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Les Beaux-Arts

A force île zèle , de bonne volonté , d'étude et de bienveillance, et avec le concours des plus ingénieux artistes et des plus honnêtes esprits, nous voulons réunir dans un seul et même cadre, ou, si vous aimez mieux, dans une seule et même critique tous les grands arts! nous voulons enfin mener de front la poésie et la musique, l’art du peintre et l’art du sculpteur, le récit du romancier elles compositions derarehiteele. Pourquoi donc, en effet, s’il est vrai que la peinture ('I la sculpture, la poésie et la musique, les longs travaux de l'architecte, qui demandent dos

années de manœuvres, et l'improvisation rapide du romancier, qui s’en va, la bride sur le cou, à travers les domaines sans limites de la fiction , ne sont, à tout prendre, que le résultat de la même inspiration poétique, le même besoin de jeter au dehors le trop plein de son âme et de son cœur; pourquoi ne pourrait-on pas réunir dans le même livre, écrit sans apprêts, au courant du style et. de la pensée, l'histoire complète de tous ces arts, l'honneur impérissable de l’esprit humain, qui sont destinés à marcher au même but, après avoir eu le même point de départ? Rien ne parait plus simple et plus naturel au premier abord ; mais cependant que de divisions et de subdivisions ne trouvez-vous pas dans les travaux de la critique! Au lieu d’embrasser d’un coup d’œil universel tous les hommes passionnés pour la forme , tous les rêveurs

qui cherchent et qui invoquent l’idéal, tous ces

beaux esprits laborieux qui s’enivrent de la beauté poétique, celui-ci amoureux delà forme, celui-là passionné pour la couleur, cet autre qui court incessamment apres les mélodies errantes : pourquoi donc la critique seplait-elle si fort à n’étudier qu’un petit recoin de ces vastes domaines ? Pourquoi cette analyse infatigable s’attache, t-elle ainsi aux détails et non pas à l’ensemble? Comment se fait-il , je vous prie , que chacun des arts qui charment le monde, ces produits excellents des civilisations savantes , ces nobles efforts de l’intelligence humaine, qui tiennent l’un à 1 autre par une chaîne d’or dont le premier anneau estau ciel, consentent ainsi à se renfermer dans les plus étroites limites, à vivre si près l’un de 1 autre, a ce point que parmi les beaux-arts chaque artiste ne lit et 11e peut lire que le journal ou le livre écrit pour lui seul et non pas pour tous ses frères, les autres créateurs ? À ce compte, chaque artiste possède son journal tout comme il a son fauteuil au coin de son feu. C’est ainsi qu’on écrit des journaux pour les architectes, où il n est parlé que d’architecture; c’est ainsi que le musicien a son journal à part, où il n’est parlé que de musique, et toujours ainsi pour le peintre aussi bien que pour le sculpteur, pendant que les journaux les plus littéraires consaci ent tout leur intérêt et toute leur attention aux œinres les plus fugitives du théâtre, comme s’il n’y avait plus rien à étudier en dehors du théâtre des \ ariétés ou de l’Opéra-Comique! A ces questions, qui paraissent très simples en apparence, il n y a pas de réponse à faire, ou plutôt il n y avait qu’une réponse, l’égoïsme impuissant des inventeurs et l’insuffisance de la critique. Les uns et les autres, tant ils sont habitués à cette vie de serre-chaude, ils redoutent 1 espace, le grand air, la contemplation des choses vues de haut. Ifélas ! hélas ! nous sommes si loin deces temps heureux où le même homme, nommé ichel-Ange, était tout à la fois le peintre \es lrois Par<]ues, le sculpteur du Moïse, l’arclutecte (le Saint-Pierre de Home, le constructeur (les ■emparts de Florence , le poète émule du ante C etaitle temps où l’art, quel qu’il fût

appartenait a chacun et à tous, le temps de l’âge d or des beaux-arts, où nul n’avait songé à cn- (Htiei sou champ d’une muraille; la poésie était

I f0llJs c0ramun «(* ils allaient tous puiser pleines mains les plus nobles inspiration,

De toutes les promesses que nous pouvons faire à nos lecteurs et que sans doute nous devrions leur faire dans notre intérêt bien entendu, nous 11c voulons nous permettre que les plus làeiles, ou tout au moins celles que nous réaliserons à l’instant même. Par exemple, puisque nous avons parlé du Louvre, vous pouvez être sur que nous écrirons avec le plus grand soin histoire du salon de chaque année, celui de *843 tout le premier. Cette histoire de l’exposition annuelle, qui se rattache, dans son ensemble, a tant d efforts, a tant, de témoins, à tant de noms propres, à tant d’émotions diverses, nous la voulons faire authentique, sérieuse, complète. Dans le courant de ces divers chapitres, écrits en toute sincérité d’esprit et de conscience, vous verrez combien de questions se rattachentparfoisa la plus frivole composition qui

passe sous vos yeux; vous verrez comment une œuvre sans nom peut vous conduire aux plus importants résultats; car la critique est de sa nature ondoyante et diverse; elle est primesautière comme la poésie ; elle s’en va de eà et delà, cherchant sa proie , dispensant à pleines mains sa louange ou son blâme ; elle est infatigable, elle est curieuse, elle est taquine, elle veut tout voir, tout savoir, tout entendre. Mais enfin, pour peu quelle soit habile et sage, elle se fait pardonner toutes ses exigences à force de bienveillance et de sincérité.

U n est pas que plus d’une fois vous ne vous soyez trouvé au beau milieu d’une salle de spectacle en présence d’une toile baissée, et vous demandant à vous-même quel drame va s’agiter tout-à-l’heure , quelle en sera la décoration et

le costume, etquels comédiens vont venir? Alors,

pour peu que l’entr’acte sc prolonge, vous vous niellez vous-même à composer votre drame, vous en êtes à la fuis le poète , le décorateur e’t le comédien, et vous trouvez que jamais l’intérêt

!!a été I)ouss« Plu» loin... il en est ainsi de 1 impatience du spectateur devant les portes fermées du Louvre : que se passe-t-il dans ces murailles ? quelles œuvres vient-on d’y porter? quel est le nom deces toiles ? comment faut-il appeler ces marbres? quand donc nous sera-t-il |(imis d eludier une a une ces compositions venues de toutes les parties du monde? Impatience bien naturelle: mais cependant il faut attendre que le Louvre soit ouvert, que les ta-

Meaux soient à leur place, que le livret soit imprimé ; en un mot que la toile se lève enfin pour laisser apparaître les héros de la décoration du drame... Tout ce qu’on peut faire à cette heure, c’est de recueillir, sans trop y prendre garde, les bruits, les récits et les rumeurs de l’atelier.

Ces rumeurs sont de trois sortes : les unes ont pour objet les tableaux envoyés au Louvre, les autres ne s’occupent guère que des tableaux dont le Louvre sera privé; la dernière rumeur enlin , triste rumeur et tout-à-fait indigne de gens appelés à décider du sort de leurs confrères les artistes, s’occupe surtout des œuvres refusées, des travaux à qui le Louvre est fermé, des malheureux à qui leurs juges ferment sans pitié et sans appel les portes du Louvre, les privant ainsi, en pure perte, de leur part dans le combat, dans la victoire et dans la défaite. Voilà quelles sont tout d’abord les préoccupations de cette exposition qui revient une fois chaque année. Ceci estle résultat d’une mesure prise après la révolution de juillet, mesure vivement attaquée , vivement défendue de part et d’autre. Nous voulons parler de l’exposition annuelle, pour laquelle nous ne dissimulerons pas nos sympathies , sans nier cependant la solennité et l’intérêt immense des expositions qui n’arrivaient que tous les deux ans et qui gagnaient en intérêt, en luttes acharnées, en passions de tout genre, ce qu’elles ont gagné depuis du côté de la facilité, de l’invention et surtout du grand nombre des tableaux et des statues. En ce temps-là, nous parlons de l’an 1820 à 1850, c’était une des obligations des artistes célèbres de ne pas refuser cette bataille qui revenait régulièrement une fois toutes les deux années. Ainsi, ils avaient tout le temps voulu pour accomplir de grandes et sérieuses compositions; deux années quand on a plus de vingt ans, c’est une grande partie dans la vie d’un homme ! on y regarde à deux fois pour ne pas en tirer tout le parti possible. On se dit à soi-même que la revanche ne sera pas facile à prendre en cas de défaite , et enfin l’artiste, maître de lui-même et de son art, médite avec soin , étudie et compose à loisir, revient avec lenteur sur l’œuvre commencée, si bien qu’au jour de la bataille il se présente armé de toutes pièces ; en même temps le publie qui n’a pas été poursuivi par toutes sortes de compositions flamboyantes, qui ne s’est pas

habitué à voir revenir tous les dix mois cette longue série de tableaux improvisés, la plupart du temps, pour la circonstance, le public apporte dans son admiration quelque chose de plus calme, dans son blâme plus de sérieux, dans sa louange plusde vérité ; il se croirait bien injuste s’il ne jugeait pas avec sang-froid ce qui a été produit avec tant de peine. Sans nul doute, à l’envisager sous ce point de vue, la question n’est pas douteuse: l’exposition de peinture avait plus de force, d’éclat, d’autorité et de vigueur, quand elle ne revenait que tous les deux ans.

Mais d’autre part , ce serait peu connaître l’esprit français si on voulait nier aux défenseurs de l’exposition annuelle, que cette fréquente communication avec la foule , ait servi admirablement la vivacité, la grâce et la légèreté de nos artistes. Songez donc à cela : savoir que votre nom va reparaître tous les ans en plein Louvre , savoir que son œuvre à peine terminée obtiendra tous les honneurs de ces nobles galeries consacrées par tant de chefs-d’œuvre, voir passer devant soi , sans attendre deux années les plus nobles récompenses, vaincu aujourd’hui se dire à soi-même. — Je reviendrai demain à la charge, — avoir, en un mot, son jour et son heure chaque année, son jour d’attention et d’intérêt, son heure de bruit et de renommée, c’est une grande joie pour ces jeunes et rebelles esprits, c’est leur conquête de juillet, c’est la fête annuelle de leur génie, c’est l’aiguillon généreux qui les pousse et qui les presse. Maintenant qu’ils ont pris l’habitude de couvrir une toile avec aussi peu de sans-gêne que nous couvrons, nous autres, d’une encre noire, une page de blanc vélin , nos artistes se sont mis à composer toutes leurs œuvres avec la hâte, mais aussi avec l’éclat de l’improvisation. Point de retard, point de relâche ! Marche! marche! Il faut aller encore, il faut aller toujours. L’habitude est prise et pour longtemps; vous leur accorderiez maintenant deux années au lieu d’une, ils ne sauraient que faire de la première année ; ils la perdraient en causeries inutiles , en folles passions, en dissertations politiques et littéraires. Ce serait la moitié de leur vie que vous effaceriez sans profit pour personne. Laissons-leur donc leurs joies accoutumées, et chaque année, laissons-leur cette façon d’improviser toutes choses. Où est le mal, après tout ?

Ne dites pas que cette habitude de 1 art au jour le jour pourra s’emparer des artistes les plus sévères. Ceux-là ne dépendent ni de l'heure, ni du moment; ils obéissent a la vocation, a l’idée qui les obsède, ils vont lentement parce qu’ils veulent toucher le but. Eli! qui donc a jamais empêché un esprit sérieux d être un esprit sérieux ?

Peut-être, à nous entendre raconter nousmêmes les difficultés de l’entreprise, trouvera-ton qu’en effet nous acceptons tout d abord un fardeau trop lourd pour des écrivains indépendants de toute coterie et de tout système ? Peut-être dira-t-on que c’est chose peu adroite de nous priver, dès la première page de cette Revue, de l’appui des chefs d’école, de la protection des coteries , de la faveur des maîtres , si puissante sur l’opinion des élèves; cette crainte est aussi la nôtre, et nous convenons très volontiers que c’est pousser la hardiesse un peu loin : cependant, nous prions notre lecteur d’être bien persuadé que plus notre tâche est difficile, plus nous l’avons acceptée avec empressement , avec courage. Nous n’irons au-devant de personne, à la bonne heure! mais il faudra bien qu’on vienne à nous, quand, après les premières expériences de notre critique, on se verra forcé de convenir que ceci est, à tout prendre, un journal de bonne foi. Ainsi donc le sort en est jeté; nous sommes entrés , et pour longtemps , dans cette carrière épineuse ; nous y sommes entrés sans aucune ambition personnelle, sans aucune rivalité préméditée; nous n’avons en tout ceci personne à flatter, personne à punir, nous n'avons aucun parti pris soit du côté des désagréments soit du côté de l’enthousiasme. Fasse le ciel que nous ne soyons devant le soleil et sur le terrain de personne, et qu’enfin nous trouvions grâce devant le public d’élite auquel nous nous adressons, par la sincérité de nos opinions, bien plus que par l’élégance de notre style; par toute la puissance de notre bon sens, bien moins que par la grâce de notre esprit! Pour donner une date certaine à une entreprise d’art et de littérature qui doit résumer à elle seule l’histoire de tous les arts contemporains, nous avons choisi la seule époque qui nous parut favorable, l’instant où la bruyante joie s’est apaisée, l’instant ou le bon sens est revenu dans ce peuple tout occupé de fêtes et de plaisirs. A la fin donc,

l’hiver s’est enfui, ou peu s'en faut, emportant avec lui ses frimas, ses nuages, ses délires ; déjà le bal laitsilencc; la fêle s’arrête; l’élude est remise en honneur; l’artiste épie avec ivresse le retour fortuné de la lumière et du printemps : c’est une belle heure pour publier notre journal , c’est l’heure où le poète va redevenir un poète, où l’architecte pourra jeter dans les entrailles de la terre les fondations solennelles de son chefd’œuvre longtemps rêvé ; c’est l’heure où 1 oiseau recommence son chant interrompu, ou la fleur nouvelle brise les langes qui enveloppaient sa beauté. Déjà le paysagiste se met en route pour chercher quelques-uns de ces beaux coins de terre dont il a le secret après Dieu ; le peintre de marine est sur son navire , étudiant les mâts cl les cordages. Sur la rive, h1 romancier compose ses longues histoires de crimes innocents et d’amours coupables , l'historien étudie les ruines à demi revêtues de la mousse prinlannière. C'est l’heure enfin où le vieux Louvre, ouvrant ses portes solennelles, offre un asile glorieux au travail de toute l’année. Arri* vez tous , qui que vous soyez , vous qui savez tenir d’une main ferme et savante la brosse, le ciseau, le burin , les grands outils de la pensée humaine ; arrivez dans ces galeries admirablement éclairées, les vieux maitres vont vous faire place; Rembrandt et Titien, André del Sartc et Raphaël, et les Flamands, qui s'enivrent de bière et de fumée, vont vous abandonner pour deux mois ces murailles hospitalières afin que vous sachiez à votre tour ce (pic vous pouvez attendre de l’admiration et de la louange des hommes. Arrivez, tout est prêt pour vous recevoir. Avant un mois, la foule impatiente se pressera aux portes du Louvre pour vous saluer de son premier sourire , de son premier regard, vous les nouveaux venus dans le rovaume des beaux-arts. Solennité imposante tout à la fois et charmante ! C est déjà un certain honneur d'être placé au nombre des vaincus : car il ne faut pas s y tromper, il en est du Louvre comme de cette science dont il est dit dans I Évangile beaucoup d’appelés, et peu d’élus. On vous appelle, accourez tous; heureux celui qui sera choisi par la renommée et par la gloire ! Et

quant aux autres, que leur importe? leur tour viendra demain.

Cependant il faut reconnaître que l’exposition

annuelle a eu cela de nuisible, qu’elle a été un grand prétexte aux maîtres, aux talents reconnus, aux célébrités déjà faites, pour ne plus se commettre avec les jeunes talents qui commencent, qui entrent dans la carrière tout bouillants de zèle et d’ardeur, et qui, parfois même, ont l 'insolence d’enlever à leurs ancêtres l’attention et l'enthousiasme de la foule. Rien n’est plus vrai, les grands artistes, eux qui ont fait leurs preuves, ont fini par renoncer aux honneurs de l’exposition. On dirait qu’ils s’y trouvent mal à l'aise, tant ils sont étouffés par les œuvres de leurs disciples; on dirait que ce grand jour leur fait peur, et qu’ils renoncent à l'admiration de la foule pour ne pas s’exposer à ses jugements.

C’est ainsi que M. Ingres, cet homme débattu, qui devait donner l’exemple de tous les dévouements, pour s’être trouvé blessé par quelques paroles ironiques lancées contre le Saint Sympliorien, son dernier ouvrage, n’a plus rien voulu exposer depuis ce jour funeste. A ces causes, le Louvre a été privé de la Vierge à V Hostie, qui est à Saint-Pétersbourg; de /’ Odalisque, qui appartient à M. Marcotte, de l’admirable Stratonice, le merveilleux petit chef-d’œuvre qui a été une des dernières joies de son royal propriétaire, du portrait de 31. le duc d’Orléans (hélas! le malheureux prince si plein de vie et de jeunesse, il avait un pied dans la tombe!) et en tin le Saint Pierre, revenu de Home tout exprès pour rester enfoui dans l’atelier de 31. Ingres. Supposez donc ces cinq ou six œuvres inédites exposées en plein Louvre, et vous verrez soudain l’intérêt tout-puissant qui s’attachera à une exposition ainsi composée. De quel droit, cependant, le chef d’une école, un membre de l’Institut de France, un maître suivi, écouté à ce point là, se peut-il retirer d’une bataille dont il est tout à la fois le drapeau, le chef et le mot d’ordre ? Certes c’est faire payer un peu cher un moment de mauvaise humeur et un tableau manqué dans plusieurs de ses parties; c’est déparer à plaisir cette fête solennelle des beaux-arts; c’est diminuer notre gloire aux yeux des étrangers; c’est oter à l’élève une grande partie de son enseignement. Ces sortes de bouderies sont indignes d’un grand esprit, elles ôtent à un artiste quelque chose de sa puissance, elles le relèguent au rang des talents épuisés, elles avancent l’heure des oublis. Achille retiré sous sa tente n’est pas un

exemple qu'un artiste doive suivre; l’un et l'autre ils ne sont beaux qu’au milieu de la bataille, au plus fort de la mêlée, celui-ci qui venge Patrocle, celui-là qui fait oublier le Saint Symphorien à force de simplicité et de grandeur, comme aussi nous ne comprenons guère de quel droit un au¬

tre chef d’école, mais dans un genre bien dilférenl, 31. Paul Delaroche, après tant de succès de tout genre, après le Cromwell, la Jane tirai/, le Charles / ' insulté, la Mort tin duc de Cuise, en un mot tous ces drames sanglants ou terribles auxquels se pressait la foule comme s’il se fut agi d’un spectacle gratis sur un théâtre du boulevard , a pu renoncer si vite à la popularité, à l’intérêt, à l’émotion qui entouraient ses tableaux. Quel mal lui a-t-on fait à celui-là?

L’éloge lui a-t-il jamais manqué, et avec l’éloge, l’admiration? Au contraire, on se pressait à s'étouffer autour de ses toiles; on admirait à haute voix, on se laissait là plus qu’ ailleurs dépouiller de sa bourse, de sa montre et de ses mouchoirs de poche ; il était autant, que 31. Liard, la providence des liions et des tireurs de laine. Mais non , il a mieux aimé ne plus paraître au salon, et distribuer çà et là ses tableaux l’un après l’autre. Peu lui importe même qu’on les admire de nos jours : la postérité les admirera plus lard. Cette année, dit-on, 31. Paul Delaroche pouvait exposer trois ou quatre tableaux, et il ne s’est pas donné la peine de les envoyer au Louvre. Ainsi a fait Jules Dupré, dont les frais paysages étaient la joie la plus douce des connaisseurs. On l’aimait pour sa grâce imitative, pour le calme et la fraîcheur de ses paysages, pour la solennité de ses soleils couchants. Eh bien ! Jules Dupré ne veut plus de cette gloire charmante. Il se ligure qu'il a assez combattu pour combattre encore, qu'il n'a plus qu’à jouir de sa renommée et de sa gloire, et qu’enfm, si la foule veut savoir ce qui se passe sous le ciel de Jules Dupré, la foule doit venir le chercher dans son atelier... Tel est le raisonnement de ces maladroits artistes; ils ne voient plus qu’une petite exposition en famille pendant qu'ils s’enivrent eux-mêmes de la louange obligée du visiteur...

Tant pis pour nous, etaussi tant pis pour lui! Le public parisien s’habitue bien vite à ne plus admirer ceux qu'il admire le plus; il oublie facilement les renommées qui l'ont occupé sans fin

et sans cesse. Que de grands écrivains sont déjà dans l’ombre! Que de célèbres chanteurs dont on ne sait plus les noms! L’autre jour encore nous avons vu, oh! honte et vanité de la gloire, mademoiselle Taglioni elle-même réduite à payer, dans les annonces d’un journal, une mention de sa gloire passée. Voilà ce que M. Delaroche ne devrait pas oublier non plus que M. Jules Dupré et les autres dédaigneux de l’exposition. 11 leur serait si facile de 11e pas mépriser ce public qui les aimait tant, de lui rendre ses joies et ses terreurs accoutumées!

Et le public leur saurait tant de gré de reconnaître sa toute-puissance! Peut-être un jour, quand ils voudront revenir au Louvre, on leur dira : il n’est plus tempsl

Un autre absent volontaire, un autre ingrat qui 11e peut rien gagner à se retirer de ce concours annuel, c’est M. Camille Roqueplan; était-il assez plein de couleur, d'harmonie, d’invention, mais aussi était-il assez loué, applaudi, fêté! 11 n’est personne qui ne se souvienne avec un sourire du jeune J. -J. Rousseau jetant des cerises dans le tablier de MIIe Gallet et même un peu plus haut. — Et le Lion amoureux , quelle belle fille, quel humble animal ! Comme le public charmé se plaisait à la contemplation de ces deux ennemis ! Que peut gagner M. lloqucplan à renoncer aux hommages de chaque année? Et M. Marilhat, qu’y gagnera-t-il? Sa Caravane dans le désert et les nombreux souvenirs de l’Egypte, et la Jérusalem qu’il avait vue d’aussi haut que M. de Lamartine en personne, avaient été autant de succès à chaque exposition nouvelle. Decamps disait lui-même de M. Marilhat : Je voudrais faire un ciel aussi bien que Marilhat! Cependant M. Marilhat disparait pour ne plus revenir. — M. Fiers en fait autant, a ce qu’on dit, et ainsi nous perdrons tout a la fois l’Egypte de Mehemet-Ali cl les bords de la Creuse, le domaine pittoresque de M. Fiers et de George Sand! Espérons cependant que ce n’est pas un arrêt définitif, et que ces talents populaires n’ont pas quitté le Louvre sans espoir de retour.

Les autres absents de cette année, mais pour ceux-là il faut être indulgent, car s’ils restent éloignés du Louvre, c’est la faute du temps et non pas la leur, ce sont MM. Horace Vernet, Decamps, Ary Schelfer, trois talents bien ditfé-

rents et bien aimés, celui-là toujours jeune, toujours hardi, le peintre ordinaire des soldats et des capitaines, qui les mène à la bataille, tambour battant et enseignes déployées ; cet autre, le plus fin, le plus admirable, le plus énergique des coloristes, plein d’esprit à la fois et de bon sens, actif et passionné et toutefois 11e donnant rien au hasard ; ce dernier enfin, le rêveur allemand aimé de Goethe, un peintre a 1 inspiration poétique, qui a aimé la Marguerite d’une amour toute paternelle, que M. le duc d Orléans appelle son ami dans l'acte de ses dernières volontés, deses dernières amitiés, nous devrions dire. Mais hélas! Horace Vernet, le lieutenant-général de la peinture historique, est devenu une espèce de bohémien qui passe tour-à-tour de Saint- Pétersbourg à Moscou, des déserts de l’Afrique au désert de Versailles; Decamps, au contraire, est un homme casanier, tout rempli de caprices, qui obéit au moindre rayon de soleil, qui déteste le vent et la pluie, et le nuage surtout ; il a commencé un tableau admirable que lui seul il pouvait entreprendre : Josué arrêtant le soleil. C’est une mêlée d’hommes, de chevaux, de chars brisés, de poussière et de sang , immense toile de douze pieds, et soudain en un geste de Josué le soleil s’arrête, pendant que les hommes poursuivent leur œuvre de destruction et de carnage! Ce tableau, ce chef-d’œuvre, n’est pas encore terminé, et pourquoi? Parce que Decamps aura trouvé trop froid notre soleil de mars! Ou tout au moins, s’il est absent cette année, l'intrépide coloriste, soyez sûrs qu’il aura eu en lui-même quelques-uns de ces petits motifs qui ont la force et la valeur des plus grandes raisons, quand ils ont passé par ces pauvres âmes en peine qu’on appelle des artistes. Quant à M. Ary Schcffer, sa nouvelle Marguerite n’est pas prête encore. Quelque chose manque à sa grâce allemande, a sa beauté virginale, à sa douleur intérieure, à quelque chose qui marque son idéal;

G-y Schelfer le cherche encore. Cependant qui empêchait d envoyer a 1 exposition deux beaux portraits de deux femmes d'une beauté bien differente, lune, mignonne, jolie, heureuse et calme, I autre, fort belle, épanouie, éclatante, ungtans, vingt belles années brunes et presque italiennes, et pour porter ces années là le plus grand nom du monde moderne, le nom de Bonaparte. Ce portrait là est pourtant une des

meilleures toiles tle M. Ary Schefler. Et qui le croirait ? Diaz lui-même, cet homme de la fantaisie, si rempli d’éclat, de caprices, de bonne humeur, un homme qui invente même des fleurs, il ne veut plus se montrer au Louvre, l’ingrat, à qui le Louvre était tout prêt à pardonner, même ses plus vives folies! Quelle mouche a piqué Diaz ?

Mais, sans contredit, celui de tous les artistes dont l’absence se fera le plus sentir cette année, l’homme qu’on ne saurait trop regretter dans cette ardente mêlée des intelligences, c’est l’homme autour duquel il se fait chaque année comme une émeute de vérités et de paradoxes, c’est M. Eugène Delacroix. Voilà le véritable artiste militant! Aussi peut-il dire, mieuxquepersonne, — ma vie est un combat! Autour de chacun de ses tableaux, les deux écoles se livrent une bataille acharnée : ce sont des injures qui ne peuvent être comparées qu’aux louanges adressées au même peintre. Lui cependant, homme d’un rare esprit, d’un sang-froid éprouvé, d’une patience que rien n’abat ou ne décourage, il reste calme au milieu de cette mêlée ardente des enthousiasmes et des révoltes ; faites comme lui, laissez les dédaigneux s’écrier en hochant la tète : c’est un Titien qui s’est trompé de route, un Paul Véronèse qui s’est égaré dans le pays des brouillards; et à ces dédaigneux répondez sans crainte : c’est un bel esprit très éloquent, qui se défend par la parole quand la couleur est impuissante à le défendre. Jamais un salon ne sera complet sans la présence de M. Delacroix et de ses œuvres. Mais hélas ! à force de luttes et de travaux non interrompus depuis dix ans, et tout brisé qu’il est encore par ses tableaux de la Chambre des Députés et de la Chambre des Pairs, M. Eugène Delacroix a senti enfin le besoin de quelque repos. Il s’est retiré de la lutte celte année, il est allé visiter de nouveau sa véritable patrie, l’Italie; mais l’an prochain, soyez-en sûrs, vous le retrouverez sur la brèche : là il a vécu, là il mourra, comme il a vécu, en combattant.

Ceci dit, nous n’aurons qu'à rappeler nos souvenirs d’atelier , et nos dernières promenades à travers ces longues avenues de murailles où

plus rien ne reste à cette heure que l’espérance, pour vous donner un avant-goût non pas de l’exposition, ce qu’à Dieu ne plaise! mais du livret qui se vendra bientôt à la porte du Louvre. Ce livret contient les noms des artistes et l'indication de leurs œuvres, et pour aujourd’hui nous n’en voulons pas davantage. Prenons-les donc un peu au hasard et nommons-les , sauf à revenir sur des erreurs inévitables en un pareil sujet. Vous aurez donc un grand tableau de M. Louis Boulanger, la mort de M essaime, un grand drame emprunté à Tacite et sur lequel Tacite a jeté de si austères, de si profondes couleurs. Vous rappelez-vous ce que dit Brantôme de cette gentille Romaine? M. Louis Boulanger s’en sera souvenu à coup sûr : « Qui a vu « la statue de Messaline, trouvée ces jours pas- « sés en la ville de Bourdeaux, advouera qu’elle « avoit bien la mine de faire une telle vie. C’est « une médaille antique trouvée parmi des ruines, « qui est très belle et digne d’être étudiée. « C’cstoit une très grande femme, de fort belle « et haute taille; les beaux traits de son visage « et sa coiffure tant gentille à l’antique romaine « et sa taille très haute desmontroient bien « quelle estoit ce quon a dit. » Vous aurez un tableau de M. Léon Coignet , le Pérugin dessinant sa fille morte; — un Jérémie et quatre beaux portraits de M. Lliéman ; — la Confession du Giaour, œuvre remarquable, dit-on, de M. d’Anthoine, un nouveau- venu dans la carrière; — un tableau de Chariot enfin, un vrai tableau tout rempli de son invention et de son esprit. Il y avait déjà bien longtemps que pareille joie ne nous avait été donnée. Depuis son triste et lugubre épisode delà Retraite de Russie, Charlet était revenu à ses compositions fugitives; il avait traduit en se jouant le Mémorial de Sainte-Hélène, et rien qu’à voir ces compositions trop rapides, on n’espérait guère que l’illustre peintre reviendrait si vite aux compositions sérieuses. Ainsi a-t-il fait cependant. Cette fois encore, Charlet revient à ses soldats, à ses histoires de batailles et de bivouacs ; il raconte d’une voix émue les misères et les désolations de la bataille; on dit qu’il a été terrible; nous sommes sûrs qu’il a été touchant.

M. Jacquand, ce Lyonnais qui n’a qu’un défaut, d’être trop vrai, a étudié avec le soin scrupuleux , auquel il nous a habitués, les costumes

l i:s ni: .u x-arts.

et les mœurs du siècle passé. Son tableau est un tableau tout littéraire; il représente le café Proroge à cet instant de rébellion vive et gaie où le café Procope était le rendez-vous universel des poètes, des écrivains et des philosophes du règne de Louis XV. Là, si l’histoire de M. Jacquaud est complète, vous retrouverez tous réunis ces terribles beaux esprits qui ont si fort amusé le monde avant de l’épouvanter par une révolution sans exemple. 11 me semble même que sans trop d’efforts on peut composer à l’avance le tableau de M. Jacquand. \ eus connaissez le lieu de la scène; car le café Procope existe encore. Placez donc dans un coin du salon, Gilbcrtqui rumine tout baslasatire du XVIIIe siée le, et à l’endroit le plus apparent, Diderot qui éclate, d’Alembert qui cause tout bas, Helvétius qui prête l’oreille, le baron d'Holbach qui sourit ; sur le seuil de la porte, Jean-Jacques Mousseau, qui n’ose ni entrer ni sortir; non loin de Gilbert, Fréron, qui protège le grand poète, Lekain et Fleury, qui s’en vont d’un groupe à 1 autre, et dans la rue, Mlle Contât, qui passe appuyée sur le bras de Beaumarchais, pendant que Grimm tout essoufflé s’en vient demander à Diderot sa première lettre sur le salon de 1755; car lui aussi , Diderot, il parlait des beaux-arts : vous savez avec quel enthousiasme, quelle verve et quel délire ! Le tableau qu’il avait vu, il le représentait ad vivum, il vous le représentait par la voix, par la parole, par le geste : on voyait rien qu’en l’écoutant, mais on voyait bien plus loin qu’il n’avait vu lui-mème sur la toile du peintre ; on voyait tout ce qu’il avait découvert dans les profondeurs de son esprit.

X oublions pas Meissonier; peu s’en est fallu qu i! il arrivât trop tard, ce patient et laborieux artiste, qui est presque né Flamand, qui est aussi bien qu’un Flamand. Nous lui devons déjà de patients et merveilleux petits chefs-d’œuvre dignes de Metzu et de Gérard Dow; les Joueurs dëchecs, le Fumeur, le Joueur de basse. Disons tout, son tableau de cette année n’est pas uncore achevé tout-à-fait ; mais qu’importe?

pounu que rien ne manque lorsque le grand jour sera venu !

l’qmi les tableaux J’bistaire, nous pouvons Mgnalci-a 1 avance V Ajrpavitimdel'miqe àAqar l«HJuennau Bohn, l’ Enfance du (hoUo, cta • ' Ulal» et sul’tout trois tableaux de M. Robert

Fleurv; même aujourd’hui nous sommes assez heureux pour donner le tableau de ce maître auquel nous consacrerons un plus long examen : Charles Quint ramassant le pinceau du Titien , noble composition qui est autant à la gloire du Titien que de l'empereur et roi de toutes 1er Espagnes.L’auteurde la X a Issu n ce de Henri l F, Eugène Devéria , s’était fait représenter au Louvre par une odalisque. L’odalisque d’Eugène Devéria a été refusée!

Nous ne savons pas encore si le héros du salon, le lion du Louvre, le favori des bellesdames. Fauteur du Dêcanwron après Boccace, M. \\ in terhalter, dans ce grand nombre de tètes couronnées ou non couronnées qui sortent de ses mains, aura trouve le temps de composer un tableau pour charmer les yeux de nos belles Parisiennes. Mais en revanche, nous pouvons annoncer à l’avance un nouveau Winterhalter , un coloriste de la même école, un amoureux de la forme, un grand coureur des plus beaux et des plus jeunes modèles, M. Papety, puisqu’il faut 1 appelci par son nom. L an passe, par ces grandes chaleurs de l’été, M. Papety a envoyé de Rome une toile immense sur laquelle il avait repiésenté toutes les joies ardentes de la jeunesse: ici le vin, plus loin l'amour, et tout là-bas les poètes qui chantent, et sous ces arbres frais les Grâces qui dansent, et sur le devant de la scène des enfants qui jouent avec des fleurs. L’est touta-lait l’ode d’Horace encore plus languissapm qu amoureuse, et qui cherche soie b\s ombrages a se rappeler les amours de la veille. Ce tableau n était encore qu a l’etat d uncesquisse très bien commencée, et cependant la foule le regardait a\ec ardeur. Maintenant que l’œuvre est accomplie, nous allons la juger, mais à coup sur la foule sera là.

Depuis tantôt dix années le paysage se trouve en grand progrès à chaque exposition nouvelle.

0,1 'lirait que ces bruitsde révolution et de tempête politique ont épouvanté les plus jeunes ar-

tistcs ’ et (Iu’ils sont allés chercher au loin un peu de silence, un peu de repos. Les monuments de la Rome antique, les divers aspects de la féconde Normandie, les ruines de l’Orient les ont vus tour-à-tour, ces Bohémiens de l’art, et de leu rs longs voyages ils sont revenus tout chargés de souumirs. À l’aspect de ces œuvres si calmes, si reposées, le public s’est consolé de toutes ces scènes

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