GALERIE AGI ADO
Sous peu de jours, la collection de peintures de M. Aguado sera vendue a l'encan. Ces nombreuses et remarquables dépouilles des palais et des églises d Espagne seront de nouveau dispersées. Il est probable que la plus grande partie sortira du pays.
C’est chose, de nos jours, assez rare en France que la formation d’une galerie privée de quelque importance. L’étal et la nature des fortunes n’y permet guère ce genre de luxe ; mais plus rare encore est la stabilité de ces sortes de propriétés, et leur conservation dans les mêmes mains, et dans le même lieu. La mort de leur fondateur est d'ordinaire le signal de leur disparition ; elles figurent dans l'actif de la succession au même rang que le reste du mobilier, et elles éprouvent le même sort.
I.a fortune si diverse des productions de l'art, aux différentes époques de la civilisation, fournirait matière à de curieuses et instructives recherches. Leur destinée commerciale notamment est encore presque entièrement inconnue; et il est vraiment dommage que les statisticiens modernes, qui cherchent les chiffres de toutes choses. n’aient pas encore attaqué ce point intéressant de L histoire économique des nations. C’est 'a peine s'il existe quelques éléments d une statistique de ce genre. Quelques archéologues allemands, tels que Volkel , Sicklcr et Jacobs, en ont rassemblé des matériaux pour les temps antiques; mais ils n’ont traité avec détail qu’une des laces du sujet, l'inventaire des objets d’arts de toute espèce, et particulièrement des statues et des tableaux enlevés a la Grèce par les Romains, pendant le premier siècle qui suivit la conquête, et transportés par eux à Rome. Ce fut un pillage en grand, exécuté dans des proportions gigantesques, et au prix duquel les expéditions modernes du même genre n'ont été qu'un jeu. Quand on eut cessé de piller, on commença, et l’on continua long¬
temps ii acheter. Le commerce des produits de la sculpture cl de la peinture devint une branche importante et toute nouvelle d’exploitation. Le goût de l’art ou plutôt du faste, qui s’y associe, était devenu pour les riches Romains une fureur, et cette passion ne se calma que sous lesderniers empereurs, c’est-a-dire lorsque tout ce que la Grèce possédait d’objets d’arts transportables eut été entassé dans les éd i lices de Rome, dans les palais et les villas des grands. C’est ainsi que les monuments innombrables de l’art grec passèrent en masse en Italie, où ils restèrent enfouis sous terre, pendant la longue nuit du bas-empire et du moyen-âge, et dont ils ne sortirent que vers le \V et le XVIe siècles; mais il n’en sortit que des débris, la plus grande partie avait péri sous les longs ravages du temps, ou sous les coups pl us prompts et aussi sûrs de la barbarie. La peinture surtout fut totalement anéantie, et sans la préservation miraculeuse des murs de Rompcï, nous n’en saurions (juc ce que peuvent en apprendre quelques obscurs et rares passages des écrivains anciens.
L’Italie fut, dans le monde moderne, sous le rapport de l’art, ce qu’avait été la Grèce dans le monde ancien. Riche déjades dépouilles anciennement arrachées aux villes grecques qu’une longue possession avait fait siennes, elle y joignit bientôt les abondants produits de son propre sol. Luart nouveau, rival de l’art antique, s’y développa avec une puissance inouïe de fécondité dans tous lesgenres. La peinture y atteignit promptement l’excellence qu’elle avait eue aux plus belles époques de l’antiquité. et . suivant toute apparence, la surpassa par la variété et le nombre des applications, par la grandeur des œuvres, par la perfection des procédés techniques. L’Italie, revêtue de ces splendides ornements, brillait au milieu de l’Europe encore a demi barbare d’un éclat éblouissant. Les peuples accouraient de loin pour la voir, attirés par la douccursouverainedu spectaclequ’elle donnait au monde. Mais bientôt ils ne se contentèrent [dus d'aller la visiter et l’admirer chez elle. La vue de ces richesses ne leur suffit plus ; ils voulurent aussi en avoir leur part. Les riches et nombreux visiteurs qu’elle recevait dans ses nobles cités, rois, princes et grands, n'en sortirent, plus sans emporter avec eux quelques-uns des précieux joyaux qu’elle seule savait faire, et dont ils voulaient orner leurs demeures. Dès ce moment les produits de l’art italien commencèrent à se répandre au dehors, et il n’y eut bientôt plus une ville capitale en Europe, un palais de souverain et de grand seigneur qui ne pût montrer des spécimens plus ou moins nombreux et choisis de sa noble industrie. C’est ainsi que se formèrent les premiers noyaux des galeries royales et princières de l’Europe. Ce mode d’acquisition ne fut malheureusement pas toujours le seul en usage. L'Italie reçut trop souvent d’autres visites que celles des acheteurs ; elle aussi , comme la Grèce son aînée, vit plus d’une fois ses murs dépouillés par la violence. Les dernières de ces excursions ne sont pas bien anciennes. Les généraux des armées qui , il y a quarante ans , se disputaient la conquête de l'Italie, n'imitèrent que trop bien, dans leur amour pour les beaux-arts, les procédés expéditifs des
Flaminius, des Marcellus. des Métellus el desMuniimus. On appelle aujourd’hui ces sortes de faits d’armes des razzias. Napoléon, qui faisait tout en grand ., et suivait volontiers , dans la partie extérieure de son rôle , los traditions des triomphateurs romains , chargeait les fourgons de nos années de statues et de tableaux. Il eut meme, a-t-on dit. l’idée de transporter de toutes pièces a Paris la colonne trajane, exploit , certes, sans rival ni précédent. On sait comment les fruits d’une complété que les circonstances rendaient légitimé , nous ont été i a\ is. On pourrait se consoler de celle perte, si les prétendus réparateurs de l’injure faite a 1 Italie n avaient, en lui restituant ces dépouilles, demandé en échange de ( ( suvice le sacrifice le plus dur que puisse faire un peuph , celui de sa liberté, et enfin le dernier de tous , celui de sa nationalité.
Mais passons sur ces souvenirs. Nous ne \oulons , en les rappelant, qu'indiquer les voies diverses par lesquelles se sont formées et accrues les collections d art publiques cl privées en Europe, dont I Italie a été le fonds commun dans tous les temps.
La formation de galeries de tableaux, (car il ne s’agit ici que de peinturejdes Pinacothèques, est un événement naturel et forcé dans la vie des peuples arrivés tard dans la carrière de la civilisation et qui n’ont pas un art indigène. Ne produisant pas pour leur propre compte, mais cependant assez cultivés pour aimer les plaisirs de l’esprit et assez riches ou assez forts pour se procurer les moyens de se satisfaire , ils vont se pourvoir ailleurs. C’est ce que firent les Romains , et c’est ce qu’ont fait les Anglais. Cependant, dans les pays mêmes où l'art local a eu le développement le plus riche et le plus parfait, il arrive un temps où, par suilcde l’affaiblissement du principe religieux , qui est toujours la source première de l’activité esthétique, par suite des progrès de la richesse et du goût du luxe qui l’accompagne, les productions de l’art perdent en grande partie leur destination primitive, comme expression des idées sociales , nationales et religieuses, cl ne servent plus qu’a satisfaire les goûts individuels. La peinture quitte alors les temples, les édifices nationaux, les tombeaux, les places publiques, et fait son entrée dans les palais privés des princes et des grands, des riches, puis dans les maisons des moindres citoyens, s’amoindrissant de plus en plus esthétiquement et matériellement pour s’ajuster de tout point aux conditions de sa nouvelle demeure. Ce moment est marqué d’ordiimire par le passage de la peinture sur mur à la peinture sur tableaux. Après le siècle de Périclès, la Grèce avait déjà beaucoup de galeries privées ( sans compter les musées publics, qui d’ailleurs ne ressemblaient nullement aux nôtres par leur destination ) ; mais c’est a Rome que celte sorte de luxe prit le plus d’extension. La pinacothèque était une pièce obligée dans toute maison de ville ou de campagne un peu respectable ; elle entrait dans les plans de l’architecte, comme la bibliothèque et la salle à manger. Celle de Lucullus est restée célèbre. La concurrence des collecteurs élevait alors comme aujourd’hui le prix des ouvrages h des prix très hauts. Des courtiers ou experts parcouraient la Grèce pour acheter des peintures
au compte de leurs patrons. Il y avait des marchands.
des restaurateurs , des contrefacteurs de tableaux; bref, mut un système de commerce régulier. La marche fut ii très peu près la même en Italie, à l’époque de la renaissance. Les œuvres primitives de la peinture italienne sont des sujets presque exclusivement sacrés, exécutés a fresque sur les murs des églises, des cloîtres, des Cryptes, des cimetières. Jusque vers le milieu du XVe siècle, il n’\ eut que peu ou point de peintures faites pour des particuliers et pour leur usage personnel. Ce n’eslquc du temps de Raphaël , et par suite de l'extension rapide de la peinture a l’Imile, que les papes d’abord, puis les souverains qui succédèrent aux nombreuses républiques puis les seigneurs de moindre rang et les nobles marchands des villes commerçantes et industrielles de Florence, de Gènes et de Venise , et enfin jusqu’aux citadins aisés des petites capitales . voulurent avoir des tableaux dans leurs palais et dans leurs maisons Tant que la production fut dans sa force et dans sa pé rioded’asccndancc, la décoration des édifices publies, rc ligieuxet civils, se partagea le travail des artistes, concurremment avec les commandes particulières. Plus tard . c’csl-a-dire vers le milieu du AVI b* siècle, la production se ralentit et se détériora. Les ouvrages de la belle époque devenus plus précieux furent alors recherchés avec plus de soin . et recueillis avec respect; on songea, ce qu’on n’avait pas fait jusqu'alors, il les conserver. Ils furent successivement réunis dans des galeries qui faisaient l’orgueil des possesseurs. C’est dans le \ \ II*- et le XVIIIe siècle que se formèrent . indépendamment des dé pots publics des villes , ecs collections fameuses dont quelques-unes subsistent encore, non toutefois sans quel (pies déchets. Il suffit de citer parmi les anciennes les galeries A/dnhrundini , Barbe rini . Borg/irsr, Seiarru Colonna, Corsini , Falconieri (depuis du cardinal Fesch ) , Giuslimani , Ghigi , Lnncrlluti . Spnda . Doria , il Rome; a Florence , celles de Ricard \ Pilti . Corsini, h Gènes, Ba/bi , Cambiasi, Doria , Darazzo. Spinola ; a Vérone, Bevilacqua; celles des dues de Modène et de Man loue. Parmi celles de formation plus récente, mais aussi de moindre importance, et qui mériteraient pour la plupart la dénomination plus modeste de cabinets, on connaît les collections Jjongbi et Pin o. ii Milan; Lecchi c t P. Tost, a Brescia ; Brigaola, Pa/lavicini . a Gènes; Aldovrandi , Magnoni , Maresralrhi , Z atnbrt cari, a Bologne. Grand nombre de ces galeries n’exislent plus, et il en est peu qui n’aient été plus ou moins de membrées. Celle des ducs de Manloue , célèbre entre toutes, fut achetée par Charles Ier et passa tout entière en Angleterre; celle des ducs de Modène fut acquise par le due de Saxe et forma la base du musée de Dresde : cl celle de Giusliniani est venue se fondre en lX2'i dans la galerie royale de Berlin. L’Italie, accablée par l'infortune, a été ainsi souvent réduite a vendre pièce a pièce son mobilier, heureuse quand on ne le lui a pas pris de force. Cependant, malgré ses pertes si fréquemment renouvelées, bien qu'elle donne toujours el ne reçoive jamais, elle est encore le pays le plus riche en tableaux, semblable a ce merveilleux petit chien du conte qui . en se-
LES BE Al X-ARTS.
couant sa patio , faisait tomber des perles tant qu’on en voulait.
En Angleterre , où l’art indigène, du moins en peinture, est a peu près nul, les collections particulières de tableaux se sont multipliées plus que partout ailleurs. C’est le pays des véritables pinacothèques privées. Des circonstances toutes spéciales y favorisent leur formation et en assurent la lixité et la perpétuité. La stabilité des grandes fortunes territoriales et leur transmission intégrale parle droit d'ainesse, s’opposent à ces dispersions si fréquentes dans les autres pays. Aussi tout ce qu’il entre en Angleterre d’objets d’art y reste, et \ change rarement de maître. Les tableaux appendus aux murs des vieux châteaux de Londres ou des comtés y sont comme incorporés, et ne s’en détachent pas facilement. Ils y restent religieusement conservés de génération en génération comme les portraits de famille et les armoiries héréditaires. Les nobles d’ Angleterre n’ont pas encore été réduits, comme ceux d'Italie et de France, a faire argent de leur ameublement. I ne statistique complète des tableaux de toutes les écoles existant en \nglcterrc donnerait un chiffre très élevé. Les \ n g 1 a i s font en ceci le contraire des Italiens; ils achètent toujours et ne vendent jamais; et comme ils ont la plus grosse bourse et sont de leur nature acheteurs . ils jouent depuis deux a trois siècles le principal rôle sur le marché des arts. Ils n’ont pas, a la vérité, la main aussi sûre dans ce genre de produits que dans beaucoup d’autres, et tout n’est pas également de bon aloi dans ce qu'ils achètent ; mais ils ont a la- longue et sur la quantité amassé plusde peintures qu’il ne semblent en avoir besoin, si l’on en juge par le peu d’inlluence que ces beaux modèles ont eu sur la marche de l'art en Vnglcterre et sur le goût public. Le principal attrait de la peinture des grands maîtres est peut-être pour ceux qui l’achètent . et la gardent sous triple clé dans leurs châteaux-forts, sa rareté et son haut prix ; et il est permis de croire qu'en général, chez ce peuple, si fortement et merveilleusement organisé d’ailleurs , l’art ne provoque pas une admiration plus éclairée et une sympathie plus vive, que celles qu’on accorde sur le continent a ces rares etsiuguliers ouvrages d’orfèvrerie, de menuiserie. de tabletterie , désignés dans la langue des commissaires-priseurs sous le litre d’objet de haute curiosité.
Quoi qu'il en soit, l’ostentation de la richesse, ou si l’on veut le sentiment d’un besoin d’imagination, a de bonne heure introduit le goût de la peinture, ou du moins des tableaux, parmi les hautes classes de la société anglaise. Dès le commencementdu MT siècle, Henri Mil, qui, bien que très peu catholique et très peu papiste, aimait cependant les images, commença une collection; un siècle après, Charles lrr. qui était amateur et connaisseur, l’agrandit considérablement, surtout par l’acquisition de delà galerie des ducs de Mantoue, qu i! paya 80,000 livres : le goût du roi donna le ton, et la mode des tableaux s'établit. C’est alors que se formèrent les concilions longtemps fameuses du comte d’Arundel, de lord Montagne, et celle plus illustre encore du due de Buckingham. Cromwell, bon protestant s’il en fut. et contempteur des su péril u ilés de cour, vendit aux enchères.
en I G o 7 , la galerie du roi Charles. Tous les amateurs de I Europe y accoururent. L'ambassadeur d’Espagne acheta pour son maître, Philippe IV, une partie de tableaux si considérable qu'il en chargea dix-huit mules. Louis \l\ lit aussi, par l’intermédiaire d’un banquier bolonais, acheter bon nombre de morceaux choisis, qui sont encore au Louvre aujourd'hui. Les galeries du duc de Buckingham et du comte d’Arundel eurent le même sort. Les deux successeurs de Charles 1" retirent la collection dissipée par Cromwell; mais en 1697 l'incendie du palais de \\ hile-Ilall réduisit en cendres plusdesepl cents tableaux .
C’est pendant le XV II Ie siècle qu’eut lieu lacompe ifnm de la plupart des galeries particulières, qui ont eu tain de renom et dont bon nombre subsistent encore. La plupart se trouvaient dans des châteaux, telles que celles des ducs de Marlborough, Bedjord, Devonshire et llamilton. des comtes de Lcicester. lixeter. Pcmbroc.ke , de lord Cotvper , à Panshanger.
Le \1V a vu aussi se former d’autres cabinets plus ou moins connus, notamment ceux du marquis de S iratfford. de lord Carliste cl du duc de llridgeivater, tous troiscomposés avec les débris de la précieuse et a jamais regrettable galerie du régent, dite galerie du Palais-Royal ; pui- Ceux de M. Angcrstcin , de sir G. Beaumont, de JW. Ilohvel Carr et du marquis de Lotulonderry , si abondants en Corrège, vrais et suspects ; toutes ces collections se sont fondues dans celle qu’on appelle aujourd'hui la galerie nationale.
En l’état les plus remarquables pinacothèques sont :en première ligne, celle de llridgeivater, la plus importante des galeries britanniques, celle du château de IHindsor unique pour les Yan-Dyck.duducde Devonshire. riche en Italiens et qui s’enorgueillit de la possession du fameux Liber veritafis de Claude Lorrain : de / Iampton-Court . insigne entre toutes par les Carions de Raphaël ; des ducs de Marlborough , Stratfford , Wellington , du marquis de JMcstminsler , de lord Grey , lord A ormanton , de MM. JVoodford, Okley , Ilogcrs, Joli y , Il ope , U». Hume , etc.
Nous savons peu sur les collections privées en Aliénai gne, soit vieilles, soit nouvelles. Mais plusieurs de ses musées royaux ou nationaux ont pris racine dans des cabinets formés par des amateurs. Ainsi le musée de Cologne fut a son origine l’œuvre d'un chanoine nommé Wolraff. Celui de Francfort, la ville libre, est dû à l’honnête bourgeois Stædel. La pinacothèque de Munich, logée dans un temple dorique grec, composée primitivement de l’ancienne collection des ducs de Bavière, puis accrue par l’adjonction delà galerie de Dusseldorf, a été en dernier lieu enrichie de nombreux et très précieux spn irnens gothiques, rassemblés par lesdeux zélés champion-; de l’art archaïque chrétien, les frères Boissérée. 11 faut aussi accorder un souvenir a la magnifique collection du prince de Leuchlenberg, qui pendant longtemps fut sanrivale parmi les galeries privées de l'Europe. On sait également que le musée actuel de Berlin , commencé par les rois de Prusse, a dû beaucoup a l’acquisition de la galerie f.iusliniani opérée en 1815, et a celle du cabine1 de M . Sollv en 1821.