‹ Les Beaux-ArtsChapitre 162 sur 204 · ÔS · texte numérisé non relu

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aux conséquences que l’on en peut tirer, nous ne nous soucions pas de les formuler ici eu toutes lettres ; car nous n'avons aucune raison pour nous brouiller définitivement avec les Trois Royaumes.

Constatons seulement ceci : l’aquarelle a fait de tels progrès en Angleterre, quelle suffit à défrayer deux institutions considérables. La première, — the Society of Pointers in water colours, — existe depuis trente-neuf ans et compte vingt-cinq membres, plus dix-sept associés. Copley Fielding est son président. Ses principaux membres sont G. Cattermole, David Cox, Josliua Cristal!, P. de Wint, W. Hunt, John II. Lewis, Samuel Prout, les deux Nash, etc.... Elle a tous les privilèges de l'ancienneté, traite sa cadette avec un certain mépris, et, quand elle le peut, lui enlève sournoisement ses membres d’élite.

Celle-ci, — the Mac Society , etc., etc., — est plus nombreuse. Quarante-huit noms figurent sur sa liste. Henri Warren la préside. Avec Ilaglie, Corbould, Weigall et Absolon, pour la figure, Bright, Duncan, Robins, D. Cox et Youngman pour le paysage, elle soutient hardiment depuis neuf ans la concurrence de l’Ancienne Compagnie. La Xcw Society s’est placée sous le patronage de la reine douairière et de la duchesse de Kent; elle a littéralement élevé autel contre autel, et, comme sa rivale, elleouvredansPall- Mall , pendant quatre mois de l’année, ses galeries d’exhibition. Pall-Ma 1 1 , vous le savez, est la frontière méridionale du vrai Londres, c'est-à-dire du quartier fashionable que Piccadilly borne au septentrion. Saint James’s Street au couchant, et l’Opéra du côté de l’est.

C’est là que deux petites portes, ouvertes contrairement à l’usage, vous indiqueront l’accès des deux temples consacrés à l’aquarelle. Dans l’un et dans l’autre, au bas de l’escalier, vous trouvez deux gros huissiers vêtus de noir, qui prennent votre schelling avec une urbanité silencieuse et, moyennant six pences de plus, vous offrent un catalogue grand in-octavo. Vous êtes averti, en le lisant, que le prix des images que vous allez voir (indépendamment du cadre et du verre) se trouve marqué sur un livre ad hoc. En supposant que vous soyez tenté d’acheter, il suffit de laisser votre carte à l’employé chargé de ce livre et d’y joindre un dépôt de dix pour cent, dans le cas où il s’agit d’un objet évalué plus de dix guinées, de vingt pour cent si le prix est inférieur. Le surplus est exigible un mois après la clôture de I exhibition.

Vous voilà bien averti : montons maintenant chez les V ieux Aquarellistes. Tout d’abord vous allez vous croire en Ecosse, car Copley Fielding a exploré, cette année, les lochs et les ylcns si bien décrits et si bien chantés par l’auteur de Rob-Roy et de lu Dame iln Lac; mais soyez tranquille; s'il a largement exploité les bords du Loch Tay et du Loch Achray, le Ben Lomond, le Ben Venue, le Ben Cruachan et la passe de Glencoe , il y a place pour d’autres dis¬

tricts de la joyeuse Angleterre dans les quarantedeux pages ajoutées, cette année, à l’album du laborieux artiste. Le Monmouthshire lui a fourni les châteaux de Chepstow et de Ragland ; leDevonshire une charmante marine représentant l’entrée du havre de Dartmoutli; le comté de Kent, plusieurs vues prises des rochers de Folkestone ; l’île de Wigbt, le comlé de Sussex, les lacs du Westmoreland et du Cumberland sont également mis à contribution. Enfin, il n’est pas jusqu’à un paysage italien, — /<■ lac de Aemi et la ville de Gcnsano , — que Copley Fielding n’ait cru pouvoir reproduire d’après deux esquisses prises sur les lieux par un peintre italien. Cette fois, nous croyons qu’il s’est trompé gravement, et nos conjectures à cet égard se trouvent confirmées par une comparaison toute naturelle entre le lac de Nemi et le Loch Lomond, qui se trouvent placés à quelques pieds de distance l’un l’autre. Dans ces deux paysages, dont un seul est pris d’apres nature, les rochers et les eaux affectent les mêmes teintes: les premiers, mollement peints et auxquels Copley Fielding accorde généralement une transparence impossible, ressemblent a de gigantesques améthystes; les seconds ont cette profondeur bleuâtre et mate, particulière, — on le croirait du moins, — aux lacs qui dorment sous un ciel brumeux. En somme, impressionné d’une manière complètement identique par un paysage italien et un paysage écossais, nous sommes amenés à douter de l’un ou de l’autre. Copley Fielding n’en est pas moins un homme éminent pour l’intelligence de la nature. 11 la traduit avec netteté dans ses aspects les plus différents. Bien de plus triste, de plus noir et de plus beau que sa Tempête sur les côtes du Yorlislùre (n G6). En revanche, la Vue de la forêt de Tilyate et le Rivayeprès de Briyhton sont éblouissants de lumière et de vigueur. Cette dernière vue surtout nous a frappé. Un veut d’orage commence à soulever les vagues; il roule dans le ciel des nuages électriques et sur la côte des tourbillons de poussière brune; les vaisseaux penchent déjà ; leurs mâts, prudemment dépouillés de toiles, craquent sous cette première bourrasque; le soleil luit encore cependant et. lutte avec les ombres mobiles qui peu à peu s’emparent de l'espace. Mais, entre toutes les œuvres de l’art , celle dont l’effet est le plus difficile a rendre est sans contredit le paysage. Et plus l 'artiste a saisi dans leurs nuances confuses les nombreux détails qui concourent a caractériser une scène de ce genre, mieux il met au défi l’écrivain qui, d’après lui, la voudrait répéter.

La principale aquarelle de l'rout représente lu Place du Marché à Munich. Elle est d’une grandeur notable. Les costumes, étudiés avec soin, sont varies et curieux; la couleur est belle et solide. Samuel l'rout, probablement au compte de quelque riche éditeur, parcourt la Bavière, l’Autriche, Venise, la Suisse et. Borne. Nous avons même remarqué de lui deux vues de France, la Place de la Pucelle a Rouen

et rEfjlisc de Saint-Symphoricn à Tours. Le malheur

est que tous ces dessins, soigneusement exécutés et distingués surtout par une entente admirable de la perspective architecturale, pèchent par une certaine monotonie et par l’absence totale du sens poétique. I^e talent de Prout n'a qu’une note, brillante il est vrai , mais dont l’effet s’use assez vite. Il va aussi loin que le procédé peut aller, mais ce procédé ne varie point et finit par inspirer, sinon le dédain, au moins l'indifférence la plus complète.

Varley, au contraire, dont la mort récente a vivement affligé ses admirateurs, cherchait évidemment des voies nouvelles. C’était un artiste et non pas un ouvrier. Il faut reconnaître cependant que, visant à une réputation de coloriste, il exagérait les contrastes et faisait abus de certaines roueries faciles au moyen desquelles on s’impose à la curiosité du vulgaire, mais non à l’estime des gens de goût. Faire un clair de lune avec du blanc et du noir, découper sur un fond d'indigo foncé le squelette rougeâtre de quelques arbres aux formes fantastiques, ou détacher en bleu sur un ciel pourpre le profil étrange, la silhouette anguleuse d’une ville aux toits pointus, rien n’est plus facile et d'un effet plus immanquable. Mais en s'habituant à mépriser la vérité pour s’adonner presque exclusivement au caprice, on rabaisse une composition qui pouvait être sérieuse au niveau de ces cartes de visite que les petes filles apprenaient à colorier, il y a quelques années, pour la plus grande joie de leurs amies et la plus grande admiration de leurs parents ébahis. Varley, dont les aquarelles sont en général d’une fort petite dimension, n’aurait guère pu éviter ce rapprochement peu flatteur qu’en modérant beaucoup ses tendances à l’excentricité.

I*. de Wint n’estautre chose qu’un Copley Fielding exclusivement voué au paysage anglais et le comprenant à peu près comme son modèle ; il est d’ailleurs moinshabile, moinsfécond en ressources. David Cox, heureusement inspiré, celte année, par les sites pittoresques du North-Wales, s’est montré plus hardi, plus animé, plus original qu’à son ordinaire. Aux prises avec une nature qui lui parlait fortement, on voit qu’il a trouvé dans les difficultés mêmes de son travail une multitude de moyens innovés, la plupart fort habilement. Frédéric Nash a voyagé en France, ainsi que l’attestent deux vues prises à Paris, — te Marché aux fruits près (le Notre-Dame et le Pont- Neuf au lever du soleil ; — il a aussi recueilli plusieurs paysages des bords de la Moselle. Quoiqu un peu dure et sèche, sa manière n’encourt pas de graves reproches, ou du moins aucun reproche qui lui soit particulier, mais bien ceux qu’on peut adresser en général au genre qu’il cultive, c’est-à-dire des perspectives outrées, des lumières de convention, etc... C. Bentley, T. M. Richardson, II. Gastineau, W. Callow, les méritent à peu près au même degré.

Cattermole et Ilunt se partagent le domaine des Intérieurs et des Natures mortes (Still life). Vous connaissez Cattermole; vous savez combien il excelle à reproduire le désordre pittoresque de ces grandes halls du moyen âge , encombrées de bahuts bruns, d armes rouillées, de prie-Dieu travaillés à jour, de cors de chasse étincelants, de bois de cerf et de trophées, de vaisselles et de verreries aux brusques reflets. C est un domaine restreint, si vous le voulez: mais la perfection n’est jamais petite, en quelques limites qu elle se renferme, et Cattermole approche de la perfection. Malheureusement, il se répète beaucoup. Le llamillon of Bolhwellhaiu/ de cette année est peut-être le dixième tpii soit sorti de son atelier. J’en dirais presque autant de ses moines, — la Salle du Chapitre et le père Thomas s'emparant d’un billet suspect . — Quant à la Tourelle de la Sirène. c’est, une ébauche tellement lâchée, tellement imparfaite et de tout point si inférieure aux autres productions du même artiste, qu’on s’étonne de son audace à la signer. En revanche, le n° 155, intitulé Après la seconde bataille de Neiobury, mérite les plus grands éloges ; c’est un bivac des troupes de Charles Ier, la nuit, au pied des murs de Donnington- Castle (oct. IG 44). II y a d’excellentes réminiscences de Rembrandt et de sa Garde de nuit dans la manière dont les groupes de soldats, l’acier des hausse-cols, les faisceaux de mousquets, etc., sont éclairés d’un côté par le château dont les fenêtres flamboient, de l’autre, par les grands brasiers autour desquels l'armée royale tâche d’oublier sa défaite.

Ilunt est presque aussi fécond que Copley Fielding; je n’ai pas compté moins de trente cadres signés de lui. Les deux tiers au moins représentent des fruits ou des fleurs. Les prunes surtout abondaient; prunes ordinaires, prunes sauvages, prunes de damas, etc. Çà et là, quelques grappes de raisin ou quelques bouquets de roses, d’un velouté tout, appétissant, d’une fraîcheur merveilleuse. Le reste consiste en cabinets gothiques, boudoirs moyen âge, chambres d’alchimistes, petits caprices chatoyants pour lesquels Ilunt use et abuse de la belle lumière qu'il s’est créée.

Lake Price essaye de l’imiter en ceci, et, de Venise, où il a établi sa résidence depuis quelque temps, il envoie des intérieurs de palais qui, sauf l’abus du rouge, auraient droit à une mention trèshonorable. Ta Chambre de Caterina Cornaro, dans le palais Cornaro à Venise, est le plus charmant échantillon de ces jolis caprices.

Je ne vous arrêterai pas, même pour en rire, devant les abominables petites niaiseries pourléchées dont James Sléphanoff, abusant d’une réputation déjà bien compromise, inonde sans pudeur cette exhibition. Nous avons, avant de la quitter, à faire la part de trois artistes dont le moindre vaut infiniment mieux que lui. Je veux parler d’Oakley, de Cristall et de Frédéric Tayler. Les Musiciens errants

LES H E AUX- A U T S

(2 iO), les Bohémiens (510), mais surtout le Pêcheur île crevettes (32 i) , par le premier, sont, dans leur genre, des productions hors ligne. La figure du S h r imper m’est restée dans la mémoire comme l'un des types les plus élégants et les plus gracieux de la physionomie anglaise.

Cristal! n’a que deux tableaux : une Blanclierir de toiles, près du Loch Tay, et une Pagsaune galloise , près d’une fontaine : deux perles qui seront certainement payées comme telles par quelque riche amateu r.

.le suis loin de considérer comme pouvant leur être comparés le Trop lard pour le service (1) et lu Chasse du Montagnard, par Tayler; mais ce son! néanmoins deux jolies compositions,

Nous venons de voir l'aquarelle rivaliser avec presque tous les genres de la peinture à l’huile, e! si nous voulons nous assurer qu'elle tente quelquefois de s'élever à la dignité du tableau d’histoire, il faut passer dans les salons de la X ew Society. Là, pour peu que vous soyez dirigé comme je l'étais par un cicerone parfaitement au fait du terrain, il vous conduira de prime abord devant deux toiles... pardon. mais la méprise est excusable... devant deux cadres qui vous étonneront, j’en suis certain. Leur dimension est inusitée; leur style ne l’est pas moins. Le premier représente Cromwel et Ireton interceptant une lettre de Charles P1 . L’anecdote historique est celle-ci : Cromwel encore indécis, au mois d’oetobre sur le parti qu’il avait à prendre, et

presque tenté d’accepter les offres séduisantes qui lui étaient faites au nom du roi, parvint à savoir qu'une lettre confidentielle, adressée par ce prince à la reine son épouse, devait être secrètement portée à Douvres.

Le courrier chargé de cette missive ne se doutait pas lui -même qu’on dût lui confier un document de cette importance, et il l’emportait, sans le savoir, cousue dans la doublure de sa selle. Cromwell et son lieutenant se rendirent à l’auberge du Porc bleu, dans llolborn, se saisirent de la selle en question et, s’enfermant dans une chambre particulière, ils rompirent résolument le cachet de cette lettre qui devait renfermer l’opinion sincère du roi sur chacun des chefs de l’armée parlementaire. Ils y trouvèrent en effet le passage suivant :

« Les deux factions me font en ce moment la cour, « et naturellement je me joindrai à celle dont les « offres seront les meilleures. Déjà je penche à trai- » ter avec les presbytériens plutôt qu'avec l'année. « Ne vous inquiétez pas, au reste, des concessions » que vous me verrez faire. Quand le temps sera « venu, je saurai me débarrasser de ces misérables,

(1) Scène lirèedu Ministre de Wakefield. C’est le moment où la famille endimanchée du bon vicm- s’acheminant vers l’église, s’aperçoit que la cérémonie est close.

« et, au lien d’une jarretière de soie, leur faire <a « deau d'un collier de chanvre. »

La lecture de cette lettre mit un terme aux hésitations de Cromwell, etdes ce moment le sort du roi fut scellé ( I ).

La manière dont L. Haghe a tiré parti de cette anecdote, en elle-même assez vulgaire, prouve à quel point la peinture se passe aisément de sujets importants, de costumes nouveaux on de physionomies nouvelles. Voici bien le même Cromwell que le tableau de Delaroche a rendu si populaire. La lecture d’une lettre volée n’a rien en soi de très-noble ou de très-pittoresque, et cependant on ne peut se garder d’une vive impression quand on lit sur ces traits sévères, dont, une lumière vigoureuse fait saillir tous les reliefs, la détermination bien arrêtée de mener à bout l’œuvre révolutionnaire. Ireton, agenouille prés de la selle qu’il vient d’ouvrir avec sou poignard, frémit et s’indigne devant la trahison royale et les périls dont elle menaçait son parti. Cromwell reste impassible, eu homme qui s’attend à tout et pour qui rien n’est plus simple qu’un grand parti a prendre en quelques secondes. Mais à part le mérité intellectuel du tableau, il en a un autre auquel les vrais artistes seront toujours plus sensibles, et qu’il doit à la solidité de la peinture, aux allures magistrales du dessin, a la vigueur et à l'harmonie de toute la composition.

Le second tableau de Haghe (55fi) présente un épisode de la Journée des Eperons. Le lendemain de cette bataille, les moines de l’abbaye de Groeninge vinrent demander aux chefs victorieux de l'armée flamande, rassemblés alors dans la maison de ville de Courtrai, le corps de Hobert d’Artois, fondateur de leur couvent, auquel ils voulaient y donner une honorable sépulture. Les figures, ici, sont de moins grande dimension et beaucoup plus nombreuses que dans le Cromwell dont nous venons de parler; aussi l’effet, à première vue, est. moins saisissant et gâte d’ailleurs par un défaut essentiel , la ressemblance des figures entre elles : mais en y regardant avecplus de réflexion, le spectateur revient facilement de cette impression fâcheuse. 1 1 est impossildealors qu’il refuse une haute estime aux brillantes qualités de celle composition où respire le sentiment le plus vrai de l’époque. Toute la partie morte du tableau , les boiseries, les draperies, les hanaps, l’architecture, sont traités par llaglie avec le talent dont il avait donné des preuves dans ses albums lithographiés sur la Belgique et la Renaissance Française. Quant aux personnages, — à part le défaut déjà signalé, — ils sont remarquables par la convenance des attitudes, l'expression juste et variée des physionomies, le mouvement naïf des groupes , et sur-

(t) Voir les Mémoires de sir Jolm lïerkeley, les Paniers d'État de Clarendon et la Vie du duc d ürmond , par 1. Carte.

• oui pur la maniéré «Ion I ils sont diversement éclaires. En somme, dans tonie E exhibition des peintres a l’huile que je vous racontais naguère, je n’ai pas eu a mentionner une seule toile d’un style aussi grave, aussi digne et aussi fier.

Il est vrai d’ajouter que, parmi les aquarellistes, llaglic n'a pas un concurrent sérieux.

Nous retombons maintenant, de toute nécessité, ] dans le paysage léger, transparent, facile et doucement harmonieux, que les Anglais semblent préférer a tout. C’est Thomas Limlsay, avec un album entier apporté du North-Wales; c'est David Cox junior , de retour d'une excursion dans le Caernarvonshire et dans le IJenbighsbire; c’est Itohins, avec ses marines hollandaises et ses belles esquisses des ports anglais ; c’est 11. Briglit et ses frais paysages du comté de Devon; c’est Duncan, dont la couleur a plus d’éclat et les sujets plus d’originalité. Duncan a surtout une grande et belle marine, une frégate qui se débat, toutes voiles dehors, au milieu des récifs écumants, le long d’une côte hérissée de rochers. Le temps est magnifique; à quelque distance, un autre navire vogue paisiblement sur la mer unie, et c'estjuslement ce contraste qui, selon nous, fait le prix du tableau, en le mettant à part de toutes ces tempêtes vulgaires dont nos yeux sont rassasiés.

Ilardwick a parcouru les bords du Rhin; William Olivier, la Suisse, la Bretagne et les Pyrénées ; vingt autres que je ne saurais nommer, la Hollande, la Belgique, l’Allemagne, l’Italie, avec une ardeur qui menace d’envahir le monde entier.

Henri Warren et Ch. Weigall ne sont ni tout à fait des paysagistes, ni tout a fait des peintres de genre. Le premier s’est complu, cette année, dans de petites esquisses orientales, qui, par leur touche spirituelle et quelquefois par leur exagération de couleurs, rappellent nos Marilhat et nos Decamp.

Il s’est aussi essayé dans le genre biblique et dans Limitation — je dirais presque la parodie — de l’école catholique allemande. Quant au second, ce sont les animaux qu'il affectionne; ici un nid d’oiseaux, là-bas un troupeau de bœufs, ou bien encore une scène de pèche , quelques épisodes d’une foire de village, etc. Sa manière est vive et humoristique. Un le dit, — ce qui importe plus à sa fortune qu’à son talent, — un des artistes dont les productions trouvent le plus facile débit.

Edward Corbould, .los. J. Jenkins et John Absolue sont de vrais faiseurs de vignettes coloriées plus ou moins habiles, plus ou moins malheureux selon l'occasion. Le premier ne se borne pas toujours aux sujets gracieux qui lui sont le plus familiers , et lorsqu’il quitte , pour aborder le mélodrame, ces jolies petites personnes qu'il sait si bien faire rêver sous un arbre, courir après un papillon, effeuiller une rose, lire un roman ou caresser un petit chien, il n'est généralement pas heureux dans ses tentatives. Celle année, par exemple, son Jésus clic z le

Pharisien (506) et son Apparition d’Asturté à Manfred, par la mollesse du dessin et le choix malavise des attitudes, touchaient de fort près à la caricature.

Paul et Virginie chez le planteur, le Ministre de l'f^akeficld mené en prison , quelque scène des comédies de Shakspere, des amoureux au bord d'un ruisseau, des moissonneurs dans un champ de blé, une jolie tète d’enfant, un chapitre de Tristam Shatuh ou du Pilgrhn’s Progress inspirent tour à tour Absolon, dont le grand mérite est une couleur agréable jointe à un dessin à peu près suffisant et à des idées d’art très-aisément intelligibles.

Jenkins a plus de hardiesse et plus de ressources : il invente davantage cl compose mieux. Sa Favori h des Fées , — une jeune fille endormie au coin du feu et autour de laquelle voltigent des salamandres, — rappelle les fantaisies du même genre qu’exécutaient naguère les Stolhard et les Fuseli. Ariel s'envolant sur le dos d’une chauve-souris et les Pêcheurs de crevettes à Boulogne (218, 258) sont aussi de charmantes esquisses.

Entre ces peintres et plusieurs de leurs émules, il existe à peine quelques nuances d’infériorité; mais n’est-ce pas déjà trop de noms et ne nous sommes-nous pas condamné par le nombre même de nos souvenirs à des mentions bien superficielles ' D’un autre côté, le sujet que nous traitions réclamait-il un examen plus approfondi ? nous ne h* pensons vraiment pas. Quelques e (Torts qui soient faits pour élargir son cadre, mûrir en quelque sorte sa couleur, et lui donner une complète puissance de reproduction, l’Aquarelle ne saurait sortir des limites où elle est restreinte par la nature même des moyens qu’elle emploie. Elle pourra sans doute, encouragée comme elle l’est en Angleterre, enfanter des chefs-d’œuvre d’adresse ou de patience; mais jamais elle n’aura pour elle l’autorité, la légitimité, la durée, les véritables monuments de l’art. Il lui est interdit d’être vraie, interdit d’être grande, interdit de se dérober à l’action des âges. Naturellement placée dans les albums, elle semble partout ailleurs hors de propos. Son rang parmi les modes de peindre est justement celui qu'occupe le piano parmi les instruments de musique; quand on cesse de l'appliquer à 1’iuterprélalion facile des idées communes, elle devient aussitôt insuffisante. Bref, elle se caractérise par le génie même des peuples chez lesquels elle fleurit le mieux. L’Espagne, l’Italie, la Hollande, l’Allemagne et la France la traitent avec une sorte de dédain. Les Chinois et les Anglais en font grand cas, et ils y déploient une véritable supériorité.

Par malheur, ce symptôme qui pourrait être favorable, s’il était accompagné de progrès dans la peinture proprement dite, semble au contraire indiquer sa décadence. Quand deux genres sont opposés, dont

LES BEAUX- A BTS.

l ui» esta la (ois plus facile, plus populaire, plus productif, nécessite de moins fortes études, exige un apprentissage moins long, obtient des succès moins chanceux et moins contestés, celui-ci a coup sûr doit triompher tôt ou tard. Le patronage de l’aristocratie a d’ailleurs été fatal à la peinture a t'huile chez les Anglais. Mieux organisés, leurs touristes eussent rapporté d’Italie et de Flandre non pas i:c faux goût, cette demi-érudition de connaisseurs .pi’on flatte et qu’on amuse avec des terra-coitas ébréchées, îles médailles pinson moins suspectes, des copies enfumées plus ou moins, mais liien ce senti¬

ment élevé de l’art qui permet de l’apprecier dans une oeuvre moderne comme sur une toile du Tititoret ou de Claude Lorrain. Us auraient alors consacré aux progrès de l’école nationale une partit* des millions que les brocanteurs ont arraches a leur orgueil ignorant, et nous ne verrions pas aujourd'hui l’Angleterre, si riche en aquarellistes, réduite à venir chercher dans l’atelier de M. Paul Uelaroclu* un peintre digne d’exécuter les fresques du nouveau Parlement t .

1) Nous n’étions plus à Londres lorsqu’à eu lieu le concours des Cartons , si longtemps et si impatiemment attendu. Trois premiers prix de 300 liv. sterl. chacun, trois seconds prix de 200 liv. strel. et cinq prix de 100 liv. sterl. étaient proposés poui récompenser les onze cartons les plus remarquables, en imposant aux artistes la condition d emprunter leurs sujets a l’histoire d’Angleterre ou aux ouvrages de Spencer, Shakspere et Milton. Ces onze prix ont été adjugés, et aucun des onze ne l’a été aux membres de l’Académie royale qui avaient concouru: ce sont onze noms à peu près nouveaux dans la grande peinture qui ont été proclamés par les juges-commissaires. Le premier lauréat est M. Armitage, qui a pris pour sujet l’invasion de la Grande- Bretagne par Jules César. M. Armitage est très-jeune, et ses rivaux allèguent contre lui qu’élève de Paul Delà roche, ayant travaillé son carton dans l’atelier de son maître, il a triché le programme, qui exigeait que tout fût anglais dans l'idée et l’exécution (1). En quoi l'invasion de l'Angleterre est-elle un sujet national? César est le personnage éminent. César était un $>rand vainqueur, mais était-il Anglais? Il est vrai que M. Armitage a donné des altitudes bien lières, bien nobles, bien énergiques à ses Bretons; mais n'est-ce pas le cas de lui dire : Aon tanta snperbia virtis ?

(1 ; Note de l'Editeur. On a fait droit, depuis que ces lignes furent écrites, aux jalouses réclamations des eoiieiirrenN M. Ch. Armitage, et il a été forcé de rentrer en loge pour y composer un nouveau carton.

les heafx-auts.

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Itl! fllfflll.

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poi:

« Viens, liilèle écuyer ; que mon àmc oppressée l e puisse librement conlier sa pensée;

De nos chevaux hâtons le pas.

Nul parmi ces rochers ne saurait nous surprendre ;

Là, du moins, si de Dieu ma voix se lait entendre,

Les hommes ne l'entendront pas.

« Konniald a laissé son amour à sa veuve.

Son or a ses deux fils, — bien périlleuse épreuve! Déjà l’amour est oublié...

Mais quand au cœur d'Emma je règne, sans partage, Faut-il que, satisfait d’un lambeau d’héritage,

,1’en respecte l’autre moitié?

U Tu frémis!... J’ai besoin, pour un sombre mystère, D’un homme tel que toi, sachant agir, se taire.

D’un conlidenl tel que Mainfroy ;

Oui dans tous les dangers où son destin le jette, Exécute les plans que son maître projette,

Sans orgueil comme sans effroi.

Demain, avec prudence, au lever de l’aurore.

Amène près du lac ces enfants que j’abhorre, Engloutis-les au fond des eaux...

Car je devrais un jour, s’ils restaient en ce monde. Courber mon front allier devant leur tète blonde. Confondu parmi leurs vassaux !

— Monseigneur, dit Mainfroy, vous savez si mon zèle En mille occasions vous demeura lidèle;

Si jamais, me tournant vers un maître étranger.

Je quittai votre cause à l’heure du danger ;

Toujours on vit d'accord et d’une ardeur commune

EES BEAUX-AHTS.

.Marcher ma pauvreté prèsde votre fortune.

Eli bien, je serai franc .. A vos vœux, à vos lois.

Mon cœur désobéit pour la première fois.

Des liîsdc Iloniuald attaquer l’existence,

< l’est contre voire honneur porter une sentence ! Quand vous leur apprêtez le plus grand des malheurs, Que font ces innocents? — des couronnes de fleurs. Conviant à leurs jeux des amis de leur âge,

Ils ne connaissent pas leur splendide h uilage,

El des biens paternels ne veulent, au réveil,

Qu'un préau visité par les feux du soleil.

— Ils grandiront, Mainlroy ; sous cette tendre écorce Les arbustes jumeaux prendront toute leur force. Bientôt des orphelins la candeur cessera,

Et mes deux ennemis m’apparaissent déjà...

Si je dois h ton bras la suprême puissance,

Compte sur mes bienfaits, sur ma reconnaissance...

— Non ! ne m'ordonnez pas d’aller, en assassin, Plonger aces enfants un poignard dans le sein...

Car je croirais ouïr en tous lieux, à toute heure, Olivier qui m’accuse ou Conradin qui pleure;

Je croirais voir passer le linceul de deux morts...

C'est un pesant fardeau que celui du remords î »

Sigebert se taisait... mais son regard farouche Disait mieux ses pensers que ne l’eûL fait sa bouche... Il mesura de l’oeil la pente du glacier,

Et par un choc soudain y jeta l’écuyer.

Yux fentes du rocher s’attacha la victime.

Qui. bientôt emportée au fond du noir abîme.

Plongea rapidement vers ce terrible sol.

On l'aigle seul pourrait aventurer son vol.

— Ah , valet !... lu pensais impunément connaître, •N'écria Sigebert, le secret de ton maître !

Mon repos se fût hasardé

Sur un faux dévoûment qui se trouble et balance!... Non ! la mort pour jamais te réduit au silence...

Le secret sera bien gardé ! »

« Il est doux de courir, au lever de l’aurore.

Vers les bords du Léman qui de rayons se dore;

U est doux d’écouter les accents des oiseaux Qui frôlent, en volant, leur aile sur les eaux ;

Il est doux d’aspirer les brises parfumées El de cueillir les fleurs que la nuit a semées !

Les clochers font vibrer l’airain harmonieux,

Tout s’agite à la fois et rend grâces aux deux.

Vli ! venez admirer l’éclat de la nature;

Eomme le papillon, erronsà l’aventure.

Conradin, Olivier, je veux, mes chers enfants,

Etre le compagnon de vos jeux innocents;

Le grave Sigebert veut ressaisir cet âge Où le front est sans ride et le cœur sans orage.

Comme deux jeunes daims, vous courez, sur ma foi ! Essayez de courir aussi vite que moi...

Mais vous semble/ cacher une pensée amère ?

— Nous n’avons pas encore embrassé notre mère, Répondit Olivier, je me sens contristé.

— Quoi ! d'un souci pareil s'alarme ta gaîté !

— ('.'est que nous aimons tant celle mère chérie...

— Comme Jésus enfant aimait jadis Marie,

Je lésais... Mais pourquoi ne m’aimeriez-vous pas. Moi, votre protecteur, moi qui soutiens vos pas? Vous vous taisez?... Allons, parlez avec franchise.. Ai-je l’air si méchant !

— S’il faut que je le dise, Murmura Conradin, nous avons peur de vous.

— De moi que votre mère a choisi pour époux !

De moi qu'elle a chargé du soin de vous défendre... Vous fûtes orphelins dans un âge si tendre !

N'ai-je pas su garderie bien de vos aïeux?

— Ce sera notre tour lorsque vous serez vieux.

— Jusque-là, laissez-moi régir vos destinées,

El ne devancez pas la marche des années.

— Nous voici près du lac, dit gaîment Olivier, Montons dans ce bateau...

— Sois-en le naiiioniei .

S’écria Sigebert... Quelle main ferme et leste ! Pousse au large, rameur ! Le vent fera le reste.

— Et maintenant, dit-il, en tirant son poignard,

Du bien de vos aïeux je vous dois une part...

Vous allez donc périr! car la mort est l’otage Qui seul me garantit votre riche héritage.

Si vous voulez prier, je vous donne un moment. >

Nul, hélas! n’entendit ce long gémissement

« Ab ! s'il te faut de l'or, prends notre baronnie, Epargne-lions;

Les (ils de ton Emma te demandent la vie A deux genoux.

Pitié ! Tu ne pourrais te servir dotes armes En meurtrier,

Quand pénétrés d’effroi nous n’avons que nos larmes Pour bouclier?

Mais j’ai tort... Ee courroux que tu nous fis parait»* Etait trompeur ;

Tu nous aimes encore et ris tout bas peut-être De notre peur !

— Non, non ! dit Sigebert, mourez, mourez ensemble Dans le même tombeau ma haine vous rassemble ;

Aux deux frères même trépas...

J’étouffe la pitié, cette dernière entrave,

Et si mon crime est vu par le ciel que je brave,

Ees hommes ne le verront pas ! »

Il lance Conradin à l'onde (pii s’entr’ouvre, 11 y plonge Olivier que la vague recouvre;

Deux cris d’angoisse sont poussés...

Bientôt les orphelins, en proie à l’agonie. Mais unis dans la mort ainsique dans la vie, A pparaissent entrelacés.. .

Leur front décoloré, leurs beaux yeux sans lumière, Et leurs voix murmurant encore une prière, Qu’importe à l’assassin... car il héritera !

Tandis que Sigebert s'applaudit de ses crimes,

Dans le sable du lac, dormez, pauvres victimes... Bien n’a pu vous sauver... Mais Dieu vous vengera!

« Sur eux assouvissant une secrète haine,

Mainlroy fut leur bourreau... Puis, rempli de remords, Au fond d'un précipice il a cherché sa peine;

Les vautours maintenant se disputent son corps.

« Que n’ai-je pu tirer vengeance de ce traître !

Du moins, si par la mort il a su m'échapper,

Devant mon tribunal s'il ne doit comparaître,

Le Juge Souverain est prêt à le frapper.

« Ne pleurez plus ces (ils qui furent votre joie ;

Ainsi que deux ramiers, ils ont pris leur essor...

Vous les retrouverez dans la céleste voie,

Ayant tous deux au front une auréole d'or. »

A son triple forfait joignant la calomnie,

L’odieux Sigeberi se dérobe aux soupçons;

Mais il ne peut se fuir, et l’ardente insomnie Au cœur du châtelain verse tous scs poison*

Son visage est couvert d'une pâleur étrange,

La livide pâleur qu’amène le trépas,

Et de chambre et délit c’est vainement qu'il change... Chacun dort au manoir... lui seul il nedort pas!

« Modérez, mon Emma, votre douleur profonde, ïS’appelcz pas vos tils... ils ne répondront plus... Pour une autre patrie ils ont quitté ce monde, Votre amour se consume en regrets superflus.

S’entourant de flambeaux pour combattre les ombres. Il s’agite, la nuit, sans pouvoir sommeiller,

Se dresse tout à coup, et de ses regards sombres, Interroge les grains tombés au sablier...

•Si la fatigue enfin engourdit sa paupière,

Il gémit et s’épuise en stériles efforts,

Comme si, tout vivant, sous la lugubre pierre Il se trouvait captif dans le séjour des morts.

Par ses cris insensés il trouble le silence.

Et, l'épée à la main, parcourant le manoir,

11 crie : « Attemlez-moi, fantômes! » Et s’élance Contre des ennemis que nul ne saurait voir.

Puis, saisi de terreur, croyant que le ciel tonne, Desueur, de poussière ayant le front souillé,

Il va, loin des varlels, loin d'Emma qui s’étonne, Aux marches de l'autel pleurer agenouillé.

Les nobles d’alentour et la foule vassale Pour lui prêter hommage attendaient Sigeberi ; Sous un dais de drap d’or s’élevait dans la salle Un siège armorié de velours tout couvert.

On avait étalé les armes, les peintures,

Les tapis d’Orient, les splendides tentures;

Cent archers étaient là, rangés, la lance au poing.

Chacun avec pitié voyait la châtelaine Cachant son désespoir sous des habits de reine. MaisSigehert ne venait point.

Il entre enfin, salue et parcourt rassemblée K n comptant ses amis... Mais il en a bien peu!

Comme par un bandeau sa paupière est voilée...

Où sont sa vieille ardeur et son regard de leu?

Vers son riche fauteuil à pas lents il s’avance...

Mais soudain il frémit, il détourne les yeux,

Recule, et des vassaux oubliant, la présence :

<1 Vous encore! a-t-il dit d'un accent furieux.

« De quel droit venez-vous me disputer ma place? Enfants, n’avez vous pas disparu sous les eaux?

Ne l’ai-je pas plongé dans l’abîme de glace,

Mainfroy ; ifclcs-vous pas tous trois dans vos tombeaux?

< Non ! je n'ai pas tué les enfants de ma femme. .

Ils m'accusent pourtant et m'appellent infâme !

O spectres, qui volez plus vite que les vents.

One voulez-vous? Le jour appartient aux vivants. Autrefois, moins hardis sous vos voiles funèbres. Vous ne m'apparaissiez qu’à l’heure «les ténèbres: Maintenant vous venez, à l'heure du réveil.

Me disputer aussi mon rayon de soleil !

Une voulez-vous de moi? De pieuses promesses?

Eli bien doue, vous aurez des prières, des messes.. Surtout, pâles enfants, ne tendez pas ainsi Nos bras, vos faibles liras en implorant merci.

Et loi, vieux compagnon de mes lointaines guerres, Dont la fidélité me protégeait naguères,

N’attache plus sur moi ce regard menaçant

Qui fait dans tout mon corps refluer tout mon sang.

Mêlas! par mi démon ma main était poussée,

Et le crime n’a pas attendu ma pensée...

On m’écoute, je crois... Saurait-on mon secret? Malheur alors, malheur à qui m’écoulerait ! »

Mais déjà les vassaux avaient fui celte enceinte En invoquant le ciel et sa justice sainte.

La malheureuse Emma, les veux de pleurs noyés.

Criait : « Rends-moi les fils que je l’ai confiés! « Tremblant sous le mépris d’une femme éperdue, Sigeberi mesurait sa fortune perdue, tandis que les échos portaient au loin ces cris :

“ lr'*lon et incurti ier, rends-moi, rends-moi mes fils ! »

« Monseigneur!

Que veux-tu?

— N o Ire noble compagne Est entrée au couvent d’Ury, sur la montagne,

Pour y pleurer ses fils jusqu’au dernier moment.

— Pleure, pieuse Emma, pour que le Dieu clément Pardonne a I assassin que la terreur oppresse.

— Monseigneur! monseigneur!

Que veux-tu ?

— Messager de tristesse

— Par décret des juges du canton 1. on vient vous arrêter...

Que me reproche t-ou ?

D’ailleurs, ne suis-je pas libre dans mon domaine ?

De cet affront sanglant ils subiront la peine...

Aux armes! mes archers, mes pages, inos varleis! Chassez ccs insolents, sans pitié l'rappoz-Ies !

— Vous n’avez plus d’archers ni de varleis...

— Tu railles

— Ainsi que la baronne, ils ont fui ees murailles...

Lue et moi restions seuls près du maître isolé.

— Ah '. je me suis perdu moi-même... J’ai parlé' »

Ee glas a retenti... C'est l’heure vengeresse.

Autour d’un échafaud tout, un peuple se presse Du soleil qui s’éleint, la mourante clarté Jette un voile de deuil sur ce peuple attriste.

Ou invincible ell'roi dansles âmes se glisse.

Quand Sigeberi paraît couvert d’un noir eilicc.

On chapelet en main et des chaînes aux pieds...

Ses crimes, parla mort, seront-ils expiés?

Sigeberi lentement a relevé la tète ; il voit son écusson que le bourreau s’apprête A frapper de la hache... One larme en ses yeux Semble demander grâce, au nom de ses aïeux. L’écusson a reçu cette éternelle tache.

Une race a péri sous le coup de la hache.

On des juges alors devant le criminel Se place, et lit tout haut cet arrêt solennel :

» Ecoulez, ô chrétiens, la sentence suprême.

« Sigeberi, chevalier déloyal, assassin,

« Sur loi le tribunal appelle l'anathème,

« Et comme à les bourreaux il te livre à loi-même,

« Aux fureurs qui rongent ton sein !...

« Va. damné ! Si Caïn ou si le juif immonde,

« Que le ciel, comme loi, marqua d’un signe au front,

I, K S II K A I \-AKTS.

, |> rencontrent un jour à l'autre bout du monde,

< Tons deux, à ion aspeel, pleins d'une horreur profonde. Avec mépris le chasseront!

,< l/ailge du jugement, visible a la pensée.

Portera devant toi son sinistre llambeaii :

„ Ki tu continueras la course commencée,

Sans jamais reposer la paupière lassée ( Pans le silence du tombeau »

Trois lois les assistants répètent l'anathème :

Sigebert y répond trois fois par un blasphème.

Kt vers le tribunal dresse un poing menaçant,

D'une triste fureur témoignage impuissant.

I es pleurs de l'insensé succèdent à sa rage :

II tremble, il se débat contre une affreuse image. ..

Il veut fermer les yeux, et malgré lui ses yeux Contemplent fixement des objets odieux:

Vainement il veut fuir les spectres qu'il abhorre :

\ sa droite, a sa gauche il les retrouve encore.

Comme s'ils l'entouraient d'un cercle flamboyant-. Vainement à genoux il tombe en suppliant Kt cherche en son esprit quelque mot qui les touche Il est muet... La voix expire sur sa bouche...

Tout son corps sous le poids de l'opprobre a fléchi. Dans la fièvre des nuits ses cheveux ont blanchi .

On brise ses liens, on lui livre passage « Va, dit-on, conquérir un nouvel héritage! > Poursuivi par les cris comme parmi torrent.

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