EXPOSITION DE
l est des villes qui , par la seule influence de leur position topographique, enfantent nécessairement des artistes. L’homme s’y développe en présence d’une nature si pittoresqueetsi grandiose ; tant d’émotions fécondantes lui viennent des objets extérieurs, que, s il possède, même à un degré minime, le sens interne de la peinture ou de la poésie, il le sent grandir chaque jour à L aspect des lacs et des montagnes. Ainsi Genève est le chef-lieu d un petit canton de quarante-deux mille âmes; elle s’adonne presque exclusivement au commerce et à l'industrie; ses habitants se préoccupent moins des beauxarts que de l’horlogerie, de la bijouterie et des tissus de laine et de coton ; le calvinisme iconoclaste y a desséché la plus riche source des inspirations; cependant Genève a donné naissance à des hommes qui ont su exprimer, par toutes les formes de l’art, des pensées écloses sans doute sur les bords du lac Léman, au pied des Alpes chargées de glaces éternelles. Sans parler des peintres des deux derniers siècles, du miniaturiste Petitot, du paysagiste Delarive, du peintre d’histoire Saint-Ours, de Liolard, le rival de Latour pour les portraits au pastel, Genève est encore représentée actuellement à Paris par Calame, Diday, Lugardon, Ilornung, et par le sculpteur l’radier. Genève ne se contente pas de nous envoyer des artistes qui entrent en lice avec les nôtres au Salon de chaque année; elle-même a ses expositions, et quand nous venons de juger ses œuvres d’art à Paris, elle nous oblige à prendre la poste pour l’aller critiquer à domicile.
Les artistes dont le nom nous est déjà connu , ceux dont la renommée locale a reçu la consécration des éloges parisiens, ont eu naturellement les honneurs de l’exposition genevoise. A leur tète est M. Lugardon, peintre qui appartient à l’école de M. Ingres par la pureté de son dessin et la froideur de son coloris. Son Christ en croix réveille de lointaines réminiscences de ce saint Symphorien qui
trouva et qui méritait tant de partisans enthousiastes, tant d adversaires railleurs. La composition est du nombre de celles dont la simplicité banale ne peut être rachetée que par une exécution irréprochable. Le Sauveur après l’agonie, Marie éplorée au pied de la croix, qu’elle embrasse; dans le lointain, les Juifs reprenant le chemin de Jérusalem; pour fond, un ciel ardent et sombre: voila tout le tableau ; et l’on en pourrait citer par centaines auxquels cette description serait applicable. Comment M. Lugardon a-t-il fait de son Christ une œuvre originale? en étudiant consciencieusement les contours et les raccourcis. La ligure de la Vierge, le torse du Christ, les mains, les pieds, principalement le gauche, qui est vu de face, sont dessinés avec une rare correction. L’artiste, désirant qu'on entrevît, à travers les souffrances de la chair, la toute-puissance et la sérénité de la nature divine, a donné a la tète une expression noble et calme. Le corps ne s'affaisse pas comme celui d’un homme mourant; les bras se maintiennent dans une position horizontale, et l’intensité des dernières souffrances ne se trahit point par des contractions musculaires. 11 y a, selon nous, dans cetteconception, trop de recherche spiritualiste. Quand on traite des sujets religieux, il est bon de s’inspirer des maîtres du seizième siècle, de fuir les tons bitumineux et les contorsions des Espagnols; mais on doit se garder aussi des ombres bleuâtres, des teintes grises et de la tranquillité glaciale.
Le Christ en croix- est l’unique tableau religieux (pie nous ayons remarqué au musée genevois. Parmi les peintures d’histoire, nous n’avons guère à signaler que Catherine de Médicis recevant la tête de Coliantj. Le fait de cette réception n'est pas péremptoirement démontré ; la tête de l’amiral fut envoyée à Home, d’après de Thon et d’Aubigné ; au roi d’Espagne, d’après d’autres historiens. Mais l'anecdote reproduite dans une note de la Henriade n'a pas une authenticité suffisante pour être retracée dans un tableau dont le musée de Genève a fait l'acquisition. L’auteur est M. Ilornung, si populaire en sa patrie, si déprécié dans la nôtre; M. Ilornung. le peintre des Savoyards léchés, polis, mignards, coquets. dont la lithographie nous a donné de si notn-
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breuses reproductions. 11 a pris pour point de départ ces vers de Voltaire :
Médicis la reçnt avec indifférence,
Sans paraître jouir du fruit de sa vengeance,
Sans remords, sans plaisir, maîtresse de ses sens,
Et comme accoutumée à de pareils présents.
M. llornung a exagéré ce sentiment d’impassibilité. Sa Catherine de Médicis, vieille femme a la
la tête sanglante de son ennemi, exprime un sentiment tout matériel de curiosité de bas étage, au lieu delà vengeance satisfaite qui devrait animer ses traits.
M. llornung a traité encore la Mort de Louis A IV. « Le roi mort, dit le livret, toute la cour l’avait abandonné; un serviteur lidèle était seul resté auprès de son lit. Massillon arrive. Après avoir contemplé cette misère royale, il dit : Dieu seul est grand. » L’anecdote est complètement controuvée. Massillon n’assista point LouisXlV; mais, ayant été chargé de l’oraison funèbre de ce prince, il prit pour texte : Ecce magnus effectus sum. Et après avoir prononcé lentement ces paroles de Salomon, il se recueillit et s’écria : " Dieu seul est grand , mes frères! » M. llornung, en travaillant sur une donnée inexacte, s’est efforcé du moins d’être vrai dans les accessoires. « La chambre, dit le livret, a été peinte d’après nature à Versailles. » Draperies, tapis, franges, broderies, rideaux, sont rendus avec un fini précieux ; les dorures semblent être un pro¬
longement de celles du cadre ; mais les figures sont sacrifiées aux enjolivements. Louis XIV, enseveli dans sa couche, ne montre que la tête et la main droite; dans la ruelle, le serviteur lidèle. avance la tête. Massillon , vêtu de noir, dans une altitude dramatique, joint les mains, lève les yeux au ciel et ouvre la bouche. Ici, l’artiste a échoué contre unedifliculté insurmontable, celle de rendre des sons par des couleurs. Son Massillon ne prononce pas plutôt : Dieu seul est grand, que n’importe quelle autre phrase. Le choix de ces scènes orales esi toujours fâcheux maintenant que les progrès des arts ont privé les artistes de la ressource des maîtres primitifs, qui mettaient sans façon un rouleau de papier entre les lèvres de leurs personnages.
M. llornung a exposé plusieurs portraits et la ligure à mi-corps d’un guerrier du moyen âge. Le meilleur de ces ouvrages est le Portrait d'une femme âgée , conçu et exécuté dans le genre de Balthazar Donner. Nous n’aimons pas les trompe-l’œil en général ; ils substituent toujours à la vérité large et puissante une minutie conventionnelle et mesquine; mais ce portrait de femme âgée est d’une simplicité gracieuse et d’une suavité de coloris que nous sommes heureux de rencontrer chez l’artiste qui a produit les Ramoneurs.
Dans un second article, nous examinerons les paysages et les envois des peintres parisiens.
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e phalanstère Atlasien est, sans contredit, la plus charmante création de la Fraternité africaine : ce coin de.
terre ne renferme cj ne trois mille familles, niais il est proposé comme résidence modèle à tous les peuples de la Nouvelle-France , depuis Alger jusqu’aux sources du Nil.
L’amour des hautes éludes archéologiques a poussé deux voyageurs du phalanstère Atlasien a visiter cette antique terre de France, ou la civi¬
lisation a jeté ses premières lueurs, et dont l'histoire physique et morale n’est plus aujourd’hui qu'un chaos sans guide et sans rayon.
Denis Zahulon et Jérémie Anémias sont les flambeaux de la science moderne. Le premier a pour aïeul l’immortel physicien à qui le genre humain doit une paix inaltérable. Ou sait que ce grand philanthrope inventa, vers Lan 3509, cette admirable machine qui détruisit deux Hottes de cinq mille vaisseaux à vapeur, et cent trente-trois mille combattants, en moins de temps qu’il n’en faut a une horloge pour soutier midi. Le sublime inventeur
LES B E A U X - A P» T S
avait découvert que l’atmosphère maritime est inflammable sur une étendue de cent lieues carrées, et s’embrase spontanément au moyen d’un tison d’amiante et de diamant pulvérisé. Avant cette decouverte, les vaisseaux, armés de simples canons à la Paixhans perfectionnés, ne vomissaient qu’unniillier de bombes incendiaires à la minute , de sorte qu’un tiers des deux flottes ennemies surnageait toujours après la bataille. L’aïeul Zabulon, en popularisant son philanthropique secret de destruction, oblige deux flottes à s’incendier mutuellement jusqu'à la dernière chaloupe et au dernier matelot. Aussi, depuis trois siècles, on ne se bat plus dans l’univers; l'excès du mal a engendré le bien
L’univers a récompensé cette généreuse decouverte eu accordant à perpétuité à la famille Zabulon, jusqu’au jugement dernier, une pension de dix mille phalanstères d’or, hypothéqués sur le trésor du genre humain, à la mine de Quito. Denis Zabulon dépense noblement cette fortune héréditaire, et la fait servir aux besoins ou aux plaisirs des frères mappe-mondains.
Les deux amis traversèrent en sleam - table le ruisseau qui sépare l’Afrique des rives de l’ancienne France. Un peu contrariés par les vents, ils n’abordèrent qu’à midi, quoiqu’ils fussent partis à quatre heures du matin. Leurs provisions de voyage se composaient d’une meule de racahout, de quatre gigots de lion, d'un pâté de sanglier et de cinquante
amphores de vin de Constantine. Ils firent leurs premiers repas sur le rivage désert où l’on dit que florissait autrefois une ville nommée Marsseilles, ou Marsyo, ou Marsalias.
Us remontèrent en steam table, et le soir, ils découvrirent, du haut des airs, vingt lieues de ruines mousseuses, lesquelles, d’après leurs calculs, devaient appartenir à l’ancienne capitale de France, nommée Paris, selon les uns, et, selon les autres mieux instruits , Parigi ou Lutetia; deux noms pourtant qui ne se ressemblent pas beaucoup. Le savant Polyeucte Frézv opine pour Lutetia, mot qui signifiait, dans une ancienne langue, boue, l’n autre savant, le frère Dnlliia - Pream, opine pour Parigi , ne pouvant se résoudre à admettre (pie, dans l’antiquité, une ville se soit appelée boue, pour attirer à elle des habitants.
Les Aides-familles dressèrent une belle tente sur le plateau d’une vaste ruine, qui devait être un de ces monuments appelés arcs de triomphe chez les anciens. On y déposa les meubles et les provisions de voyage, et la promenade aux ruines fut renvoyée au lendemain.
Les deux voyageurs traversèrent une assez vaste forêt, où les lianes voilaient les arbres, et les hauts "azons la terre , et ils découvrirent les ruines d’un temple grec ou romain qui paraissait appartenir au siècle de Périodes ou d’Auguste.
Denis Zabulon est un des rares savants qui ont encore quelques notions des vieilles langues grecque et latine. Dans les divers cataclysmes que la terre a subis, soit de la part des hommes, soit, de la part des éléments, à peine quelques livres ont surnagé pour conserver jusqu’à nous la filiation des langues.
Denis Zabulon connaît ces livres, ou, pour mieux dire, les squelettes de ces livres, et cela sut fit à sa merveilleuse sagacité de linguiste et de commentateur.
Denis Zabulon, en fouillant les ruines de ce monument grec ou romain, à l’ouest de Paris, a decou-
vert une mosaïque assez bien conservée : c'est un grand tableau représentant une jeune lille, vêtue d’une tunique blanche, et entourée de jeunes gens qui lui offrent des bracelets et des anneaux d’or. La jeune (i I le, sans prêter la moindre attention aux jeunes gens et à leurs dons, regarde dans le lointain trois croix plantées sur le sommet d’une montagne, et semble se préparer à une grande résolution. Celte mosaïque, dit Zabulon, donne une idée exacte de l'ameublement et des costumes de cette époque, dont elle garde la date 1848. Quelle antiquité! Les jeunes gens de Paris portent un costume à peu prés romain, une cuirasse, des brassards, un casque et des sandales; la jeune lille n’est couverte que d’une ehlair.yde à larges draperies ; elle a les pieds nus, et ses longues tresses de cheveux blonds inondent ses épaulés et son sein.
Nous allons voir par quel ingénieux procédé d'archéologue Denis Zabulon a reconstruit ces ruines, et démontré l’antique destination du monument.
En réunissant sur une seule ligne plusieurs tronçons de pierres chargées de lettres, Zabulon est parvenu à refaire cette inscription votive :