ALLEMAGNE
i la centralisation a ses avantages, elle offre aussi des inconvénients majeurs. Le système adopté en France donne sans doute plus de force au gouvernement, plus de puissance à la nation , plus de moyens d’action simultanée dans le cas de guerre extérieure, plus de garanties contre les discordes civiles; il groupe les ressources nécessaires au développement du génie; il agrandit les proportions des musées, des bibliothèques, des établissements d’instruction ; mais il produit aussi, qu’on nous passe la comparaison, les effets d’une lentille qui rassemble les rayons solaires dans un foyer central autour duquel tout demeure dans une froide obscurité.
En Allemagne, les artistes et les objets d’art sont reparus egalement sur tous les points. Presque
,nu!cs les Vllles Peuvent citer leur peintre ou leur sculpteur, leur monument, leur spécialité intercs- "ante pour 1 amateur d’arts.
Nous étions récemment à Meiningen, petite ville de quatre mille âmes, qui n’est peut-être pas même mentionnée dans les dictionnaires géographiques français. Elle est située au centre de l’Allemagne dans une vallée que traverse la Werrn, rivière qui contribue avec la Fuldn à rendre le Weser navigable. La ville est entourée de promenades ombreuses, qui s’étendent jusqu'au Landsberg, château nouvellement restauré par les soins du prince régnant. 11 y a quelques années, ce manoir du moyen âge n’offrait qu’un monceau de ruines ensevelies sous le lierre et les herbes. Leduc Bernard a entrepris de le relever, et, grâce au talent de l’architecte Dobner, le Landsberg est un édifice gothique qui réunit à la solidité la grâce des proportions. L’extérieur est pittoresque, l in térieur spacieux. Le jour y pénétre librement par une multitude de fenêtres. Les ! chambres, lambrissées en chêne, sont tapissées de trophées, de vieilles armures et d’instruments de chasse. La salle dite des troubadours a pour ornements de gracieuses arabesques, d’après Eberle de Nuremberg. Lu large corridor, décoré de trophées, { mène à la salle des chevaliers, qui contient des tableaux dont les sujets se rapportent a l’histoire de Saxe, et particulièrement des ancêtres de la maison régnante. Ces tableaux sont l’œuvre de Wilhelm Lindenschmit, peintre de Munich, connu par les travaux qu’il a exécutés a Hohensclnvangen, résidence du prince royal de Bavière.
Un autre artiste de Munich, Peter Hesle, a été chargé par 1 empereur de Russie de représenter dans une sérié de tableaux l'histoire militaire de ce pays et surtout la guerre de 4 812. Après avoir passé quelques années en Russie pour étudier les localités, il vient d’exposer dans son atelier un second tableau, la Bataille, de Borodino ou de la Moskoiva; les talents de composition et d’exécution qu’il y a déployés 1 permettent de le classer en tête des peintres de batailles contemporains. Rothmann a terminé un beau paysage, conçu dans la manière large, poétique et sévère du Guaspre, et représentant les Environs d’Epidaure. Un marchand de tableaux de Munich possède en ce moment une famille romaine en prière, de Maes, et trois tableaux de notre contemporain Ainmuller, Y Intérieur de Tabhage de JJ estrninster , la Chapelle de Windsor et la J ne du JS on nenberg à Salzbourg.
Nous avons visité, à la bibliothèque de Leipsick . une collection de peintures trouvées en 1814 et ISL> dans quelques églises. La plupart appartiennent a 1 école primitive antérieure à l’école de NV ohlgeinuth et de Schoen, qui traitèrent les premiers des sujets historiques. Le plus ancien de tous est un Christ au tombeau, plus recommandable par le sentiment que par la forme, car les contours sont secs et durs. La même collection contient différents tableaux du quinzième siècle, qui reproduisent le caractère des mosaïques byzantines. L'un, peint sur un fond d or,
K S BEAUX-AUTS.
représente, au centre, la Vierge avec l’enfant Jésus; à droite, saint Joseph, appuyé sur sa hache de charpentier; à gauche, sainte Claire. Dans une autre peinture sur or, on voit Marie à genoux sur un troue et couronnée par la Trinité. Ce Saint-Esprit, sous la forme d’une colombe, est entre le Père et le Fils ; sainte Catherine, tenant une épée d’argent, s incline au pied du trône, et deux anges, qui soulèvent une tapisserie, sont placés aux deux extrémités du tableau.
Il est difficile d’expliquer la composition suivante. Jésus-Christ, la tète ceinte de sa couronne d’épines, les bras étendus, les plaies encore saignantes, repose sur les genoux de Dieu le Père ; 1 Esprit-Saint, sous la forme d'une colombe, semble battre des ailes pour rafraîchir le front du Sauveur. Au-dessusde la 1 ri ni té sont des anges portés sur des nuages azurés; a ses pieds, deux agonisants et un cadavre entre Marie et saint Sébastien. Quel est le sens de celle scène mystique? Nous pensons que l’artiste a voulu symboliser l’intercession des saints à l'heure de la mort et les pécheurs rachetés au jour du jugement par le mérite des souffrances divines. Un attribue ce morceau curieux à Albert Durer, mais sans grande certitude.
La collection de Leipsick possède cinq tableaux qui portent le monogramme de Kranach, et un Crucifiement incrusté dans sa manière. Cette peinture est postérieure à celles que nous avons déjà mentionnées. Ce fond d'or y a disparu; les draperies sont ajustées avec goût; le réalisme prédomine déjà et l’emporte sur le spiritualisme.
Lucas de Kranach, dont les écrivains français n’ont donné que d’incomplètes biographies, était né eu l'«70, à Kranach en Westphalie. Son véritable nom était Sunder; mais il fut connu dès son vivant sous celui «j ne la postérité lui a conservé. On 1 appelait aussi Lucas le peintre et maître Lucas. Son père, habile ciseleur, lui enseigna les éléments du dessin. Jeune encore, il lit un voyage dans les Pays- Pas et profita des leçons des peintres flamands. A son retour, il accompagna à Jérusalem Frédéric le Sage, qui lui conféra, en 1508, des lettres de noblesse; il travailla successivement pour ce prince, pour Jean le Constant et pour Jean-Frédéric le Magnanime, et passa les dernières années de sa vie à Wittembcrg , auprès de Luther dont il avait adopté les principes, et revint mourir à Weimar, le -10 octobre 1553. Son fils hérita de sa charge de bourgue-, mestre et d’une partie de ses talents. Maître Lucas a laissé un grand nombre de tableaux et de gravures. Nous connaissons de lui le Sacrifice il’ Abraham, au musée du Louvre ; la Fontaine de Jouvence , tableau allégorique; des Scènes de la Passion ; le Sacrifice du Christ, tableau d’autel d’une église de Weimar; la Prédication de saint Jean-Baptiste (la figure du précurseur est le portrait de Mélanchlon) ; le Biche à son lit de mort, charmante miniature à l'huile; la Samaritaine à la fontaine; Hercule et Omphalc, re¬
présentant l’électeur Jean-Frédéric entouré de ses maîtresses; trois portraits, qui sont dans la galerie du Louvre. Lucas de Kranach est le premier peintre allemand qui ait abordé des sujets profanes. Quoique contemporain d’Albert Durer, il sut se dérober à la puissante influence de ce maître et se maintenir original. Son style a moins de sécheresse <[ue celui des anciens artistes catholiques; son coloris est frais et vigoureux ; l’absence de perspective, le défaut de solidité dans les ombres, nuisent à l'harmonie de ses tableaux, mais chaque figure, prise isolément, offre des qualités réelles-, grâce des poses, vérité des carnations, énergie dans l’expression; partisan de la réforme, il a parfois introduit dans ses groupes des caricatures d'évêques et de cardinaux.
La liste des gravures de maître Lucas se trouve dans le Catalogue raisonné du cabinet d’estampes de Brander . Les épreuves de ses gravures sur cuivre sont rares et recherchées; elles sont au nombre de six, Adam et Eve, la Tentation de Jésus-Christ dans le désert et les portraits de Frédéric le Sage, de Jean le Constant, de Luther et de Christian II, roi de Danemark.
Frédéric G un tuer.