‹ Les Beaux-ArtsChapitre 125 sur 204 · LETTRE III · texte numérisé non relu

LETTRE III

John Vn/z-ics il Edouard Johnslone, a Londres.

A bord de la Découverte , le g juillet ISIS.

Vous ave/ raison, mon cher ami; la dernière fois

que je vous ai écrit, j’étais eu effet eu proie à une attaque de spleen. La vie que je menais au Port- Jackson me causait un ennui mortel, et mes pensées se portaient avec d’amers regrets vers O-Walui, ce délicieux paradis que je venais de quitter. Mon sa vaut ami Rrouglhon était le seul qui, par ses conversations pleines de charmes, fût capable de me distraire et d'entretenir mon amour pour Lhisloire naturelle; mais il désirait, comme moi, s’éloigner du Port-Jackson, où notre ardeur scientifique ne trouvait point d'aliments. Je vous ai déjà marqué, je crois, qu’on avait promis à Teimotu, roi d’O- Wabu, un beau navire qui devait être construit et frété au Port Jackson. Dès qu’il eut été lancé, le capitaine Rligli reçut l’ordre de le conduire à O-Wahu. et d'y séjourner quelque temps, pour achever de concilier au gouvernement britannique les bonnes grâces de Teimotu. Comme mon cœur palpitait a l'idée de faire partie de I expédition , et quel lin mon désespoir en apprenant que Rrouglhon allait partir seul !

Le navire ta Découverte est de moyenne grandeur, et peut contenir à peine le nombre d’ofliciersetde matelots indispensable; je me voyais donc retenu forcément au Port-Jackson; mais mon noble <*t sincère ami m'a si chaleureusement servi, que le gouverneur m'a attaché à l'expédition. La suscrip- 1 ion de celle lettre vous indiquera que noire voyage est déjà commencé.

Oh , la charmante vie qui m’attend! Ma poitrine se gonfle d’espoir et de désir, quand je songe que chaque jour, à chaque heure, la nature m’ouvrira ses trésors, que je pourrai m’approprier plus d’une merveille ignorée, me rendre maître de maintes richesses échappées aux investigations des autres naturalistes ! ! !

Je vous vois d'ici sourire avec ironie de mon en¬

thousiasme ; je vous entends vous écrier : « Il rapportera dans sa poche quelque zoophyte inconnu ; mais si je lui demande compte des mœurs et des coutumes étrangères; si je veux obtenir de lui des renseignements négligés parles narrateurs de voyages, pour toute réponse il me montrera un pagne et des colliers de corail. Ses mouches, ses hannetons et ses papillons lui font oublier les hommes. » Nous trouvez bizarre, je. le sais, que mes recherches aient pour unique objet les insectes. J eu conviens ; la puissance éternelle asi complètement mêlé a tonies mes facultés le goût de l’entomologie, que ce penchant est la principale manifestation de ma personnalité. .Ne me reprochez pas, toutefois, do négliger les hommes, les parents, les amis. Ma passion ne m'entraînera jamais aussi loin que certain

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lieutenant-colonel hollandais, dont je veux vous raconter Thistoire, afin de vous désarmer entièrement en vous mettant à même de me comparer avec un amateur forcené d'entomologie.

Ce vieux militaire, dont je lis |a connaissance

Kœnigsberg, ne voyait dans l’univers queles insectes'

Comme membre de la société humaine il

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remar((ual)le qu une avarice sordide et pj(| , y

qu'il serait un jour empoisonné par un pain de gruau. Tous les matins, il préparait et cuisait luiméme un petit pain, l’emportait avec lui quand il allait dîner en ville, et n'en voulait jamais prendre d’autre. Voici un échantillon de son avarice: ensc promenant , il se tenait les bras écartés du corps, afin que le frottement n’usàt pas son uniforme râpé. Ce vieillard n’avait d’autre parent qu'un frère cadet, domicilié à Amsterdam, et qui nel’avail point vu depuis trente ans. Pressé du désir de revoir son aîné, le frère d’Amsterdam se met en route pour Kœnigsberg. Il entre dans le cabinet, du vieillard. Celui-ci, assis devant une table et la tète inclinée, examinait, au microscope un petit point noir sur une feuille de papier. Le cadet pousse un cri de joie et veut se jeter dans les bras de l'observateur, qui, sans détourner son regard, lui fait signe avec la main de ne pasapprocher, et lui imposesilence en répétant trois fois : « St! si! st! — Qu’as-tu? s'écrie le cadet; ton frère Georges est devant toi ! Il arrive d’Amsterdam exprès pour voir encore une fois ici - bas celui qu’il n’a point vu depuis trente ans. » Le vieillard, toujours immobile, murmure de nouveau : « Si! si! st! le petit animal se meurt. » Le cadet s’aperçoit alors

que le point noir est un ver qui se débat dans les convulsions de l’agonie. Inspectant la passion de son frère, il s’assied en silence à côté de lui. I ne heure se passe sans que le naturaliste se dérangé et daigne accorder un regard à son frère. Celui-ci se lève brusquement, quitte la chambre en lâchant un gros juron hollandais, prend la poste et retourne a Amsterdam, sans que le vieillard eût conscience de ce qui s’était passé.

Kh bien, Edouard, interrogez-vous ; si vous apparaissiez soudain dans ma cabine , au moment où je serais absorbé dans la contemplation d’un insecte curieux, n 'abandonnerais-je pas mon étude pour me précipiter dans vos bras?

N’oubliez pas d’ailleurs, mon cher Johnstone, que la classe des insectes est celle qui offre le plus de mystérieuses merveilles, .le laisse mon ami Broug- Ihons allachcratix plantes et aux animaux d’un ordre supérieur; quanta moi, j’élis domicile au milieu de ces êtres étranges, et. souvent impénétrables, qui forment une transition, une suture entre les plantes et les animaux. Mais c’en estassez; je neveux point vous importuner plus longtemps, et, pour vous prendre par voire faible poétique, je vous citerai une

LES R K A U X - A H T S

charmante image d’un écrivain allemand : « Les insectes, dit-il, avec leurs brillantes couleurs, sont des fleurs en liberté. »

Au demeurant, à quoi bon justifier si longuement mes inclinations? Est-ce pour nie persuader a moimême que mon zèle pour la science est le seul mol il qui m’entraîne à O-Wahu? N’est-ee pas plutôt pour donner le change à un pressentiment qui m'agite? Oui, Edouard, je m’imagine qu'une aventure inouïe va m’arriver. Au moment même où j’écris, ce pressentiment me saisit avec tant de force, qu'il m’est impossible de continuer. Vous allez me prendre pour un songe-creux, mais qu’y faire? je lis dans mon âme, en caractères lucides, que je dois trouver à U-Wahu la plus grande des félicités ou le [dus inévitable des malheurs.

Tout à vous.

John M en zi es.

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