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SOIXANTE -QUINZIÈME EXHIBITION

DE

X’ACADÉltflïE BOfAlE SDE jLONDBES-,

N wez-vous jamaisenvié le destin de ces braves artistes qui se sont trouvés certain jour en rapport avec la libre bourgeoise, et. (pii depuis lors jouent à leur gre de eel instrument lucratif, sans se tromper jamais de ton, et sans manquer la note une seule

fois. Vous en connaissez à Paris deux ou trois que je ne vous nommerai point. J'en ai retrouvé ici deux ou trois autres, dignes émules des premiers. M. liedgrave est. du nombre. M. Itedgrave est essentiellement pathétique. Quiconque ne bâille pas devant ses

tableaux iloit nécessairement y pleurer : et l’on y pleure beaucoup plus qu’on n’y bâille. Mais aussi que «le tristesse! Ici c’est une jeune fille abandonnée par son amant qui lui préfère une riche héritière. Làbas, une petite villageoise quittant sa famille pour entrer en condition. Enfin, — et j’ai gardé pour la fin le meilleur échantillon de cette larmoyante imagerie, — c’est une pauvre institutrice (555) assise dans sa modeste chambrette, auprès d’une fenêtre contre laquelle viennent battre les froides larmes d’un ciel inclément. Je ne sais quelle triste lettre elle froisse entre ses mains amaigries, ni pourquoi sur sa figure pâle une teinte plus livide encore vient de se répandre. Elle ne pleure pas, mais elle va pleurer. Le pain amer qu’elle gagne péniblement, et qu’elle allait manger quand la lettre est venue, ce pain demeure oublié sur le rebord de la croisée. 11 faudrait vraiment avoir le cœur bronzé pour ne pas s’émouvoir en présence de tant de douleur, et l'oubli du déjeuner, surtout, a quelque chose de navrant pour un spectateur anglais. Aussi ce petit tableau de M. Redgrave obtient-il un grand succès d’émotion.

La Présentation (le sir Piercie Shafton à llalbert Gkntlinning , par M. Egg ; le Dîner des moines de Melrose, et la Cijnosure des yeux voisins, par M. Ch. Landseer, se font aussi remarquer parmi les tableaux de genre.

Ce litre énigmatique mérite un commentaire. Cynosurc, vous le savez, veut dire littéralement queue de chien. C’est le nom que donnaient les Grecs à la constellation de la petite Ourse, qui contient l’étoile polaire. Arrêtez-vous à ce dernier mol, et traduisez la Cynosurc des yeux voisins par l’Etoile du voisinage; en d'autres termes, le plus bel astre du quartier. Toutes ces déductions ne vous suffiront peut-être pas pour éclaircir la donnée du tableau de Landseer. Voici ce qu’il représente :

Deux jeunes femmes sont, assises dans un boudoir gothique. Elles jettent les yeux à travers la croisée de leur appartement, dont un malin page vient de soulever les rideaux. En face d’elles, sur un balcon, se tient debout un beau gentilhomme absorbé dans la lecture d’un billet. Tout, cela, d’un dessin gracieux, incorrect, et d'une couleur assez fraîche, m’a rappelé un joli tableau d’Isabey, représentant l’Escalier (l’une tourelle, dont je raffolais il y a quinze ans.

Puisque aussi bien le nom de Landseer est venu sous ma plume, je ne puis passer outre sans vous parler d’Edwin, le plus célèbre des deux frères qui portent ce nom. Il n’a exposé que deux tableaux : h* portrait de l’honorable Ashley Ponsonby, et celui de deux chevaux. Soit dit en passant, les portraits d’animaux se multiplient chaque année dans une effrayante progression. Chalon II. IL), qui s’intitule peintre d’animaux ( animal painler) des feu rois Georges IV et Guillaume IV, reparaît chaque année avec une meute entière d’épagneuls et de terriers, i

Abraham Gooper préfère l’écurie au chenil. <-i s'esi constitué le peintre ordinaire des race-horses et des ponies. Mais, dans ces deux genres, la palme reste a Landseer. Ses émules sont contraints à copier les robes luisantes qu’il donne aux chevaux , la toison blanche et soyeuse sous laquelle il cache )Vil malin des griffons, la peau veloutée qu’il étend sur les lianes réduits des lévriers à tête de vipère. Aussi m> le. vit-on jamais prendre au sérieux la reproduction destraits humains; et, l’honorable Ashley Ponsonhv dût-il s’en fâcher, je suis forcé de le ranger parmi les accessoires les plus insignifiants du tableau qui est censé le représenter. Le principal personnage est un beau chien dont les oreilles touffues balayent le gazon, et qui semble épier un regard indulgent, pour se jeter à corps perdu sur son jeune maître. Il y a plus de bonne foi dans le tableau numéroté ôl et qui représente deux Chevaux appartenant à William 1 Yigram, esq. Les nobles bêtes sont seules, et boivent à même un abreuvoir de pierre. La vérité matérielle, l’illusion d’optique n’ont jamais été plus loin : les mouches doivent s’y tromper, et plus d’un jockey envier l’étrille dont Landseer semble se servir en guise de pinceau. Si l’art ne cherchait qu’un résultat, de pure imitation, je ne pense pas qu’il y eût du progrès a espérer après des tours de force comme celui-ci, et celui-ci n’est qu’une centième contre-épreuve des succès déjà obtenus par le même artiste.

Les Chenaux de William Wigram n’ont de pendant, à l’exposition, qu’une petite toile «le T. S. Gooper, presque digne de Ilrascassat. Elle représente «les Bestiaux dans tin pâturage. L’air est paisible, les feuillages immobiles; un vaste pré cà et là coupe «le claies; à gauche les ajoncs bleuâtres d'un étang, à droite un petit tertre couronné de bruyères jaunissantes, et sur cette scène toute rustique quelques magnifiques génisses, dont l’une, accroupie, écoule et regarde, tandis que l'autre cache dans l’herbe épaisse son mufle humide : tels sont les simples éléments de ce paysage fortement étudié, devant lequel deux ou trois connaisseurs s’arrêtent seuls. Le beau monde, cependant, étourdi par le bruit que. certains journaux ont fait autour d’une espèce d églogue ridiculement traduite par le vieux Ward, va s’extasier devant deux énormes bisons, — qualifiés taureaux, — qui se disputent à grands coups «le cornes la possession d'une vache en émoi. Les lois de la perspective sont outrageusement violées dans l'image «le cette lutte lascive. La disproportion normale «les membres antérieurs et de l'arrière-train, chez les animaux de l'espcce bovine, est plus outrée qu’on ne saurait le tolérer, même dans un bas-relief; l'objet du combat , relégué dans le fond du tableau, y fait la plus singulière figure dont on ait jamais affublé une amoureuse de son espèce. Mais Ward a beaucoup d’années, peud’envieux, par conséquent, et beaucoup de prôneurs intéressés. Aussi s’est-on donné le mot

pour lui organiser un triomphe d’enthousiasme. Dans le fait, et sauf erreur de mon jugement, le petit tableau de M. Cooper vaut cent fois celui du respectable académicien.

Je vous vois d’ici fort en peine de la préséance que j’accorde aux paysages et aux tableaux de genre. Elle contrarie sans doute vos idées françaises, et vous vous étonnez que je ne vous aie encore parlé ni de tableaux religieux ni de tableaux d'bistoire. Des premiers la nomenclature sera bientôt faite, grâce aux instincts iconoclastes du protestantisme, et j aurai tout dit quand je vous aurai signalé deux toiles représentant des sujets bibliques. L'une, de .M. Easllake, — et la seule qu’il ait exposée, — nous montre Agar et hhmaèl dans le désert. La mère âge- j notii liée soutient son fils défaillant, et tous deux interrogent du regard la solitude embrasée. La couleur de ce tableau le met bien au-dessus des étranges bariolages dont il est entouré. Elle atteste (1 intelligentes idées, et rappelle, — de loin il est vrai, — les éminentes qualités du Hassan. 1 1 est fâcheux que le dessin soit évidemment incorrect, et que la jambe droite d'Ishmaël, ramenée maladroitement vers les

premiers plans, soit de beaucoup trop petite pour le corps auquel elle appartient. Celle inexactitude, souvent choquante dans le dessin, est un des reproches généraux que l’on peut adresser à l'école anglaise.

Le second sujet, biblique, traité cette année avec quelque distinction, est la touchante résolution de Luth, refusant de quitter sa belle-mère Noémi. L'auteur, M. Eddis, en ne peignant la ligure qu’à micorps, a esquivé une partie des difficultés, maison doit le louer pour le beau choix de ses ligures, le goût et la simplicité des ajustements, et les qualités essentielles de sa couleur.

Le genre historique n’a pas produit une seule composition vraiment digne d’une mention honorable.

Il faut cependant vous nommer les heureux compétiteurs qui, grâce a la médiocrité de leurs concurrents, ont vu applaudir leurs efforts incomplets.

C est d abord M. Duncan, dont le pinceau écossais a voulu reproduire un des épisodes de la fuite de Charles Edouard. Lejeune prince, épuisé de fatigue, vient de s endormir dans une caverne des llighlands, auprès d un feu de tourbe. Flora Mac Donald \eille auprès de lui. Les Habits bouges rôdent sans doute aux alentours, car un énorme chien, que retiennent a grand peine deux ou trois robustes montagnards, veut s’élancer vers l'issue de la grotte.

S il aboie, tout est perdu, et l’anxiété des personnages éveillés du tableau, contrastant avec le sommeil profond, léthargique et fatal, qui pèse sur les paupières du Prétendant, produit un effet assez heureux. L est d ailleurs le seul mérite île celte colossale vignette.

Il il y a pas d exhibition à Londres où ne s’étale | quelque bataille de Waterloo, et l'orgueil français peut trouver amplement son compte à voir com- !

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bien cette glorieuse défaite flatte encore aujourd'hui la raucuneuse vanité de nos voisins. Hier, comme je passais dans Ilyde-Park Corner, sous les fenêtres d’Apsley-IIouse, deux ou trois cents badauds arrêtés devant cet hôtel écoutaient avec ravissement la musique militaire au bruit de laquelle, «la us des salles somptueusement éclairées, le Duc et ses amis fêtaient le précieux anniversaire du 18 juin INI5. La veille, j’avais trouvé au salon, entre une petite Baigneuse d’Etlv, toute rose, toute marbrée, toute diaphane, et je ne sais quelle farce de Franklin, empruntée au Bombastes furivso , une millième édition de la fameuse bataille. Elle est de sir William Allan, et n’eu vaut pas mieux pour cela. Si j’en crois le livret, F exactitude topographique recommande aux amateurs de stratégie cette composition terne et confuse.

Représenter Knox, le démolisseur de cathédrales, au moment oh il veut arrêter la destruction d'une église catholique (à Perlh, 1559 , est au moins une idée bizarre. Je ne saurais en féliciter M. Knight, non plus (pie de l'immobilité dont tous ses frénétiques puritains semblent frappés. Elle est si remarquable, et le rôle hisloriquedeKnox est si connu, (jue j'aurais interprété le tableau dans un sens diamétralement opposé , si je n’avais été prévenu à temps.

Salomon lé a g le exhortant le peuple arrête l'œil par la singularité de sa mise, et aussi par certains effets dramatiques assez heureusement combinés. Salomon Eagle était un fanatique insensé, qui, durant la peste de 1665, parcourut les rues de Londres, presque entièrement nu, couvert de cendres, et un brasier enflammé sur la tète, exhortant le peuple à la pénitence. Cet épisode, assez frappant en luimême , et récemment remis en lumière par un roman historique de M. Ilarrisou Ainsworth , a été rendu par M. Poole (P.-F. ) avec une certaine vigueur épisodique. Les pestiférés, blêmes et sanglants, se pressent autour du prédicateur vagabond. Une jeune fille mourante s'est, élancée de son lit pour venir à lui. Toute pudeur est oubliée, tout devoir méconnu ; les draps dont elle s'est couverte à la hâte tombent eu vain de ses épaules frissonnantes; en vain sa mère, qui la suit, veut la retenir et la ramener dans sa maison. La malheureuse enfant crie et se débat. Les cadavres encombrent la rue. Un cercueil la traverse, précédé de torches. Le mélodrame est complet.

Et puisque nous en sommes au mélodrame, il faut bien que je vous lasse rire avec moi de cette toile vaporeuse où un gros homme et un chien semblent échanger de lamentables discours, à propos d’un mort étendu entre eux. Le chien regarde son interlocuteur d'un œil très-mécontent, et s'il faut en juger par sa gueule horriblement ouverte, il l’accable des apostrophes les plus terribles. Legros homme, en revanche, a l’air très-confus et se justifie en bal-

Initiant. Dans le fond, on aperçoit les fantômes transparents de deux maréchaux de France, qui semblent justement émerveillés de ce dialogue.

Le gros homme, c’est Napoléon ; le mort est un grenadier de la garde : le chien, ami fidèle du défunt, remontre au conquérant les inconvénients de son ambition démesurée. Quant aux maréchaux, je ne saurais vous les nommer, tant ils sont brumeux et fantastiques. L’auteur de cette belle œuvre s’appelle Hervey.

Une autre facétie non moins charmante, c'est l'Italie, <le M. W. D. Kennedy. Celle-ci a quinze ou vingt pieds de haut sur une largeur proportionnée. Trois compartiments divisent la toile. Dans celui du milieu . une tarentelle exécutée par deux géants, mâle et femelle, dont la couleur ligue sèche semble démentir l’embonpoint démesuré. La terre leur manque, envahie par deux ou trois spectateurs colosses, qui ne savent où se caser et que le cadre met à la gène. A gauche, un énorme villageois se prélassant, un verre à la main, dans la niche qu'on lui a réservée. A droite, dans une niche semblable, une conladine non moins énorme, qui danserait volontiers si elle n’éprouvait la crainte, assurément justifiée, de tout faire choir aux premiers pas. Ces deux personnages se regardent amoureusement sans tenir compte du bal champêtre placé entre eux. Le pampre foisonne autour de ces heureux nonchalants. Et le tout est la réalisation d’une strophe de Byron, sur l’humeur joyeuse, le beau soleil, les belles vignes de l'Italie :

. 1 mustsay

Thaï Italy ’s a pleasani place to me Who love to see the sunshinc evcry day,

And vines, not nailcd to xvalls, from iree to tree Festooncd much like lhe back scene of a play, etc.

Traduction pour traduction, je préfère, eL de beaucoup, une jolie fantaisie dont l’auteur, M. G. Lance, a pris l’idée dans le Ta.sk de Gow per : c’est le portrait d’une Coquette de village. Conformément aux indications du poêle, le peintre amoncelle sur la tète gracieuse d’une fraîche, paysanne tout un édifice de gaze, de rubans et de faux cheveux. Autour de ses bras halés, la mousseline brodée, empesée, surabonde. Elle chancelle, perchée sur les talons français de ses mules. Et l’on serait tenté de la prendre pour une grande dame, n’était le panier d’œufs qu’elle porte dédaigneusement du bout des doigts.

Les spectateurs ne manquent jamais devant cette, composition un peu miguarde.qui rappelle Lancrel, Boucher, Greuze, et tous nos jolis peintres d'il y a cent ans.

Ne nous oublions pas plus longtemps dans l'Oclaqon llooin , où elle attire tant de jolies misses, et. sachons comment sont signés ces deux tableaux que, d'un peu loin , on est tenté d’attribuer à Decamps : tes Arabes cherchant un trésor , et la Prière dans le désert. M. W. Muller, dont le nom est plutôt allemand

qu’anglais, nous paraît dans une heureuse voie d'otudes et d’imitation. S'il n’a pas encore la couleur tout espagnole et le sentiment exquis de son modèle. on voit qu’il poursuit le même but et demande l’effet au même ordre d’observations. Il serait a souhaiter pour l’école anglaise que cette tendance fit des progrès. Le qui l’entrave, ce qui la lue, c’est la manie du propre, du fini, de la fade élégance. Ce qui peut la guérir, c'est l’abandon hardi, la IVanehiseun peu crue, la spirituelle énergie que Decamps et ses disciples ont fait prévaloir chez nous.

J’en ai vraiment fini avec les tableaux historiques et les tableaux de genre. Tout au plus.M. S. Drummond pourrait-il me reprocher un oubli. Sa b'Ior’nnel chez la sorcière n'est pas dépourvue de tout mérite, comme couleur; mais ce mérite est plus que compense par les disproportions extravagantes du dessin. M. Drummond sacrifie tout à l'expression des physionomies, et, pour arriver a l’effet qu'il cherche, aucun moyen ne lui répugne, pas même celui d'ajuster des jambes d'enfant a un corps de jeune homme et a une tète de géant. Aussi arrive-t-il à rappeler ces charges de nos petits grands hommes que moule Dant.au et que Benjamin lithographie.

Vous aurez peine à me croire quand je vous dirai que les portraits tiennent ici deux Ibis autant de place que chez nous. C’est pourtant la stricte vérité. Le portrait est une peste d’autant plus contagieuse qu'un pays est plus opulent, et c’est la un grand argument, selon moi, contre l'enrichissement indéfini des nations. Le portrait est a la peinture ce que le coquelicot et l’ivraie sont aux blondes moissons. Il envahit l’espace, il appauvrit la terre, il ôte l’air, le jour, la rosée, aux véritables productions de l’art. Tel peintre végété et engraisse dans ce domaine a la lois pauvre et fécond , qui aurait grandi dans les rudes travaux où l'intelligence crée elle-même ses ressources. Maison voulez-vous que le mène l'elernelle imitation d’un même type, a peine modifié par les conditions d'âge ou de sexe, lorsque surtout il est condamné, par la nature même de son travail, à la plus déplorable complaisance pour tous les caprices de la vanité, de la sottise et de la richesse.

Quand il n’est pas tout a fait absurde, comme celui du Professeur )\ ilsou, par FL S. Lânder, le portrait anglais est, en général, froid et sans génie. Voyez plutôt, aux deux bouts de \' Pust llaont , et assez niaisement placées en regard l’une de l’autre, ('es deux effigies de la reine Victoria. L’une est de M. F. Grant, qui l’a exécutée pour le. Club Militaire Liniled service club); l’autre est de sir. M. A. Sliee, president de l'Académie royale. Sauf quelques incorrections dans le dessin , qu avez-vous à blâmer dans ces deux toiles? Les étoiles sont traitées avec soin et vérité. La ressemblance existe a un honnête degré. Les deux artistes ont egalement bien esquivé les difficultés que leur présentaient rerlainscontours du galbe royal, la notable dépression de l’occiput,

la pesanteur des joues, l’embarras du cou, résultant de son épaisseur apoplectique. — Pardonne, ô John Bull! ces détails d'anatomie. — Mais de tout cela, que ressort -il? Y a-t-il une pensée sous ce front? une vie morale dans ce regard, une physionomie quelconque dans cet ensemble de linéaments? Si tout cela manque, où voulez-vous que je prenne le courage d’admirer relie image exacte d’une petite femme richement vêtue?

Je lui préférerais sans contredit ce gentleman indou ( Dwarkananlh Tagore ) que nous montre .M. K. -11. Sny dans tout l’éclat de sa toilette orientait*. A tout prendre, il y a ici intérêt de curiosité. Il y aurait même à remarquer une tête expressive et que lu peintre n’a point mal rendue, profilant avec adresse des draperies blanches qui l'entourent pour éclairer ce qu'elle avait de trop mat. Dwarkananlh Tagore n’a pas toujours été si heureux. Le comte d’Orsay, fatigué sans doute de la vie élégante, a demandé des distractions à la peinture et s’est, emparé a son tour du pauvre Indien : Dieu sait ce qu’il en a fait. Il est. vrai d’ajouter que Sa Seigneurie ne respecte rien. Dans le salon des sculptures , où nous jetterons plus tard un coup d’œil , vous serez tenu de remarquer une informe statuette équestre, dont un papetier du faubourg Saint-Antoine n'oserait décorer sa montre. C’est encore un chef-d’œuvre de M. d’Orsay, qui s’en est pris, celte fois, a Napoléon. Est-il besoin de rien ajouter à ce rapprochement, si ce n’est peut-être pour apprendre au noble comte qu’on ne trouve pas, à jour donne, dans l'organisation d’un fashionable, l’étoffe d’un Michel-Ange et d'un Raphaël.

Le portrait de sir Georges Murray , par J. -IL Knight , celui de la vicomtesse Glcnlworlh , par T. Phillips, celui de lord 11 liamcliffe, lord président du conseil, par l’académicien Grant, n’ont rien à s’envier. Tous les trois obtiennent les classiques honneurs du salon; cl, placés sur la même ligne, retiennent les vieux amateurs. A mes yeux et pour mon goût, ils ont le tort de ne révéler qu’une grande habileté mécanique, une théorie sûre, mais invariablement bornée à quelques procédés favoris, l’habitude plutôt que le sentiment de la couleur. Ils sont, — et c’est tout dire, — ennuyeux.

Mrs Garpenler a du moins une manière. Sa Cléopâtre , qui doit être un portrait, n’en déplaise an catalogue, est une belle tète expressive et noblement ajustée. Misiress Brown, si elle est ressemblante, doit remercier le peintre de lui avoir conservé ht douceur attrayante d'une physionomie candide et bonne. Et quant au portrait de Miss Helen Savage, c’est un de ceux que l'on pourrait choisir pour prouver que le sentiment du dessin n’est pas tout à fait incompatible avec une nature anglaise.

Que ne puis-je accorder autant d'éloges à Mrs Robertson ? Mais, bêlas! rien n’est moins louable, (pie ses trois miniatures à l’huile: Miss Herbert , la ba¬

ronue Lionel de liollischild et les Enfants de lord (Mnlon. Il n'y aurait même pas à s’en occuper, si l’espèce de mode obtenue par ces déplorables pignocliages ne les signalait d’avance à la critique. Pour en donner une juste idée, où prendre des comparaisons, où trouver des mots assez proprets, assez mignards, assez lisses, assez fades, assez insignifiants? Et, pourtant il y a là de quoi séduire un salon de Paris, tout comme un salon de Londres. Il y a de la dentelle rendue avec des détails qui défieraient la gravure au pointillé; il y a de petites joues poupines, de petites bouches carminées, devant lesquelles un peintre chinois mourrait de désespoir et de jalousie. En un mot, chacune de ces petites dames a l’air de s’être peinte elle-même, avec tous les menus soins d’une toilette interminable. Le dévouement du peintre allant aussi loin que l’égoïsme du modèle, telle est la vraie cause du succès qu'obtient M >' Robertson.

Et maintenant, nous voici on face des miniatures. Elles pullulent, elles montent les unes sur les autres, elles arrivent par longues bandes, par familles, par énormes cadres On dirait une mosaïque, formant un lambris de sept à huit pieds, autour d’un vaste salon. L’œil est fatigué d’avance, et la tète tourne à la seule pensée d’examiner en détail ces milliers de têtes microscopiques. Qu’en dire d’ailleurs? Vous connaissez les célébrités du genre. Ge sont toujours MM. Ross, Roolh, Rochard et Newton. Quant aux modèles, ils sont en général inconnus; si ce n’est peut-être quelque actrice en renom comme miss Rainforth, que M. Walker a peinte dans le rôle de Mndelinc , et miss Adélaïde Kemble, dont un artiste enthousiaste entreprend de nous donner le portrait dans tous les costumes qu'elle a successivement portés sur la scène. Vous la trouvez ici sous la (unique noire de Norma , plus loin sous le manteau royal de Sémiramis, etc., etc. Rien mieux, il y a quelquefois deux portraits pour un seul rôle. Quel talent, bon Dieu ! justifierait une telle idolâtrie, et quel talent ne faudrait-il pas pour la faire accepter!

Il est à craindre que ni miss Kemble, ni sou peintre ordinaire, M. Ravier, ne soient au niveau d’une pareille tâche.

A Londres, comme à Paris, les sculptures sont au rez-de-chaussée. Mais la galerie du Louvre est éclairée dans toute sa longueur, et le salon carré de la Galerie Nationale ne reçoit le jour que par une seule ouverture. Ajoutons qu’il est encombré. Aucun magasin ne peut donner l'idée d'une telle confusion, et c’est tout au plus si les spectateurs peuvent se glisser un à un dans le dédale étroit, qu’on a ménagé au milieu des bustes, des statuettes, des bas-reliefs entassés de tous côtés. En revanche , celte stérile prodigalité ne vous fournira pas une seule occasion d’admirer. Certainement ces deux vieillards assis, — deux révérends docteurs de l'église anglicane. MM. Butler et Wood, — ne manquent ni de dignité ni

LES BEA l X-AKTS.

d’aisance ; niais pour peu que vous soyez familier avec les productions du ciseau de Chantrey, vous retrouvez ici sa manière, moins ce qu’il savait mettre d’originalité dans les poses de ses modèles. Voici, du même artiste, une Psyché très- maigre, et une Hélène se dévoilant à Paris, qui, soit dans le choix des altitudes, soit dans la beauté des types, soit dans le travail même du marbre, n’offrent rien de saillant , de neuf et qui s’impose à la mémoire. Cela ne va point au delà du médiocre correct et froid.

Eue Ophélia et une Bacchanale , par J. -G. Lough, avec moins de qualités négatives, c'est-à-dire avec plus de défauts saillants, s’adressent à de plus vives sympathies. Le malheur est que, disposés comme ils le sont, c’est-à-dire confondus sans égard pour leurs proportions relatives, les groupes manquent totalement leur effet. Par exemple, les personnages de la Bacchanale, côte a côte de je ne sais quel colosse de plâtre, ressemblent à des pygmées. .l’aime beaucoup moins , de Lough , un bas-relief lioméi'u/ne, où il a voulu rappeler les marbres récemment enlevés à Xantlie. Il a aussi exposé trois bustes dont un surtout, celui du duc (le .A orthumberland, exécuté en marbre, mérite d éli e remarque.

Westmacott a fait preuve d'un rare courage eu s'essayant a poétiser une des plus ingrates ligures du parlement, celle du chef des whigs, de lord John linssel. Ce grand homme politique est petit et laid; ceci ne serait rien, mais sa laideur est mesquine et pauvre, sans traits caractéristiques pour la relever, sans éclairs intellectuels qui puissent, même par instant, l’animer et la rendre supportable. Quant à sir Howard Douglas et à )l. Greenough, je dois me borner, ne connaissant pas les originaux, à louer les soins donnés à l’exécution matérielle de leurs deux bustes, qui se recommandent par une minutieuse élégance.

('.hurles Dickens , par M, Parle, est au contraire beaucoup plus précieux comme renseignement que comme œuvre d'art. Les cheveux surtout sont traités avec une incroyable maladresse; mais l'ensemble est frappant, et le sculpteur, en rajeunissant cette tète déjà fatiguée, en lui conservant sa physionomie ouverte, franche, cordiale, a fait, pour me servir

d'une expression anglaise, bonnejusliceasoii modelé.

Le buste de Tlial ber g (Baily et une Apothéose assez bizarre de Mme Malibrau , témoignent surtout du goût que les Anglais s’efforcent d'avoir pour la belle musique. L’Apothéose est d<* M. W. |Si qui jouit ici d’une certaine réputation. Il la perdrait aisément chez nous avec des plaisanteries comme celle-ci.

Un buste du lieutenant général d'Orsay , par le comte d’Orsay, — un buste du comte d'Orsay par M, AV. Belines, — un autre de miss If dm Faucil la jeune tragédienne, par M. Kolev, voilà ce qu’il est encore permis de noter a divers titres, en se démenant pour sortir au milieu des groupes mvthologiq lies, des portraits posthumes, des nudités grecques et des nullités contemporaines qui se pressent pêlemêle dans cet étroit espace. Personne n’v demeure longtemps, et, comme pour se consoler de leur pauvreté présente, les assistants exaltent a l'envi le talent d’un jeune sculpteur qui n’a point expose celte année, mais sur lequel on a déjà fondé de magnifiques espérances. M. Mac Dow cil serait, au dire des amateurs les plus en renom, le seul artiste sur lequel on puisse compter pour recueillir un jour l'opulent héritage deGhautrey.

Nous ii essayerons pas de résumer I impression quedoit laisser l'Exhibition sur laquelle nous venons de jeter un coup d’œil. Il est aise de voir qu elle n’a rien de très-saillant. Maigre l'incontestable habileté de quelques-uns des peintres que nous avons nommés, ou ne peut se dissimuler qu’aucun d’eux ne donne a ses œuvres un cachet vraiment original, et ne leur assure une gloire durable. Gomme chez nous, du reste, il y a progrès dans le médiocre, abaissement des sommités au niveau commun. Quelques personnes en accusent la prospérité materielle des artistes; d’autres s'en prennent aux progrès de. l'aquarelle, genre faux, imposé par la mode, et qui détourné a lui plus d'un jeune talent digne d'un meilleur emploi Nous examinerons ce dernier symptôme dans les deux salons ouverts encore celle année a l'ancienne et nouvelle société des Pointers in tenter colonrs. O. A.

LL S 15 K A t X-AUTS

i:lx (‘léganles voilures venaient de s’arrêter devant le péristyle de St- Philippe du Houle. Des valets en livrée ouvraient les portières, line jeune fille descendit, s’appuya sur le liras d'un vieillard , jeta

un regard derrière elle et monta les degrés, lin jeune homme sauta légèrement de la seconde voiture, soutint respectueusement une femme <pii descendait. après lui, et ils suivirent le premier groupe. Quelques personnes entraient en même temps dans l'église: c’était un mariage.

La cérémonie avait lieu à l'autel de la Vierge , toujours parée de sa blanche couronne. Une famille se pressait autour des fonts baptismaux. La nef était tendue de noir; on attendait un convoi. Tout se

succède si rnpiilemenl dans celte grande ville de Paris, que la vie el la mort s’y trouvent presque toujours eu présence: elles se croisent dans nos églises comme la foule dans nos passages. C’est a peine si Pâme peut se réconcilier un moment au milieu de l'agitation, du mouvement qui se fait aulour de vous. Les émotions se détruisent l une par l’autre, et l’on est si étourdi du bruit confus des heures, qu'on entend moins peut-être le pas solennel et régulier du temps.

Il y avait trop de confiance dans le cœur de ces deux jeunes gens pour que de sinistres présages pussent y trouver place. 11 faut avoir connu le malheur pour le craindre ; les pressentiments sont presque toujours des souvenirs. El puis on prend si facilement à Paris l’habitude de se désintéresser de tout ce qui vous entoure, de s’isoler au milieu même de cette multitude qui vous presse, qui vous coudoie, on y devient si étranger, si indifférent à ce qui n’est pas nous-mêmes !

Quand, après la bénédiction nuptiale, les époux sortirent de l'église, une calèche de voyage, attelée de quatre chevaux de poste, attendait devant le portail. Ils y montèrent tous deux, échangèrent un adieu, puis un sourire avec leurs parents, et le jeune homme s’écria : üoute de Genève!

Au hou I de quelques heures ils avaient traversé Paris, ses rues tumultueuses, ses faubourgs encombrés, ses environs ou la nature elle-même esi quelque temps à reprendre son calme, et déjà les majestueuses collines de Fontainebleau se déroulaient devant eux.

Il y a dans la vie des instants de plénitude, de sublime égoïsme, où le monde ne paraît exister que pour nous. Alphonse le parcourait du regard comme son roi, et semblait prêt à le bénir comme son pontife. Quand le bonheur a conçu ses premières alarmes, il cherche à se recueillir, à s'abriter; mais quand il vient de naître, quand il s’épanouit, il a besoin d’air, d’espace, de lumière, pour se répandre, pour rayonner, pour se vivifier dans ces communications intimes, dans ces harmonies mystérieuses de la nature et du cœur, admirable secret de la Providence, premier reflet, délicieux pressentiment de cet amour divin qui embrasse l’univers dans son éternelle émotion.

— Ma bien-aimée, disait Alphonse, te souviens-lu d’avoir vu, dans les radieuses poésies de Milton, ces groupes d’anges, les bras enlacés sur leurs épaules, leurs blanches ailes déployées au souille de l’air infini, guidés par un regard de Dieu, qui traversent avec lui l’espace où se perdent dans l’océan du jour toutes les clartés des mondes? Il me semble que nous planons comme eux dans l’immensité, et que je la remplis de mon amour.

— Oui, comme cela, répondait Valérie. El elle appuyait une main sur l’épaule de sou époux eu penchant sa tète vers la sienne. Que nous avons

bien fait de partir! Quel bonheur de voyager! Il v ■ des gens qui naissent et meurent dans Paris sans être sortis de son enceinte. N 'est -ce pas une impiété? Quand ce n’est point un plaisir, ce devrait encore être un devoir d’aller contempler la nature. Tu ,H. sais pas quelle est ma merveille à moi, ce qui nie frappe, ce qui m’émeut le plus dans la création; ce n’est ni la verdure, ni les Heurs, ni la variété perpétuelle des horizons; c’est la lumière! Que c’est beau que c’est, intimé? Mon âme en a besoin comme mes yeux; mon imagination se ranime ou s’éteint avec elle. Si In veux, nous irons en Orient. On dit que le jour y est plus vif, plus éclatant, la nature plus resplendissante. Je t’y aimerai peut-être davantage.

— Oui , mais j’y serais peut-être jaloux de ces rayons qui l’attirent si puissamment.

— Oh 1 jamais jaloux; je t’aime eu tout, et j’aime tout en toi.

Nos deux poétiques epoux firent leur premier séjour à Fontainebleau, et ils ne voulurent pas continuer leur voyage sans avoir visite ces lieux si riches des splendeurs des arts et de celles de la nature, où il y a tant de souvenirs pour l’esprit, des spectacles si imposants pour l’imagination. Ils s’enfoncèrent sons les plus majestueux ombrages de la forêt, et Alphonse s’écriait : — Oh ! quelle puissance que celle qui a créé tant de merveilles, et encore la jeunesse, l'intelligence, l’admiration et l’amour!

Alphonse et Valérie arrivèrent a (ienéve par une des plus belles soirées de juin. En prenant place a la table de Dhôtel où ils étaient descendus, ils trouvèrent plusieurs personnes avec lesquelles ils avaient, à Paris, des relations de monde, des amitiés de salons, el on projeta pour le lendemain une course au Mont Diane.

Je ne sais rien de plus triste que la vallée de Cliamouny. C’est une prison avec de gigantesques créneaux de glace. Vous n’avez pas d’horizon devant vous ; il est à quelques mille pieds au-dessus de vos têtes et vous mesure une faible part du ciel. Pour seule distraction, vous avez le bruit inquiétant d’une petite rivière qui semble chassée violemment parle poids de quelque immense nappe d’eau cachée dans les flancs de ces montagnes et près de s’affaisser su» vous. Ce n'est pas de la mélancolie , c’est de la tristesse, c’est île la peur qu’on éprouve. Cependant on peut encore y voyager gaiement à la condition d’ètre Parisiens. Noire caravane apportait là le plaisir d’une conversation spirituelle, les souvenirs, les noms propres, les mille récits d'aventures ou de mésaventures qui font l’animation et l’intérêt d’une causerie au coin du feu, à la clarté des bougies. On en était venu à comparer le bruit I de l’Aare avec le bruit aussi monotone, aussi continu et assez semblable en effet, de la rue de Kivoli. ha civilisation n’a pas d adeptes plus imperturbables que les Parisiens, ils ne cèdent jamais le pas à la nature quelque grandiose qu elle soit, et la ma-

LES BEAI X -Ali T S.

jeslé du roi des mon tagnes ne leur imposait ni étonnement ni silence. Les Lilipulieus ne grimpaient pas plus irrespectueusement jusqu’à la face du géant endormi.

On montait depuis longtemps. Les dernières traces de la végétation, puis le sol lui-même, avaient disparu sous les premières neiges ; on approchait de la mer de glace. Alphonse allait d'instant en instant s'assurer avec le guide de la solidité de celte surface sur laquelle il fallait encore avancer, et revenait à Valérie, quand tout à coup, sous ses yeux, à quelques pas d’elle, Alphonse et Je guide semblèrent chanceler, se saisirent l’un à l’autre pour se prêter ou se demander secours, et s'engloutirent si rapidement, qu’il n'y eut ni cri, ni regard , ni adieu. Ce fut un instant de stupeur. Cependant un jeune homme lit quelques pas, regarda et dit : « C’est une crevasse. » 11 appela, aucune voix ne répondit. Alors Valérie, d’abord immobile, incrédule, s’élança vers le lieu où le jeune homme plongeait son regard ; mais il la repoussa fortement eu arrière, et elle tomba évanouie. On ne s’occupa plus que d’elle. Les hommes la prirent, la soutinrent sur leurs épaules comme on porte un cercueil, et on eût pu la croire morte, si, par moments, de violents soubresauts nerveux n’eussent, attesté <pie celle léthargie cachait encore la vie et la souffrance. Qu’est-ce donc que la gaieté , la joie, le bonheur? Qu’est-ce que la jeunesse, l'animation et l’amour? Le malheur est comme l'avalanche; un pas à droite ou à gauche, une minute plus tôt ou plus tard, on le rencontre ou ou l'évite. I n nuage passe, jette quelques llocons de neige sur l'entrée d'un abîme, et nous y posons le pied pour mourir. Oh ! ne nous arrêtons pas a ces pensées; c’est le doute, un doute affreux qui les suit.

Ce 11e fut qu’avec des peines infinies que nos voyageurs parvinrent à descendre la. montagne. Ils regagnèrent tristement l’auberge de la vallée, y déposèrent leur fardeau dans une consternation profonde, et lui prodiguèrent des soins longtemps inutiles. Cette société, le matin encore si joyeuse, passa la nuit auprès de la jeune femme dans un religieux silence. On s’était groupé autour du feu où pétillaient des branches de sapin ; de temps à autre quelqu'un se levait et s’approchait du lit sur lequel Valérie reposait, pour écouter sa respiration. Aucun mouvement n'annonçait encore son retour à la vie , et ce repos ressemblait a la mort. Cependant, quand Je jour brilla dans toute sa clarté, ses yeux s’ouvrirent, ou vint à elle, son regard erra avec une sorte d'étonnement , sembla chercher autour de lui et prit peu à peu une vague expression de tristesse. Elle se laissa glisser de son lit, lit quelques pas; on la soutint avec empressement, ou approcha un siège de la fenêtre, elle s’y assit et vit le soleil. Alors elle sembla le saluer d’un

i signe amical, et ses yeux ne le quittèrent plus. On profita de son calme, de sa muette docilité pour lui faire reprendre la route de Genève. Pendant, h* trajet, elle ne détourna pas ses regards de l'astre qui absorbait son allenlion, et quand il fut sur le point de disparaître derrière l’horizon : « Oh! mon Dieu, dit-elle, il va s'ensevelir encore dans ces grandes montagnes! »

Puis, lorsqu'elle eut cessé de le voir, elle tomba dans un morne abattement ; la vie sembla se suspendre de nouveau pour elle.

On arriva la nuit a Genève. Des médecins furent appelés et restèrent pour observer reflet que produirait sur elle le retour de la lumière. Aux premières lueurs du crépuscule, ils la conduisirent sur u u des quais du lac; le ciel était sans nuages, l'horizon sans vapeurs; le soleil sortit des lianes mêmes du Mont-Blanc. « Le voilà, le voilà! » s'écria-t-elle avec transport, et elle tendit ses bras, puis les serra sur sa poitrine, et son visage prit un air de contemplation heureuse. « (EcsL mon époux, » dit-elle avec un doux sourire; et comme le mirage des flots lui en renvoyait par moments le reflet : « Ah! c’est un miroir, » ajouta-t-elle eu souriant encore.

« Eollc et calme, » dirent tristement les médecins a ses amis. « Il y a peu d'espoir. Toutefois ne perdez pas de temps, ne la laissez pas ici où tout lui ('st. étranger; reconduisez- la dans sa famille, au milieu de tous les souvenirs de son enfance et de sa jeunesse. Il n’y a (|ue ces impressions qui puissent agir sur son esprit. »

Quel retour ! quel triste voyage ! Valérie avait fait ouvrir sa calèche, et aussi longtemps que durait le jour, que le soleil resplendissait à scs regards, sa ] figure avait une expression céleste d’admiration et d’amour; elle semblait causer tout lias avec lui, quelquefois elle lui adressait les plus étranges paroles, et quand il était près de terminer sa course, c’étaient de nouveaux regrets, de passionnés reproches; puis, à mesure que la lumière s’effacait, dans le ciel, elle passait à un état de stupeur qu’on eùi pris pour de l’idiotisme si la régularité et la dislinctiou de sa belle ligure ne lui eussent, conservé, même en l’absence de la pensée, la noble empreinte de l'intelligence.

Gelte année, le mois de juillet fut sombre et pluvieux à Paris. Valérie était de retour depuis trois semaines, et le soleil ne s’élait pas montré un seul jour, un seul instant. Peut-être si ses rayons eussent, brillé sur le front de son père et de sa mère, s’ils eussent doré de leurs reflets les lieux témoins de ses premières joies, elle eût retrouvé des souvenirs , ressenti de douces affections, peut-être elle se fût reconnue elle-même, mais avec son malheur! La vérité resta voilée pour elle comme le ciel, elle mourut sans souffrir.

On la conduisit à Saint-Philippe du Boule. Il \ avait encore un baptême et un mariage, un mariage

J. K. S BEAUX- A U T S

;i I a u ici de l;i Vierge, nuire essai de bonheur! Mais celle fois In place de la jeune el belle Valérie étail marquée dans la nef, entre quatre cierges, sous les I «*n l lires noires, el son âme était allée rejoindre celle d Alphonse parmi les anges de Milton.

I.e lendemain, le soleil reparut dans tout éclat, et ses premiers rayons descendirent sur tombe.

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