‹ Les Beaux-ArtsChapitre 102 sur 204 · I. LE · texte numérisé non relu

I. LE

LKS B K A l X - A H T S.

Keprlsc d;ŒDIPR A COLORE.

est sans doute au mouvement de réaction classi([iie, dont le prétendu chef-d’œuvre de M. Ponsard a donné l'impulsion , que nous devons la reprise d ’ Œdipe à Colone. L’Opéra n’a pas voulu être en reste avec l’Odéon , et , pour tenir tête à Brute, à Collalin, au jeune Sextus, à toutes ces amusantes figures de l’antique tragédie romaine, il est allé naïvement exhumer de la poussière doses magasins tous les vieux oripeaux dont se compose, de temps immémorial, la garde-robe des Laïus. En face de Lucrèce il fallait bien mettre Antigone, il fallait bien à la plus vertueuse des épouses opposer la plus vertueuse des filles. Quoi qu’il en soit, nous douions (pie l’épreuve réussisse à l’Académie royale de musique comme au second Théâtre-Français; ces sortes de plaisanteries-là n’ont qu'un jour.

Il y a dans tous les arts, il y a dans la musique et dans la poésie, dans la musique surtout, des œuvres qui, à tort ou à raison, passent pour sublimes, mais auxquelles nulle critique n’ose toucher, grâce à une certaine opinion qui les consacre et à quelques énergumènes qui, de leur propre autorité, s’en sont institués les gardiens. Œdipe à Colone appartient à cette classe de chefs-d’œuvre. Puisque le mot y est , nous voulons bien le maintenir, personne plus que nous ne respecte la tradition ; voilà tantôt soixante ans qu’on dit que cette musique est un chef-d’œuvre, la chose avait pour nous force de loi, et nous eussions mieux aimé y croire éternellement que d’v aller voir une seule lois. Comme c’est mal comprendre l’intérêt de ces vieilles gloires que de les remettre aujourd’hui à la scène ! Quelle sympathie, je vous le demande, peuvent éveiller chez les générations nouvelles élevéesà l’école de Bossini et de Beethoven, ce style traînant , ce plain-chant de troisheures d’horloge, dont quelques élans de sensibilité raniment seuls de loin en loin la monotone psalmodie ? Que

voulez-vous que tics gens accoutumés à l'impulsion irrésistible du rhythmede Rossi ui, à l ' instrument al ion nerveuse et puissante de Meyerbeer, que voulez-vous que des gens qui ont entendu hier Guillaume Tell et qui entendront demain les Huguenots , pensent de cet orchestre vide eL sans. couleur qui se contente d'accompagner la note? Selon nous, les rhefs-d'œuu’c du genre iVOEdïpeù Coloncsoul autant de vieux Pharaons qu'il faut laisser dormir dans le septdcre de gloire où nos pères les ont embaumés, de royales momies auxquelles les bibliothèques doivent servir de Pyramides. Ou’ on garde pieusement au Conservatoire le dépôt de ces chefs-d'omvre , afin que les érudits les y consullentetque M. d'Ortigucs y trouve matière à discuter sur la philosophie de Part pur. rien de mieux ; mais du moins qu'on leur épargne le ridicule d'une si déplorable mise en scène. Vous ne sauriez. eneiTet, imaginer ce qu'est aujourd'hui à l'Opéra l'exécution de l’œuvre de Sacchini. .Nous ne parlerons ici ni des décors ni des costumes: la barbe et les bandelettes des choristes du Théâtre-Italien, dans la Scmirmnide. et la Sonna , pourraient seules donner une idée des accessoires mis en usage à celle occasion a l’Académie royale de musique; mais lors même que d'autres considérations n'eussent point dû empêcher celle entreprise, était-il raisonnable

d’v penser avec une exécution pareille? M. Canaple joue et chante la partie de Thésée d'une rude maniéré et lait tant, qu'à la troisième scène, sa voix qui semblait au premier abord assez convenir à ce genre de musique, s'enroue et contracte un accent des plus désagréables. Quant à M. Massol, la hautecontre par excellence, du commencement a la lin il s'en donne à cœur joie et vocifère tant qu'il peut. |,e fameux air de l.avigne surtout : Te fils des dicu.i /,. successeur d' Alcide , fournit à ses moyens ample occasion de se développer, et celle plénitude d'organe, largement assaisonnée d’un accent provençal des plus marqués et qui intervient en manière d'épices, produit un effet des plus excentriques; jamais ou n’entendit meilleure, gascomtade. Nous ne parlerons pas de Levasseur, sinon pour dire que. dans le rôle d'Œdipe comme dans tous les rôles où il s’évertue, désormais ce chanteur réclame les invalides , delà voix la plus ebrechec et la plus triste qui se puisse entendre. Reste madame Dorus. qui apporte dans ce style, où l'élément pathétique est tout, ses habitudes de gentillesse, ses gazouillements de fauvette. En vérité, plus on y pense , moins on s'explique une reprise iVOEiü/ie à ('.ulonc en de pareilles conditions, et surtout lorsque madame Slollz n \ Hait pour rien.

LIAS IJK Al ’X-AUTS

Ti2o

Lorsque, pour réveiller les Aines assoupies,

Les Penseurs vont créant de grandes utopies, Noire siècle en travail à Paris leur répond ;

Il n’est pas un esprit généreux et profond,

Qui ne trouve d'éelio dans cette ville immense Ou l'idée a versé sa féconde semence.

Ici tout est compris, ici le peuple entend La voix des Précurseurs, et comme eux il attend

I n avenir meilleur: il sent ses destinées S’accomplir dans l’obstacle et grandir enchaînée*; Patient, il n'a plus de soudaine fureur,

II s’inslruii et se forme à renverser l'erreur.

Ile ce peuple en voyant l'intelligence active,

(•eux (pii l'ont éelairé pensent que l'heure arrive. Qu’au rêve doit enliu succéder l’action; lisse trompent, Paris n’est pas la nation;

Sitôt qu’on est sorti de ce centre de vie,

On ne rencontre plus qu’une foule asservie Aux intérêts grossiers; ses plus âpres travaux Vont pas de but moral; les systèmes nouveaux Kponvantenl ces cœurs soumis à la routine Kl que n’éclaire plus l'étincelle divine.

Toi, Poêle du peuple et son lier défenseur.

De notre Liberté loi dont la muse est sœur, lîéranger, loi qui sais du ce peuple qui t’aime Deviner les instincts, les vœux, l'avenir même; Oliî laisse à ton espril mon esprit s'éclairer; Keoule, et suis mes pas qui pourraient s’égarer.

•l'allais loin de Paris l’àme remplie encore De l’espoir généreux de l'idéale aurore Que pour le peuple un jour on verra se lever : .l’allais rêvant ces temps que l'on aime à rêver.

| Kl le regard ému cherchant partout le germe Du sublime avenir que la France renferme.

Les splendeurs des cités, les monuments romains,

Huines du Passé, qui parenlnos chemins,

N "ad iraient pas mon cœur; le Passé, tombe immense.

Ne pouvait m’éclairer sur Père qui commence.

Partout j’interrogeais la génération

Dans le peuple ; et d'abord l’ouvrier do Lyon,

Créature épuisée, être chétif et blême.

Se présentait à moi (.munie un sombre problème :

Dans la ruelle étroite et haute, où jamais l’air Ne pénètre l élé, ni le soleil l'hiver,

L’ouvrier, liait, travaille cl meurt dans l'indigence.

Sans que le pâle éclair de son intelligence Lui montre qu’il a droit à des destins meilleurs.

Ce n’est que par le corps qu'il ressent les douleurs;

A force de souffrir, son âme abâtardie,

Se fondant à la chair, y demeure engourdie.

Pourvu qu'il ait chez lui du pain pour aliment, lin lit pour reposer, un humble vêlement,

On no désire rien dans sa pauvre famille.

Ni savoir pour le fils, ni beauté pour la tille.

Ce qui charme le cœur, l'élève, l'ennoblit,

K si un livre étranger où jamais il ne lit.

Ne pas mourir de faim, avoir le nécessaire,

Oomballre pied à pied la hideuse misère,

F.n triompher parfois, oh! c’est tant de bonheur, Qu'aspirer au delà semble impie à son cœur! i Aussi, quand tout à coup dans la ville brumeuse | Se lève un jour d'hiver l'émeute furieuse,

Pour cri de ralliement on n’entend que ces mois;

« Du travail et du pain ! » .Mais les instincts plus hatils. La dignité de l'homme cl son indépendance.

Aliment nécessaire à tout être qui pense.

L'ouvrier révolté n'y fait jamais appel.

LES B K A IX A BTS.

0 pauvre paria déshérité du ciel,

Qui donc, le relevant de la terre où lu brou les.

Des peuples affranchis l’enseignera les roules?

El mon cœur se serrait ; et du liant de ce mont Qui se baigne à la Saône, une chapelle au front,

Je voyais à mes pieds la ville humide et noire De scs calamités me dérouler l’histoire.

Implacables iléaux, dans ces sombres réduits Les fleuves débordés hier se sont introduits ;

Aujourd'hui la misère csl là toujours pressante.

Elle excite au labeur la ville gémissante,

Torture l’ouvrier, cl le condamne enlin A mourir lentement de travail ou de faim.

Quand la nécessité plie et brise ces âmes.

Comment leur demander de généreuses flammes?

Esclave du besoin quand la ch. ir dépérit,

Quel espoir aurait -ou d’émanciper l’esprit?

Cherchons ailleurs; Lyon n'est pas toute la France, Parlons, éloignons-nous de ce lieu de souffrance Où l’œil du voyageur ne saurait s'arrêter Sans qu'un peuple expirant vienne l’épouvanter.

La rapide vapeur sur le Rhône m’entraîne Au champ Je la Provence où la nature est reine,

Où le ciel bienfaisant semble sous ses rayons De la pauvreté même embellir les haillons;

Là, la terre pour tous se sème et se moissonne ;

La vie est pour le peuple insouciante et bonne,

La chaleur, la lumière, ont pour lui des douceurs;

Il recueille le fruit de faciles labeurs,

Et sans trop de fatigue enfin il peut connaître Au déclin de ses ans le charme du bien-être ;

Mais cet heureux climat où l’olivier fleurit Développe le corps sans élever l’esprit;

Le vœu du travailleur qui cultive la terre Ne va pas au delà d’être propriétaire;

Avoir pour sa famille et lui sa part du sol,

De son ambition c’est là le plus haut vol.

Du désir d'acquérir incessamment nourrie.

Son âme ne sent point l’amour de la patrie;

Les intérêts de tons cèdent devant le. sien,

(1 n’a pas les vertus qui font le citoyen!

Fils de la grande armée, à peine s'il tressaille Quand nous sommes vainqueurs sur un champ de bataille. Mais de la dignité de l’homme et de ses droits Rien ne pénètre encor dansées cerveaux étroits!

Le gain, la seule ardeur qui toujours les anime.

Dérobe à leur regard tout horizon sublime;

D’un vulgaire égoïsme ils ont les passions, lis n’ont pas ce qui fait les grandes nations.

Aussi, quoique doués d'une bonté native,

L’élan manque à leur vie aride et positive;

L’ardente charité, ce lien généreux,

Unissant l'homme à l’homme, est ignoré par eux.

Ils donnent; mais jamais une tendre parole.

Un mol profond du cœur qui louche et qui console,

N accompagne ictus dons; ils donnent par devoir,

Et c'est ainsi qu’ils ont la foi, sans concevoir Ni la grandeur de Dieu, ni sa bonté suprême.

Au prêtre ils sont croyants beaucoup plus qu’à Dieu même;

, Du culte extérieur ils observent la loi.

Mais l'idéal divin est absent de leur foi.

Dans ees cœurs enchaînés à l’inerte matièie Qui doue fera jamais descendre la lumière !

Par le calme des champs ce peuple est endormi;

Les hommes isolés ne sentent qu’à demi,

Il leur faut la cité. Sur celle même rive,

Marseille, caches-tu dans ton enceinte active Un peuple qui, semblable aux vagues de la mer, Heureux sous ion beau ciel, s'agite libre et fier? Comprend-il l’avenir qui sera sa conquête?

Sent-il, intelligent, fermenter dans sa tête Tous ces nobles instincts, tous ces généreux cris Que répandent au loin ses frères de Paris?

Non, ce peuple qui plaît par sa rude franchise.

Liberté ! le repousse et ne l’a pas comprise ;

Son intérêt grossier, par ton règne blessé,

Lui fait aveuglement regretter b' passé ; il voudrait à l'exil redemander des maîtres.

Rois parle droit divin, et rois par leurs ancêtres .

El quand le monde entier pressent la Liberté,

Pour culte il garde encor la Légitimité !

Peut-être nous faut-il des passions rivales Pour raviver en nous les croyances morales ; Peut-être par la paix les esprits amollis Se retrempent au choc des plus ardents conflits? Nisme, dans ton enceinte, où le sang fume encore , Un de ees deux partis que la haine dévore.

Peut-être cache-t-il l'esprildc vérité Pour lequel en tous tempseombal l'humanité?

Non ! c’est l'étroit esprit de Rome on de Cenèvr Qui les a désunis et les arme du glaive ;

F. n ire eux et l’Evangile il n'est plus de liens :

Papistes, protestants, ils ne sont pas chrétiens. L’aveuglement les pousse à la guerre civile, l!s s'égorgent encor dans les murs d’une ville:

Le monde marche en vain cl leur dit de s'unir,

Pour eux leur vieille haine est toujours l'avenir !

O maître, qu’espérer! Ici c'est la misère Qui tient encor le peuple écrasé sous sa serre.

Là, dans son ignorance, à sa chaîne obstiné.

Il combat les destins pour lesquels il est né!

(les hommes animés de passions contraires, Comment les réunir, comment les rendres frères Et de tant de débris tic superstition,

Comment constituer la grande nation?

Tandis que je parlais, je voyais dans ta tête Du choc de tes pensers s’agiter la tempête;

Et lorsque quelques mots lumineux l'échappaient Comme venus d'en liant, poète, ils me frappaient.

Tu m’as dit: « Tous ces maux ont de vieilles racines « D'un monde qui n’est plus nous portons les ruines, « Notre âge, où la raison jette un souffle divin,

LES BE M X-A UT S

" Des siècles corrompus conserve le levain.

' Ce peuple, dont l'aspect attriste et décourage,

- Des fers garda l'empreinte en sortant d'esclavage;

« Par ses maîtres longtemps à servir façonné,

" labre il redoute encor ceux qui l'ont enchaîné;

Oubliant que. lui seul est la force vivante,

" L'ombre des pouvoirs morts l’abuse et l'épouvante;

'■< A ces dé-bris croulants il tremble de loucher, bt sans lisière encore il n’osc pas marcher.

« La faute en est à ceux qui font ses destinées.

« Nous voyons, remontant le courant des années,

« Au passé tout pouvoir essayer de s’unir,

« Méconnaître son siècle et craindre l’avenir.

>< Et comme cependant nulle force n’encbaîne K L’essor libre et hardi de la pensée humaine,

« Pour rendre à tout progrès le peuple indifférent,

« On corrompt les instincts, on le laisse ignorant;

■ Lui dérobant les biens qui changeraient son être,

« Dans le lucre on l'enseigne à chercher le bien-être;

" Toute route est. fermée au pauvre intelligent; gent.

• Pour conduire aux grandeurs, il n'est qu'un dieu : l'a r-

» Il faudrait désormais des plus hautes carrières Aplanir le chemin, répandre les lumières;

Avant qu'il soit commis, mettre un obstacle au mal ; « A tout être égaré rendre le sens moral ;

< Lorsque parmi le peuple un grand cœur se révèle,

« Lui faire aimer la France et l'élever pour elle,

« Et, dans tous ces esprits que l’égoïsme abat.

< Tuer l’amour de soi par l'amour do l’Etat ;

« Il faudrait . »

Mais ma voix traduit mal la pensée, D'un langage vivant c'est l'image effacée.

Toi qu’adore le peuple, et qu'il sait écouler,

Dans nos jours douloureux pourquoi ne plus chanter '! Ces grandes vérités promises à la terre,

Puisque tu les pressens, tu ne dois pas les taire.

Tous ces cœurs désunis, tous ces esprits divers,

Tu peux les rallier au charme de tes vers;

Et si de notre siècle colin tu désespères,

Pense aux temps a venir comme l'ont fait nos pères.

La vie est si rapide et le trépas si prompt;

Poète, il faut chanter pour ceux qui nous suivront .

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