qui concernent la conservation ;

La troisième, ceux qui peuvent toujours être différés et qui doivent en compléter la restauration.

Le ministre rappelle également aux préfets que les secours dont il dispose ne peuvent être accordés qu’à des édifices qui offrent un intérêt réel sous le rapport de l’art, et qu’ils doivent le prévenir lorsque les travaux d’agrandissement ou d’appropriation altéreraient la disposition primitive ou le caractère monumental d un édifice. Les préfets devront veiller au bon emploi des secours accordés aux monuments situés dans leur département; si ces fonds étaient détournés de leur destination, la dépense devrait rester à la charge de l’autorité qui aurait favorisé ou toléré cet abus.

M. le ministre leur recommande de veiller encore à ce que les conseils municipaux subordonnent les projets d alignement aux monuments historiques existant dans la commune, et de bien rappeler aux autorités locales que le classement sur le tableau des monuments historiques ne donne aucun droit à des subventions du ministère. C’est aux communes etaux départements qu’il appartient surtout de veillera la conservation des édifices remarquables qu’ils possèdent. Le 1er octobre 4841, M. le ministre adressa à chaque préfet la liste des monuments historiques provisoirement classés dans son département, et les invita à s’entendre avec les correspondants du ministère, les sociétés savantes et les architectes du département, pour y proposer les rectifications et les additions qu’ils jugeront convenables.

Cette nouvelle circulaire prescrivit aux préfets d’aviser les maires des communes que les monuments historiques ne peuvent subir aucune modification sans que le projet ait été adressé au ministre, et qu’il ait reçu son approbation.

Si les édifices appartiennent à des particuliers, les préfets devront prévenir le ministre lorsque les propriétaires seront dans l’intention de les restaurer, de les vendre ou de les démolir, pour que 1 Etat puisse s’en rendre acquéreur, si la situation du crédit le permet.

Le ministre recommande encore aux préfets de l’informer annuellement de l’état de ces monuments et des travaux nécessaires pour leur consolidation et leur restauration complète.

Ces deux circulaires ont une importance que l’on comprendra facilement. Elles assurent la conservation de nos richesses monumentales, et en les entourant de la protection officielle de l’administration, elles ont rendu un service éminent à la science archéologique et aux arts.

Ce n’est plus de nos jours que l’on aura à déplorer les destructions qui dépouillaient la France de ces monuments qui sont comme les archives de pierres de l’histoire. Et comment ne pas s’en féliciter, lorsqu’on pense que, depuis cent ans à peu près, trois cent six édifices ont été détruits à Paris seulement? Un savant archéologue en a dressé la liste curieuse. On y trouve soixante-treize hôtels et palais, quarante-cinq abbayes, cinquante-sept églises, cinquante-cinq collèges, dix-sept portes, sept ponts et cinquante-deux monuinenls divers, tels que croix, fontaines, maisons historiques, etc.

Nous ne terminerons pas celle partie de notre travail, déjà bien longue et cependant bien incomplète encore, sans adresser nos remercîments à M. Grille de Beuzelin, secrétaire de la commission des monuments historiques, à qui nous devons un hommage reconnaissant pour l’obligeance qu’il a mise à nous guider dans nos recherches et a nous éclairer de son expérience.

Amkdék A ch. a un.

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